Les voix intimes: Premières Poésies
Chapter 3
«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges, Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain; Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges, Votre père bientôt vous donnera du pain...»
Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures, Et le père et le pain surtout n'arrivent pas! La marmaille, apaisée un instant par des leurres, Saute à faire crouler le parquet sous ses pas...
«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère-- Douloureuse clameur--retenti de nouveau. L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère De réduire en brasier les planches du berceau...
Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent: Aux malheureux sans doute on vient porter secours. Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...
Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche, Du seuil où la misère étend son voile noir? --Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche, Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir.
Et cet homme est le chef de la pauvre famille-- C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!-- Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille, Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!
La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse Auprès du malheureux dont les traits sont flétris; Paraissant oublier sa peine et sa détresse, Elle lui parle même avec un doux souris!
L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes, Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix. A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes Lui demandent du pain, des vêtements, du bois!
Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine! Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs! Car votre père à mis l'argent de la semaine Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs!
Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes, Que votre âme innocente en priant versera, Toucheront votre père--Employez donc ces armes, Et la victoire, enfants, un jour vous restera!
Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image, Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants; Elle étend sur notre âme un lugubre nuage Qui lui cache du ciel les horizons brillants;
Elle éloigne l'époux du foyer domestique, Où longtemps il goûta la joie et le bonheur, Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique, Il porte sur le front le sceau du déshonneur!
Ce homme était jadis un artisan modèle; On vantait sa sagesse et son habileté; Au dur labeur jamais il n'était infidèle, Et c'est là qu'il puisait la force et la santé.
Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années, Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour! Il donne au cabaret le fruit de ses journées, Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour...
Le monde quelquefois repousse avec malice L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main; «Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice «De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...»
Ce langage est cruel, déraisonnable, impie-- Faire expier au fils le crime des parents!-- Rappelons-nous ces mots du maître de la vie: «Laissez venir à tous les petits enfants!»
Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable, Ces enfants dont le père est parfois un bandit; Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.
Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme-- Leur âme si sensible aux élans généreux-- Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme-- Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.
Du mauvais artisan et de ses habitudes Il ne leur restera qu'un pâle souvenir. Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes, Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!
1er octobre 1889
QU'EST-CE QUE LA VIE?
Pièce traduite de «_What is Life?_» de Samuel Moore.
Je demandais un jour à l'un de ces vieillards, Dont la pâle figure et les sombres regards Accusent la souffrance et l'amère ironie, S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie? Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant: «La vie est une scène où le pauvre et le grand Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse; Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse; Des efforts pour saisir un brillant lendemain; Une flamme qui luit et disparaît soudain; Un flot que le torrent caresse, agite, emporte; Une rose qui naît et bientôt sera morte; La vie est ce chemin qui commence au berceau, Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau! L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance, Pour l'atteindre, il travaille, use son existence; Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas, Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...»
Si le néant était le terme de la vie, Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie. Comment! nous serions tous destinés à souffrir, A vivre sans espoir et sans espoir mourir?... Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme; Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame.
Plus ému que content des paroles du vieux-- Paroles qui blessaient mes sentiments pieux-- J'abordai sur la route un homme au doux visage, Un homme dont l'esprit me parut droit et sage, Et je lui demandai, d'un ton respectueux, De résoudre pour moi le problème épineux.
Une lueur d'espoir éclaira sa figure, Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure: «La vie est pour connaître et servir le Seigneur, Recevoir sa doctrine avec joie et douceur, Imiter les vertus du Christ--divin modèle-- Afin de vivre un jour de sa vie immortelle.
«La vie est un foyer qu'alimente la foi; Un livre où le Seigneur a buriné sa loi; Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance, S'épure et sent grandir en elle l'espérance. Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés, Il entrevoit du ciel les justes couronnés; En mourant au péché, son âme se délie Et recouvre aussitôt la véritable vie. Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter; Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher! Notre corps, je le sais, est tiré de la terre, Et doit, après la mort, redevenir poussière; Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu-- Quittera pour toujours ce misérable lieu!»
Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre! Vivre sous les regards de Celui qui délivre L'âme de sa prison pour la conduire au port; Oui, je veux triompher du vice et de la mort!
Juillet 1888.
ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE
Pièce traduite de l'anglais.
Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse-- Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce, M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir Je jure de garder ton tendre souvenir!
A tes monts que l'été couronne de verdure, A ton sol généreux qui donne sans mesure, Aux côtes de granit qui te font un rempart, J'accorde volontiers de mon coeur une part!
Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume-- Le sapin résineux répand son doux arôme; Et, défiant toujours l'ouragan furieux, Le chêne y dresse aussi son front majestueux!
Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée, Une fleur que ma main à souvent caressée; Son nom est _May flower_, l'orgueil de l'Écossais, Témoin de ses revers et de tous ses succès!
Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance! Mais du moins quand mes yeux verront la _May flower_, Ils la contemplerons longtemps avec bonheur...
Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie! Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie! Si les ans entre nous passent comme les flots, Mon amour grandira nourri par mes sanglots!
1er mai 1883
LOUIS FRÉCHETTE
POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire, Aura sa place à part. Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire Pour aller retremper son génie et sa lyre A la source de l'art!
Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique Où semble l'attirer la puissance magique De l'astre aux rayons d'or; De même vers Paris, le soleil de la France, L'aigle du Canada, guidé par l'espérance, Prend son sublime essor!
Il sent que, par l'effort de son intelligence, Il saura recueillir au champ de la science Des moissons de lauriers; Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique, Conquis la palme d'or au tournoi poétique Sur cent esprits altiers?
De notre histoire ouvrant les pages vénérables, Sur sa lyre il dira les luttes admirables De nos vaillants aïeux; Il en composera de suaves poèmes Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes, Des larmes plein les yeux!
La France acclamera la nouvelle épopée De ce barde qui suit la trace de Coppée Et de Victor Hugo; Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire, Pour elle brilleront au temple de Mémoire Autant que Marengo!
Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette, Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète, Se souviendra de nous. Alors elle viendra visiter nos rivages Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages, Et nous bénira tous!
22 octobre 1887.
LE MOIS DES MORTS
Le sol n'est plus velouté de verdure; Le vent gémit, et le chantre des bois Aiguillonné par la faim, la froidure, Redit ses chants pour la dernière fois.
Les milles fleurs qui doraient la prairie Ont disparu sous un épais frimas. Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie Où nous prenions de si joyeux ébats!
«Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!»
L'astre du jour, derrière les nuages, Cache ses feux, La nature est en deuil. Hier, la neige, aujourd'hui les orages: Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil.
Le moissonneur ne tresse plus les gerbes Qui ravissaient son coeur reconnaissant; Le sol est mort. Nos montagnes superbes Dressent au loin leur faîte jaunissant.
«Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante, Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!»
Durant ce mois de deuil et de tristesse, Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs; Pensons aux morts qui soupirent sans cesse Après le ciel, objets de leurs désirs.
Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire, Où Dieu peut-être un jour nous conviera, Car du péché c'est l'urne épuratoire, Inévitable, où notre âme expiera!
«Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!»
Entendez-vous ces plaintes déchirantes, Ces longs appels, ces sanglots douloureux?... Prions! Prions! Nos prières ardentes Délivreront des flots de malheureux.
Puis quand la mort, au jour de ses vendanges, De notre vie aura tranché le cours, Alors ces saints--devenus nos bons anges-- Nous prêteront leur merveilleux secours!
«Oyez! la cloche sonne Son hymne monotone Au clocher du saint lieu; Cette voix gémissante S'élève, suppliante Jusqu'au trône de Dieu! C'est le sanglot d'une âme Qui soupire et réclame Dans sa prison de feu. Eh! bien, qu'une prière Monte, monte, sincère, De nos coeurs jusqu'à dieu!»
1er novembre 1881.
SACHONS LUTTER!
A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.
RÉPONSE.
Toute vie est un flot de la mer de douleur. Leur amertume un jour sera ton ambroisie, Car l'urne de la gloire et de la poésie, Ne se remplit que de nos pleurs!
L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table, La cigarette aux dents et la plume à la main, J'essayais de ravir à ma muse indomptable Des vers que je voulais risquer le lendemain.
Mais, hélas! la cruelle avec indifférence Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur, Et, malgré mes appels et ma persévérance, Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.»
Alors, en grommelant, je rejetai ma plume Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir! Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir...
Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse-- La muse qui m'avait tant de fois consolé-- Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse, Que votre lyre avait, la veille, modulé.
«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs, Implorant la pitié pour le malheureux même Dont le fol égoïsme causé vos malheurs!
L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau; Il ne vous reste plus que l'amère souffrance, Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau!
Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute-- Que l'homme parvenu doit être bienfaisant, Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route Un sot que la fortune a rendu méprisant!
Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre, Il est des êtres vils au visage de saint Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre, Pour lancer le dard qui perce notre sein...
Comme vous j'ai souffert de la malice humaine; De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison; D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine, M'étant permis de rire un peu de leur blason...
Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front!
Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer. La souffrance à tout front doit mettre son empreinte Et toujours et sans cesse et devra durer Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.»
Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes: Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter, Et nous, pauvres humains--_dieux tombés_ que nous sommes-- Si nous causons des torts, sachons les racheter!
Avril 1887
LA MISÈRE
Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme, Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme, Pour que votre foyer soit calme et fraternel; Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière, Contre tous vos péchés vous ayiez la prière D'un mendiant puissant au ciel. VICTOR HUGO.
Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière! Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs! La mère vers le ciel exhale sa prière, Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs!
Après avoir redit le sublime symbole Et prié le Seigneur de bénir ses enfants, Elle s'approche deux, et--gracieuse obole-- Leur donne des baisers à défaut d'aliments!...
C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne; Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents; Sur ces candides fronts l'espérance rayonne, Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps!
Un arôme suave embaume la demeure Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants Trônent sur le cristal en attendant cette heure Où leur fera la guerre un essaim de gourmands.
Sous ces lambris dorés, le père de famille Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur; Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur.
Ainsi, dans les palais des riches de ce monde, L'on voit briller partout la joie et le bonheur; L'on ne redoute pas la tempête qui gronde Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur...
Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage, Dérobe les reflets de ses rayons dorés; Au loin le vent mugit, solennel en sa rage, Et soulève la neige en tourbillons serrés.
Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête? Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant! Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête, Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant!
Cette femme débile, à la démarche lente, Qui brave en grelottant de froid impétueux, A laissé la chaumière, et, comme une âme errante, S'en va tendre la main aux portes des heureux.
Elle franchit le seuil d'une villa gothique Aux magnifiques arcs aux superbes balcons, Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons...
Le lendemain au soir de ce jour mémorable, Vers la chaumière allait le bon curé du lieu. Il frémit en voyant--spectacle épouvantable-- Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu!
Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère, Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin... Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père, Les avait conviés à l'éternel festin...
Janvier 1870.
AUX POLITICIENS
O défenseurs de nos droits politiques, Fiers rejetons d'un peuple valeureux, Vous qui dictez les lois patriotiques, Vivez longtemps, surtout vivez heureux!
Rouges ou bleus--qu'importe la nuance, N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?-- Or moi je dis avec indépendance: Soyez bénis de tous les Canadiens! Soyez bénis par le céleste Père, Vous, citoyens, qui travaillez toujours Pour assurer un avenir prospère Au _Canada, mon pays, mes amours!_
Votre travail reste sans récompense: Le monde, hélas! est composé d'ingrats... Mais la patrie, elle, aime et récompense Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras!
Faites la guerre au sombre fanatisme, Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs; Luttez aussi contre le népotisme Qui donne au lâche un titre et des honneurs...
De ses devoirs instruisez la jeunesse Que Dieu destine aux luttes à venir, Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse, Et pour seul rêve un honnête avenir.
Parlez partout l'harmonieux langage Qu'avec le lait vous puisiez au berceau; Conservez-le comme un bel héritage: De notre race il est le noble sceau!
Ah! pratiquez des aïeux la devise «Vivre en Français et mourir en Chrétien!» Soyez unis; et que votre âme vise A rendre heureux le peuple canadien!
A l'ouverture des chambres 1880.
A MON AMI M. W. CHAPMAN
Lorsque la renommée embouche sa trompette Pour redire aux échos le nom d'un Canadien, Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette, Il me semble toujours que ce nom est le tien!
Car déjà, mon ami, les poètes de France, --Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants. Leur éloge flatteur exprime l'espérance Que ta muse obtiendra des succès éclatants.
Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive, Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin, Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive, Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main!
6 juin 1880.
ELLE EST MORTE!
Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde; Sur son front les rayons de la candeur brillaient; Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde; Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient.
Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange; Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement; Sa voix avait parfois une harmonie étrange Qui me plongeant soudain dans le ravissement!
Quand venait le printemps avec ses nids de mousse, Ses brises, ses parfums, son soleil radieux, Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce-- Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux.
Et là nous admirions le couchant et l'aurore Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux; Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore Toute l'immensité de la terre et des cieux.
Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme; Un heureux avenir brillait dans le lointain; L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame, Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin!
Et maintenant, voyez: elle est là qui repose Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir! Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma _Rose_, C'est le parfum que m'a laissé son souvenir...
Avril 1879
A BEAUPORT
A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ
Drapé dans son manteau de verdure odorante, En face de Québec, de l'Île de Lévis, Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis.
Son temple--vrai bijou que des mains artistiques Ont orné de tableaux aux riantes couleurs-- Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]
[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.]
Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village Ont surgi des villas et quasi des palais Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage, Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais.
L'habitant de Beauport est du Breton le type: Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur; Puis en morale il a l'admirable principe De garder à nos moeurs leur antique splendeur.
Beauport! ce nom figure au livre de la gloire, Car son sol autrefois a bu le sang des preux; Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire Parlent de cet endroit en termes chaleureux.
C'est de là que partaient ces bombes meurtrières Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais, Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières, Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français.
Parfois on y découvre, en remuant la terre, Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu; Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère Des ossements humains, car tout parle en ce lieu.
Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise, Rappellent à nos coeurs les mémorables jours Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours.
Ce lieu possède encore, en ses riches annales, Plus d'un illustre nom par les hommes chéri; C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales: L'humble Étienne Parent et de Salaberry!
Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne, J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur! De la ville je fuis le fracas monotone, L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur.
Je respire à longs traits les parfums de tes roses Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois; J'observe les ébats des ailés virtuoses, Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix.
Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues, Toute l'immensité de la mer et des cieux; Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues: C'est le flot qui redit ton passé glorieux!
Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre Et mêle mes accords à ces concerts géants Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire, Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants!
20 juillet 1887.
LE JOUR DE L'AN
Douze sanglots ont vibré dans l'espace, --Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi? --C'est l'avenir jetant à l'an qui passe, Avec mépris, un adieu sombre et froid!
Un nouvel an, constellé de promesses, Vient de surgir des vastes profondeurs; Accordons-lui nos plus tendres caresses, Car il promet d'ineffables bonheurs.
L'an dernier fut désastreux et terrible: Il a semé partout tant de revers... Il a changé--ce despote inflexible-- Nos rêves d'or en mille maux divers!
N'en parlons plus! Et saluons l'aurore Du nouveau jour qui brille à l'horizon; Que de nos coeurs parte un hymne sonore Pour acclamer l'hôte de la saison!
Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière, Le malheureux amaigri par la faim: Du nouvel an, il attend, il espère Plus de bonheur et le morceau de pain!
Sous les lambris, où la pourpre rayonne, Le riche aussi formule ses désirs: «Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!»
Au saint autel, le prêtre vénérable Pour le pécheur implore le bon Dieu; Son chant d'amour--cri de joie admirable-- Comme l'encens monte vers le ciel bleu...
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Dès ce moment, oublions nos rancunes; A l'ennemi présentons notre main. Après les jours de noires infortunes, Dieu nous réserve un heureux lendemain!
ÉLÉGIE
A MONSIEUR E. G.... qui vient de perdre sa femme.
Tout est fini! La tombe Te couvre pour toujours... Mon pauvre coeur succombe Sous le fardeau des jours...
Dieu m'a ravi la joie En t'appelant aux cieux, Et la douleur déploie Son voile sur mes yeux!
Du haut du ciel, ô femme Veille sur nos enfants, Afin que leur jeune âme Ressemble au pur encens.
Obtiens-leur l'avantage D'aimer le doux Jésus, De suivre sa loi sage, D'imiter ses vertus