Les voix intimes: Premières Poésies
Chapter 1
Produced by Rénald Lévesque
PREMIÈRES POÉSIES
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LES VOIX INTIMES
PAR
J.-B. CAOUETTE
AVEC UNE PRÉFACE DE BENJAMIN SULTE
_Membre de la Société Royale du Canada, etc._
Aime ton Dieu toujours Le Canada, la France, Donne-leur tes amours, Et nargue la souffrance.
QUÉBEC IMPRIMERIE L.-J. DEMERS & FRÈRE 30, Rue de la Fabrique, 30
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1892
PRÉFACE
Pourquoi une préface de moi, plutôt que d'un autre? Pour la plus simple des raisons: nos écrivains redoutent de signer les premières pages du libre d'un autre. Moi, non pas--et voici comment la chose m'apparaît. Après avoir lu un livre imprimé, vous en faites la post-face, devant vos amis, au cours de la conversation. Après avoir lu un livre manuscrit, je donne mon commentaire au commencement du volume.
Vous pensez, peut-être, qu'une préface doit se composer de l'éloge de l'auteur, et c'est là le sujet de votre timidité, mais moi qui ne paye pas toujours en compliments, je n'ai jamais songé à cet obstacle. Étant libre de mes allures, je remplis le moule aux préfaces de ce que j'ai trouvé dans le livre.
Il y a trente ans, nous nous présentions nous-mêmes au lecteurs, attendu que n'ayant presque pas d'ancêtres littéraires, nous ne savions par quelle voie nous introduire au milieu du public.
Maintenant les jeunes se recommandent à nous: faisons aux autres ce que l'on n'a pu faire pour nous. M. J.-B. Caouette est un débutant que je vous présente parce que ayant fait la connaissance de ses vers, je les trouve de bonne compagnie. Vous pourrez les lire sans vous compromettre. C'est un bon Canadien de plus dans notre cercle, et si, un jour, il nous échappe pour passer à la postérité, vous ne serez ni inquiets sur son compte ni gênés de l'avoir connu. Pour le moment, ce travailleur est au moins estimable; saluons son arrivée sur la scène.
Si je vous disais que M. Caouette se croit un grand homme et que c'est ainsi que je le considère, vous vous moqueriez de nous; c'est pourtant sur ce pied-là que l'on pose ordinairement un écrivain nouveau... à moins qu'on ne l'exécute en le lapidant.
Parmi des vers fort bien tournés il s'en rencontre quelques-uns de tout à fait prosaïques, par exemple:
...l'oeuvre utile et salutaire Qu'on nomme le défrichement.
Mais il y assez de bonnes pièces pour sauver les _Voix Intimes_ d'un oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil favorable à leur auteur.
Publier un livre, c'est partir en guerre, s'exposer comme une cible, attraper les rhumatismes de la critique, recevoir des coups de lance, se faire pincer les chaires par des balles qui ricochent sans savoir où elles vont; mais on est rarement tué à ce métier et, le plus souvent, on y gagne de s'aguerrir et d'atteindre les plus hauts grades.
Il y a longtemps que le dicton roule de par le monde: «ce sont toujours les mêmes qui se font tuer»--il n'y a donc pas trop de risques à courir.--En avant les jeunes! C'est à notre tour à vous regarder faire.
BENJAMIN SULTE.
LE BONHEUR
A MA FEMME
Où donc est le bonheur? disais-je.--Infortuné! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné. VICTOR HUGO
J'ai cherché vainement dans les bruyantes fêtes, Où l'éclat des plaisirs éblouit tant de têtes, Ce trésor précieux qu'on nomme le bonheur; Je l'ai cherché d'abord sur le sol que je foule En voulant soulever les bravos de la foule, Et je n'ai recueilli qu'un éphémère honneur!
Pour le trouver, j'ai fait de pénibles voyages, Franchi les flots amers, parcouru maints villages Où la vive gaîté faisait battre les coeurs; Mais, ô fatalité! la sombre nostalgie, Ce désir violent de revoir la patrie, Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs!
Après avoir vécu sur la plage étrangère, Sans ressource et craignant la main de la misère, Je revins au pays avec le fol espoir De trouver le bonheur en l'amitié sincère D'hommes que mainte fois j'avais aidés naguère. Mais les cruels ingrats rougirent de me voir!
Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse Sur la cime duquel les disciples d'Horace Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux; J'allais toucher au but, quand mon lâche Pégase, Prenant un ton railleur, me lança cette phrase: «Halte-là! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...»
Alors je m'écriai, dans ma douleur amère. _Où donc est le bonheur?_ Serait-ce une chimère Qui redonne l'espoir à tout être souffrant? Hélas! je le croyais... Mais dès le jour, ô femme, Où les sons de ta voix firent vibrer mon âme, Je goûtai du bonheur le délice enivrant!
Et depuis qu'à nos yeux--aurore fortunée-- S'alluma le divin flambeau de l'hyménée, Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours. Il nous sourira même au sein de la souffrance, Parce que nous plaçons toute notre espérance Dans le Dieu qui bénit et féconde les jours!
Septembre 1886.
RENOUVEAU
A M. BENJAMIN SULTE
Le doux printemps vient de paraître Sous son manteau de velours vert, Et déjà l'on voit disparaître Tous les vestiges de l'hiver.
Son oeil à l'éclat de la braise: A la chaleur de ses rayons Naissent lilas, fleur, rose et fraise. Abeilles d'or et papillons.
Les arbres engourdis naguère Semblent dresser plus haut le front, Car la nature, en bonne mère, Verse la sève dans leur tronc.
Au plus épais de la ramure Les oiseaux préparent leurs nids, Sans s'occuper si la pâture Ou le lin leur seront fournis.
Du sol jaillit plus d'une source Que la froidure emprisonnait; Et le ruisseau reprend sa course A travers clos et jardinet.
Sur le bord de maintes rivières L'on voit le castor vigilant Transporter le bois et les pierres Pour bâtir son gîte étonnant.
La brise, sylphide légère, Fait la cour à toutes les fleurs, Puis vole embaumer l'atmosphère Des plus enivrantes senteurs.
De la cime de nos montagnes Se précipite le torrent Qui fertilise nos campagnes Avec les eaux du Saint-Laurent.
A nos fenêtres, l'hirondelle S'annonce par des cris joyeux; Elle revient à tire-d'aile Charmer les jeunes et les vieux.
Au palais comme à la chaumière, La porte s'ouvre à deux battants: Riche et pauvres ont soif de lumière D'air pur, de parfums odorants.
Parfois l'on quitte sa demeure Pour aller prendre un gai repas Sur la pelouse où toute à l'heure, Bébé fera ses premiers pas.
Plus loin les colons sur leur terre Travaillent courageusement A l'oeuvre utile et salutaire Qu'on nomme le défrichement.
Les uns creusent, les autres sèment Ou bien coupent les arbres morts; Ces braves bûchent, chantent, s'aiment Et dorment la nuit sans remords!
La fillette en robe de bure Chante et cultive tout le jour; Le soir venu, sa lèvre pure Dira peut-être un mot d'amour!...
Oui, l'homme, les oiseaux, les plantes Et l'onde aux bruits mystérieux Mêlent leurs voix reconnaissantes Pour célébrer le Roi des cieux.
Car tout ce qui vit et respire, Tout ce qui chante, pleure ou croit, Reconnaît qu'il est sous l'empire D'un esprit souverain et droit!
Printemps, réveil de la nature, Oh! sois le bienvenu toujours! Quand tu parais, la créature Espère encore des beaux jours!
C'est toi qui donnes à la plaine Son riche et moelleux vêtement; C'est toi qui fais germer la graine D'où sortira notre aliment! C'est toi qui rends au pulmonaire La force et souvent la santé; C'est toi que l'Indien vénère En recouvrant la liberté!
O printemps, messager Celeste, Admirable consolateur Ton éclat seul manifeste La puissance du Créateur!
4 juin 1887.
SAMUEL CHAMPLAIN
A L'HONORABLE JUGE A. B. ROUTHIER.
