Les Voyages de Gulliver

Chapter 14

Chapter 143,912 wordsPublic domain

Je dis donc que, si j'avais eu l'avantage de naître _struldbrugg_, aussitôt que j'aurais pu connaître mon bonheur et savoir la différence qu'il y a entre la vie et la mort, j'aurais d'abord mis tout en oeuvre pour devenir riche, et qu'à force d'être intrigant, souple et rampant, j'aurais pu espérer me voir un peu à mon aise au bout de deux cents ans; qu'en second lieu, je me fusse appliqué si sérieusement à l'étude dès mes premières années, que j'aurais pu me flatter de devenir un jour le plus savant homme de l'univers; que j'aurais remarqué avec soin tous les grands événements; que j'aurais observé avec attention tous les princes et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux autres, et aurais eu le plaisir de comparer tous leurs caractères et de faire sur ce sujet les plus belles réflexions du monde; que j'aurais tracé un mémoire fidèle et exact de toutes les révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés aux coutumes, aux lois, aux moeurs, aux plaisirs même; que, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de connaissances, un dictionnaire parlant, l'oracle perpétuel de mes compatriotes et de tous mes contemporains.

«Dans cet état, je ne me marierais point, ajoutai-je, et je mènerais une vie de garçon gaiement, librement, mais avec économie, afin qu'en vivant toujours j'eusse toujours de quoi vivre. Je m'occuperais à former l'esprit de quelques jeunes gens en leur faisant part de mes lumières et de ma longue expérience. Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents, seraient mes illustres confrères les _struldbruggs_, dont je choisirais une douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement avec eux. Je ne laisserais pas de fréquenter aussi quelques mortels de mérite, que je m'accoutumerais à voir mourir sans chagrin et sans regret, leur postérité me consolant de leur mort; ce pourrait même être pour moi un spectacle assez agréable, de même qu'un fleuriste prend plaisir à voir les tulipes et les oeillets de son jardin naître, mourir et renaître. Nous nous communiquerions mutuellement, entre nous autres _struldbruggs_, toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en composerions un beau traité de morale, plein de leçons utiles et capables d'empêcher la nature humaine de dégénérer, comme elle fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux mille ans. Quel spectacle, noble et ravissant que de voir de ses propres yeux les décadences et les révolutions des empires, la face de la terre renouvelée, les villes superbes transformées en viles bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines honteuses; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de leurs courtisans; les fleuves célèbres changés en petits ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages; de nouvelles contrées découvertes; un monde inconnu sortant, pour ainsi dire, du chaos; la barbarie et l'ignorance répandues sur les nations les plus polies et les plus éclairées; l'imagination éteignant le jugement, le jugement glaçant l'imagination; le goût des systèmes, des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithèses étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée dans un temps et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus persécuteurs, et les persécuteurs persécutés à leur tour; les superbes abaissés et les humbles élevés; des esclaves, des affranchis, des mercenaires, parvenus à une fortune immense et à une richesse énorme par le maniement des deniers publics, par les malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des peuples; enfin, la postérité de ces brigands publics rentrée dans le néant, d'où l'injustice et la rapine l'avaient tirée! Comme, dans cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais présente à mon esprit pour me troubler ou pour ralentir mes désirs, je m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la nature et la raison me permettraient l'usage. Les sciences seraient néanmoins toujours mon premier et mon plus cher objet, et je m'imagine qu'à force de méditer, je trouverais à la fin la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosophale et le remède universel; qu'en un mot, je porterais toutes les sciences et tous les arts à leur dernière perfection.»

Lorsque j'eus uni mon discours, celui qui seul l'avait entendu se tourna vers la compagnie et lui en fit le précis dans le langage du pays; après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leurs gestes et attitudes, aucun mépris pour ce que je venais de dire. À la fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller les yeux et de me découvrir mes erreurs.

Il me dit d'abord que je n'étais pas le seul étranger qui regardât avec étonnement et avec envie l'état des _struldbruggs _; qu'il avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près les mêmes dispositions; que le désir de vivre était naturel à l'homme; que celui qui avait un pied dans le tombeau s'efforçait de se tenir ferme sur l'autre; que le vieillard le plus courbé se représentait toujours un lendemain et un avenir, et n'envisageait la mort que comme un mal éloigné et à fuir; mais que dans l'île de Luggnagg on pensait bien autrement, et que l'exemple familier et la vue continuelle des struldbruggs avaient préservé les habitants de cet amour insensé de la vie.

«Le système de conduite, continua-t-il, que vous vous proposez dans la supposition de votre être immortel, et que vous nous avez tracé tout à l'heure, est ridicule et tout à fait contraire à la raison. Vous avez supposé sans doute que, dans cet état, vous jouiriez d'une jeunesse perpétuelle, d'une vigueur et d'une santé sans aucune altération; mais est-ce là de quoi il s'agissait lorsque nous vous avons demandé ce que vous feriez si vous deviez toujours vivre? Avons-nous supposé que vous ne vieilliriez point, et que votre prétendue immortalité serait un printemps éternel?»

Après cela, il me fit le portrait des _struldbruggs_, et me dit qu'ils ressemblaient aux mortels et vivaient comme eux jusqu'à l'âge de trente ans; qu'après cet âge, ils tombaient peu à peu dans une humeur noire, qui augmentait toujours jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de quatre-vingts ans; qu'alors ils n'étaient pas seulement sujets à toutes les infirmités, à toutes les misères et à toutes les faiblesses des vieillards de cet âge, mais que l'idée affligeante de l'éternelle durée de leur misérable caducité les tourmentait à un point que rien ne pouvait les consoler: qu'ils n'étaient pas seulement, comme les autres vieillards, entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, mais qu'ils n'aimaient qu'eux-mêmes, qu'ils renonçaient aux douceurs de l'amitié, qu'ils n'avaient plus même de tendresse pour leurs enfants, et qu'au delà de la troisième génération ils ne reconnaissaient plus leur postérité; que l'envie et la jalousie les dévoraient sans cesse; que la vue des plaisirs sensibles dont jouissent les jeunes mortels, leurs amusements, leurs amours, leurs exercices, les faisaient en quelque sorte mourir à chaque instant; que tout, jusqu'à la mort même des vieillards qui payaient le tribut à la nature, excitait leur envie et les plongeait dans le désespoir; que, pour cette raison, toutes les fois qu'ils voyaient faire des funérailles, ils maudissaient leur sort et se plaignaient amèrement de la nature, qui leur avait refusé la douceur de mourir, de finir leur course ennuyeuse et d'entrer dans un repos éternel; qu'ils n'étaient plus alors en état de cultiver leur esprit et d'orner leur mémoire; qu'ils se ressouvenaient tout au plus de ce qu'ils avaient vu et appris dans leur jeunesse et dans leur âge moyen; que les moins misérables et les moins à plaindre étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire et étaient réduits à l'état de l'enfance; qu'au moins on prenait alors pitié de leur triste situation et qu'on leur donnait tous les secours dont ils avaient besoin.

«Lorsqu'un _struldbrugg_, ajouta-t-il, s'est marié à une _struldbrugge_, le mariage, selon les lois de l'État, est dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatre- vingts ans. Il est juste que de malheureux humains, condamnés malgré eux, et sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne soient pas encore, pour surcroît de disgrâce, obligés de vivre avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste est qu'après avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme morts civilement. Leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont mis en tutelle, ou plutôt ils sont dépouillés de tout et réduits à une simple pension alimentaire, loi très juste à cause de la sordide avarice ordinaire aux vieillards. Les pauvres sont entretenus aux dépens du public dans une maison appelée l'_hôpital_ _des pauvres immortels_. Un immortel de quatre-vingts ans ne peut plus exercer de charge ni d'emploi, ne peut négocier, ne peut contracter, ne peut acheter ni vendre, et son témoignage même n'est point reçu en justice. Mais lorsqu'ils sont parvenus à quatre-vingt-dix ans, c'est encore bien pis: toutes leurs dents et tous leurs cheveux tombent; ils perdent le goût des aliments, et ils boivent et mangent sans aucun plaisir; ils perdent la mémoire des choses les plus aisées à retenir et oublient le nom de leurs amis et quelquefois leur propre nom. Il leur est, pour cette raison, inutile de s'amuser à lire, puisque, lorsqu'ils veulent lire une phrase de quatre mots, ils oublient les deux premiers tandis qu'ils lisent les deux derniers. Par la même raison, il leur est impossible de s'entretenir avec personne. D'ailleurs, comme la langue de ce pays est sujette à de fréquents changements, les _struldbruggs_ nés dans un siècle ont beaucoup de peine à entendre le langage des hommes nés dans un autre siècle, et ils sont toujours comme étrangers dans leur patrie.»

Tel fut le détail qu'on me fit au sujet des immortels de ce pays, détail qui me surprit extrêmement. On m'en montra dans la suite cinq ou six, et j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si laid et de si dégoûtant; les femmes surtout étaient affreuses; je m'imaginais voir des spectres.

Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout à fait l'envie de devenir immortel à ce prix. J'eus bien de la honte de toutes les folles imaginations auxquelles je m'étais abandonné sur le système d'une vie éternelle en ce bas monde.

Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans l'entretien que j'avais eu avec ceux dont j'ai parlé, rit beaucoup de mes idées sur l'immortalité et de l'envie que j'avais portée aux _struldbruggs_. Il me demanda ensuite sérieusement si je ne voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays pour guérir mes compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir. Dans le fond, j'aurais été fort aise qu'il m'eût fait ce présent; mais, par une loi fondamentale du royaume, il est défendu aux immortels d'en sortir.

Chapitre X

_L'auteur part de l'île de Luggnagg pour se rendre au Japon, où il s'embarque sur un vaisseau hollandais. Il arrive à Amsterdam et de là passe en Angleterre._

Je m'imagine que tout ce que je viens de raconter des _struldbruggs_ n'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point là, je crois, de ces choses communes, usées et rebattues qu'on trouve dans toutes les relations des voyageurs; au moins, je puis assurer que je n'ai rien trouvé de pareil dans celles que j'ai lues. En tout cas, si ce sont des redites et des choses déjà connues, je prie de considérer que des voyageurs, sans se copier les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mêmes choses lorsqu'ils ont été dans les mêmes pays.

Comme il y a un très grand commerce entre le royaume de Luggnagg et l'empire du Japon, il est à croire que les auteurs japonais n'ont pas oublié dans leurs livres de faire mention de ces _struldbruggs_. Mais le séjour que j'ai fait au Japon ayant été très court, et n'ayant, d'ailleurs, aucune teinture de la langue japonaise, je n'ai pu savoir sûrement si cette matière a été traitée dans leurs livres. Quelque Hollandais pourra un jour nous apprendre ce qu'il en est.

Le roi de Luggnagg m'ayant souvent pressé, mais inutilement, de rester dans ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé, et me fit même l'honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa propre main, pour Sa Majesté l'empereur du Japon. En même temps, il me fit présent de quatre cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent cinquante cinq petites perles et de huit cent quatre-vingt-huit mille cent quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très rare. Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent beaucoup en ce pays-là.

Le 6 de mai 1709, je pris congé, en cérémonie, de Sa Majesté, et dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince me fit conduire par un détachement de ses gardes jusqu'au port de Glanguenstald, situé au sud-ouest de l'île. Au bout de six jours, je trouvai un vaisseau prêt à me transporter au Japon; je montai sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant duré cinquante jours, nous débarquâmes à un petit port nommé Xamoski, au sud-ouest du Japon.

Je fis voir d'abord aux officiers de la douane la lettre dont j'avais l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté japonaise; ils connurent tout d'un coup le sceau de Sa Majesté luggnaggienne, dont l'empreinte représentait _un roi soutenant un pauvre estropié et l'aidant à marcher._

Les magistrats de la ville, sachant que j'étais porteur de cette auguste lettre, me traitèrent en ministre et me fournirent une voiture pour me transporter à Yedo, qui est la capitale de l'empire. Là, j'eus audience de Sa Majesté impériale, et l'honneur de lui présenter ma lettre, qu'on ouvrit publiquement, avec de grandes cérémonies, et que l'empereur se fit aussitôt expliquer par son interprète. Alors Sa Majesté me fit dire, par ce même interprète, que j'eusse à lui demander quelque grâce, et qu'en considération de son très cher frère le roi de Luggnagg, il me l'accorderait aussitôt.

Cet interprète, qui était ordinairement employé dans les affaires du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que j'étais Européen, et, pour cette raison, me rendit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un marchand de Hollande qui avait fait naufrage dans une mer éloignée; que depuis j'avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du Japon, où je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient commerce, ce qui me pourrait procurer l'occasion de retourner en Europe; que je suppliais donc Sa Majesté de me faire conduire en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander encore une autre grâce: ce fut qu'en considération du roi de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protéger, on voulût me dispenser de la cérémonie qu'on faisait pratiquer à ceux de mon pays, et ne point me contraindre à _fouler aux pieds le crucifix_, n'étant venu au Japon que pour passer en Europe, et non pour y trafiquer.

Lorsque l'interprète eut exposé à Sa Majesté japonaise cette dernière grâce que je demandais, elle parut surprise de ma proposition et répondit que j'étais le premier homme de mon pays à qui un pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un peu douter que je fasse véritablement Hollandais, comme je l'avais assuré, et le faisait plutôt soupçonner que j'étais chrétien. Cependant l'empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée, et ayant principalement égard à la recommandation du roi de Luggnagg, voulut bien, par bonté, compatir à ma faiblesse et à ma singularité, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les apparences; il me dit qu'il donnerait ordre aux officiers préposés pour faire observer cet usage de me laisser passer et de faire semblant de m'avoir oublié. Il ajouta qu'il était de mon intérêt de tenir la chose secrète, parce qu'infailliblement les Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage s'ils venaient à savoir la dispense que j'avais obtenue et le scrupule injurieux que j'avais eu de les imiter.

Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté de cette faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour se rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut ordre de me conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur l'affaire du crucifix.

Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage long et pénible, j'arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de Hollandais qui étaient partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine, et qui étaient prêts à s'embarquer, pour leur retour, sur un gros vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et je parlais fort bien la langue de ce pays. On me fit plusieurs questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me plut. Je soutins parfaitement au milieu d'eux le personnage de Hollandais; je me donnai des amis et des parents dans les Provinces-Unies, et je me dis natif de Gelderland.

J'étais disposé à donner au capitaine du vaisseau, qui était un certain Théodore Vangrult, tout ce qui lui aurait plu de me demander pour mon passage; mais, ayant su que j'étais chirurgien; il se contenta de la moitié du prix ordinaire, à condition que j'exercerais ma profession dans le vaisseau.

Avant que de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m'avaient souvent demandé si j'avais pratiqué la cérémonie, et j'avais toujours répondu en général que j'avais fait tout ce qui était nécessaire. Cependant un d'eux, qui était un coquin étourdi, s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais, et de dire: _Il n'a point foulé aux pieds le crucifix_. L'officier, qui avait un ordre secret de ne le point exiger de moi, lui répliqua par vingt coups de canne qu'il déchargea sur ses épaules; en sorte que personne ne fut d'humeur, après cela, de me faire des questions sur la cérémonie.

Il ne se passa rien dans notre voyage qui mérite d'être rapporté. Nous fîmes voile avec un vent favorable, et mouillâmes au cap de Bonne-Espérance pour y faire aiguade. Le 16 d'avril 1710, nous débarquâmes à Amsterdam, où je restai peu de temps, et où je m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Quel plaisir ce fut pour moi de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence! Je me rendis directement à Redriff, où je trouvai ma femme et mes enfants en bonne santé.

VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS

Chapitre I

_L'auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de vaisseau. Son équipage se révolte, l'enferme, l'enchaîne et puis le met à terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux Houyhnhnms viennent au-devant de lui._

Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants, et je puis dire qu'alors j'étais heureux, si j'avais pu connaître que je l'étais; mais je fus malheureusement tenté de faire encore un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de capitaine sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois cent cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et d'ailleurs j'étais las du titre subalterne de chirurgien de vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en présenta. Aussi me contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garçon chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme. Étant embarqué à Portsmouth, je mis à la voile le 2 août 1710.

Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux Barbades et aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais ma commission m'avaient donné ordre de mouiller; mais j'eus bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue, dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se jetèrent sur moi, me lièrent et me menacèrent de me jeter à la mer si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort était entre leurs mains et que je consentais d'avance à tout ce qu'ils voudraient. Ils m'obligèrent d'en faire serment, et puis me délièrent, se contentant de m'enchaîner un pied au bois de mon lit et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait ordre de me casser la tête si j'eusse fait quelque tentative pour me mettre en liberté. Leur projet était d'exercer la piraterie avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour cela ils n'étaient pas assez forts d'équipage; ils résolurent de vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller à Madagascar pour augmenter leur troupe. Cependant j'étais prisonnier dans ma chambre, fort inquiet du sort qu'on me préparait.

Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il avait reçu ordre de M. le capitaine de me mettre à terre. Je voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui faire quelques questions; il refusa même de me dire le nom de celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la chaloupe, après m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le rivage. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était. «Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous, mais prenez garde que la marée ne vous surprenne; adieu.» Aussitôt la chaloupe s'éloigna.

Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Quand je fus un peu reposé, j'avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais, par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches.

Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin, où je remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de vaches. Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur figure me parut surprenante, et quelques-uns s'étant un peu approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux considérer.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur dos et leurs pattes de devant étaient couverts d'un poil épais; ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantôt assis sur l'herbe, tantôt couchés et tantôt debout sur leurs pattes de derrière; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites que les mâles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil des uns et des autres était de diverses couleurs: brun, rouge, noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu d'animal si difforme et si dégoûtant.