Chapter 13
Lorsque nous abordâmes à l'île, il était environ onze heures du matin. Un des deux gentilshommes qui m'accompagnaient alla trouver le gouverneur, et lui dit qu'un étranger souhaitait d'avoir l'honneur de saluer Son Altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous entrâmes dans la cour du palais, et passâmes au milieu d'une haie de gardes, dont les armes et les attitudes me firent une peur extrême; nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une foule de domestiques avant que de parvenir à la chambre du gouverneur. Après que nous lui eûmes fait trois révérences profondes, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Comme il entendait la langue des Balnibarbes, il me fit différentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer qu'il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec le doigt à tous ses gens de se retirer, et en un instant (ce qui m'étonna beaucoup) ils disparurent comme une fumée. J'eus de la peine à me rassurer; mais, le gouverneur m'ayant dit que je n'avais rien à craindre, et voyant mes deux compagnons nullement embarrassés, parce qu'ils étaient faits à ces manières, je commençai à prendre courage, et racontai à Son Altesse les différentes aventures de mes voyages, non sans être troublé de temps en temps par ma sotte imagination, regardant souvent autour de moi, à gauche et à droite, et jetant les yeux sur les lieux où j'avais vu les fantômes disparaître.
J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir par une nouvelle troupe de spectres. Nous fûmes à table jusqu'au coucher du soleil, et, ayant prié Son Altesse de vouloir bien que je ne couchasse pas dans son palais, nous nous retirâmes, mes deux amis et moi, et allâmes chercher un lit dans la ville capitale, qui est proche. Le lendemain matin, nous revînmes rendre nos devoirs au gouverneur. Pendant les dix jours que nous restâmes dans cette île, je vins à me familiariser tellement avec les esprits, que je n'en eus plus de peur du tout, ou du moins, s'il m'en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité. J'eus bientôt une occasion de la satisfaire, et le lecteur pourra juger par là que je suis encore plus curieux que poltron. Son Altesse me dit un jour de nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les ferait venir et les obligerait de répondre à toutes les questions que je leur voudrais faire, à condition, toutefois, que je ne les interrogerais que sur ce qui s'était passé de leur temps, et que je pourrais être bien assuré qu'ils me diraient toujours vrai, étant inutile aux morts de mentir.
Je rendis de très humbles actions de grâces à Son Altesse, et, pour profiter de ses offres, je me mis à me rappeler la mémoire de ce que j'avais autrefois lu dans l'histoire romaine.
Le gouverneur fit signe à César et à Brutus de s'avancer. Je fus frappé d'admiration et de respect à la vue de Brutus, et César m'avoua que toutes ses belles actions étaient au-dessous de celles de Brutus, qui lui avait ôté la vie pour délivrer Rome de sa tyrannie.
Il me prit envie de voir Homère; il m'apparut; je l'entretins et lui demandai ce qu'il pensait de son _Iliade_. Il m'avoua qu'il était surpris des louanges excessives qu'on lui donnait depuis trois mille ans; que son poème était médiocre et semé de sottises, qu'il n'avait plu de son temps qu'à cause de la beauté de sa diction et de l'harmonie de ses vers, et qu'il était fort surpris que, puisque sa langue était morte et que personne n'en pouvait plus distinguer les beautés, les agréments et les finesses, il se trouvât encore des gens assez vains ou assez stupides pour l'admirer. Sophocle et Euripide, qui l'accompagnaient, me tinrent à peu près le même langage et se moquèrent surtout de nos savants modernes, qui, obligés de convenir des bévues des anciennes tragédies, lorsqu'elles étaient fidèlement traduites, soutenaient néanmoins qu'en grec c'étaient des beautés et qu'il fallait savoir le grec pour en juger avec équité.
Je voulus voir Aristote et Descartes. Le premier m'avoua qu'il n'avait rien entendu à la physique, non plus que tous les philosophes ses contemporains, et tous ceux même qui avaient vécu entre lui et Descartes; il ajouta que celui-ci avait pris un bon chemin, quoiqu'il se fût souvent trompé, surtout par rapport à son système extravagant touchant l'âme des bêtes. Descartes prit la parole et dit qu'il avait trouvé quelque chose et avait su établir d'assez bons principes, mais qu'il n'était pas allé fort loin, et que tous ceux qui, désormais, voudraient courir la même carrière seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit et obligés de tâtonner; que c'était une grande folie de passer sa vie à chercher des systèmes, et que la vraie physique convenable et utile à l'homme était de faire un amas d'expériences et de se borner là; qu'il avait eu beaucoup d'insensés pour disciples, parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa.
