Les voix intimes: Premières Poésies
Chapter 2
Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature Déroulant au regard ses féeriques splendeurs, Quand, soudain, j'aperçus au fond de la ramure Un petit chantre ailé volant de fleur en fleur.
Je m'approchai--c'était la gentille hirondelle Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs; Joyeuse, elle égrenait sa tendre ritournelle Dans l'air tout imprégné d'agréables senteurs.
Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante, Compagne de la rose, oiseau consolateur! Lorsque tu viens, petite, une joie éclate Illumine le front du pauvre moissonneur!
Tu veilles sur le grain, de village en village, Et sais le protéger contre le moucheron; Chaque été tu poursuis ta tâche avec courage En brisant sans pitié l'insecte et l'embryon!
Le riche a ses oiseaux qu'à prix d'or il achète, Oiseaux bariolés comme les arcs-en-ciel, Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette, Pour de légers gâteaux ou des rayons de miel.
L'hirondelle se rit des naïves caresses Que le riche prodigue à ses oiseaux aimés; La liberté, voilà sa corbeille d'ivresses! Elle aime le grand air et les nids parfumés.
Elle habite partout: la terre est sa patrie. Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent, Le laboureur l'accueille avec idolâtrie, Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conquérant!
Puis quand le morne hiver, cet hôte impitoyable, Déroule sur nos prés son tapis de frimas; Quand le nid des amours devient inhabitable, Elle prend son essor, vers de plus chauds climats.
Poussant son vol altier à travers les empires, Les fleuves, les déserts, les pics vertigineux, Elle berce en volant, sur l'aile des zéphires Ses suaves accords qui montent vers les cieux.
Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse, Son radieux soleil, ses bosquets enchantés, On la voit aussitôt, comme une amante douce, Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quittés.
Puissé-je encor longtemps, ô gentille hirondelle, Écouter ta romance et tes cris de bonheur! Ah! reviens sous nos cieux, messagère fidèle, Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur!
Juin 1878.
A MON PÈRE
Quand la première fleur au champ des morts rayonne, J'aime à te visiter, ô modeste colonne, Qui rappelles le nom de mon père chéri; Devant toi je m'incline en fermant les paupières, Et mon âme redit de ferventes prières Pour le chrétien qui dort sous ce gazon fleuri. Méprisant les honneurs que l'orgueilleux envie, Sans fiel il traversa le sentier de la vie En pratiquant toujours la foi de ses aïeux. Il n'aura pas sa place aux pages de l'histoire, Mais son nom restera gravé dans la mémoire Des plus pauvres que lui qu'il aida de son mieux.
Il est là, maintenant, sous quelques pieds de sable, Cet honnête vieillard, doux, généreux, affable, Qui ne faillit jamais aux règles de l'honneur. Chrétiens, qui visitez ce sombre coin de terre, Où l'oiseau, plein d'émoi, gazouille avec mystère, Ah! daignez pour mon père implorer le Seigneur!
12 juillet 1883.
BOUQUET DE VIOLETTES
L'ÉPÉE ET LA CHARRUE
Nos aïeux, sur ce sol, avec leur fière épée Ont écrit ce grand mot: civilisation! Nous, avec la charrue, achevons l'épopée Par ce terme viril: colonisation!
LA PRESSE
La presse, c'est le phare illuminant le monde, Le phare qui répand sa lumière féconde Dans les nombreux esprits où l'erreur existait. Mais la mauvaise presse attaque la morale Sape l'autorité, provoque le scandale Et renverserait tout, si Dieu ne l'arrêtait!
RICHESSE ET PAUVRETÉ
De la richesse naît quelquefois l'avarice, Et le coeur de l'avare est toujours malheureux; Mais de la pauvreté jamais ne vient ce vice Voilà pourquoi le pauvre est si souvent joyeux.
L'ORPHELINE ET SA MÈRE
Une orpheline, un jour, demandait à sa mère Pourquoi, soir et matin, elle priait Jésus? C'est que, répondit-elle, en lui je vois un père Qui remplace celui que tu n'embrasse plus!
LE DOIGT DE DIEU
Par un froid de décembre, une tremblante mère Chez un riche orgueilleux alla tendre la main; Le riche en blasphémant repoussa sa prière, Mais l'ange de la mort le foudroya soudain.
LA RECONNAISSANCE
Tout bienfaiteur a droit à la reconnaissance; L'être suprême à qui nous devons l'existence A les prémices de ce droit. C'est un devoir auquel chaque bienfait nous lie, Et l'ingrat est un monstre indigne de la vie, Un être à l'esprit trop étroit!
MA POLITIQUE
Ma politique à moi, voulez-vous la connaître? --Non, dites-vous?--Alors, ce sera plus tôt fait! D'ailleurs, je vous dirais qu'elle est encore à naître: Quoi! cela vous étonne? et pourtant c'est un fait.
A NOS FRÈRES EXILÉS
O frères, qui vivez loin de notre patrie Et qui gardez encore avec idolâtrie Les coutumes, les moeurs et la foi des aïeux, Soyez bénis! Nos coeurs caressent l'espérance Qu'un jour vous reviendrez dans la Nouvelle-France Partager nos travaux et leurs fruits glorieux!
AH! LES ENFANTS!
Bébé fait le malin depuis une heure entière, Et la faible maman ne peut le maîtriser. Soudain le père arrive et se met en colère, Mais bébé l'adoucit avec un seul baiser...
LES PARVENUS
Il est des parvenus qui croient, dans leur folie, Que la toilette et l'or éclipsent le génie, Et que tous leurs désirs doivent être exaucés. Erreur! car ici-bas le génie est le maître, Et quand ces pauvres sots s'efforcent de paraître, Ils sont pris en pitié par les hommes sensés!
TEL PÈRE, TEL FILS
Autrefois, j'ai connu, tout près de cette ville, Un gamin de neuf ans qui blasphémait déjà. «Enfant, lui dis-je un jour, cette habitude est vile. «Monsieur, répondit-il, je fais comme papa!»
LE MOT PATRIE
Le mot patrie est doux à l'oreille de l'homme; L'enfant, sans le comprendre, avec amour le nomme; L'adulte en l'entendant sent palpiter son coeur. A ce mot nous volons sur le champ de bataille, Et pour lui nous bravons le fer de la mitraille; Ce mot veut dire enfin: pays, famille, honneur!
22 octobre 1887.
LA SAINT-JEAN-BAPTISTE
A M. AMÉDÉE ROBITAILLE Président général de la société St-Jean-Baptiste.
Quand brille à l'horizon le jour de la patrie, Les Canadiens-Français, l'âme toute attendrie, Célèbrent des aïeux les vertus, les exploits; Et, léguant à l'oubli tout ce qui les divise, Ils suivent l'étendard qui porte leur devise: «Nos institutions, notre langue et nos lois!»
Ils marchent, le front haut, sur ce sol où leurs pères Ont posé les jalons de ces villes prospères Que le touriste admire aux bords du Saint-Laurent. Ils s'arrêtent parfois dans leur pèlerinage Pour saluer le nom d'un noble personnage Buriné sur l'airain d'un humble monument.
Ils vont se recueillir un instant dans le temple Sous le tendre regard de Dieu qui les contemple Et les fait triompher d'ennemis dangereux; Ils retrempent leur foi--la foi des leurs ancêtres-- Que savent leur transmettre une foule de prêtres Aussi braves et saints que Brébeuf et Buteux.
Et lorsqu'ils ont offert au ciel un pur hommage, Ils retournent chacun festoyer sous l'ombrage Des érables plantés en l'honneur de saint Jean. O les joyeux refrains que chantent les poitrines Que de mots répétés par des voix argentines Et qui mettent la joie au coeur de l'indigent...
Puis, le soir, ils s'en vont sur la place publique Où d'éloquents tribuns, à la voix sympathique, Redisent la valeur de ceux qui ne sont plus; Il sont heureux d'entendre exalter la mémoire De ces fameux héros dont nous parle l'histoire, Et jurent d'imiter leurs brillantes vertus!
O Canadiens-Français d'une même croyance, Vous dont le fier esprit égale la vaillance, Fêtez avec éclat ce jour! Portant de Carillon l'immortelle bannière Allez au champ d'honneur vénérer la poussière Des guerriers morts pour votre amour!
Juin 1889
IL SERA PRÊTRE!
A MADAME L. G. V...
Le prêtre est un pont jeté entre le ciel et la terre. Le jour où il n'y aurait plus de prêtres, le monde s'abîmerait dans une immense ruine.
C'était un beau matin. Les cloches de l'église Mêlaient joyeusement aux accords de la brise Leurs sons harmonieux; Le peuple agenouillé dans notre basilique, Adressait en son coeur une douce supplique Au Monarque des cieux.
A l'autel se tenaient douze jeunes lévites Venus pour dire au monde, aux plaisirs illicites Un éternel adieu; Leurs lèvres murmuraient d'ineffables prières Et des larmes d'amour nageaient sous leurs paupières Quand ils firent le voeu.
Que c'est donc merveilleux cette cérémonie! Quel cachet de grandeur, de sainte poésie Ne contient-elle pas? Et ces fils d'Adam, nés comme nous dans les larmes, Livreront à satan et ses compagnons d'armes Des valeureux combats!
Quelle langue pourrait, ô noble et digne femme! Exprimer le bonheur dont fut pleine votre âme Au «voeu» de votre enfant? Ah! vous étiez heureuses au delà de tout rêve, Car l'évêque sacrait, ô pauvre fille d'Ève, Le sang de votre sang!
Oui, vous étiez heureuse, ô bonne et tendre mère, Plus que si des honneurs la couronne éphémère Eût ceint ce front aimé; Heureuse jusqu'au point de croire que Dieu même N'avait jamais offert de plus beau diadème En son ciel embaumé.
Réjouissez-vous bien, naïve et sainte femme! Exaltez cet enfant que l'Église proclame Un dévoué pasteur; Contemplez son regard où la pureté brille, Son front calme et serein où la grâce scintille, Ses traits pleins de douceur!
Vous l'aimiez!... Cependant lorsqu'il vous fit connaître Que le ciel l'appelait à devenir un prêtre, L'ami des malheureux, Alors vous avez dit, avec le saint prophète; «Que votre volonté, verbe divin soit faite Ici-bas comme aux cieux!»
Il sera prêtre! Ainsi, joyeux, il abandonne Les passagers plaisirs auxquels l'homme s'adonne, Et qui font son malheur; Il quitte sans regret amis, parents richesses; Son coeur--brûlant foyer des pures allégresses-- Palpite avec ardeur!
Ses mains que pressiez jadis avec tendresse, Toucheront désormais, durant la sainte messe, Le corps, le sang de Dieu; Ses pieds qu'avec amour vous baisiez dans les langes Serviront à porter l'auguste pains des anges Aux mortels, en tout lieu!
Femme, vous n'aurez pas l'orgueil d'être grand'mère, Mais votre fils unique aura, sur cette terre, Une postérité: Elle renfermera le grand, le prolétaire; Le vieillard et l'enfant le nommeront «mon père», L'oeil brillant de fierté.
Il sera prêtre! Aussi que de brebis errantes Reprendront sous ses soins, heureuses, repentantes, La route du bercail; Et que de malheureux, guidés par sa parole, A son exemple, iront, de l'Équateur au Pôle, Achever son travail!
Nouveau Vincent de Paul, cet homme charitable Pressera sur son sein le pauvre misérable, Abandonné de tous; Il lui prodiguera les plus grandes tendresses, Et ce pauvre, touché, contera ses faiblesses En tombant à genoux!
Puis, lorsque les méchants, le coeur rempli de rage Maudiront, saliront de leur ignoble outrage L'apôtre du Seigneur, Alors cet homme saint sentira dans son âme Un amour plus ardent, une plus vive flamme Pour le faible pécheur?
Il est consacré prêtre! Et vous, sa bonne mère, Vous goûtez ardemment sa parole sincère, Pleine d'émotion. Vous assistez tremblante, à la première messe De ce fils qui vous donne--ô sublime caresse!-- Sa bénédiction...
Femme, allez maintenant à vos oeuvres pieuses, Et lorsque sonneront les heures douloureuses, Pensez à votre enfant; Pensez aux doux bienfaits qu'il sème sur la terre: Ce souvenir sera le baume salutaire De votre coeur souffrant
Juin 1879.
LE FAUBOURG SAINT-ROCH
Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord De l'anse sablonneuse où le Saint-Charles endort Son flot bleu qui palpite; C'est là que la vertu romaine vit toujours Et que sa mâle voix--sa voix des anciens jours-- Parle à des coeurs d'élite!
C'est là que Cartier vint, pour la première fois, Ennoblir notre sol en y plantant la croix Sous l'ombrage des hêtres; C'est là que sont empreints les pas des découvreurs, C'est là qu'ont abordé nos vaillants laboureurs Avec nos premiers prêtres!
C'est là d'où sont partis ces humbles conquérants Qui portaient à travers forêts, monts et torrents La parole bénie A l'enfant des déserts que la foi réclamait... C'est enfin le berceau grandiose où germait La noble colonie!
J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant, Où le riche à sa table accueille le passant Qui demande une obole; Car c'est là que s'exerce avec simplicité La bienfaisante loi de l'hospitalité Qui ravit et console!
Oui, je t'aime, ô Saint-Roch! A ton passé rêvant, Parfois je crois ouïr un poème émouvant Dans la rumeur de l'onde Où se mirent les toits de la fière cité Dont l'immortel Champlain devina la beauté Qui charme le Vieux-Monde!
Je t'aime! car je sais qu'à l'ombre de la croix Vaillamment tu luttas pour défendre nos droits Contre le despotisme; Et qu'en toi bat le coeur de notre nation; O boulevard béni de la religion Et du patriotisme!
Mai 1880.
A LA BRISE
Haleine du printemps, ô brise parfumée, Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon! L'amoureux, pour ouïr ta roulade animée, S'arrache sans regret aux plaisirs du salon.
Il place sur ton aile, aimable messagère, Ses longs soupirs d'amour, ses rêves de bonheur, Et tu vas les porter à l'amante sincère Qui, là-bas, les reçoit dans les plis de son coeur.
Que de fois le poète a redit sur sa lyre Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix, Et que de fois l'oiseau dans un joyeux délire S'est mis à les chanter sous les arceaux des bois!
O brise enivre-moi longtemps de ton arôme! Viens rafraîchir mon âme où germe la douleur! Passe devant mes yeux comme un léger fantôme, Et porte jusqu'à Dieu l'écho de mon malheur!
Mai 1882.
OCTAVE CRÉMAZIE
Prions pour l'exilé, qui, loin de sa patrie, Expira sans entendre une parole amie; Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, Personne ne viendra donner une prière, L'aumône d'une larme à la tombe étrangère! Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort? OCTAVE CRÉMAZIE.
S'il est un nom qui rime avec la poésie, C'est celui de l'illustre Octave Crémazie, Le nom d'un barde bien-aimé; D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace Dans le champ du génie une profonde trace Que suivent Fréchette et Lemay.
Bien des fois, secouant sa sombre rêverie, Il chanta sur son luth l'amour de la patrie Et les vertus de nos aïeux; Du prêtre canadien il chanta la science, La foi, la charité le dévouement immense Et les triomphes glorieux!
En pleurant il chanta le drapeau de la France, Ce riche talisman, témoin de la vaillance De nos soldats à Carillon; A ce vieux drapeau blanc environné de gloire, Rappelait à son coeur la plus belle victoire Qu'eût remportée un bataillon!
Il chanta les vallons tapissés de verdure Que le ciel a jetés, ainsi qu'une bordure, Sur les rives du Saint-Laurent; Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivières Qui fécondent le sol, et les cimes altières Où gronde et bondit le torrent.
Il chanta tour à tour le zéphyr, l'hirondelle, Le site merveilleux de notre citadelle Et nos modestes monuments. La foi de nos martyrs inspirait ses mélanges Qui semblaient aussi doux que les hymnes des anges Envolés au souffle des vents!
Mais un jour--oubliant la sainte poésie-- Il eut, dans un moment de gêne et de folie, Une coupable illusion: Comme l'arbre géant brisé par la tempête, Le poète courba sa belle et noble tête Sous la peine du talion...
Bien des ans ont passé depuis cette heure sombre! Crémazie, en voyant à son étoile une ombre, A fui le lieu de ses malheurs... Il a vécu longtemps sur la terre étrangère, Abandonné de tous, en proie à la misère, Vidant la coupe des douleurs!
Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre Dans un coin de la France, au fond d'un cimetière, Où nul peut-être ne priera... L'inexorable mort l'a couché dans la bière En attendant qu'un jour revienne sa poussière En ce pays qu'il illustra!
Reçois avec tendresse, ô barde que j'admire, Ces vers que je redis sur ma craintive lyre, Et que l'amitié m'inspira! Puisse les Canadiens dresser à ta mémoire Sur le roc de Québec un monument de gloire! Et l'Amérique applaudira!
1er août 1877.
LA CITÉ DE CHAMPLAIN
Assise sur un roc où notre espoir se fonde, Tu mires ta grandeur dans la vague profonde Du fleuve Saint-Laurent; Tes vieux créneaux noircis par la poudre et la flamme Ont l'air de regarder s'envoler la grande âme De Montcalm expirant!
Aux jours anciens, la voix de la mitraille Sur tes remparts a retenti souvent; Et l'étranger sur ta haute muraille Peut lire encore ce poème éloquent. Un siècle et plus, les enfants de la France Ont répandu pour toi leur noble sang, Mais délaissés par une vile engeance, Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc...
Depuis longtemps l'amour et l'harmonie Ont remplacé les haines d'autrefois; Et l'Angleterre avec art s'ingénie A rendre heureux les rejetons gaulois. Si dans ton sein la lutte recommence Entre ces coeurs vibrant à l'unisson, C'est une lutte où l'esprit, la science Ont plus de part que l'éclat du canon!
24 juin 1885
UN ORPHELIN [3]
[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, né à Saint-Casimir, comté de Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de père et de mère à l'âge de deux ans, et fut confié aux révérendes Soeurs de la Charité de Québec, le 17 mars 1886. Le 11 juin de la même année, M. l'abbé H.-R. Casgrain.--qui avait été chargé par le comte A.-H. de Villeneuve, de Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-français, qu'il désirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il envoya à Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nommée Béonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier ministre de la province de Québec, présenta à la législature un projet de loi pour permettre à l'heureux orphelin d'ajouter à son nom celui de «de Villeneuve». Aujourd'hui l'enfant est l'unique héritier d'un titre honorable et d'une immense fortune.]
Joseph-Orance avait la beauté pour parure; De longs et noirs cheveux encadraient sa figure Pleine de grâce et de candeur. Un sourire angélique ornait sa bouche rose Qui déjà soupirait une prière éclose Dans les plis de son tendre coeur.
A peine deux printemps doraient sa belle tête, Que la mort lui ravit--ô terrible conquête!-- Famille, appui, félicité! Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante égide Et lui donna pour mère et pour fidèle guide Une des soeurs de charité.
Les soeurs de charité! quelles femmes divines! Et qui peut dignement chanter ces héroïnes Que vivent dans l'humilité? Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence, Former sa foi, son coeur et son intelligence, Elles épuisent leur santé!
Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grêle, Elles vont mendier, d'une voix faible et grêle, Pour l'enfant que prie au saint lieu. Et l'homme que leur voix attendrit et console, Leur verse avec bonheur dans la main une obole Qui réjouit le coeur de Dieu!
Oui, ces soeurs-que la providence Éprouve et bénit tour à tour-- Accueillirent Joseph-Orance Avec un vrai transport d'amour.
Et le bel ange oublia vite Le pauvre toit de ses aïeux, Puisqu'il avait--outre le gîte-- Trouvé des coeurs affectueux.
Ses yeux rayonnaient d'allégresse; Ses lèvres gazouillaient toujours; Ses mains ne donnaient que caresse A celles qui charmaient ses jours.
Oh! que de chauds baisers sa bouche Imprimait au front de la soeur, Qui penchée auprès de sa couche, Lui parlait du divin Sauveur!
En savourant ce pur langage, Plus doux que le chant de l'oiseau, Il croyait voir l'auguste image De la Vierge sur son berceau!
Et lorsqu'il entendait redire Le nom si doux de l'Éternel, Alors on le voyait sourire Et tourner ses yeux vers le ciel.
Le soir, en fermant sa paupière, Il bredouillait du fond du coeur Cette humble et magique prière: «Veillez toujours sur moi, Seigneur!»
Dans la saison des fleurs de la présente année, Par une radieuse et chaude matinée, Un prêtre en cet asile entrait; Il était le porteur d'un aimable message, Et la joie éclairant son austère visage Mieux que sa bouche l'annonçait.
«Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France, Et je viens en votre âme adoucir la souffrance Que le ciel y verse souvent; Un comte de Paris, pieux et charitable, Voudrait pour héritier de son titre honorable Un orphelin intelligent;
«Un orphelin issu d'honnêtes père et mère, Ayant un doux visage, un noble caractère Et du goût pour la piété; Il ferait à l'enfant une heureuse existence Et lui mettrait en main l'arme de la science Pour défendre la vérité!
«Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges Dont les ris et les chants--harmonieux mélanges-- Pourraient nous faire rajeunir... Je laisse à votre esprit le soin patriotique De choisir l'orphelin que ce grand catholique Destine au plus bel avenir!»
Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre; Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre Lorsqu'on le mit dans le secret... Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mère, Ne pouvait voir partir, sans une peine amère, Cet orphelin qu'elle adorait!
Le petit se cachait dans les plis de sa robe: Telle contre une fleur l'abeille se dérobe A l'oeil du ravisseur sournois! Et la Soeur voulait dire à ce joli rebelle: «Va donc, ô mon enfant, où le destin t'appelle!» Mais la douleur glaçait sa voix.
Le prêtre avait prévu les larmes douloureuses Que verseraient l'enfant et les religieuses A l'heure triste des adieux; Aussi, pour les sécher, trouva-t-il des paroles Pures comme le miel qui tombent des corolles, Et douces comme un chant des cieux!
Levant de l'avenir un coin du voile rose, Il peignit à l'enfant le destin grandiose Que le Seigneur lui réservait. Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupière, Mais de tous ces coeurs purs une ardente prière Vers le vaste ciel s'élevait!
Un mois s'est écoulé depuis l'heure touchante Où nous étions témoins de la scène émouvante Que ne peut rendre mon pinceau; L'orphelin que le prêtre a tiré de l'hospice, Et qui devait plus tard boire l'amer calice, Loge à Paris dans un château...
Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse, Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse, Lui prodiguent tous les égards; Ils l'entourent des soins que permet la fortune, Afin de dissiper la tristesse importune Qui trouble parfois ses regards;
Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile, Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile L'emportant sur le flot moqueur... Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes; Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes Pour les serrer contre son coeur...
Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme, Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme Qui luit et s'efface aussitôt. Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée-- Où l'ange comprendra sa haute destinée, Et cette heure viendra bientôt!
Que sera-t-il plus tard? mystère! C'est le secret du Créateur. Prions pour que ce jeune frère Soit notre gloire et notre honneur!
15 juillet 1886.
MAUVAIS ARTISAN
C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière, Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère; L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments.