Chapter 11
L'occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se trouvaient ensemble, était de donner adroitement de la vessie sur la bouche de celui à qui c'était à parler, ensuite sur l'oreille droite de celui ou de ceux à qui le discours s'adressait. Le moniteur accompagnait toujours son maître lorsqu'il sortait, et était obligé de lui donner de temps en temps de la vessie sur les yeux, parce que, sans cela, ses profondes rêveries l'eussent bientôt mis en danger de tomber dans quelque précipice, de se heurter la tête contre quelque poteau, de pousser les autres dans les rues ou d'en être jeté dans le ruisseau.
On me fit monter au sommet de l'île et entrer dans le palais du roi, où je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de la première distinction. Devant le trône était une grande table couverte de globes, de sphères et d'instruments de mathématiques de toutes espèce. Le roi ne prit point garde à moi lorsque j'entrai, quoique la foule qui m'accompagnait fît un très grand bruit; il était alors appliqué à résoudre un problème, et nous fûmes devant lui au moins une heure entière à attendre que Sa Majesté eût fini son opération. Il avait auprès de lui deux pages qui avaient des vessies à la main, dont l'un, lorsque Sa Majesté eut cessé de travailler, le frappa doucement et respectueusement à la bouche, et l'autre à l'oreille droite. Le roi parut alors comme se réveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur le monde qui m'entourait, il se rappela ce qu'on lui avait dit de mon arrivée peu de temps auparavant; il me dit quelques mots, et aussitôt un jeune homme armé d'une vessie s'approcha de moi et m'en donna sur l'oreille droite; mais je fis signe qu'il était inutile de prendre cette peine, ce qui donna au roi et à toute la cour une haute idée de mon intelligence. Le roi me fit diverses questions, auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions ni l'un ni l'autre. On me conduisit bientôt après dans un appartement où l'on me servit à dîner. Quatre personnes de distinction me firent l'honneur de se mettre à table avec moi; nous eûmes deux services, chacun de trois plats. Le premier service était composé d'une épaule de mouton coupée en triangle équilatéral, d'une pièce de boeuf sous la forme d'un rhomboïde, et d'un boudin sous celle d'une cycloïde. Le second service fut deux canards ressemblant à deux violons, des saucisses et des andouilles qui paraissaient comme des flûtes et des hautbois, et un foie de veau qui avait l'air d'une harpe. Les pains qu'on nous servit avaient la figure de cônes, de cylindres, de parallélogrammes.
Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec une plume, de l'encre et du papier, et me fit entendre par des signes qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus avec lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'écrivis sur deux colonnes un grand nombre de mots avec la traduction vis-à-vis. Il m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître le sens en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient. Mon maître me montra ensuite, dans un de ses livres, la figure du soleil et de la lune, des étoiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles polaires, en me disant le nom de tout cela, ainsi que de toutes sortes d'instruments de musique, avec les termes de cet art convenables à chaque instrument Quand il eut fini sa leçon, je composai en mon particulier un très joli petit dictionnaire de tous les mots que j'avais appris, et, en peu de jours, grâce à mon heureuse mémoire, je sus passablement la langue laputienne.
Un tailleur vint, le lendemain matin, prendre ma mesure. Les tailleurs de ce pays exercent leur métier autrement qu'en Europe. Il prit d'abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle, et puis, avec la règle et le compas, ayant mesuré ma grosseur et toute la proportion de mes membres, il fit son calcul sur le papier, et au bout de six jours il m'apporta un habit très mal fait; il m'en fit excuse, en me disant qu'il avait eu le malheur de se tromper dans ses supputations.
Sa Majesté ordonna ce jour-là qu'on fit avancer son île vers Lagado, qui est la capitale de son royaume de terre ferme, et ensuite vers certaines villes et villages, pour recevoir les requêtes de ses sujets. On jeta pour cela plusieurs ficelles avec des petits plombs au bout, afin que le peuple attachât ses placets à ces ficelles, qu'on tirait ensuite, et qui semblaient en l'air autant de cerfs-volants.
La connaissance que j'avais des mathématiques m'aida beaucoup à comprendre leur façon de parler et leurs métaphores, tirées la plupart des mathématiques et de la musique, car je suis un peu musicien. Toutes leurs idées n'étaient qu'en lignes et en figures, et leur galanterie même était toute géométrique. Si, par exemple, ils voulaient louer la beauté d'une jeune fille, ils disaient que ses dents blanches étaient de beaux et parfaits parallélogrammes, que ses sourcils étaient un arc charmant ou une belle portion de cercle, que ses yeux formaient une ellipse admirable, que sa gorge était décorée de deux globes asymptotes, et ainsi du reste. Le sinus, la tangente, la ligne courbe, le cône, le cylindre, l'ovale, la parabole, le diamètre, le rayon, le centre, le point, sont parmi eux des termes qui entrent dans le langage affectueux.
Leurs maisons étaient fort mal bâties: c'est qu'en ce pays-là on méprise la géométrie pratique comme une chose vulgaire et mécanique. Je n'ai jamais vu de peuple si sot, si niais, si maladroit dans tout ce qui regarde les actions communes et la conduite de la vie. Ce sont, outre cela, les plus mauvais raisonneurs du monde, toujours prêts à contredire, si ce n'est lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive rarement, et alors ils se taisent; ils ne savent ce que c'est qu'imagination, invention, portraits, et n'ont pas même de mots en leur langue qui expriment ces choses. Aussi tous leurs ouvrages, et même leurs poésies, semblent des théorèmes d'Euclide.
Plusieurs d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent à l'astronomie, donnent dans l'astrologie judiciaire, quoiqu'ils n'osent l'avouer publiquement; mais ce que je trouvai de plus surprenant, ce fut l'inclination qu'ils avaient pour la politique et leur curiosité pour les nouvelles; ils parlaient incessamment d'affaires d'État, et portaient sans façon leur jugement sur tout ce qui se passait dans les cabinets des princes. J'ai souvent remarqué le même caractère dans nos mathématiciens d'Europe, sans avoir jamais pu trouver la moindre analogie entre les mathématiques et la politique, à moins que l'on ne suppose que, comme le plus petit cercle a autant de degrés que le plus grand, celui qui sait raisonner sur un cercle tracé sur le papier peut également raisonner sur la sphère du monde; mais n'est-ce pas plutôt le défaut naturel de tous les hommes, qui se plaisent naturellement à parler et à raisonner sur ce qu'ils entendent le moins?
Ce peuple paraît toujours inquiet et alarmé, et ce qui n'a jamais troublé le repos des autres hommes est le sujet continuel de leurs craintes et de leurs frayeurs: ils appréhendent l'altération des corps célestes; par exemple, que la terre, par les approches continuelles du soleil, ne soit à la fin dévorée par les flammes de cet astre terrible; que ce flambeau de la nature ne se trouve peu à peu encroûté par son écume, et ne vienne à s'éteindre tout à fait pour les mortels; ils craignent que la prochaine comète, qui, selon leur calcul, paraîtra dans trente et un ans, d'un coup de sa queue ne foudroie la terre et ne la réduise en cendres; ils craignent encore que le soleil, à force de répandre des rayons de toutes parts, ne vienne enfin à s'user et à perdre tout à fait sa substance. Voilà les craintes ordinaires et les alarmes qui leur dérobent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs; aussi, dès qu'ils se rencontrent le matin, ils se demandent d'abord les uns aux autres des nouvelles du soleil, comment il se porte et comment il s'est levé et couché.
Chapitre III
_Phénomène expliqué par les philosophes et astronomes modernes. Les Laputiens sont grands astronomes. Comment le roi apaise les séditions._
Je demandai au roi la permission de voir les curiosités de l'île; il me l'accorda et ordonna à un de ses courtisans de m'accompagner. Je voulus savoir principalement quel secret naturel ou artificiel était le principe de ces mouvements divers, dont je vais rendre au lecteur un compte exact et philosophique.
L'île volante est parfaitement ronde; son diamètre est de sept mille huit cent trente-sept demi-toises, c'est-à-dire d'environ quatre mille pas, et par conséquent contient à peu près dix mille acres. Le fond de cette île ou la surface de dessous, telle qu'elle parait à ceux qui la regardent d'en bas, est comme un large diamant, poli et taillé régulièrement, qui réfléchit la lumière à quatre cents pas. Il y a au-dessus plusieurs minéraux, situés selon le rang ordinaire des mines, et par-dessus est un terrain fertile de dix ou douze pieds de profondeur.
Le penchant des parties de la circonférence vers le centre de la surface supérieure est la cause naturelle que toutes les pluies et rosées qui tombent sur l'île sont conduites par de petits ruisseaux vers le milieu, où ils s'amassent dans quatre grands bassins, chacun d'environ un demi-mille de circuit. À deux cents pas de distance du centre de ces bassins, l'eau est continuellement attirée et pompée par le soleil pendant le jour, ce qui empêche le débordement. De plus, comme il est au pouvoir du monarque d'élever l'île au-dessus de la région des nuages et des vapeurs terrestres, il peut, quand il lui plaît, empêcher la chute de la pluie et de la rosée, ce qui n'est au pouvoir d'aucun potentat d'Europe, qui, ne dépendant de personne, dépend toujours de la pluie et du beau temps.
Au centre de l'île est un trou d'environ vingt-cinq toises de diamètre, par lequel les astronomes descendent dans un large dôme, qui, pour cette raison, est appelé Flandola Gahnolé, ou la _Cave des Astronomes_, située à la profondeur de cinquante toises au- dessus de la surface supérieure du diamant. Il y a dans cette cave vingt lampes sans cesse allumées, qui par la réverbération du diamant répandent une grande lumière de tous côtés. Ce lieu est orné de sextants, de cadrans, de télescopes, d'astrolabes et autres instruments astronomiques; mais la plus grande curiosité, dont dépend même la destinée de l'île, est une pierre d'aimant prodigieuse taillée en forme de navette de tisserand.
Elle est longue de trois toises, et dans sa plus grande épaisseur elle a au moins une toise et demie. Cet aimant est suspendu par un gros essieu de diamant qui passe par le milieu de la pierre, sur lequel elle joue, et qui est placé avec tant de justesse qu'une main très faible peut le faire tourner; elle est entourée d'un cercle de diamant, en forme de cylindre creux, de quatre pieds de profondeur, de plusieurs pieds d'épaisseur et de six toises de diamètre, placé horizontalement et soutenu par huit piédestaux, tous de diamant, hauts chacun de trois toises. Du côté concave du cercle il y a une mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle sont placées les extrémités de l'essieu, qui tourne quand il le faut.
Aucune force ne peut déplacer la pierre, parce que le cercle et les pieds du cercle sont d'une seule pièce avec le corps du diamant qui fait, la base de l'île.
C'est par le moyen de cet aimant que l'île se hausse, se baisse et change de place; car, par rapport à cet endroit de la terre sur lequel le monarque préside, la pierre est munie à un de ses côtés d'un pouvoir attractif, et à l'autre d'un pouvoir répulsif. Ainsi, quand il lui plaît que l'aimant soit tourné vers la terre par son _pôle ami_, l'île descend; mais quand le _pôle ennemi_ est tourné vers la même terre, l'île remonte. Lorsque la position de la terre est oblique, le mouvement de l'île est pareil; car, dans cet aimant, les forces agissent toujours en ligne parallèle à sa direction; c'est par ce mouvement oblique que l'île est conduite aux différentes parties des domaines du monarque.
Le roi serait le prince le plus absolu de l'univers s'il pouvait engager ses ministres à lui complaire en tout; mais ceux-ci, ayant leurs terres au-dessous dans le continent, et considérant que la faveur des princes est passagère, n'ont garde de se porter préjudice à eux-mêmes en opprimant la liberté de leurs compatriotes.
Si quelque ville se révolte ou refuse de payer les impôts, le roi a deux façons de la réduire. La première et la plus modérée est de tenir son île au-dessus de la ville rebelle et des terres voisines; par là, il prive le pays et du soleil et de la rosée, ce qui cause des maladies et de la mortalité; mais si le crime le mérite, on les accable de grosses pierres qu'on leur jette du haut de l'île, dont ils ne peuvent se garantir qu'en se sauvant dans leurs celliers et dans leurs caves, où ils passent le temps à boire frais tandis que les toits de leurs sont mis en pièces. S'ils continuent témérairement dans leur obstination et leur révolte, le roi a recours alors au dernier remède, qui est de laisser tomber l'île à plomb sur leur tête, ce qui écrase toutes les maisons et tous les habitants. Le prince, néanmoins, se porte rarement à cette terrible extrémité, que les ministres n'osent lui conseiller, vu que ce procédé violent le rendrait odieux au peuple et leur ferait tort à eux-mêmes, qui ont des biens dans le continent: car l'île n'appartient qu'au roi, qui aussi n'a que l'île pour tout domaine.
Mais il y a encore une autre raison plus forte pour laquelle les rois de ce pays ont été toujours éloignés d'exercer ce dernier châtiment, si ce n'est dans une nécessité absolue: c'est que, si la ville qu'on veut détruire était située près de quelques hautes roches (car il y en a en ce pays, ainsi qu'en Angleterre, auprès des grandes villes, qui ont été exprès bâties près de ces roches pour se préserver de la colère des rois), ou si elle avait un grand nombre de clochers et de pyramides de pierres, l'île royale, par sa chute, pourrait se briser. Ce sont principalement les clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Aussi, quand Sa Majesté est le plus en courroux, il fait toujours descendre son île très doucement, de peur, dit-il, d'accabler son peuple, mais, dans le fond, c'est qu'il craint lui-même que les clochers ne brisent son île. En ce cas, les philosophes croient que l'aimant ne pourrait plus la soutenir désormais, et qu'elle tomberait.
Chapitre IV
_L'auteur quitte l'île de Laputa et est conduit aux Balnibarbes. Son arrivée à la capitale. Description de cette ville et des environs. Il est reçu avec bonté par un grand seigneur._
Quoique je ne puisse pas dire que je fusse maltraité dans cette île, il est vrai cependant que je m'y crus négligé et tant soit peu méprisé. Le prince et le peuple n'y étaient curieux que de mathématiques et de musique; j'étais en ce genre fort au-dessous d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi.
D'un autre côté, après avoir vu toutes les curiosités de l'île, j'avais une forte envie d'en sortir, étant très las de ces insulaires aériens. Ils excellaient, il est vrai, dans des sciences que j'estime beaucoup et dont j'ai même quelque teinture; mais ils étaient si absorbés dans leurs spéculations, que je ne m'étais jamais trouvé en si triste compagnie. Je ne m'entretenais qu'avec les femmes (quel entretien pour un philosophe marin!), qu'avec les artisans, les moniteurs, les pages de cour, et autres gens de cette espèce, ce qui augmenta encore le mépris qu'on avait pour moi; mais, en vérité, pouvais-je faire autrement? Il n'y avait que ceux-là avec qui je pusse lier commerce; les autres ne parlaient point.
Il y avait à la cour un grand seigneur, favori du roi, et qui, pour cette raison seule, était traité avec respect, mais qui était, pourtant regardé en général comme un homme très ignorant et assez stupide; il passait pour avoir de l'honneur et de la probité, mais il n'avait point du tout d'oreille pour la musique, et battait, dit-on, la mesure assez mal; on ajoute qu'il n'avait jamais pu apprendre les propositions les plus aisées des mathématiques. Ce seigneur me donna mille marques de bonté; il me faisait souvent l'honneur de me venir voir, désirant s'informer des affaires de l'Europe et s'instruire des coutumes, des moeurs, des lois et des sciences des différentes nations parmi lesquelles j'avais demeuré; il m'écoutait toujours avec une grande attention, et faisait de très belles observations sur tout ce que je lui disais. Deux moniteurs le suivaient pour la forme, mais il ne s'en servait qu'à la cour et dans les visites de cérémonie; quand nous étions ensemble, il les faisait toujours retirer.
Je priai ce seigneur d'intercéder pour moi auprès de Sa Majesté pour obtenir mon congé. Le roi m'accorda cette grâce avec regret, comme il eut la bonté de me le dire, et il me fit plusieurs offres avantageuses, que je refusai en lui en marquant ma vive reconnaissance.
Le 16 février, je pris congé de Sa Majesté, qui me fit un présent considérable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis demeurant à Lagado, capitale des Balnibarbes. L'île étant alors suspendue au- dessus d'une montagne, je descendis de la dernière terrasse de l'île de la même façon que j'étais monté.
Le continent porte le nom de Balnibarbes, et la capitale, comme j'ai dit, s'appelle Lagado. Ce fut d'abord une assez agréable satisfaction pour moi de n'être plus en l'air et de me trouver en terre ferme. Je marchai vers la ville sans aucune peine et sans aucun embarras, étant vêtu comme les habitants et sachant assez bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la personne à qui j'étais recommandé. Je lui présentai la lettre du grand seigneur, et j'en fus très bien reçu. Cette personne, qui était un seigneur balnibarbe, et qui s'appelait Munodi, me donna un bel appartement chez lui, où je logeai pendant mon séjour en ce pays, et où je fus très bien traité.
Le lendemain matin après mon arrivée, Munodi me prit dans son carrosse pour me faire voir la ville, qui est grande comme la moitié de Londres; mais les maisons étaient étrangement bâties, et la plupart tombaient en ruine; le peuple, couvert de haillons, marchait dans les rues d'un pas précipité, ayant un regard farouche. Nous passâmes par une des portes de la ville, et nous avançâmes environ trois mille pas dans la campagne, où je vis un grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la terre avec plusieurs sortes d'instruments, mais je ne pus deviner ce qu'ils faisaient: je ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de grain. Je priai mon conducteur de vouloir bien m'expliquer ce que prétendaient toutes ces têtes et toutes ces mains occupées à la ville et à la campagne, n'en voyant aucun effet; car, en vérité, je n'avais jamais trouvé ni de terre si mal cultivée, ni de maisons en si mauvais état et si délabrées, ni un peuple si gueux et si misérable.
Le seigneur Munodi avait été plusieurs années gouverneur de Lagado; mais, par la cabale des ministres, il avait été déposé, au grand regret du peuple. Cependant le roi l'estimait comme un homme qui avait des intentions droites, mais qui n'avait pas l'esprit de la cour.
Lorsque j'eus ainsi critiqué librement le pays et ses habitants, il ne me répondit autre chose sinon que je n'avais pas été assez longtemps parmi eux pour en juger, et que les différents peuples du monde avaient des usages différents; il me débita plusieurs autres lieux communs semblables; mais, quand nous fûmes de retour chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles absurdités j'y remarquais, et ce que je trouvais à redire dans les habits et dans les manières de ses domestiques. Il pouvait me faire aisément cette question, car chez lui tout était magnifique, régulier et poli. Je répondis que sa grandeur, sa prudence et ses richesses l'avaient exempté de tous les défauts qui avaient rendu les autres fous et gueux; il me dit que, si je voulais aller avec lui à sa maison de campagne, qui était à vingt milles, il aurait plus de loisir de m'entretenir surtout cela. Je répondis à Son Excellence que je ferais tout ce qu'elle souhaiterait; nous partîmes donc le lendemain au matin.
Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, excepté en quelques endroits, je n'avais découvert dans tout le pays aucune espérance de moisson, ni même aucune trace de culture; mais, ayant marché encore trois heures, la scène changea entièrement. Nous nous trouvâmes dans une très belle campagne. Les maisons des laboureurs étaient un peu éloignées et très bien bâties; les champs étaient clos et renfermaient des vignes, des pièces de blé, des prairies, et je ne me souviens pas d'avoir rien vu de si agréable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors en soupirant que là commençait sa terre; que, néanmoins, les gens du pays le raillaient et le méprisaient de ce qu'il n'avait pas mieux fait ses affaires.
Nous arrivâmes enfin à son château, qui était d'une très noble structure: les fontaines, les jardins, les promenades, les avenues, les bosquets, étaient tous disposés avec jugement et avec goût. Je donnai à chaque chose des louanges, dont Son Excellence ne parut s'apercevoir qu'après le souper.
Alors, n'y ayant point de tiers, il me dit d'un air fort triste qu'il ne savait s'il ne lui faudrait pas bientôt abattre ses maisons à la ville et à la campagne pour les rebâtir à la mode, et détruire tout son palais pour le rendre conforme au goût moderne; mais qu'il craignait pourtant de passer pour ambitieux, pour singulier, pour ignorant et capricieux, et peut-être de déplaire par là aux gens de bien; que je cesserais d'être étonné quand je saurais quelques particularités que j'ignorais.