J'eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces derniers temps, et surtout des morts de qualité, car j'ai toujours eu une grande vénération pour la noblesse. Oh! que je vis des choses étonnantes, lorsque le gouverneur fit passer en revue devant moi toute la suite des aïeux de la plupart de nos gentilshommes modernes! Que j'eus de plaisir à voir leur origine et tous les personnages qui leur ont transmis leur sang! Je vis clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d'autres le menton pointu, d'autres ont le visage basané et les traits effroyables, d'autres ont les yeux beaux et le teint blond et délicat; pourquoi, dans certaines familles, il y a beaucoup de fous et d'étourdis, dans d'autres beaucoup de fourbes et de fripons; pourquoi le caractère de quelques-unes est la méchanceté, la brutalité, la bassesse, la lâcheté, ce qui les distingue, comme leurs armes et leurs livrées. Que je fus encore surpris de voir, dans la généalogie de certains seigneurs, des pages, des laquais, des maîtres à danser et à chanter, etc.
Je connus clairement pourquoi les historiens ont transformé des guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de petits génies en grands politiques, des flatteurs et des courtisans en gens de bien, des athées en hommes pleins de religion, d'infâmes débauchés en gens chastes, et des délateurs de profession en hommes vrais et sincères. Je sus de quelle manière des personnes très innocentes avaient été condamnées à la mort ou au bannissement par l'intrigue des favoris qui avaient corrompu les juges; comment il était arrivé que des hommes de basse extraction et sans mérite avaient été élevés aux plus grandes places; comment des hommes vils avaient souvent donné le branle aux plus importantes affaires, et avaient occasionné dans l'univers les plus grands événements. Oh! que je conçus alors une basse idée de l'humanité! Que la sagesse et la probité des hommes me parut peu de chose, en voyant la source de toutes les révolutions, le motif honteux des entreprises les plus éclatantes, les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les bagatelles qui les avaient fait réussir!
Je découvris l'ignorance et la témérité de nos historiens, qui ont fait mourir du poison certains rois, qui ont osé faire part au public des entretiens secrets d'un prince avec son premier ministre, et qui ont, si on les en croit, crocheté, pour ainsi dire, les cabinets des souverains et les secrétaireries des ambassadeurs pour en tirer des anecdotes curieuses.
Ce fut là que j'appris les causes secrètes de quelques événements qui ont étonné le monde.
Un général d'armée m'avoua qu'il avait une fois remporté une victoire par sa poltronnerie et par son imprudence, et un amiral me dit qu'il avait battu malgré lui une flotte ennemie, lorsqu'il avait envie de laisser battre la sienne. Il y eut trois rois qui me dirent que, sous leur règne, ils n'avaient jamais récompensé ni élevé aucun homme de mérite, si ce n'est une fois que leur ministre les trompa et se trompa lui-même sur cet article; qu'en cela ils avaient eu raison, la vertu étant une chose très incommode à la cour.
J'eus la curiosité de m'informer par quel moyen un grand nombre de personnes étaient parvenues à une très haute fortune. Je me bornai à ces derniers temps, sans néanmoins toucher au temps présent, de peur d'offenser même les étrangers (car il n'est pas nécessaire que j'avertisse que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde point mon cher pays). Parmi ces moyens, je vis le parjure, l'oppression, la subornation, la perfidie, et autres pareilles bagatelles qui méritent peu d'attention. Après ces découvertes, je crois qu'on me pardonnera d'avoir désormais un peu moins d'estime et de vénération pour la grandeur, que j'honore et respecte naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à l'égard de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang supérieur.
J'avais lu dans quelques livres que des sujets avaient rendu de grands services à leur prince et à leur patrie; j'eus envie de les voir; mais on me dit qu'on avait oublié leurs noms, et qu'on se souvenait seulement de quelques-uns, dont les citoyens avaient fait mention en les faisant passer pour des traîtres et des fripons. Ces gens de bien, dont on avait oublié les noms, parurent cependant devant moi, mais avec un air humilié et en mauvais équipage; ils me dirent qu'ils étaient tous morts dans la pauvreté et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un échafaud.
Parmi ceux-ci, je vis un homme dont le cas me parut extraordinaire, qui avait à côté de lui un jeune homme de dix-huit ans. Il me dit qu'il avait été capitaine de vaisseau pendant plusieurs années, et que, dans le combat naval d'Actium, il avait enfoncé la première ligne, coulé à fond trois vaisseaux du premier rang, et en avait pris un de la même grandeur, ce qui avait été la seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entière défaite de sa flotte; que le jeune homme qui était auprès de lui était son fils unique, qui avait été tué dans le combat; il m'ajouta que, la guerre ayant été terminée, il vint à Rome pour solliciter une récompense et demander le commandement d'un plus gros vaisseau, dont le capitaine avait péri dans le combat; mais que, sans avoir égard à sa demande, cette place avait été donnée à un jeune homme qui n'avait encore jamais vu la mer; qu'étant retourné à son département, on l'avait accusé d'avoir manqué à son devoir, et que le commandement de son vaisseau avait été donné à un page favori du vice-amiral Publicola; qu'il avait été alors obligé de se retirer chez lui, à une petite terre loin de Rome, et qu'il y avait fini ses jours. Désirant savoir si cette histoire était véritable, je demandai à voir Agrippa, qui dans ce combat avait été l'amiral de la flotte victorieuse: il parut, et, me confirmant la vérité de ce récit, il y ajouta des circonstances que la modestie du capitaine avait omises.
Comme chacun des personnages qu'on évoquait paraissait tel qu'il avait été dans le monde, je vis avec douleur combien, depuis cent ans, le genre humain avait dégénéré.
Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, dont on vante la simplicité, la sobriété, la justice, l'esprit de liberté, la valeur et l'amour pour la patrie. Je les vis et ne pus m'empêcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent à prix d'argent leurs suffrages dans l'élection des députés au parlement et qui, sur ce point, ont toute la finesse et tout le manège des gens de cour.
Chapitre VIII
_Retour de l'auteur à Maldonada. Il fait voile pour le royaume du Luggnagg. À son arrivée, il est arrêté et conduit à la cour. Comment il y est reçu._
Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le gouverneur de Gloubbdoubdrid, et retournai avec mes deux compagnons à Maldonada, où, après avoir attendu quinze jours, je m'embarquai enfin dans un navire qui partait pour Luggnagg. Les deux gentilshommes, et quelques autres personnes encore, eurent l'honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce voyage et de me conduire jusqu'à bord.
Nous essuyâmes une violente tempête, et fûmes contraints de gouverner au nord pour pouvoir jouir d'un certain vent marchand qui souffle en cet endroit dans l'espace de soixante lieues. Le 21 avril 1609, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est une ville port de mer au sud-est de Luggnagg. Nous jetâmes l'ancre à une lieue de la ville et donnâmes le signal pour faire venir un pilote. En moins d'une demi-heure, il en vint deux à bord, qui nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, qui sont très dangereux dans cette rade et dans le passage qui conduit à un bassin où les vaisseaux sont en sûreté, et qui est éloigné des murs de la ville de la longueur d'un câble.
Quelques-uns de nos matelots, soit par trahison, soit par imprudence, dirent aux pilotes que j'étais un étranger et un grand voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane, qui me fit diverses questions dans la langue balnibarbienne qui est entendue en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots et lui fis une histoire aussi vraisemblable et aussi suivie qu'il me fut possible; mais je crus qu'il était nécessaire de déguiser mon pays et de me dire Hollandais, ayant dessein d'aller au Japon, où je savais que les Hollandais seuls étaient reçus. Je dis donc au commis qu'ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et ayant échoué sur un rocher, j'avais été dans l'île volante de Laputa, dont j'avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à me rendre au Japon, afin de pouvoir retourner de là dans mon pays. Le commis me dit qu'il était obligé de m'arrêter jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de la cour, où il allait écrire immédiatement et d'où il espérait recevoir réponse dans quinze jours. On me donna un logement convenable et on mit une sentinelle à ma porte. J'avais un grand jardin pour me promener, et je fus traité assez bien aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d'un pays très éloigné, dont ils n'avaient jamais entendu parler.
Je fis marché avec un jeune homme de notre vaisseau pour me servir d'interprète. Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux langues. Avec son secours je fus en état d'entretenir tous ceux qui me faisaient l'honneur de me venir voir, c'est-à-dire d'entendre leurs questions et de leur faire entendre mes réponses.
Celle de la cour vint au bout de quinze jours, comme on l'attendait: elle portait un ordre de me faire conduire avec ma suite par un détachement de chevaux à Traldragenb ou Tridragdrib; car, autant que je m'en puis souvenir, on prononce des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon qui me servait d'interprète et que j'avais pris à mon service. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi- journée, pour donner avis au roi de mon arrivée prochaine et pour demander à Sa Majesté le jour et l'heure que je pourrais avoir l'honneur et le plaisir de _lécher la poussière du pied de son trône._
Deux jours après mon arrivée, j'eus audience; et d'abord on me fit coucher et ramper sur le ventre, et balayer le plancher avec ma langue à mesure que j'avançais vers le trône du roi; mais, parce que j'étais étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le plancher, de manière que la poussière ne me pût faire de peine. C'était une grâce particulière, qui ne s'accordait pas même aux personnes du premier rang lorsqu'elles avaient l'honneur d'être reçues à l'audience de Sa Majesté; quelquefois même on laissait exprès le plancher très sale et très couvert de poussière, lorsque ceux qui venaient à l'audience avaient des ennemis à la cour. J'ai une fois vu un seigneur avoir la bouche si pleine de poussière et si souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue, que, quand il fut parvenu au trône, il lui fut impossible d'articuler un seul mot. À ce malheur il n'y a point de remède, car il est défendu, sous des peines très graves, de cracher ou de s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage que je ne puis du tout approuver: lorsque le roi veut se défaire de quelque seigneur ou quelque courtisan d'une manière qui ne le déshonore point, il fait jeter sur le plancher une certaine poudre brune qui est empoisonnée, et qui ne manque point de le faire mourir doucement et sans éclat au bout de vingt- quatre heures; mais, pour rendre justice à ce prince, à sa grande douceur et à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire, à son honneur, qu'après de semblables exécutions il a coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher; en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa disgrâce. Je le vis un jour condamner un petit page à être bien fouetté pour avoir malicieusement négligé d'avertir de balayer dans le cas dont il s'agit, ce qui avait été cause qu'un jeune seigneur de grande espérance avait été empoisonné; mais le prince, plein de bonté, voulut bien encore pardonner au petit page et lui épargner le fouet.
Pour revenir à moi, lorsque je fus à quatre pas du trône de Sa Majesté, je me levai sur mes genoux, et après avoir frappé sept fois la terre de mon front, je prononçai les paroles suivantes, que la veille on m'avait fait apprendre par coeur: _Ickpling glofftrobb sgnutserumm bliopm lashnalt, zwin tnodbalkguffh sthiphad gurdlubb asht_! C'est un formulaire établi par les lois de ce royaume pour tous ceux qui sont admis à l'audience, et qu'on peut traduire ainsi: _Puisse Votre céleste Majesté survivre au soleil_! Le roi me fit une réponse que je ne compris point, et à laquelle je fis cette réplique, comme on me l'avait apprise: _Fluft drin valerick dwuldom prastrod mirpush _; c'est-à-dire: _Ma langue est dans la bouche de mon ami._ Je fis entendre par là que je désirais me servir de mon interprète. Alors on fit entrer ce jeune garçon dont j'ai parlé, et, avec son secours, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté me fit pendant une demi-heure. Je parlais balnibarbien, mon interprète rendait mes paroles en luggnaggien.
Le roi prit beaucoup de plaisir à mon entretien, et ordonna à son _bliffmarklub_, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son palais pour moi et mon interprète, et de me donner une somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or pour mes menus plaisirs.
Je demeurai trois mois en cette cour, pour obéir à Sa Majesté, qui me combla de ses bontés et me fit des offres très gracieuses pour m'engager à m'établir dans ses États; mais je crus devoir le remercier, et songer plutôt à retourner dans mon pays, pour y finir mes jours auprès de ma chère femme, privée depuis longtemps des douceurs de ma présence.
Chapitre IX
_Des struldbruggs ou immortels._
Les Luggnaggiens sont un peuple très poli et très brave, et, quoiqu'ils aient un peu de cet orgueil qui est commun à toutes les nations de l'Orient, ils sont néanmoins honnêtes et civils à l'égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à la cour.
Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand monde et du bel air; et, par le moyen de mon interprète, j'eus souvent avec eux des entretiens agréables et instructifs.
Un d'eux me demanda un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs _struldbruggs_ ou immortels. Je lui répondis que non, et que j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des humains; il me dit que quelquefois, quoique rarement, il naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde, placée directement sur le sourcil gauche, et que cette heureuse marque le préservait de la mort; que cette tache était d'abord de la largeur d'une petite pièce d'argent (que nous appelons en Angleterre un _three pence_), et qu'ensuite elle croissait et changeait même de couleur; qu'à l'âge de douze ans elle était verte jusqu'à vingt, qu'elle devenait bleue; qu'à quarante-cinq ans elle devenait tout à fait noire et aussi grande qu'un _schilling_, et ensuite ne changeait plus; il m'ajouta qu'il naissait si peu de ces enfants marqués au front, qu'on comptait à peine onze cents immortels de l'un et de l'autre sexe dans tout le royaume; qu'il y en avait environ cinquante dans la capitale, et que depuis trois ans il n'était né qu'un enfant de cette espèce, qui était fille; que la naissance d'un immortel n'était point attachée à une famille préférablement à une autre; que c'était un présent de la nature ou du hasard, et que les enfants mêmes des _struldbruggs_ naissaient mortels comme les enfants des autres hommes, sans avoir aucun privilège.
Ce récit me réjouit extrêmement, et la personne qui me le faisait entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais aisément, je lui témoignai mon admiration et ma joie avec les termes les plus expressifs et même les plus outrés. Je m'écriai, comme dans une espèce de ravissement et d'enthousiasme: «Heureuse nation, dont tous les enfants à naître peuvent prétendre à l'immortalité! Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent toujours, où là vertu des premiers siècles n'a point péri, et où les premiers hommes vivent encore et vivront éternellement, pour donner des leçons de sagesse à tous leurs descendants! Heureux ces sublimes _struldbruggs_ qui ont le privilège de ne point mourir, et que, par conséquent, l'idée de la mort n'intimide point, n'affaiblit point, n'abat point!»
Je témoignai ensuite que j'étais surpris de n'avoir encore vu aucun de ces immortels à la cour; que, s'il y en avait, la marque glorieuse empreinte sur leur front m'aurait sans doute frappé les yeux. «Comment, ajoutai-je, le roi, qui est un prince si judicieux, ne les emploie-t-il point dans le ministère et ne leur donne-t-il point sa confiance? Mais peut-être que la vertu rigide de ces vieillards l'importunerait et blesserait les yeux de sa cour. Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté à la première occasion qui s'offrira, et, soit qu'elle défère à mes avis ou non, j'accepterai en tout cas l'établissement qu'elle a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de pouvoir passer le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes immortels, pourvu qu'ils daignent souffrir la mienne.»
Celui à qui j'adressai la parole, me regardant alors avec un sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la permission d'expliquer à la compagnie ce que je venais de lui dire; il le fit, et pendant quelque temps ils s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais point; je ne pus même lire ni dans leurs gestes ni dans leurs yeux l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. Enfin, la même personne qui m'avait parlé jusque-là me dit poliment que ses amis étaient charmés de mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité; mais qu'ils souhaitaient savoir quel système de vie je me ferais, et quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m'avait fait naître _struldbrugg_.
À cette question intéressante je répartis que j'allais les satisfaire sur-le-champ avec plaisir, que les suppositions et les idées me coûtaient peu, et que j'étais accoutumé à m'imaginer ce que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou ministre d'État; que, par rapport à l'immortalité, j'avais aussi quelquefois médité sur la conduite que je tiendrais si j'avais à vivre éternellement, et que, puisqu'on le voulait, j'allais sur cela donner l'essor à mon imagination.