Stadaconé trônait dans sa majesté vierge Au-dessus des flots bleus que roulaient sur la berge Avec un bruissement clair. A travers les réseaux de la vigne embaumée L'indigène vivait dans sa hutte enfumée, Libre comme l'oiseau de l'air.
Sur l'immense plateau couronné de verdure, Les linotte mêlaient leur gracieux murmure, Aux suaves rumeurs des eaux. Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante Que l'onde, les rameaux et la brise odorante Versaient à la voix des échos.
Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles Où les abeilles d'or, inconstantes et folles, Cueillaient le miel délicieux. Stadaconé semblait tressaillir d'allégresse, Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse Montait avec l'arôme aux cieux.
Mais soudain des clameurs mystérieuses, vagues, Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues, Interrompent ce doux concert; Un long serpent de feu court à travers l'espace, Et la voix du canon--à la brise qui passe-- Lance un rugissement d'enfer!
Un sauvage, à ce bruit, de son wigwam se sauve, Croisant dans la forêt plus d'une bête fauve Prise d'un fol effarement; Mais bientôt il s'arrête au bord d'une clairière, Et sur le fleuve voit une souple voilière Mouiller l'ancre à l'abri du vent.
Un homme jeune encore, à la vaillante allure, Portant moustache noire et longue chevelure, S'élance sur le sable roux. L'indigène, charmé par le noble visage De celui qui paraît le chef de l'équipage, Va se jeter à ses genoux.
Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grèves Que l'enfant des forêts--voyant s'enfuir ses rêves-- Dispute aux blancs en souverain? Sauvage, incline-toi devant ce nouveau père Qui rendra ton pays civilisé, prospère! Incline-toi devant Champlain!
Il vient, au nom du roi qui règne sur la France, Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance Dans les coeurs naïfs ou pervers, Fonder en Amérique une humble colonie De la France éclairant par son vaste génie Tous les peuples de l'univers!
Levant de l'avenir un coin du voile sombre, Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre Comme des tigres enragés; Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence, Le feront triompher, avec la Providence, Des ennemis et des dangers.
Après avoir gravi le rocher gigantesque Et contemplé longtemps le table pittoresque Qui s'offre à ses regards ravis, Il regagne les flots du beau fleuve qu'il aime, Et, tout près de ses bords, il travaille lui-même
A bâtir le premier logis. Champlain vient de jeter les bases de la ville Où fleurira bientôt la grande loi civile A côté de la loi de Dieu. Il apprend que du Val, un Français malhonnête, Conspire contre lui: du Val meurt, et sa tête Sanglante, est mise au bout d'un pieu!
Il est sévère, soit! mais juste et charitable; Sa bourse, son coeur d'or, son logis et sa table S'ouvrent à tous les malheureux. Et les chefs des tribus algonquine et huronne, Touchés de ses bienfaits, posent une couronne Sur son front noble et radieux!
Cet humble hommage émeut son âme magnanime Et l'attache encor plus à la charge sublime Qu'il tient de son seigneur et roi; Car puisque dans ces coeurs il a déjà fait naître Un peu de gratitude, il y fera peut-être Briller les rayons de la foi.
Il leur enseigne à tous l'art de l'agriculture, Et, vrai Cincinnatus, commence une culture Que dieu couronne de succès. C'est lui qui, le premier, arrache à cette plage Le secret de donner au blanc comme au sauvage Le pain, ce levier du progrès!
Mais l'illustre Français ne voit pas tout en rose; Son front serein naguère est maintenant morose: Il pleure sur le sort des siens. Ah! c'est que, par delà les monts et les rivières, Habite une autre race, aux instincts sanguinaires, Qui l'outrage et pille ses biens!
C'est la race iroquoise, avide et dominante, Qui veut anéantir cette ville naissante Et régner sur tout le pays. Elle hait les Hurons et les visages pâles Et caresse l'espoir d'ouïr leur derniers râles Et de mordre à leurs flancs roussis!
Champlain s'efforce encor d'apaiser les colères Des Algonquins qu'il a traités comme des frères. Mais à sa voix nul n'est soumis. Les Iroquois d'ailleurs--véritables colosses-- S'avancent, l'arme au poing, l'oeil et les traits féroces Pour attaquer leurs ennemis.
Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle que deux cents Iroquois, pris d'une ardeur nouvelle, Viennent pour un combat prochain. «Alors, répond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre, «Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre, «Ils seront exaucés demain!»
Le soir, notre héros, entouré de ses braves Qui n'ont jamais connu la honte des entraves, Marche au devant des Iroquois. Il les rejoint à l'aube, au milieu de leur danse, Aux bords du lac Champlain.--Assoiffés de vengeance.
Les Hurons vident leurs carquois. Le soleil, qui se lève, embrase la ramée Où se tiennent Champlain et sa modeste armée Un ennemi vient les voir; C'est un chef que distingue un panache de plumes, Et son accoutrement diffère ses costumes Des autres monstres à l'oeil noir.
Levant son arme, il dit, d'une voix sombre et dure: «A tous ces gueux il faut ôter la chevelure, «Et la faire flotter aux vents!» Champlain, sortant du bois, au premier rang se place, Et, d'un coup d'arquebuse, en abat trois sur place, Le chef et ses premiers suivants!
Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte; Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte: La frayeur se lit dans leurs yeux! Ils reculent bientôt en cohorte confuse, Épouvantés qu'ils sont par les coups d'arquebuse Que Champlain décharge sur eux!
Voyez-les déguerpir, ces guerriers si terribles Qui devaient déchirer de leurs ongles horribles Les cadavres de leurs rivaux! Ils sont lâches, c'est vrai, mais--tigres indomptables-- Ils voudront assouvir leurs haines implacables Contre Champlain et ses héros.
Les ans passent. Champlain quitte la colonie Pour aller demander à la France bénie Les soldats de la vérité. Car ce n'est pas, dit-il par la poudre et les balles Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales: Du prêtre il faut la charité!
Il revient au printemps, le coeur rempli de joie, Avec de fiers colons que la patrie envoie Escortés de religieux. A sa charge il pourra se livrer sans relâche, Laissant aux récollets la grande et sainte tâche De gagner des âmes aux cieux!
Il fonde, il établit de florissants villages Où naguère émergeaient des bourgades sauvages Couvertes d'un maigre gazon; A la brise aujourd'hui le blé d'or s'y balance, Promettant au colon la joie et l'abondance Pour les jours de l'âpre saison.
Il instruit l'ignorant, soulage l'infortune Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune Et prêche la fraternité; Il soutient des combats qui le couvrent de gloire, Et pose les jalons d'une héroïque histoire Qu'il lègue à la postérité!
Québec n'est plus ce roc à l'aspect morne et sombre Où venaient autrefois se reposer à l'ombre Le chevreuil, la biche et l'élan. La vigne et le noyer sont tombés sous la hache La nature a jeté son large et vert panache
Pour se couvrir du drapeau blanc! L'harmonie et l'amour ne sont plus dans les branches Où l'oiseau se cachait, mais dans les maisons blanches Pleines d'enfants frais et mignons. Là vit de ses sueurs un petit peuple brave Qui peut déjà répondre à l'Anglais qui le brave: «J'attends l'effet de vos canons!» [1]
[Note 1: Réponse de Champlain à la sommation de David Kertk, 10 juillet 1628.]
Un peuple de héros à la trempe athlétique, A l'âme généreuse, au coeur patriotique, Luttant pour la France et ses droits: Un peuple qui bénit du prêtre l'influence Et coule sur ce sol une heureuse existence A l'ombre sainte de la croix!...
C'est ton oeuvre, Champlain, ô gouverneur illustre! C'est toi qui fis grandir, en lui donnant ton lustre, Ce peuple honnête et vigoureux; C'est toi qui le soutins aux heures de l'épreuve; C'est toi qui l'attachas aux rives de ce fleuve;
C'est toi qui le rendis heureux! Un quart de siècle et plus, tu manias sans trêve La charrue ou l'outil, la parole ou le glaive Pour assurer son avenir. Et quand la mort parut au seuil de ta demeure,-- Où le peuple assemblé pleurait ta dernière heure,-- Sans trembler tu la vis venir!
Bien des ans ont passé depuis que ta grande âme S'est envolée aux cieux, et la patrie acclame Ton nom toujours retentissant. Vois--grain de sénevé que tu jetas en terre-- Ces millions de coeurs te proclament leur père De ce pays libre et puissant!
Ils rêvaient d'ériger sur le haut promontoire Où ton astre brillant se coucha dans sa gloire, Un bronze digne de renom; Et ce rêve aujourd'hui, Champlain, se réalise: Le peuple de Québec de zèle rivalise Pour immortaliser ton nom.
ENVOI
On sait que l'éloquence avec la poésie Vous nourrirent jadis de leur douce ambroisie. Car votre langue, ô maître! est une lyre d'or Réveillant même ceux que l'ignorance endort!
Le ciel vous donna l'art de plaire et de convaincre Et celui de combattre une erreur et la vaincre... Ah! c'est que votre coeur exhale des accents Doux comme le cinname et purs comme l'encens!
Vous aimez--quand le peuple, enchanté, vous acclame, A parler, l'oeil humide, et la fierté dans l'âme, De ces illustres morts qui furent nos aïeux Et dont les grands exploits vous rendent orgueilleux;
Alors vous recevrez, j'en ai la confiance, Avec votre sourire et votre bienveillance, Ces vers que je redis en l'honneur du chrétien Que vénère et bénit le peuple canadien!
Avril 1891.
LA PRESSE CANADIENNE
A L'HONORABLE HECTOR FABRE
Nos bardes tour à tour ont chanté la ramure, La brise, le soleil, et l'oiseau qui murmure En voltigeant de fleur en fleur; De notre peuple ils ont célébré l'espérance, Les qualités, la foi, les vertus, la souffrance, Le dévoûment et la valeur.
Ils ont, les yeux fixés aux pages de l'Histoire Redit avec orgueil l'éclatante victoire De nos soldats à Carillon; Et moi, le plus obscur du groupe littéraire, J'ose venir chanter, d'une voix téméraire, L'honneur d'un autre bataillon.
Ce bataillon figure en nos belles annales; C'est lui qui défendit nos lois nationales Conte un farouche potentat; C'est lui qui détrôna l'infâme oligarchie, Qui, méprisant nos droits, voulait par tyrannie Régner et posséder l'état!
Il essuya d'abord outrage sur outrage, L'exil et la prison; mais, sans perdre courage, Dans sa lutte il persévéra. Alors, nos ennemis, plus orgueilleux que braves, Cessèrent à regret de mettre des entraves, Et l'oligarchie expira...
Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse, Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse Une couronne en ce beau jour! [2] Car en brisant les fers de notre servitude, Il s'est acquis des droits à notre gratitude, A notre estime, à notre amour!
[Note 2: Fête nationale des Canadiens-Français, 24 juin 1888.]
Et depuis lors, veillant comme une sentinelle A la sécurité de la nef fraternelle Qui porte les deux nations, La Presse jetterait le premier cri d'alarme Si le tyran d'hier osait reprendre l'arme Pour briser nos traditions!
Jamais ne sonnera cette heure malheureuse Où notre beau pays, dans une guerre affreuse, Verrait ses fils s'entrégorger. Non! car les mêmes voeux de paix et d'espérance Font battre tous les coeurs de la Nouvelle-France, Et nul ne songe à se venger!
La Presse canadienne honore notre race; Elle suit pas à pas la glorieuse trace Du grand Bédard, son fondateur; Comme lui sans faiblesse, elle flétrit le vice, Exalte la vertu, flagelle l'injustice, Défend l'Église et le pasteur.
Elle inspire le goût de la littérature, Favorise les arts, surtout l'agriculture, Cette mère du genre humain. Toute oeuvre intelligente, honnête, généreuse, Tout ce qui fait enfin notre existence heureuse, Porte l'empreinte de sa main!
Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse, Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse Une couronne en ce beau jour! Car en brisant les fers de notre servitude Il s'est acquis des droits à notre gratitude, A notre estime, à notre amour!
LA NUIT DE NOËL
A M. J-C TACHÉ, OTTAWA
Au pied de sa couche grossière Le petit pauvre a mis son bas, En murmurant cette prière: Bon Jésus, ne m'oubliez pas!
Il ne sait point que la misère Plane au-dessus de son réduit, Et que sa malheureuse mère N'a fait qu'un repas aujourd'hui!
Il ignore donc, à son âge, Que l'on peut souffrir de la faim, Et qu'un firmament sans nuage Peut devenir sombre demain.
Il ne sait qu'une seule chose: C'est la grande nuit de Noël, La nuit où l'enfant Jésus rose Apporte des présents du ciel.
Il s'endort sous des draps de laine, L'un sur l'autre assez mal cousus; Mais ces draps valent bien l'haleine Du boeuf qui soufflait sur Jésus!
Des songes d'or bercent son âme; Il voit, dans l'ombre qui grandit, Un esprit aux ailes de flamme, Voltiger autour de son lit,
Et dans son bas mette un mélange De fruits vermeils et de bonbons; Puis le rêveur, d'un geste étrange, tends les menottes vers ces dons...
Debout, la mère est là qui pleure, Le coeur brisé par le chagrin, Car pas d'argent dans la demeure, Et pas un seul morceau de pain.
Un douloureux transport l'agite; Son regard se voile un instant; Son coeur à se rompre palpite, Et son esprit va délirant:
«Dieu donne au riche l'opulence Avec la joie et le bonheur; Au pauvre, il donne l'indigence Avec l'envie et la douleur!
«Le riche emplit de friandises Le bas soyeux de son bambin Et moi je n'ai que des reprises A faire au bas de l'orphelin...
«Mais je blasphème, ô Dieu! pardonne, Dit-elle, en tombant à genoux! Ma pauvre langue déraisonne, Car c'est toi qui veilles sur nous.
«Sombre ou rose est notre existence: De ton amour c'est le secret; A notre âme il faut la souffrance, Comme à l'or il faut le creuset.»
Minuit sonne. La cloche appelle Le peuple auprès du saint berceau; La veuve, à cette voix si belle, Éprouve un sentiment nouveau.
«Pendant que mon ange sommeille, Fait-elle, en essuyant ses yeux, Allons à la crèche vermeille Adorer l'envoyé des cieux.»
Dans le temple de la prière Elle pénètre en chancelant, Car la douleur et la misère Ont rendu son corps défaillant.
Près d'elle, un homme charitable qui compte déjà de longs jours, Devine, à son air lamentable, Qu'elle végète sans secours.
Il la connaît et la vénère, Et désirant l'aider un peu Il sort et vole à la chaumière De celle qui prie au saint lieu.
Sans effort il ouvre la porte, La porte fermée au loquet, Dépose le falot qu'il porte Et met sur la table un paquet.
Il va sortir, quant la voix fraîche De l'enfant bredouille tout bas: «Le bon Jésus sort de la crèche pour emplir tous les petits bas!»
L'homme, ému par ce songe étrange, Fuit et revient en quelques bonde Glisser dans le bas du bel ange Des pièces d'or et des bonbons...
Il est jour. Le soleil inonde La chaumière de mille feux. Soudain, levant sa tête blonde, L'enfant pousse des cris joyeux.
La mère, à ces tons d'allégresse, Se lève et croit rêver encor! L'enfant l'embrasse et la caresse En lui montrant les pièces d'or.
Sauvés! Sauvés exclame-t-elle! --Enfant, d'où vient ce trésor-là? --Mère, la chose est naturelle: Il vient du bon Jésus, voilà!
Intelligente autant que sage, La mère devine à l'instant; Et, décrochant une humble image, Elle dit en s'agenouillant:
«Enfant, devant cette madone, Disons, en ce jour solennel: Oh! bénissez celui qui donne L'or et les bonbons de Noël!»
27 décembre 1890.
L'HIRONDELLE
C'était un jour de juin. Sous la verte ramée L'onde et l'oiseau mêlaient les accords de leurs voix. Le soleil argentait la pelouse embaumée Et la brise agitait le grand clavier des bois.