Les voix intimes: Premières Poésies
Chapter 4
Et lorsque la souffrance Viendra les visiter, Donne-leur la vaillance De bien la supporter.
Oui, fais qu'à ton exemple, Au jour de la douleur, Ils aillent dans le temple Implorer le Seigneur.
Et moi qui suis le père De ces trois malheureux, Je serai, je l'espère, Un modèle pour eux.
Adieu, femme adorée! Dors sous ce tertre en fleurs Que mon âme navrée Féconde de ses pleurs!
15 septembre 1886.
AU PEUPLE CANADIEN
A M. L. O. DAVID.
O peuple canadien, tressaille d'allégresse, Plonge ton noble coeur dans une sainte ivresse, Entonne des hymnes d'amour! Déroule avec orgueil les plis de tes bannières, Fais retentir partout tes fanfares guerrières, Car de Saint-Jean c'est le beau jour!
L'astre d'or, ce matin, à l'horizon sans bornes, S'est levé radieux, posant au front des mornes Un diadème de rayons; Le vaste Saint-Laurent roule sa vague pure, Et les petits oiseaux cachés dans la verdure Disent leurs plus douces chansons.
La forêt secouant sa crinière brillante, Jette mille clameurs à la brise odorante; Le ruisseau, serpentant dans les vallons en fleur Mêle au concert des bois sa suave harmonie; L'airain lance aux échos sa mâle symphonie: Tout sous le soleil chante une hymne au Créateur!
Joignant ta voix aux voix de la nature entière, Peuple, au pied des autels, courbant la tête altière, Va chanter et prier ton glorieux patron. Pour retremper ton coeur aux sources de la gloire, Étale les feuillets de ta sublime histoire, De tes fastes dorés rouvre le panthéon!
C'est toi qui, découvrant nos forêts et nos ondes, Les baptisa d'un nom français, Et c'est toi que plantas sur ces rives fécondes Le doux symbole de la paix.
Tu rêvais pour tes fils un avenir prospère Sur la plage que nous foulons, Quand, un jour, contre toi la puissante Angleterre Déchaîna ses gros bataillons.
Tu sentis bouillonner dans tes veines la sève Vigoureuse de tes aïeux, Et combattis longtemps sans repos et sans trève, Mais ne fus pas victorieux.
Et ton heureux vainqueur, pour prix d'une victoire, Pauvre peuple, te demanda Tes villes, tes hameaux, et tout le territoire Qui s'appelle le Canada!...
Alors, abandonné par ta mère la France, Ou plutôt par son lâche roi, Tu cédas ce trésor, ayant eu l'assurance De garder ta langue et ta foi!
Peuple, en ce jour béni de la Saint-Jean-Baptiste, Démontre avec éclat que dans ton âme existe L'amour pur de la liberté! Redis à l'étranger ton histoire héroïque, Affirme hautement ta constance stoïque Ta force et ta vitalité!
24 juin 1878.
L'AUTOMNE
Le ciel n'a plus d'azur; l'atmosphère est de glace; La splendeur du soleil pâlit de jour en jour; Sur l'arbre dépouillé que le frimas enlace, L'oiseau ne redit plus sa romance d'amour.
La nature a souillé la robe éblouissante Qui parait les coteaux de ses replis soyeux; Les fleurs ont disparu; l'abeille vigilante Ne dore plus nos bois de son miel savoureux.
Les torrents écumeux, grandis par les orages, Font retentir les airs de lugubres sanglots; Et, bondissant soudain par dessus les rivages, Dévastent les moissons de leurs terribles flots.
Quand tu parais, automne, aussitôt la tristesse Sur notre front serein pose son noir bandeau; Tu viens ravir aux champs leur brillante jeunesse, Tu nous donnes des jours sombres comme un tombeau!
Au vieillard que les ans inclinent vers la tombe, Et qui plonge son coeur aux sources des plaisirs, Tu dis: «Lève la tête, et vois ce fruit qui tombe, Ainsi tu tomberas avec tes vains désirs...»
L'automne, de la vie est la fidèle image: Les jours calmes et doux sont nos jours sans remords; Les bosquets dénudés rappellent le vieil âge; La neige et les frimas, le blanc linceul des morts!...
Eh bien! puisque l'automne en souverain commande, Inclinons tous nos fronts devant sa majesté; Car sa voix est l'écho de Dieu qui réprimande Ceux qui ne pensent pas à leur éternité.
Novembre 1883.
AUX CÉLIBATAIRES
Allons, debout! pauvres célibataires, Vous que la femme abreuve de mépris! Abandonnez vos gîtes solitaire, Où l'on ne voit que des chats favoris!
De votre coeur bannissez la souffrance: Ne soyez plus désormais soucieux; Et saluez avec joie, espérance, Le nouvel an qui brille au front des cieux!
Car en ce jour de fête universelle, La fille d'Ève absout les amoureux; Sa douce voix attendrit l'infidèle, Et son regard rend les hommes heureux.
En votre honneur elle fait sa toilette; Elle embellit de fleurs ses longs cheveux; A son faux col rayonne l'épinglette Qu'elle reçut un soir avec vos voeux!
Vite, debout! accourez donc vers elle Vous que l'ennui torture tous les jours! Et dites-lui: «Ma tendre demoiselle, Je pleure encor mes premières amours;
«Je suis cruel, barbare et bien coupable D'avoir blessé vos nobles sentiments; Mais mon offense est-elle impardonnable? Oh! non; alors, reprenez mes serments.»
Mariez-vous! l'Évangile l'ordonne; C'est un devoir sacré pour le chrétien, Aux bons époux parfois le Seigneur donne La paix de l'âme et le pain quotidien.
C'est le souhait, braves célibataires, Que je formule en ce beau jour de l'an A l'avenir, soyez moins solitaires; Rendez des points aux plus jeunes galants!
1er janvier 1883.
SUR L'ALBUM DE MLLE D. M...
Le souvenir c'est tout; C'est l'âme de la vie.
J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace, A remonter l'échelle d'or du temps; Je vois alors, comme une aube qui passe, L'éclair serein de mes premiers printemps.
Et j'aperçois la pauvre maisonnette Où je naquis et coulai d'heureux jours, Les beaux enfants à la figure honnête Qui me juraient de m'estimer toujours!
Nous descendions la pente de la vie, Insoucieux des heures à venir; Et pensions, dans notre étourderie, Que le bonheur ne peut jamais fuir!
Hélas! pourtant (penser qui me chagrine) Dieu moissonna mes amis tour à tour... Je m'inclinai devant sa loi divine, Car je compris pour l'enfant son amour.
Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères-- Que le hasard sur ma route avait mis-- En entendant leurs paroles sincères, Je m'écriai: soyons toujours unis!
Leur amitié fut l'écho de la mienne: Nous étions faits, je crois pour nous aimer! Et leur gaîté--leur gaîté _canadienne_-- Sut de tout temps me plaire et me charmer.
Souvent le soir, aux lumières de l'âtre, Nous prenions part à des festins joyeux, Où notre esprit, ironique et folâtre, Faisait la guerre aux sujets sérieux!
Oui, nous fêtions à la bonne franquette, Comme fêtaient nos aimable aïeux; Nous nous moquions de l'absurde étiquette Que le mondain s'impose en certains lieux.
Vous étiez jeune alors, mademoiselle: L'on vous montrait encor le _B-A_: ba! Vous ne rêviez que de poupée et dentelle, Que ruban rose et succulent baba...
Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!) Vous n'êtes plus la «p'tite» d'autrefois; Vous possédez la sagesse d'un ange; Vous êtes grande et savante à la fois!
Vous avez eu--superbe récompense-- A l'examen une médaille d'or: C'est le fruit mûr d'une belle semence, Oh! gardez-la, comme on garde un trésor!
Sur votre front rayonne l'allégresse: Rendez-en grâce au divin Créateur; Demandez-lui, pour unique richesse, D'éterniser en vous tant de bonheur!
25 août 1882.
A MADAME B...
CANTATRICE
(Vers écrits sur un album au-dessous d'une pièce signée: N. Legendre.)
Madame, si, comme Legendre, J'étais un pur littérateur, Et si j'avais votre voix tendre Qui charme l'oreille et le coeur, Je chanterais la Canadienne Au front rayonnant de candeur, Je chanterais cette gardienne De notre foi, de notre honneur. Mais, hélas! je n'ai qu'une lyre Peut-être indigne de ce nom Qui ne saurait jamais redire Les vertus de cette Ève; oh! non...
Septembre 1885.
SUR L'ALBUM DE MLLE R. D...
Si c'est votre désir, aimable demoiselle, Que je trace en ce livre un mot vite oublié, Je dois vous obéir, car, en étant rebelle, Je manquerais aux lois de la bonne amitié!
Avril 1878.
SUR L'ALBUM DE MLLE J. M. F.
Autrefois de mon coeur la joie était bannie, Et j'appelais la mort tant j'étais malheureux! Mais votre doux regard me rattache à la vie, Et lorsque je vous vois, je deviens tout joyeux...
Mai 1880.
SUR L'ALBUM DE MME DR M. F...
(IMPROMPTU)
Vous travaillez depuis longtemps, Madame, Pour ceux que Dieu mit dans la pauvreté Je vous admire! Ah! retrempez votre âme Au feu divin de l'humble charité!
A la kermesse des pauvres, à Québec, 1880.
SUR L'ALBUM DE MLLE A. H. T...
Je connais une chose, à nulle autre pareille, Qui germe dans le coeur et souvent y réveille L'amour et la pitié; Plus douce que le miel, plus belle que la rose, Plus pure que le lis et que le bébé rose: C'est la franche amitié.
Mai 1880.
UN HÉROS DE 1870
(A mon bienfaiteur et vieil ami, M. Philéas Huot.)
_Il offrit à la France et son coeur et sa vie._
En l'an de grâce mil huit cent soixante et quatre, Dans le froid célibat vivait Pierre Francoeur; Contre l'amour son âme avait voulu combattre, Mais à la fin l'amour était resté vainqueur!
Un soir, se promenant sur l'immense terrasse Qui couronne le front du haut Cap Diamant, Pierre avait aperçu--vrai type de sa race-- Une blonde fillette au visage charmant. Il se souvint qu'un jour, quittant la cathédrale, La jeune fille et lui s'étaient vus en passant; Il avait même osé lui tendre l'eau lustrale Qu'elle avait acceptée en le remerciant... Mais ce soir, elle était au bras de son vieux père, Comme une belle pêche aux branches du pêcher; Son coeur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre Qui semblait du regard vouloir la rechercher.
Le père, en remarquant l'émotion de Rose, (Car Rose était son nom) avait tout deviné. «Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose? Et pourquoi donc ton oeil s'est-il illuminé? Quoi! tu ne parles plus? tu n'étais pas muette, Ma petite, tantôt. Tu trembles follement: Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette A son père, toujours doit parler franchement.»
Rose voulait parler, mais ses lèvres timides Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux; Et ses grands yeux d'azur, si doux et si limpides, Se troublaient et parfois lançaient d'étranges feux.
Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille, Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer, Après avoir jeté sur elle une mantille, L'avait, le coeur ému, ramenée au foyer.
Pierre était resté là, droit comme une statue, Regardant s'envoler l'objet de ses amours; Car il l'aimait déjà, cette belle inconnue, Et son coeur lui disait qu'il l'aimerait toujours! Il y rêvait encore, quand l'airain de l'église, Égrenant dans les airs les notes de minuit, Le tira de son rêve, et, prompt comme la brise, Il courut aussitôt vers son humble réduit.
Le lendemain matin, avec la pâle aurore, Rose s'était levée en proie à la douleur. Pensive, elle écoutait l'hymne doux et sonore Que les chantres ailés adressaient au Seigneur. Puis des larmes voilaient l'éclat de sa prunelle; Sa bouche murmurait des mots incohérents. «Je le reverrai donc, ici, soupira-t-elle, Du moins c'est le désir de mes tendres parents...»
De fait, la veille au soir, à sa fille chérie, Ce père avait parlé le langage du coeur; «J'ai deviné l'amour, ou plutôt la folie qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur.
Ce jeune homme me plaît; il a bonne figure, Taille robuste, oeil vif et mains d'un travailleur; Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure, Mais aimer Dieu, ma fille, est un don des meilleurs. Est-il un bon chrétien? J'en jugerai moi-même, Oui, car avant longtemps je le rencontrerai; Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime, Ma parole d'honneur! Je te l'amènerai...»
Le nom de ce vieillard, de ce père excentrique, Était Jacques Benoit. Il ne redoutait rien; Il eut versé son sang pour la foi catholique; Il se glorifiait d'être né Canadien!
Pierre enfin se coucha; mais l'amère insomnie Jusques au point du jour tortura son cerveau; Espérant mettre un terme à sa longue agonie, Dans sa forge, il alla manoeuvrer le marteau.
Il tenait à Saint-Roch une large boutique Où le bruit de l'enclume aux rires se mêlait. Le soir, après souper, pour parler politique, Sous ce toit enfumé souvent l'on s'assemblait.
Pierre, ce matin-là, suait à grosses gouttes, Lui, le gai forgeron aux bras si vigoureux! Ah! c'est qu'alors son coeur entretenait des doutes Sur l'accomplissement de ses projets heureux... «Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment; Je veux mettre à son front, où brille la jeunesse, Les roses de l'hymen--divin couronnement!»
Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte, Il respirait du soir l'agréable fraîcheur; Devant lui défilait la nombreuse cohorte Des braves ouvriers revenant du labeur. --Eh! bonjour, _Messieu_ Pierre! exclamait tout le monde, Car il était connu parmi les travailleurs; On proclamait sa force une lieue à la ronde: A lui seul! il avait rossé trois batailleurs...
Mais Pierre, tout-à-coup, s'élança dans la rue Pour saisir un coursier qui venait au galop, Trimbalant dans un fiacre une enfant éperdue Dont la terreur offrait le plus triste tableau.
Notre héros, soudain, au péril de sa vie, Bondit comme un lion au cou de l'animal Qui s'élança d'abord avec plus de furie, Mais se calma bientôt, vaincu par son rival!
Presque aussitôt survint un homme à barbe blanche: C'était Jacques Benoit, le maître du cheval!... Dans Pierre il reconnut, à sa figure franche, Celui que son enfant nommait son idéal! Prenant du forgeron la main forte et grossière,
Il sa serra longtemps avec effusion: «Ami, vous êtes brave et d'une race fière, Car de là-bas j'ai vu votre belle action. Comment vous exprimer ce qu'éprouve mon âme? Ajouta le vieillard, visiblement confus; La gratitude, allez!--cette vivace flamme-- Brûlera dans mon coeur pour ne s'éteindre plus! Oui, sans vous la fillette, à l'heure où je vous parle, Serait peut-être morte, oh! j'en frémis d'horreur! Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle... Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur!» Pierre, d'emblée, avait reconnu le vieux père De l'ange au front rêveur qui troublait son repos; Et, surpris de le voir, il regardait la terre Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots! Mais bientôt, recouvrant son ferme caractère, Il dit, en désignant sa modeste maison: --«Entrez donc sous le toit d'un vieux célibataire!
--Vieux, dites-vous? Ah! Ah! oui, _vieux_... par la raison!
--Vous êtes trop flatteur; je passe la trentaine Depuis quatre printemps.
--Ne vous désolez pas, Car, à trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine, C'est l'âge où l'on ne voit que les fleurs sous ses pas.»
Laissons-les discourir, en prenant le breuvage, Sur l'étrange incident qui les a réunis, Et revenons à Rose. Elle veille au ménage, Y mettant une adresse et des soins infinis.
Ses mains ont tout rangé dans un ordre admirable, Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir; Et par la porte ouverte, on aperçoit la table sur laquelle est l'humble repas du soir.
Sa mère, vieille femme, arrive de l'église, Où souvent elle va prier le roi des cieux; Mais sur son front de suite éclate la surprise En ne voyant que Rose apparaître à ses yeux. --«Et ton bon père, enfant? --Pas de retour encore! --Pauvre vieux! de ce train il sera bientôt mort! Car pour trouver celui que ta jeune âme adore, Il peut mettre à l'envers tout Québec et Beauport...
--«Ciel! que vois-je! fit Rose, en courant vers la porte: Mon père qui revient avec notre inconnu... Mais, réprimant alors l'ardeur qui la transporte, Elle recule et dit: Qu'il soit le bienvenu!»
En effet aussitôt sautèrent de voiture Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps. La gaîté rayonnait sur leur bonne figure, Mais, hélas! la gaîté ne dura pas longtemps!
Lorsque la jeune fille ouït la voix vibrante De l'homme qu'elle aimait, son coeur battit bien fort; Elle rougit, s'émut; et sa lèvre brûlante Laissa tomber un cri d'ineffable transport!
«Mordienne! qu'as-tu donc, ô mon enfant chérie, S'écria le vieillard, lui saisissant la main; Nous t'aimons, tu le sais, avec idolâtrie, Et voulons du bonheur te tracer le chemin. Monsieur Pierre Francoeur--que tout le monde approche, Et que je suis heureux de recevoir chez moi-- Est un noble artisan sans peur et sans reproche, Qui serait enchanté de vivre sous ta loi; Il m'a fait cet aveu quand j'étais à sa table, (Car tu sauras tantôt comment je l'ai connu). Catholique fervent, honnête et charitable, Enfant, tel est celui que tu crois _inconnu_! Tu pleures à présent! voyons, voyons petite! Sèche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux; Prouve à ce beau Monsieur qu'ici la joie habite Et que notre étiquette est celle des aïeux!
Rose, en effet, pleurait! Ses bienfaisantes larmes, Comme des diamants jusqu'à ses pieds roulaient; Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes; Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient.
Oui, cette enfant pleurait! mais un chaste délice Sous ce voile de pleurs alors se déguisait; Elle avait mis sa lèvre à l'enivrant calice, Et pleurait le bonheur que son coeur y puisait!
O larmes précieuses, Douces, silencieuses, Baume consolateur Inénarrable joie, Que du ciel nous envoie Le divin Créateur!
Des grands yeux bleus de Rose, Coule, rosée éclose Du pur et saint amour; Ah! rafraîchis son âme Dont la soif te réclame; Oui, coule en ce beau jour!
Mais Rose, revenant de la folle surprise Qu'elle avait éprouvée en revoyant Francoeur, Lui dit: «Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise: Vous m'avez trop causé de joie et de bonheur!...»
Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre, Alluma dans son âme une lueur d'espoir; Il répondit: «Le ciel exauce ma prière, Puisque l'ai maintenant l'honneur de vous revoir.»
«Bravo! bravissimo! trois fois bravo, mordienne! Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce début; Merveilleusement dit, ma parole chrétienne! De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but! Allons, Monsieur Francoeur, allons, sans gêne, à table! Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas; Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable! Et le jeûne ce soir ne leur conviendrait pas!»
Le galant accepta la franche politesse, Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu. De Rose il admira la beauté, la finesse, Et la complimenta sur l'exquis pot-au-feu. Après ce gai repas, on fit de la musique Dans un petit salon de fleurs tout embaumé; Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique Où le nom de Marie était souvent rimé. Pierre ne chantait pas, lui, selon les principes; Il en connaissait point l'art des _dilettanti_; Il ignorait aussi l'accord des participes, Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli.
Ce soir-là, chez Benoit, on était en liesse; Les coeurs, jeunes et vieux, vibraient à l'unisson. Les deux vieillards tout bas, se répétaient sans cesse Que Rose pour époux aurait un beau garçon!
«Comment le trouves-tu, Rose et toi, bonne vieille? Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti. Rose joyeuse, dit: --Vraiment il m'émerveille! Et sa mère ajouta: --C'est un fameux parti!...»
Dieu! que les vrais plaisirs sont de courte durée! Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux; Je veux garder toujours de ma belle soirée Dans les plis de mon coeur, le souvenir heureux!
II
Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de la barrière S'élevait un logis touré de bouleaux; Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre, Ainsi que des serpents déroulaient leurs anneaux.
C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages, L'astre du jour lançait sa dernière lueur, Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur. L'air était tout rempli de senteurs odorantes Que le foin, en séchant, exhalait en foison; Et la gentille abeille, aux ailes transparentes Buvait avec ivresse aux perles du gazon.
Trois personnes causaient, assises sur un banc; La fine humeur gauloise animait leur langage Et l'écho répétait parfois leur rire franc. Cependant la plus belle, une blonde fillette, Interrompit soudain son rire harmonieux Pour aller recevoir, à la bonne franquette, Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux.
--«Salut à vous, salut! Mademoiselle Rose, Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux; Votre teint à toujours l'incarnat de la rose Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux.»
Pierre à son tour reprit: --«J'approuve le notaire Qui sait dire à propos toute la vérité; Mieux que lui je connais votre doux caractère, Et j'admire avec lui votre rare beauté.»
--«De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle, Je ne mérite pas tous ces beaux compliments; Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle Où nous retrouverons mes excellents parents.» Ils furent accueillis d'une façon charmante Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-là, Vint s'asseoir sans trembler auprès de son amante, Qui portait à ravir la robe de gala.
Pourquoi tant de gaîté sur toutes ces figures? Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit? C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures, Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi.
Pierre, depuis trois mois, sur _l'océan du Tendre_ Confiait son esquif au doux vent de l'espoir; Car Rose quelquefois osait lui faire entendre Ces cinq mots consolants: «Ainsi j'aime à te voir!» Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore-- Pierre chez son amante arrivait tout rêveur. «Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore, T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur. Je veux me marier: la raison me l'ordonne; Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien? A tous les bons époux le Maître du ciel donne Au foyer l'harmonie et le pain quotidien. Ne me repousse pas, idole de ma vie, Toi qui portes au front la suave candeur! Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie: O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...» Rose avait reparti: «J'admire ta franchise Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer; Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise Je ne puis te répondre: ils pourraient me blâmer.»
Cette soumission et ce hardi langage Jetèrent notre ami dans le ravissement. «Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage «De répliquer un mot à ton raisonnement.»
Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit. Le bonhomme lui dit: --«Écoutez ma sentence: Vous voulez épouser ma fillette?... eh bien, soit! Dans les premiers jours d'août, amenez M. Fabre, Ce notaire galant que nous estimons tous; Il manie encor mieux la plume que le sabre, Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux.
Puis, le contrat passé, nous fixerons la date De votre mariage. Au pied des saints autels, Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte!) Sera mon vieux cousin, Messire Désautels. Nous ferons, n'est-ce pas? une _noce tranquille_, Nos aïeux s'amusaient de cette façon-là; N'allons pas imiter les «noceurs» de la ville, Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.»
Pierre, tout ému, dit: «Mon cher futur beau-père, Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux. Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère, Éviter des «noceurs» les écarts dangereux.»
Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire Chez le père Benoit accompagnait Francoeur, L'habile homme de loi montra son savoir-faire En dressant le contrat sans commettre une erreur. Au moment solennel où l'épouse future Prenait la plume d'or pour signer le contrat, Le notaire, vers elle inclinant sa figure, Mit un léger baiser sur son front incarnat.