Chapter 10
Je dormis pendant quelques heures, mais continuellement troublé par l'idée du pays que j'avais quitté et du péril que j'avais couru. Cependant, quand je m'éveillai, je me trouvai assez bien remis. Il était huit heures du soir, et le capitaine donna ordre de me servir à souper incessamment, croyant que j'avais jeûné trop longtemps. Il me régala avec beaucoup d'honnêteté, remarquant néanmoins que j'avais les yeux égarés. Quand on nous eût laissés seuls, il me pria de lui faire le récit de mes voyages, et de lui apprendre par quel accident j'avais été abandonné au gré des flots dans cette grande caisse. Il me dit que, sur le midi, comme il regardait avec sa lunette, il l'avait découverte de fort loin, l'avait prise pour une petite barque, et qu'il l'avait voulu joindre, dans la vue d'acheter du biscuit, le sien commençant à manquer; qu'en approchant il avait connu son erreur et avait envoyé sa chaloupe pour découvrir ce que c'était; que ses gens étaient revenus tout effrayés, jurant qu'ils avaient vu une maison flottante; qu'il avait ri de leur sottise, et s'était lui-même mis dans la chaloupe, ordonnant à ses matelots de prendre avec eux un câble très fort; que, le temps étant calme, après avoir ramé autour de la grande caisse et en avoir plusieurs fois fait le tour, il avait commandé à ses gens de ramer et d'approcher de ce côté-là, et qu'attachant un câble à une des gâches de la fenêtre, il l'avait fait remorquer; qu'on avait vu mon bâton et mon mouchoir hors de l'ouverture et qu'on avait jugé qu'il fallait que quelques malheureux fussent enfermés dedans. Je lui demandai si lui ou son équipage n'avait point vu des oiseaux prodigieux dans l'air dans le temps qu'il m'avait découvert; à quoi il répondit que, parlant sur ce sujet avec les matelots pendant que je dormais, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois aigles volant vers le nord, mais il n'avait point remarqué qu'ils fussent plus gros qu'à l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, je crois, à la grande hauteur où ils se trouvaient, et aussi ne put- il pas deviner pourquoi je faisais cette question. Ensuite je demandai au capitaine combien il croyait que nous fussions éloignés de terre; il me répondit que, par le meilleur calcul qu'il eût pu faire, nous en étions éloignés de cent lieues. Je l'assurai qu'il s'était certainement trompé presque de la moitié, parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de deux heures avant que je tombasse dans la mer; sur quoi il recommença à croire que mon cerveau était troublé, et me conseilla de me remettre au lit dans une chambre qu'il avait fait préparer pour moi. Je l'assurai que j'étais bien rafraîchi de son bon repas et de sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens et de ma raison aussi parfaitement que je l'avais jamais eu. Il prit alors son sérieux, et me pria de lui dire franchement si je n'avais pas la conscience bourrelée de quelque crime pour lequel j'avais été puni par l'ordre de quelque prince, et exposé dans cette caisse, comme quelquefois les criminels en certains pays sont abandonnés à la merci des flots dans un vaisseau sans voiles et sans vivres; que, quoiqu'il fût bien fâché d'avoir reçu un tel scélérat dans son vaisseau, cependant il me promettait, sur sa parole d'honneur, de me mettre à terre en sûreté au premier port où nous arriverions; il ajouta que ses soupçons s'étaient beaucoup augmentés par quelques discours très absurdes que j'avais tenus d'abord aux matelots, et ensuite à lui-même, à l'égard de ma boîte et de ma chambre, aussi bien que par mes yeux égarés et ma bizarre contenance.
Je le priai d'avoir la patience de m'entendre faire le récit de mon histoire; je le fis très fidèlement, depuis la dernière fois que j'avais quitté l'Angleterre jusqu'au moment qu'il m'avait découvert; et, comme la vérité s'ouvre toujours un passage dans les esprits raisonnables, cet honnête et digne gentilhomme, qui avait un très bon sens et n'était pas tout à fait dépourvu de lettres, fut satisfait de ma candeur et de ma sincérité; mais d'ailleurs, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de donner ordre de m'apporter mon armoire, dont j'avais la clef; je l'ouvris en sa présence et lui fis voir toutes les choses curieuses travaillées dans le pays d'où j'avais été tiré d'une manière si étrange. Il y avait, entre autres choses, le peigne que j'avais formé des poils de la barbe du roi, et un autre de la même matière, dont le dos était d'une rognure de l'ongle du pouce de Sa Majesté; il y avait un paquet d'aiguilles et d'épingles longues d'un pied et demi; une bague d'or dont un jour la reine me fit présent d'une manière très obligeante, l'ôtant de son petit doigt et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je le priai de considérer la culotte que je portais alors, et qui était faite de peau de souris.
Le capitaine fut très satisfait de tout ce que je lui racontai, et me dit qu'il espérait qu'après notre retour en Angleterre je voudrais bien en écrire la relation et la donner au public. Je répondis que je croyais que nous avions déjà trop de livres de voyages, que mes aventures passeraient pour un vrai roman et pour une action ridicule; que ma relation ne contiendrait que des descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois, de moeurs et d'usages bizarres; que ces descriptions étaient trop communes, et qu'on en était las; et, n'ayant rien autre chose à dire touchant mes voyages, ce n'était pas la peine de les écrire. Je le remerciai de l'opinion avantageuse qu'il avait de moi.
Il me parut étonné d'une chose, qui fut de m'entendre parler si haut, me demandant si le roi et la reine de ce pays étaient sourds. Je lui dis que c'était une chose à laquelle j'étais accoutumé depuis plus de deux ans, et que j'admirais de mon côté sa voix et celle de ses gens, qui me semblaient toujours me parler bas et à l'oreille; mais que, malgré cela, je les pouvais entendre assez bien; que, quand je parlais dans ce pays, j'étais comme un homme qui parle dans la rue à un autre qui est monté au haut d'un clocher, excepté quand j'étais mis sur une table ou tenu dans la main de quelque personne. Je lui dis que j'avais même remarqué une autre chose, c'est que, d'abord que j'étais entré dans le vaisseau, lorsque les matelots se tenaient debout autour de moi, ils me paraissaient infiniment petits; que pendant mon séjour dans ce pays, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir, depuis que mes yeux s'étaient accoutumés à de grands objets, parce que la comparaison que je faisais me rendait méprisable à moi-même. Le capitaine me dit que, pendant que nous soupions, il avait aussi remarqué que je regardais toutes choses avec une espèce d'étonnement, et que je lui semblais quelquefois avoir de la peine à m'empêcher d'éclater de rire; qu'il ne savait pas fort bien alors comment il le devait prendre, mais qu'il l'attribua à quelque dérangement dans ma cervelle. Je répondis que j'étais étonné comment j'avais été capable de me contenir en voyant ses plats de la grosseur d'une pièce d'argent de trois sous, une éclanche de mouton qui était à peine une bouchée, un gobelet moins grand qu'une écaille de noix, et je continuai ainsi, faisant la description du reste de ses meubles et de ses viandes par comparaison; car, quoique la reine m'eût donné pour mon usage tout ce qui m'était nécessaire dans une grandeur proportionnée à ma taille, cependant mes idées étaient occupées entièrement de ce que je voyais autour de moi, et je faisais comme tous les hommes qui considèrent sans cesse les autres sans se considérer eux-mêmes et sans jeter les yeux sur leur petitesse. Le capitaine, faisant allusion au vieux proverbe anglais, me dit que mes yeux étaient donc plus grands que mon ventre, puisqu'il n'avait pas remarqué que j'eusse un grand appétit, quoique j'eusse jeûné toute la journée; et, continuant de badiner, il ajouta qu'il aurait donné beaucoup pour avoir le plaisir de voir ma caisse dans le bec de l'aigle, et ensuite tomber d'une si grande hauteur dans la mer, ce qui certainement aurait été un objet très étonnant et digne d'être transmis aux siècles futurs.
Le capitaine, revenant du Tonkin, faisait sa route vers l'Angleterre, et avait été poussé vers le nord-est, à quarante degrés de latitude, à cent quarante-trois de longitude; mais un vent de saison s'élevant deux jours après que je fus à son bord, nous fûmes poussés au nord pendant un long temps; et, côtoyant la Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et depuis au sud-sud-ouest, jusqu'à ce que nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance. Notre voyage fut très heureux, mais j'en épargnerai le journal ennuyeux au lecteur. Le capitaine mouilla à un ou deux ports, et y fit entrer sa chaloupe, pour chercher des vivres et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, le 4 juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. J'offris de laisser mes meubles pour la sûreté du payement de mon passage; mais le capitaine protesta qu'il ne voulait rien recevoir. Nous nous dîmes adieu très affectueusement, et je lui fis promettre de me venir voir à Redriff. Je louai un cheval et un guide pour un écu, que me prêta le capitaine.
Pendant le cours de ce voyage, remarquant la petitesse des maisons, des arbres, du bétail et du peuple, je pensais me croire encore à Lilliput; j'eus peur de fouler aux pieds les voyageurs que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du chemin; en sorte que je courus risque une ou deux fois d'avoir la tête cassée pour mon impertinence.
Quand je me rendis à ma maison, que j'eus de la peine à reconnaître, un de mes domestiques ouvrant la porte, je me baissai pour entrer, de crainte de me blesser la tête; cette porte me semblait un guichet. Ma femme accourut pour m'embrasser; mais je me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu'elle ne pourrait autrement atteindre ma bouche. Ma fille se mit à mes genoux pour me demander ma bénédiction; mais je ne pus la distinguer que lorsqu'elle fut levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à me tenir debout, avec ma tête et mes yeux levés en haut. Je regardai tous mes domestiques et un ou deux amis qui se trouvaient alors dans la maison comme s'ils avaient été des pygmées et moi un géant. Je dis à ma femme qu'elle avait été trop frugale, car je trouvais qu'elle s'était réduite elle-même et sa fille presque à rien. En un mot; je me conduisis d'une manière si étrange qu'ils furent tous de l'avis du capitaine quand il me vit d'abord, et conclurent que j'avais perdu l'esprit. Je fais mention de ces minuties pour faire connaître le grand pouvoir de l'habitude et du préjugé.
En peu de temps, je m'accoutumai à ma femme, à ma famille et à mes amis; mais ma femme protesta que je n'irais jamais sur mer; toutefois, mon mauvais destin en ordonna autrement, comme le lecteur le pourra savoir dans la suite. Cependant, c'est ici que je finis la seconde partie de mes malheureux voyages.
VOYAGE À LAPUTA, AUX BALNIBARBES, À LUGGNAGG, À GLOUBBDOUBDRIE ET AU JAPON
Chapitre I
_L'auteur entreprend un troisième voyage. Il est pris par des pirates. Méchanceté d'un Hollandais. Il arrive à Laputa._
Il n'y avait que deux ans environ que j'étais chez moi, lorsque le capitaine Guill Robinson, de la province de Cornouailles, commandant la _Bonne-Espérance_, vaisseau de trois cents tonneaux, vint me trouver. J'avais été autrefois chirurgien d'un autre vaisseau dont il était capitaine, dans un voyage au Levant, et j'en avais toujours été bien traité. Le capitaine, ayant appris mon arrivée, me rendit une visite où il marqua la joie qu'il avait de me trouver en bonne santé, me demanda si je m'étais fixé pour toujours, et m'apprit, qu'il méditait un voyage aux Indes orientales et comptait partir dans deux mois. Il m'insinua en même temps que je lui ferais grand plaisir de vouloir bien être le chirurgien de son vaisseau; qu'il aurait un autre chirurgien avec moi et deux garçons; que j'aurais une double paye; et qu'ayant éprouvé que la connaissance que j'avais de la mer était au moins égale à la sienne, il s'engageait à se comporter à mon égard comme avec un capitaine en second.
Il me dit enfin tant de choses obligeantes, et me parut un si honnête homme, que je me laissai gagner, ayant d'ailleurs, malgré mes malheurs passés, une plus forte passion que jamais de voyager. La seule difficulté que je prévoyais, c'était d'obtenir le consentement de ma femme, qu'elle me donna pourtant assez volontiers, en vue sans doute des avantages que ses enfants en pourraient retirer.
Nous mîmes à la voile le 5 d'août 1708, et arrivâmes au fort Saint-Georges le 1er avril 1709, où nous restâmes trois semaines pour rafraîchir notre équipage, dont la plus grande partie était malade. De là nous allâmes vers le Tonkin, où notre capitaine résolut de s'arrêter quelque temps, parce que la plus grande partie des marchandises qu'il avait envie d'acheter ne pouvait lui être livrée que dans plusieurs mois. Pour se dédommager un peu des frais de ce retardement, il acheta une barque chargée de différentes sortes de marchandises, dont les Tonkinois font un commerce ordinaire avec les îles voisines; et mettant sur ce petit navire quarante hommes, dont trois du pays, il m'en fit capitaine et me donna en pouvoir pour deux mois, tandis qu'il ferait ses affaires au Tonkin.
Il n'y avait pas trois jours que nous étions en mer qu'une grande tempête s'étant élevée, nous fûmes poussés pendant cinq jours vers le nord-est, et ensuite à l'est. Le temps devint un peu plus calme, mais le vent d'ouest soufflait toujours assez fort.
Le dixième jour, deux pirates nous donnèrent la chasse et bientôt nous prirent, car mon navire était si chargé qu'il allait très lentement et qu'il nous fut impossible de faire la manoeuvre nécessaire pour nous défendre.
Les deux pirates vinrent à l'abordage et entrèrent dans notre navire à la tête de leurs gens; mais, nous trouvant tous couchés sur le ventre, comme je l'avais ordonné, ils se contentèrent de nous lier, et, nous ayant donné des gardes, ils se mirent à visiter la barque.
Je remarquai parmi eux un Hollandais qui paraissait avoir quelque autorité, quoiqu'il n'eût pas de commandement. Il connut à nos manières que nous étions Anglais, et, nous parlant en sa langue, il nous dit qu'on allait nous lier tous dos à dos et nous jeter dans la mer. Comme je parlais assez bien hollandais, je lui déclarai qui nous étions et le conjurai, en considération du nom commun de chrétiens et de chrétiens réformés, de voisins, d'alliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles ne firent que l'irriter: il redoubla ses menaces, et, s'étant tourné vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise, répétant souvent le nom de _christianos_.
Le plus gros vaisseau de ces pirates était commandé par un capitaine japonais qui parlait un peu hollandais: il vint à moi, et, après m'avoir fait diverses questions, auxquelles je répondis très humblement, il m'assura qu'on ne nous ôterait point la vie. Je lui fis une très profonde révérence, et me tournant alors vers le Hollandais, je lui dis que j'étais bien fâché de trouver plus d'humanité dans un idolâtre que dans un chrétien; mais j'eus bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées, car ce misérable réprouvé, ayant tâché en vain de persuader aux deux capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne voulut pas lui accorder à cause de la parole qui m'avait été donnée), obtint que je serais encore plus rigoureusement traité que si on m'eût fait mourir. On avait partagé mes gens dans les deux vaisseaux et dans la barque; pour moi, on résolut de m'abandonner à mon sort dans un petit canot, avec des avirons, une voile et des provisions pour quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et tira de ses propres vivres cette charitable augmentation; il ne voulut pas même qu'on me fouillât. Je descendis donc dans le canot pendant que mon Hollandais brutal m'accablait, de dessus le pont, de toutes les injures et imprécations que son langage lui pouvait fournir.
Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, j'avais pris hauteur et avais trouvé que nous étions à quarante- six degrés de latitude et à cent quatre-vingt-trois de longitude. Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette différentes îles au sud-ouest. Alors je haussai ma voile, le vent étant bon, dans le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces îles, ce que j'eus bien de la peine à faire en trois heures. Cette île n'était qu'un rocher, où je trouvai beaucoup d'oeufs d'oiseaux; alors, battant le briquet, je mis le feu à quelques bruyères et à quelques joncs marins pour pouvoir cuire ces oeufs, qui furent ce soir-là toute ma nourriture, ayant résolu d'épargner mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sur cette roche, où ayant étendu des bruyères sous moi, je dormis assez bien.
Le jour suivant, je fis voile vers une autre île, et de là à une troisième et à une quatrième, me servant quelquefois de mes rames; mais, pour ne point ennuyer le lecteur, je lui dirai seulement qu'au bout de cinq jours j'atteignis la dernière île que j'avais vue, qui était au sud-ouest de la première.
Cette île était plus éloignée que je ne croyais, et je ne pus y arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant que de trouver un endroit pour pouvoir y aborder. Ayant pris terre à une petite baie qui était trois fois large comme mon canot, je trouvai que toute l'île n'était qu'un rocher, avec quelques espaces où il croissait du gazon et des herbes très odoriférantes. Je pris mes petites provisions, et, après m'être un peu rafraîchi, je mis le reste dans une des grottes dont il y avait un grand nombre. Je ramassai plusieurs oeufs sur le rocher et arrachai une quantité de joncs marins et d'herbes sèches, afin de les allumer le lendemain pour cuire mes oeufs, car j'avais sur moi mon fusil, ma mèche, avec un verre ardent. Je passai toute la nuit dans la cave où j'avais mis mes provisions; mon lit était ces mêmes herbes sèches destinées au feu. Je dormis peu, car j'étais encore plus inquiet que las.
Je considérais qu'il était impossible de ne pas mourir dans un lieu si misérable. Je me trouvai si abattu de ces réflexions, que je n'eus pas le courage de me lever, et, avant que j'eusse assez de force pour sortir de ma cave, le jour était déjà fort grand: le temps était beau et le soleil si ardent que j'étais obligé de détourner mon visage.
Mais voici tout à coup que le temps s'obscurcit, d'une manière pourtant très différente de ce qui arrive par l'interposition d'un nuage. Je me tournai vers le soleil et je vis un grand corps opaque et mobile entre lui et moi, qui semblait aller çà et là. Ce corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me cacha le soleil environ six ou sept minutes; mais je ne pus pas bien l'observer à cause de l'obscurité. Quand ce corps fut venu plus près de l'endroit où j'étais, il me parut être d'une substance solide, dont la base était plate, unie et luisante par la réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur, à deux cents pas environ du rivage, et je vis ce même corps descendre et approcher de moi environ à un mille de distance. Je pris alors mon télescope, et je découvris un grand nombre de personnes en mouvement, qui me regardèrent et se regardèrent les unes les autres.
L'amour naturel de la vie me fit naître quelques sentiments de joie et d'espérance que cette aventure pourrait m'aider à me délivrer de l'état fâcheux où j'étais; mais, en même temps, le lecteur ne peut s'imaginer mon étonnement de voir une espèce d'île en l'air, habitée par des hommes qui avaient l'art et le pouvoir de la hausser, de l'abaisser et de la faire marcher à leur gré; mais, n'étant pas alors en humeur de philosopher sur un si étrange phénomène, je me contentai d'observer de quel côté l'île tournerait, car elle me parut alors arrêtée un peu de temps. Cependant elle s'approcha de mon côté, et j'y pus découvrir plusieurs grandes terrasses et des escaliers d'intervalle en intervalle pour communiquer des unes aux autres.
Sur la terrasse la plus basse, je vis plusieurs hommes qui péchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui regardaient. Je leur fis signe avec mon chapeau et avec mon mouchoir; et lorsque je me fus approché de plus près, je criai de toutes mes forces; et, ayant alors regardé fort attentivement, je vis une foule de monde amassée sur le bord qui était vis-à-vis de moi. Je découvris par leurs postures qu'ils me voyaient, quoiqu'ils ne m'eussent pas répondu. J'aperçus alors cinq ou six hommes montant avec empressement au sommet de l'île, et je m'imaginai qu'ils avaient été envoyés à quelques personnes d'autorité pour en recevoir des ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion.
La foule des insulaires augmenta, et en moins d'une demi-heure l'île s'approcha tellement, qu'il n'y avait plus que cent pas de distance entre elle et moi. Ce fut alors que je me mis en diverses postures humbles et touchantes, et que je fis les supplications les plus vives; mais je ne reçus point de réponse; ceux qui me semblaient le plus proche étaient, à en juger par leurs habits, des personnes de distinction.
À la fin, un d'eux me fit entendre sa voix dans un langage clair, poli et très doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut aussi en italien que je répondis, m'imaginant que le son et l'accent de cette langue seraient plus agréables à leurs oreilles que tout autre langage. Ce peuple comprit ma pensée; on me fit signe de descendre du rocher et d'aller vers le rivage, ce que je fis; et alors, l'île volante s'étant abaissée à un degré convenable, on me jeta de la terrasse d'en bas une chaîne avec un petit siège qui y était attaché, sur lequel m'étant assis, je fus dans un moment enlevé par le moyen d'une moufle.
Chapitre II
_Caractère des Laputiens, idée de leurs savants, de leur roi et de sa cour. Réception qu'on fait à l'auteur. Les craintes et les inquiétudes des habitants. Caractère des femmes laputiennes._
À mon arrivée, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me regardait avec admiration, et je regardai de même, n'ayant encore jamais vu une race de mortels si singulière dans sa figure, dans ses habits et dans ses manières; ils penchaient la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche; ils avaient un oeil tourné en dedans, et l'autre vers le ciel. Leurs habits étaient bigarrés de figures du soleil, de la lune et des étoiles, et parsemés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de plusieurs autres instruments inconnus en Europe. Je vis autour d'eux plusieurs domestiques armés de vessies, attachées comme un fléau au bout d'un petit bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de petits cailloux; ils frappaient de temps en temps avec ces vessies tantôt la bouche, tantôt les oreilles de ceux dont ils étaient proches, et je n'en pus d'abord deviner la raison. Les esprits de ce peuple paraissaient si distraits et si plongés dans la méditation, qu'ils ne pouvaient ni parler ni être attentifs à ce qu'on leur disait sans le secours de ces vessies bruyantes dont on les frappait, soit à la bouche, soit aux oreilles, pour les réveiller. C'est pourquoi les personnes qui en avaient le moyen entretenaient toujours un domestique qui leur servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais.