Les voix intimes: Premières Poésies

Chapter 5

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«Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose; Je ne vous donne point de petit baiser-là! Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose, Pour être pardonné, vous remettre cela? Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle, Je préfère excuser plutôt votre larcin; Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle, Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...» --C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle, Et, comme la musique est l'_accord_ le meilleur, Veuillez donc chanter la romance nouvelle Que vient de publier l'artiste Lavigueur.»

Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire Retentirent longtemps dans ce logis heureux; Les futurs époux--illusoire délire-- Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!...

Par un soleil brillant, un superbe carrosse, Traîné par deux chevaux, arrêta chez Benoit. Pierre, charmant à voir sous son habit de noce, Sauta de la voiture, aussi fier que le roi!

Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche Et le front couronné des fleurs de l'oranger, Il ne put retenir cette parole franche: «Le Créateur en toi ne peut rien corriger! Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre, L'aimable et généreux curé de Charlesbourg; Il doit, au saint autel, implorer le grand Maître Pour qu'il daigne bénir notre sincère amour.» --«Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme! Veuillez assurer l'abbé de mon profond respect; Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme Produire sur nous deux son salutaire effet...»

Après s'être adressé les compliments d'usage, Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs époux Prirent place, joyeux, dans le bel équipage Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux de l'abbé Désautels.

[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus haut, servait de père à Pierre Francoeur, qui avait perdu ses père et mère depuis plusieurs années.]

L'église de Sainte-Foye Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement. La foule était nombreuse; une céleste joie Répandait sur les fronts de vifs rayonnements. Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre Avait le coeur honnête et le bras vigoureux; Et, de là, concluait qu'une belle carrière, Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux. Peindre l'émotion et la joie indicible Qui firent tressaillir ce couple vertueux Au moment d'être uni, n'est pas chose possible: Ils avaient du bonheur plein l'âme et plein les yeux.

O jour de mariage Incomparable page Du livre des mortels; Époque de la vie Où se fait l'harmonie Des coeurs près des autels.

Ineffable mystère: Un ange de la terre A l'homme vient s'unir; Et ces deux créatures, Aux riantes figures, Ont foi dans l'avenir;

Car devant la Madone Un apôtre leur donne Sa bénédiction; Et, selon sa promesse, Le roi des cieux s'empresse De sceller l'union.

Or, avec cette force, (Primant celle du Corse Le grand Napoléon) Ces époux seront braves Et riront des entraves Que dresse le démon!

O divin mariage, Toi le fidèle gage Du bonheur des époux, Puissent l'homme et la femme Imprimer en leur âme Ton souvenir si doux!

Quatre ans avaient passé depuis le mariage De Rose et de Francoeur. Nos héros habitaient Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage, Une belle demeure où les amis fêtaient.

Ils ne désiraient rien, la sainte Providence Leur ayant départi joie et prospérité; Aussi conservaient-ils de la reconnaissance Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité. Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille Étaient venus au monde un soir de février; Et ces charmants amours--bijoux de la famille-- Égayaient de leurs cris cet aimable foyer. Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Émile et Corinne. (Ainsi les appelaient le père et la maman). Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine De ces êtres chéris bredouille gentiment! Qu'il était beau de voir ces figures joyeuses, Ces fronts où rayonnait la divine candeur, Ces teints couleur de rose--images gracieuses-- Que n'avait pas ternis le vent de la douleur! Chaque soir, à genoux près de leur bonne mère, Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu; Et, semblable à l'encens, leur naïve prière.

Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu! Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses, Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs; Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs!... ..................................................

Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique, Les membres fatigués par le rude labeur, Les joyeux papillons du foyer domestique Lui faisaient oublier et fatigue et douleur; Volant à sa rencontre, ils ouvraient sa figure De sonores baisers en riant aux éclats; Il les faisait sauter, rouler sur la verdure Et savourait longtemps leurs gracieux ébats!

Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne, A prévenir les goûts du maître de son coeur; Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone, Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur, De notre Canadienne elle était le vrai type: Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fraîcheur; En morale, elle avait l'admirable principe De garder à nos moeurs leur antique splendeur.

Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux? Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre Auraient pu retracer ces sentiments pieux!

Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents; Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents. Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables Ne devaient pas avoir leur accomplissement, Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables, Allait anéantir leur rêve en un moment.

Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune, Pierre, la rame en main, refoulait le courant. L'air était embaumé, mais le sournois Neptune Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent. Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre, Assis en cercle, au fond de l'embarcation, Et contemplaient ravis, l'éclatante lumière Que l'astre répandait sur la création.

--«Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle, S'écria Pierre-Émile, en croquant un gâteau.» Rose reprit: --«Pourtant, ce n'est qu'une étincelle Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau! Mais si vous restez bons, pieux et charitables, Si vous savez porter des malheurs le fardeau, Un jour vous quitterez tous nos biens périssables Pour aller contempler cet astre encor plus beau!»

Pierre, depuis longtemps observait le silence; Un noir pressentiment faisait battre son coeur; Il avait beau lutter, se faire violence, Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur. Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes Qui sont le cauchemar du courageux marin, Car le vent soulevait des vagues écumantes, L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein.

Tout à coup un éclair, un éclair grandiose, Décrivit dans l'espace un long serpent de feu, Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose, Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu.

Pierre les rassurait en montrant le rivage Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot; Le vent le repoussait. Sous un épais nuage La lampe de la nuit se déroba bientôt! Les malheureux étaient plongés dans les ténèbres Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau. Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres, Et la vague lança les promeneurs à l'eau... Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage, Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant; Et, vif comme un poisson, il revint à la nage Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent.

Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance, N'ayant plus de canot ni la moindre clarté? Mourir... hélas! oui, car une bonne distance Le séparait encor de sa chère cité!... Quoi! mourir à cet âge où la vie est si belle, Où tout sous le soleil nous parle joie, amours... Mourir! lorsqu'on possède une épouse modèle Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours...

Ce lugubre penser hanta l'esprit de Pierre, Mais il le repoussa de suite avec dédain; Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amère, Il se mit à jouer du pied et de la main. Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde, Entraîné par sa femme et l'un de ses enfants; N'importe, il n'aurait pas--pour les trésors du monde-- Voulu laisser périr ces deux êtres charmants! Mais ses forces d'Hercule à la fin s'épuisèrent; Le Saint-Laurent allait se referment sur eux, Quand six robustes bras prestement les tirèrent De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau honteux!

Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre, En route pour Québec avec un lot de bois. Ils avaient aperçu sur le fleuve en colère, Cet homme que la vague enveloppait parfois. Ils firent à la hâte un lit de fraîche paille, Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux. Mais, ô fatalité! le sort, de sa tenaille, Voulait broyer le coeur du père courageux. Car, spectacle navrant! c'était deux corps livides, Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots! Ils étaient là, gisant sur les grabats humides, Le visage éclairé par le feu des falots...

Pierre était atterré. Des larmes abondantes Inondaient sa figure aux traits mâles et beaux; Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes Qui vivent sans chaleur à l'ombre des tombeaux!

Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure; Son adorable femme et ses fiers rejetons; Il ne lui restait plus que sa sombre demeure Où les sanglots allaient remplacer les chansons!

Les bateliers, émus, regardaient en silence L'éloquente douleur de notre infortuné, Et suppliaient tout bas la sainte Providence De consoler ce brave au chagrin destiné.

Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance, --Ce mal dont les humains doivent subir la loi-- Roula sur le carreau, privé de connaissance, En s'écriant: «Seigneur, ayez pitié de moi!»

Trois semaines après cette scène terrible, Que la plume ne peut fidèlement tracer, Pierre quittait le lit. Il était impossible, Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer, Ce n'était plus cet homme à la forte encolure, Au visage serein, aux bras si vigoureux! Du vieillard il avait déjà l'allure, La tristesse trônait sur son front anguleux. Il ne ressentait plus de douleurs corporelles; Son estomac pouvait recevoir tous les mets, Mais l'âme, hélas! portait des blessures cruelles Que les princes de l'art ne guérissent jamais... C'est en vain qu'il cherchait souvent à se distraire En lisant les journaux ou quelques bons romans; L'inexorable sort semblait toujours se plaire A lui rendre odieux ces doux amusements. Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes: «Accordez-moi, mon Dieu, la résignation, Ou faites-moi goûter las douceurs de vos charmes En daignant m'appeler dans la sainte Sion!» Enfin Dieu lui donna la force et le courage De porter des revers le pénible fardeau. A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau.

Un illustre défunt qui vit dans la mémoire Des hommes d'aujourd'hui, _le bon curé Charest_, Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire Et surtout des héros que Francoeur admirait. Le malade écoutait les récits du vieux prêtre, Récits qui l'enflammaient au suprême degré; Au seul nom de la France, il sentait tout son être Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré. Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France, --Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!-- C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance, Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir! Or, depuis que la mort de sa faux redoutable Avait moissonné Rose et ses deux chers enfants, Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable: Combattre en _Canadien_ contre les allemands!

Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve Rappelait à son âme un spectacle navrant: Toujours il croyait voir--insupportable épreuve-- Les défunts entraînés par l'horrible courant... Mais un autre motif plus grand que la souffrance L'engageait à partir pour le sol étranger; Il se disait souvent: «Quand on aime la France, On doit la secourir à l'heure du danger!»

III

L'été de mil huit cent soixante et dix achève; L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux; Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève; La ramure secoue au vent ses cheveux roux.

C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable Envahit le forum (place Jacques-Cartier); On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable Menace les mortels de l'univers entier.

Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin? Ah! la France se meurt! déjà quatre désastres: Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin!

Eh! oui, voilà pourquoi l'on pleure et l'on murmure Dans la ville où grandit l'héroïque valeur; Quand la France reçoit au coeur une blessure, Les habitants d'ici tressaillent de douleur!

«Je vole à son secours, s'écrie un patriote, Et vais au consulat offrir mes faibles mains. Et si je dois tomber sous le fer du despote, Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!»

Il part, la tête haute et l'oeil plein de lumière, Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien. «J'appartiens, Excellence, à la classe ouvrière, Dit-il, et j'ai l'honneur d'être né Canadien. Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères, --Belle France que j'aime autant que mon pays!-- Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières Que commandent Von Molke et ses cruels amis!

Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique, Pour aller me ranger sous son noble drapeau; Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique, Je troquerai l'outil contre le chassepot!»

--«Quel est donc votre nom, homme plein de courage?

--Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch.

--Quoi! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage, Ravissait et l'épouse et les enfants en bloc?...

--«Hélas! oui, c'est à moi que le fleuve en colère,-- Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer--, A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre... Et depuis cet instant je ne fais que pleurer...

--O le deuil éprouvé des époux et des pères! Je comprends vos malheurs et sais y compatir; Vous êtes un héros tel que l'on n'en voit guères, Et la France de vous n'aura pas à rougir.

Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes, Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu; Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes, Et par eux vous serez, au besoin, secouru.»

«--Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence! Je serai, je l'espère, un valeureux soldat, Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance Que Montcalm a légué aux fils du Canada!»

Le lendemain au soir, à genoux sur la terre Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux, Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire, Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots:

Adieu, tombe chérie, Sombre et muet séjour Où tous, après la vie Nous dormirons un jour!

Demeure des trois anges Que follement j'aimais Et que les viles fanges Ne salirent jamais!

Adieu, charmante femme, Adieu, fruits de son flanc: A vous, j'offre mon âme, A la France, mon sang!

Demain, avant l'aurore, Je quitterai ces lieux; --Vous reverrai-je encore? Oui, plus tard, dans les cieux!

Mais, vive inquiétude, Qui me remplacera? En cette solitude Qui vous visitera?

Hélas! sur votre tombe Que j'arrose de pleurs, Nul ne viendra quand tombe Le jour, mettre des fleurs!

Ni faire la prière, _Cette aumône du coeur_, Que le céleste Père Accueille avec bonheur.

Non, car l'homme se livre Ici-bas aux plaisirs, Et n'aspire qu'à vivre Pour combler ses désirs!

Eh bien, puisque le monde Ne songe qu'à jouir, Moi, sur la terre et l'onde Pour vous je veux souffrir!

Donc, adieu, tendre femme, Adieu, fruits de son flanc! A vous, j'offre mon âme, A la France, mon sang!»

Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite Ces trois infortunés, et rejoignons Francoeur, Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête Sous le commandement d'un général de coeur. Il a pu parvenir jusque là sans entrave, Grâce à l'aimable pli du consul québecquois; Du reste, en le voyant, on devinait un brave Dans les veines duquel coulait le sang gaulois!

La France tous les jours éprouve les défaites; Nos vaillants soldats sont par le nombre écrasés; Et déjà les Prussiens se préparent des fêtes Dans les riches hameaux qu'ils ont _germanisés_.

Ils ne respectent rien, ces conquérants d'une heure! Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard, Détruisent la moisson et brûlent la demeure Où vit paisiblement l'honnête montagnard.

Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil; Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles, Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil!

Halte-là! car Paris, le vrai coeur de la France, Le royaume des arts, l'imprenable cité, Secoue avec éclat sa folle insouciance Et veut garder encor son immortalité!

Jules Favre aux Prussiens demande un armistice, Afin d'examiner leurs nombreux armements: Mais de Bismark répond: «Je ne puis, en justice, L'accorder... Agréez mes meilleurs sentiments!»

Cette froide réponse allume la colère et l'indignation dans l'âme des Français. «C'est bien, disent plusieurs, _fertilisons la terre, Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais!_

Tout Paris se prépare à combattre les reîtres, Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux; On jure de tuer, sans pitié, tous les traîtres Et de livrer leur chair en pâture aux corbeaux!

Les fusils, les canons, les boulets et la poudre Sont vite fabriqués et remis aux soldats; Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre, Ces terribles engins feront mille dégâts...

C'est le vingt-deux septembre. Escorté de ses troupes Le général Ducrot traverse Châtillon; Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes Agitent devant lui maint et maint pavillon. Ducrot s'incline et dit: «Priez pour nous, mes frères, Afin que du combat nous sortions triomphants; Demain nous camperons près des hautes Bruyères Où les Prussiens encor se montrent turbulents.» Et quittant à regret ce peuple qu'il estime, Esclave du devoir, il poursuit son chemin; Il n'a plus qu'un désir--désir vraiment sublime-- Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain! De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive A l'endroit redoutable avec ses bataillons. «Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive, Car l'ennemi déjà doit charger ses canons.

A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne Laboure jusqu'à l'os le flanc de son cheval! La bête de douleur rugit comme l'hyène Qui se trouve placée en face d'un rival. Les ennemis alors sortent de leur cachette En lançant des obus à travers les bosquets; Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète: Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets! Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue-- Osent se découvrir aux regards des Français. Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue, Jubile en présentant un glorieux succès! «A l'oeuvre! ordonne-t-il; déplantez-moi ces rustres. Que l'orgueil a rendu méchants, audacieux! La France attend de vous les faits les plus illustres, Allons donc, en avant! ô soldats valeureux!» Aussitôt des milliers de boulets et de balles Tombent comme un orage au milieu des Prussiens. Et l'air redit alors des clameurs infernales Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens!

Çà et là des blessés étendus en grand nombre Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort, Puis d'autres effrayés par ce spectacle sombre, Sous les bois vont se mettre à l'abri de la mort.

Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'écume, Affolés de terreur, s'élancent au galop, Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume Sur le sol détrempé par le sang et par l'eau!

C'est un sauve-qui-peut: le général lui-même, Espèce de colosse au coeur ambitieux, Est obligé de fuir; et, dans sa rage extrême, Maudit, _en se sauvant_, les Français et les dieux...

Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères, Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis; Il semble défier les hordes meurtrières Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris.

Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi, Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine Ce général fameux n'a presque point dormi.

Au détour d'une route, à travers le feuillage, Il croit voir onduler dans le lointain brumeux Une mer de soldats: tel on voit un rivage Mollement s'avancer les flots silencieux. Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne, Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon; Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne, Un joli moulinet aux accords du canon... Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire, Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus! Mais! ils sont très nombreux: la plaine en est toute noire! Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus! Sur ce, le général pique au flanc sa monture Et s'élance au galop vers le champ des soldats. «--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure, Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas! Leur nombre est légion; mais vous êtes des braves Que ne comptez jamais le nombre des rivaux; Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves, Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux, Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte, Soldats, d'être vaincus; non luttez vaillamment, Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!»

Tous les soldats en choeur à cet appel répondent: --Nous vous suivrons partout, ô noble général! --Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent Mon âme d'allégresse... Attendez le signal!

L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière; La nuit sur la nature étend son voile noir. La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière, Scintille tout à coup comme un bel ostensoir. Tout est silencieux. Ducrot et son armée Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment Où la tourbe prussienne--ivre de renommée-- Viendra le attaquer dans leur retranchement. Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence, Si ce n'est quelquefois les murmures du vent. Enfin l'aube paraît et l'horizon immense Reflète les clartés d'un beau soleil levant.

Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre; Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non! Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre La voix de la trompette et de celle du canon. Néanmoins, imitant du général l'exemple, Ils offrent au Seigneur les prémices du jour, Et ce champ de combat se convertit en temple D'où montent vers le ciel des prières d'amour. Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent, Avec habileté, le modeste repas. La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras. Bref, le tout est servi. La cloche carillonne Invitant la milice à manger sans façon. Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne Sur les fronts, et le coeurs vibrent à l'unisson.

Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses, La voix du général fait entendre ces mots: «Aux armes! j'aperçois les cohortes nombreuses; Vainquons! car la défaite est le plus grand des maux!»

Les soldats, oubliant le vin et la gamelle Obéissent de suite à l'ordre de Ducrot, Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle En allant et venant sur son coursier au trot.

Les Prussiens, l'air railleur, vers les Français s'avancent, Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir, Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent Un regard dont l'éclair paraît les émouvoir. Ducrot ordonne alors de commencer la lutte. Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt; Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte Avec un héroïsme où la colère éclot. Allemands et Français combattent face à face Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir, Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace, Convaincu qu'à son tour la mort va le saisir!