Les vivants et les morts

Chapter 8

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Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille, Encourage les champs, les vignes, les semailles, Comme un maître exalté au milieu des colons! Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon, L'abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques, Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque. Sur les murs villageois, le vert abricotier S'écartèle, danseur de feuillage habillé. Les parfums des jardins font aussi du sable Une zone qui semble au coeur infranchissable. L'air fraîchit. On dirait que de secrets jets d'eau Sous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux. L'hirondelle, toujours par une autre suivie, Tourne, et semble obéir à des milliers d'aimants: L'espace est sillonné par ces rapprochements... --Et parfois, à côté de cette immense vie On voit, protégé par un mur maussade et bas, Le cimetière où sont, sans regard et sans pas, Ceux pour qui ne luit plus l'étincelante fête, Qui fait d'un jour d'été une heureuse tempête! Hélas! dans le profond et noir pays du sol, Malgré les cris du geai, le chant du rossignol, Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes, Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe. Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux, Ces doux indifférents, ces grands silencieux; Et la route qui longe et contourne leur pierre, Eclate, rebondit d'un torrent de poussière Que soulève, en passant, le véhément parcours Des êtres que la mort prête encor à l'amour... --Et moi qui vous avais délaissée, humble terre, Pour contempler la nue où l'âme est solitaire, Je sais bien qu'en dépit d'un rêve habituel, Nul ne saurait quitter vos chemins maternels. En vain, l'intelligence, agile et sans limite, Avide d'infini, vous repousse et vous quitte; En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants Peuplent l'azur soumis d'héroïques passants, Ils seront ramenés et liés à vos rives, Par le poids du désir, par les moissons actives, Par l'odeur des étés, par la chaleur des mains...

--Vaste Amour, conducteur des éternels demains, Je reconnais en vous l'inlassable merveille, L'inexpugnable vie, innombrable et pareille: O croissance des blés! ô baisers des humains!

LA LANGUEUR DES VOYAGES

Le matinal plaisir du soleil dans l'herbage, Dessinant des ruisseaux d'intangible cristal; Les cieux d'été, plus chauds qu'un sensuel visage Opprimé de désir, altéré d'idéal; Le hameau romantique au creux d'un roc stérile; Des jardins de dattiers, épais ainsi qu'un toit; L'arrivée, au matin, dans d'étrangères villes, Où, soudain, l'on se sent libéré comme une île Que bat de tout côté un flot distrait et coi; Le bitumeux parfum d'une rade en Hollande, Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs Que la noble denrée exotique achalande; Enfin, surtout, l'odeur et la couleur des soirs, Ont, pour le voyageur que le désir oppresse Et que guide un mystique et rêveur désespoir, L'insistante langueur qui prélude aux caresses...

LA TERRE

Je me suis mariée à vous Terre fidèle, active et tendre, Et chaque soir je viens surprendre Votre arome secret et doux.

Ah! puisque le divin Saturne Porte un anneau qui luit encore, Je vous donne ma bague d'or, Petite terre taciturne!

Elle est comme un soleil étroit, Elle est couleur de moisson jaune, Aussi chaude qu'un jeune faune Puisqu'elle a tenu sur mon doigt!

--Et qu'un jour, dans l'espace immense, Brille, ceinte d'un lien doré, La Terre où j'aurai respiré Avec tant d'âpre véhémence!

RIVAGES CONTEMPLES

Rivages contemplés au travers de l'amour, Horizon familier comme une salle ronde, Où nos yeux enivrés s'interrogeaient toujours, Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemonde Reverrai-je vos soirs précis et colorés, Les suaves chemins où nos pas ont erré, Et que nos coeurs, emplis d'ardeur triste et profonde, Avaient rendus plus beaux que la beauté du monde?

UN SOIR A LONDRES

.....

Les parfums vont en promenade Sur l'air brumeux, Une âme ennuyée et malade Flotte comme eux.

Les rhododendrons des pelouses, D'un lourd éclat, Semblent des collines d'arbouses Et d'ananas.

Un temple grec dans le feuillage Semble un secret, Où Vénus voile son visage Dans ses doigts frais.

O petit fronton d'Ionie, Que tu me plais, Dans la langoureuse agonie D'un soir anglais!

Je t'enlace, je veux suspendre A ta beauté, Mon coeur, ce rosier le plus tendre De tout l'été.

--Mais sur tant de langueur divine Quel souffle prompt? Je respire l'odeur saline, Et le goudron!

C'est le parfum qui vient d'Irlande, C'est le vent, c'est L'odeur des Indes, qu'enguirlande L'air écossais!

--O toi qui romps, écartes, creuses Le ciel d'airain, Rapide odeur aventureuse Du vent marin,

Va consoler, dans le Musée Au beau renom, La divine frise offensée Du Parthénon!

Va porter l'odeur des jonquilles, Du raisin sec, Aux vierges tenant les faucilles Et le vin grec.

--Cavalerie athénienne, O jeunes gens! Guirlande héroïque et païenne Du ciel d'argent;

Miel condensé de la nature, O cire d'or, Gestes joyeux, sainte Ecriture, Céleste accord!

Phalange altière et sans seconde, O rire ailé, Bandeau royal au front du monde, Coeur déroulé,

Prenez votre place éternelle, Votre splendeur, Dans l'infini de ma prunelle Et de mon coeur...

--Une maison de brique rouge Tremble sur l'eau, On entend un oiseau qui bouge Dans le sureau.

Quelle céleste main fait fondre La brume et l'or Des nébuleux matins de Londres Et de Windsor?

Des chevreuils, des biches, en bande, D'un pied dressé Semblent rôder dans la légende Et le passé.

La pluie attache sa guirlande Au bois en fleur: --Ecoute, il semble qu'on entende Battre le coeur

De l'intrépide Juliette, Ivre d'été, Qui bondit, sanglote, halette De volupté;

De Juliette qui s'étonne D'être, en ces lieux, Plus amoureuse qu'à Vérone Près des ifs bleus.

--Tout tremble, s'exalte, soupire; Ardent émoi. O Juliette de Shakspeare, Comprenez-moi!...

LE PRINTEMPS DU RHIN

(STRASBOURG)

Le vent file ce soir, sous un mol ciel d'airain, Comme un voilier sur l'Atlantique. On entend s'éveiller le Printemps souverain, A la fois plaintif et bachique:

Un abondant parfum, puissant, traînant et las Triomphe et pourtant se lamente. Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla Epars sur la plaine dormante.

Un bouleversement hardi, calme et serein A rompu et soumis l'espace; Les messages des bois et l'effluve marin S'accostent dans le vent qui passe!

Comment s'est-il si vite engouffré dans les bois, Ce dieu des sèves véhémentes? Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid! --C'est l'invisible qui fermente!

Là-bas, comme un orage aigu, accumulé, La flèche de la cathédrale Ajoute le fardeau de son sapin ailé A ce ciel qui défaille et râle.

--Et moi qui, d'un amour si grave et si puissant, Contenais la rive et le fleuve, Je sens qu'un mal divin veut détourner mon sang De la tristesse où je m'abreuve;

Je sens qu'une fureur rôde aux franges des cieux, Se suspend, pèse et se balance. Le printemps vient ravir nos rêves anxieux; C'est la fougueuse insouciance!

C'est un désordre ardent, téméraire, et si sûr De sa tâche auguste et joyeuse, Que, comme une ivre armée en fuite vers l'azur, Nous courons vers la nue heureuse.

Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs Qui tressaillent et qui consentent, Par les sonorités, les secrets, les torpeurs, Par les odeurs réjouissantes!

--Mais non, vous n'êtes pas l'universel Printemps, O saison humide et ployée Que j'aspire ce soir, que je touche et j'entends, Qui m'avez brisée et noyée!

Vous êtes le parfum que j'ai toujours connu, Depuis ma stupeur enfantine; La présence aux beaux pieds, le regard ingénu De ma chaude Vénus latine!

Vous êtes ce subit joueur de tambourin A qui les montagnes répondent, Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin La vive effusion de l'onde!

Vous êtes le pollen des hêtres et des lis, L'amoureuse et vaste espérance, Et les brûlants soupirs que les nuits d'Eleusis Ont légués à l'Ile-de-France!

C'est à moi que ce soir vous livrez le secret De votre grâce turbulente; Les autres ne verront que l'essor calme et frais De votre croissance si lente.

Les autres ne verront,--Alsace aux molles eaux Qu'un zéphyr moite endort et creuse,-- Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux Votre dignité langoureuse!

Les autres ne verront que vos remparts brisés, Que vos portes toujours ouvertes, Où passe sans répit, sous un masque apaisé, Le tumulte des brises vertes!

Les autres ne verront, ô ma belle cité, Que la grave et sombre paupière De tes toits inclinés, qui font à ta fierté Un voile d'ombre et de prière.

Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel, Que ta plaine qui rêve et fume, Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel. --J'ai vu ton frein couvert d'écume!

Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux, Que la Marseillaise endormie; --Moi j'ai vu le soleil, de son égide en feu, Empourprer ta feinte accalmie.

Les autres ne verront que ce grand champ des morts, Où le Destin s'assied, hésite, Et contemple le temps assoupi sur les corps... --Moi j'ai vu ce qui ressuscite!

CE MATIN CLAIR ET VIF...

Ce matin clair et vif comme un midi du pôle, Où le vent vient filer le blanc coton des saules, Où sur le pré touffu, de guêpes entr'ouvert, On croit voir crépiter un large soleil vert, Où glissent, sur le Rhin que franchit la cigogne, Les chalands engourdis qui montent vers Cologne, Où le village, avec ses lumineux sursauts, Semble un cercle d'enfants jouant avec de l'eau, Où j'entends dans les airs les pliantes musiques Que font en se croisant les brises élastiques, Je songe, ô mon ami dont je presse la main, Aux forces du silence et du désir humain, Puisque le plus profond et plus lourd paysage Ne vient que de mon coeur et de ton doux visage...

LES NUITS DE BADEN

Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds, Où les noires forêts font glisser vers la ville, Comme un acide fleuve, invisible et tranquille, L'amère exhalaison du végétal amour,

Que de fois j'ai rêvé sur la terrasse, inerte, Ecoutant les volets s'ouvrir sur la fraîcheur, Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent Pour donner à la nuit sa surprenante odeur...

Des voitures passaient, calèches romantiques, Où l'on voyait deux fronts s'unir pour contempler Le coup de dés divin des astres, assemblés Dans l'espace alangui, distrait et fatidique.

O Destin suspendu, que vous m'êtes suspect! --Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires Un puéril torrent roulait son clair tonnerre; Des orchestres jouaient dans les bosquets épais, Mêlant au frais parfum dilaté de la terre, Cet élément des sons, dont la force éphémère Distend à l'infini la détresse ou la paix...

--O pays de la valse et des larmes sans peines, Pays où la musique est un vin plus hardi, Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène Les coeurs penchants et las vers le sûr paradis Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,

Combien vous m'avez fait souffrir, lorsque, rêvant Seule, sur les jardins où les parfums insistent, J'écoutais haleter le désarroi du vent, Tandis qu'au noir beffroi, l'horloge, noble et triste, Transmettait de sa voix lugubre de trappiste Le menaçant appel des morts vers les vivants!

Oui, je songe à ces soirs d'un mois de mai trop tiède, Où tous les rossignols se liguaient contre moi, Où la lente asphyxie amoureuse des bois Me désolait d'espoir sans me venir en aide;

Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums; La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse, Paraissait écarter ses vantaux importuns, Pour savourer l'espace et pleurer de tendresse!

Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen, Les voluptés de l'âme et la joie inconnue. --Quand serez-vous formé, ineffable lien Qui saurez rattacher les désirs à la nue?

Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil Qui, dans les nuits d'été, secrètement m'oppresse; Et je sentais couler, sur mes mains en détresse, Du haut d'un noir sapin qui se balance au seuil Du romanesque hôtel que la lune caresse, De mols bourgeons, hachés par des dents d'écureuil...

HENRI HEINE

Quand je respire, des milliers d'échos me répondent... H. HEINE.

Henri Heine, j'ai fait avec vous un voyage, C'était un soir d'automne, encor tiède, encor clair; Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages, Nous cherchions, dans la rue aux portails entr'ouverts, L'humble hôtel, romantique et vieux, du Chasseur Vert.

Je reposais sur vous, compagnon invisible, Ma tête languissante et mes cheveux défaits; Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible, Sur la place où le jour, lumineux et sensible, Jetait un long appel de désir et de paix...

C'était l'heure engourdie où le soleil s'incline; Par un mortel besoin de pleurer et de fuir, J'ai souhaité monter sur la verte colline; Nous nous sommes ensemble assis dans la berline Où flottait un parfum de soierie et de cuir, Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.

Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux, Des étudiants riaient avec vos bien-aimées. Je regardais bondir les délicats coteaux Qui frisent sous le poids des vignes renommées, Et l'espace semblait à la fois vaste et clos.

Le Neckar, au courant scintillant et rapide, Entraînait le soleil parmi ses fins rochers. Nous étions tout ensemble assouvis et avides; L'insidieux automne avait sur nous lâché Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés...

--O sublime, languide, âpre mélancolie Des beaux soirs où l'esprit, indomptable et captif, Veut s'enfuir et ne peut, et rêve à la folie D'enfermer l'univers dans un amour plaintif!

Tout à coup, dans le parc public, humide et triste, L'orchestre qui jouait sur les bords de l'étang, Près d'un groupe attentif de studieux touristes, Lança le son du cor qui chante dans Tristan...

Henri Heine, j'ai su alors pourquoi vos livres Regorgent de buée et de soudains sanglots, Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu'on vous livre La coupe de Thulé qui dort au fond des flots;

L'amour de la légende et la vaine espérance Vous hantaient d'un appel sourdement répété: Hélas! vous aviez trop écouté, dès l'enfance, Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence, Quand l'odeur des tilleuls grise les nuits d'été!

Voyageur égaré dans la forêt des fables, Moqueur désespéré qu'un mirage appelait, Ni le chant de la mer d'Amalfi sur les sables, Ni la Sicile, avec l'olivier et le lait, Ne pouvait retenir votre vol inlassable, Pour qui l'espace même est un trop lourd filet!

--O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neige Font un scintillement de cristal et de sel, Et que, petit garçon qui rentrait du collège, Vous évoquiez déjà, rêveur universel, L'oriental aspect de la nuit de Noël!

Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne, Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus, L'horloge des beffrois, dont les coups accompagnent Les rondes et les chants des filles aux bras nus;

Vous connaissiez le poids sentimental des heures Qui semblent fasciner l'errante volupté, Quand l'or des calmes soirs recouvre les demeures, Les gais marchés, le Dôme et l'Université;

Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades, Les humaines amours vous berçaient tristement, Et vous trouviez, auprès d'une enfant tendre et fade, La double solitude où sont tous les amants!

Accablé par la voix des forêts mugissantes, Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains, La fille de l'alcade, altière et rougissante, Qui, trahissant son âme offerte aux chérubins, Soupire auprès d'un jeune et dédaigneux rabbin...

Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne Tour à tour enivraient votre insondable esprit. Que de pleurs près des flots! de cris sur la montagne! Que de lâches soupirs, ô Heine! que surprit La gloire au front baissé, votre sombre compagne!

Parfois, vers votre coeur, que brisaient les démons, Et qui laissait couler sa détresse infinie, Vous sentiez accourir, par la brèche des monts, Les grands vents de Bohême et de Lithuanie;

Les cloches, les chorals, les forêts, l'ouragan, Qui composent le ciel musical d'Allemagne, Emplissaient d'un tumulte orageux, où se joignent Les résineux parfums des arbres éloquents, Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.

--Mais quand le vent se tait, quand l'étendue est calme, Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin; Le Gange, les cyprès, la paresse des palmes Vous font de longs signaux, secrets et souverains; Et votre oeil fend l'azur et les sables marins, Immobile, extatique et vague pèlerin!

Vous riez, et tandis que tinte votre rire, Vos poèmes en pleurs invectivent le sort; Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire Les sources et le but d'un multiple délire, Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord, Qui mélangez au thym du verger de Tityre Les gais myosotis des matins de Francfort.

--J'ai vu, un soir d'automne, au bord d'un chaud rivage, Un grand voilier, chargé de grappes de cassis, Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage, Captif sous un réseau d'effluves épaissis, Gisait, transfiguré par le philtre imprécis D'un arome, grisant plus encor qu'un breuvage.

O Heine! ce parfum languissant et fatal, Cette vigne éthérée et qui pourtant accable, N'est-ce pas le lointain et pressant idéal Qui vous persécutait, quand de son blanc fanal La lune illuminait, dans les forêts d'érables, Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal!

--Vous me l'avez transmis, ce désir des conquêtes, Cet enfantin bonheur dans les matins d'été, Ce besoin de mourir et de ressusciter Pour le mal que nous fait l'espoir et sa tempête; Vous me l'avez transmis, ô mon brûlant prophète, Ce céleste appétit des nobles voluptés!

O mon cher compagnon, dès mes jeunes années J'ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux; Bien des yeux m'ont déçue et m'ont abandonnée, Mais toujours vos regards s'enroulent à mon cou, Sur le chemin du rêve où je marche avec vous...

III

LES ELEVATIONS

Nous avons l'expérience de notre éternité. SPINOZA.

LA PRIÈRE

Comment vous aborder, redoutable prière? Ce qu'il faudrait, mon Dieu, c'est ne rien demander Qui n'ait votre impalpable et pensive lumière, Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.

Qu'est-ce qui prie en moi, qu'est-ce qui vous implore, N'est-ce pas ce désir qui ne s'est jamais tu, Et qui, ayant lassé tous les échos sonores, Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu?

J'ai peur qu'on vous offense au fond des calmes sphères Par le besoin que l'homme a d'être contenté, Par cette pesanteur vers ce que l'on préfère, Par l'exaltation de toute faculté!

Il faudrait le formel et morne sacrifice, Le désert refusant la rosée et le vent, L'extase aux yeux noyés, renonçant au délice De toucher à la mort avec un coeur vivant.

Aussi je n'ose rien demander à l'espace, Je sais que la prière est un pressant amour Qui, comme l'épervier sur le troupeau qui passe, Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd!

Rien n'est pur, rien n'est bon dans le souhait des êtres, Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot, Ivresse d'absorber, de croître et de connaître, Inguérissable attrait de la soif et de l'eau!

Les puissants animaux, désolés et sublimes, Qui dardent dans mon coeur leurs voeux déchus, divins, Ne me laisseront pas monter jusqu'à vos cimes Sans que mon être entier ait apaisé leur faim!

Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines Concevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours? Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines Quand il faut plus de place à mon extrême amour;

Mais je n'offre jamais qu'une âme inassouvie Qui vous exige ainsi qu'un plus vaste pouvoir, Et qui, dépassant l'air, les formes et la vie, Poursuit jusqu'en vous-même un éclatant savoir.

Pourtant, regardez-nous, sur les routes réelles Où nous luttons, mêlés de constance et d'exil, Accoutumés au sol et tentés par les ailes, Absents de nous déjà, et vers vous en péril...

--Être toujours vaincu et ne pouvoir l'admettre, Ne pas donner au sort notre consentement, Et, quand de toute part la mort monte et pénètre, Rire comme la mer en son blanc flamboiement!

Persévérer en soi malgré l'ardeur nouvelle, Malgré l'arrachement et la mobilité, Et sentir je ne sais quelle vie éternelle Jaillir du seul effort humain d'avoir été.

Avoir toujours cherché, pressenti l'impossible Comme un sûr continent épandu et dissous; Et partout exigé un amour réversible, Qui fait que l'onde aussi aurait eu soif de nous;

Errer dans les matins soulevés et bachiques Qui semblent pleins de temps, d'espoir, de chauds conseils Et ne plus leur livrer son âme nostalgique Puisqu'aucun coeur ne bat derrière le soleil;

Avoir vu peu à peu s'assombrir la nature Sans pouvoir discerner, au long des frais matins, Si c'est dans le regard ou les vastes verdures Que le flambeau vivace et prudent s'est éteint;

N'avoir jamais voulu mettre aucune défense Entre sa libre vie et votre volonté, Afin que votre active et confuse présence Y jette son tumulte et son infinité;

Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques, L'appétit matinal et joyeux de la mort, Et senti que la vie allégée et mystique Fuyait vers quelque appel venu d'un autre bord,

Enfin, avoir porté la douleur exemplaire, L'amour par qui l'on voit, l'on comprend et l'on sait, Et vivre désormais dans le regret austère De n'avoir pu mourir quand on se surpassait,

Voyez si ce n'est pas la plus pesante image De l'âme se traînant jusqu'à votre inconnu, Et, soulevant déjà l'éboulement des âges, Vous présentant l'esprit comme un diamant nu.

--Être un tigre blessé, qui s'allonge et qui saigne Dans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d'être sauvé... J'ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent: La sainteté n'est pas de vous avoir trouvé!...

O MONDE! NOUS PASSONS...

Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquait le dieu... EURIPIDE.

O monde! nous passons sous ta voûte infinie, Ayant tout rabaissé jusqu'à notre raison. Les calmes lois, l'espoir paisible, les maisons Sont une forteresse endormante et bénie.

Nous allons sans jamais trouver l'essentiel De la terrible énigme à nos yeux suspendue; Et détournant leurs yeux prudents de l'étendue, Les hommes au front bas ont oublié le ciel.

--Mais quelques-uns n'ont pas cette humble conscience; Ils n'ont pas accepté de leur commun destin Ces résignations, cet oubli, ce dédain, Qui leur permet d'errer avec indifférence.

Toujours interrogeant l'espace et les chemins, Cherchant leur mission ou bien leur jouissance, Ils se sentent, avec une sombre puissance, Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains!

Ils connaissent la paix alors qu'ils accomplissent Ces tâches du désir qu'ils savent assumer; Le danger d'espérer, le courage d'aimer Leur imposent un grave et glorieux supplice.

Ceux-là n'ont pas de frein, ils ont reçu des dieux Un ordre séculaire, excessif, unanime; Par delà les torrents, par delà les abîmes, Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.

Ils vont. L'air, les printemps, les vents les encouragent. Toute force et tout bien agit et bout en eux, Leur coeur est clair alors qu'il est tempétueux, Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.

--Seigneur, vous m'avez dit d'être ce pèlerin Qui s'épuise et pourtant que jamais rien n'entrave; Vous m'avez infusé le chant du tambourin, L'éclat de la cymbale et l'écume des gaves;

Pour prix de ma fatigue et d'un cri sans écho, Vous m'avez accordé plus de peines qu'aux autres; Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau, Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres!