Chapter 7
Je songe à cette salle illustre, où je voyais Des danseuses d'argent, dans leurs gaines de lave, Fixer sur mon destin,--fortes, riantes, braves,-- Leurs yeux d'émail, pareils à de sombres oeillets.
Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle, Où mon triste regard s'enfonçait pas à pas, Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle, Se perdent dans la brume et ne reviennent pas...
Je me souviens de vous, jeune Milésienne, Beau torse mutilé qui demeurez debout, Comme on voit, en été, les gerbes de blé roux Noblement se dresser dans l'onde aérienne;
Et de vous, Amazone à cheval, et pliant Sous le choc d'une flèche impétueuse et fourbe, Et qui semblez mourir d'amour, en suppliant Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
--Aigle maigre et divin convoitant un enfant, Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède; Votre oeil de proie, où brille un amour sans remède, Mêle un rêve soumis à vos airs triomphants.
Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre, Agile Harmodius auprès de votre ami, Qui figurez, levant vos deux bras à demi, L'élan de l'épervier et du vent dans les arbres!
Qu'il fut beau le voyage anxieux que je fis Sur des rives qu'assaille un été frénétique! Et je songe ce soir, avec un coeur surpris, A ces temps où ma vie, errante et nostalgique, Ressemblait par ses pleurs, ses rêves, ses défis, Son ardeur à mourir et ses sursauts lyriques, Aux groupes des héros dans les musées antiques...
LE RETOUR AU LAC LEMAN
Je retrouve le calme et vaste paysage: C'est toujours sur les monts, les routes, les rivages, Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d'argent! Le monde luit au sein de l'azur submergeant Comme une pêcherie aux mailles d'une nasse; Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses, Des jeunes gens; l'un rêve, un autre fume et lit; Un balcon, languissant comme un soir au Chili, Couve d'épais parfums à l'ombre de ses stores. Le lac, tout embué d'avoir noyé l'aurore, Encense de vapeurs le paresseux été; Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté Dans une griserie indolente et muette. Soudain l'azur fraîchit, le soir vient; des mouettes S'abattent sur les flots; leur vol compact et lourd Qui semble harceler la faiblesse du jour Donne l'effroi subit des mauvaises nouvelles... Il semble, tant l'éther est comblé par des ailes, Que quelque arbre géant, par le vent agité, Laisse choir ce feuillage agile et duveté. Et le soleil s'abaisse, et comme un doux désastre, Frappé par les rayons du soleil vertical Tout s'attriste, languit; le lac oriental A le liquide éclat des métaux dans les astres; Et le coeur est soudain par le soir attaqué...
Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai. Nous sommes un instant des vivants sur la terre; Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires Sont à nous; et pourtant je ne regarde plus Avec la même ardeur un monde qui m'a plu. Je laisse s'écouler aux deux bords de mon âme Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes; Je ne répondrai pas à leur frivole appel: Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels. Je ne regarde plus que la cime croissante Des arbres, qui toujours s'efforçant vers le ciel, Détachant leur regard des plaines nourrissantes, Ecoutent la douceur du soir confidentiel Et montent lentement vers la lune ancienne... Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes, A la flotte détruite un soir syracusain, A Eschyle, inhumé à l'ombre des raisins, Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile. Je songe à ces déserts où florissaient des villes; A cet entassement de siècles et d'ardeur Que le soleil toujours, comme un divin voleur, Va puiser dans la tombe et redonne à la nue. Je songe à la vie ample, antique, continue; Et à vous, qui marchez près de moi, et portez Avec moi la moitié du rêve et de l'été; A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges, Tenez l'engagement, plein d'un grave courage, De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu, Que l'homme en insistant réalise son Dieu, Et qu'il a pour devoir, dans la Nature obscure, De la doter d'une âme intelligible et pure, De guider l'Univers avec un coeur si fort Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève; Et d'écouter avec un mystique transport Les sublimes leçons que donnent à nos rêves L'infatigable voix de l'amour et des morts...
OCTOBRE ET SON ODEUR...
Octobre, et son odeur de vent, de brou de noix, D'herbage, de fumée et de froides châtaignes, Répand comme un torrent l'alerte désarroi Du feuillage arraché et des fleurs qui s'éteignent.
Dans l'éther frais et pur, et clair comme un couteau, Le soleil romanesque en hésitant arrive, Et sa paille dorée est comme un clair chapeau Dont les bords lumineux s'inclinent sur la rive...
--Automne, quelle est donc votre séduction? Pourquoi, plus que l'été, engagez-vous à vivre? Bacchante aux froides mains, de quelle région Rapportez-vous la pomme au goût d'ambre et de givre?
Dans votre air épuré, argentin, élagué, On entend bourdonner une dernière abeille. Le soleil, étourdi et déjà fatigué, Ne s'assied qu'un instant à l'ombre de la treille;
Les rosiers, emmêlés aux rayons blancs du jour, Les dahlias, voilés de gouttes d'eau pesantes, Sont encore encerclés de guêpes bruissantes, Mais la rouille du temps les gagne tour à tour.
La fontaine sanglote une froide prière; Dans le saule, un oiseau semble faire le guet, Tant son cri est prudent, défiant, inquiet. Mais les cieux, les doux cieux, ont des lacs de lumière!
--Ces glauques flamboiements, cette poussière d'or, Cet azur, embué comme une pensée ivre, Ces soleils oscillant comme un vaisseau qui sort De la rade, chargé de baumes et de vivres, Flotteront-ils au toit d'un couvent florentin, Sur les verts bananiers des Iles Canaries, Dans un vallon d'Espagne, où jamais ne s'éteint L'écarlate lampion des grenades mûries, Tandis que nous entrons dans l'hiver obsédant, Dans l'étroite saison, où, seule, la musique Fait un espace immense, et semble un confident Qui, saturé des pleurs de nos soirs nostalgiques,
Les porte jusqu'aux cieux, avec un cri strident!
LES RIVES ROMANESQUES
Soir paresseux des lacs, douceur lente des rames, Qui, sur l'eau susceptible, élancez des frissons, Romanesque blancheur des terrasses, chansons Que des nomades font retentir, où se pâme Le vocable éternel du triste amour, quelle âme Tromperez-vous ce soir par votre déraison?
L'absorbante chaleur voile les monts d'albâtre, Un généreux feuillage abrite les chemins, Les hameaux ont l'odeur du laitage et de l'âtre; Et les montagnes sont, dans l'espace bleuâtre, Hautes et torturées comme un courage humain.
Au loin les voiliers las ont l'air de tourterelles, Qui, dans ce paradis liquide et sommeillant, Renonçant à l'éther, laissent flotter leurs ailes Et gisent, transpercés par le flot scintillant.
Et la nuit vient, serrant ses mailles d'argent sombre Sur l'Alpe bondissante où le jour ruisselait, Et c'est comme un subit, sournois coup de filet, Capturant l'horizon, qui palpite dans l'ombre Comme un peuple d'oiseaux aux voûtes d'un palais...
Un vert fanal au port tremble dans l'eau tranquille; Tout a la calme paix des astres arrêtés; Il semble qu'on soit loin des champs comme des villes; L'air est ample et profond dans l'immobilité; Et l'on croit voir jaillir de sensibles idylles De toute la douceur de cette nuit d'été!
--Pourquoi nous trompez-vous, beauté des paysages, Aspect fidèle et pur des romanesques nuits, Engageante splendeur, vent courant comme un page, Secrète expansion des odeurs, calme bruit, Silencieux désirs montant du fond des âges?
Pourquoi nous faites-vous espérer le bonheur Quand, par delà les lois, l'esprit, la conscience, Vous ressemblez au but qu'entrevoit le coureur? Dans un séjour où rien n'est péché ni douleur, Sous l'arbre désormais béni de la science, Vous convoquez les corps et les coeurs pleins d'ardeur!
Mais, hélas! les humains et la grande Nature N'échangent plus leur sombre et différente humeur; Entre eux tout est mensonge, épouvante, imposture; Les souhaits infinis, les peines, les blessures Ne trouvent pas en elle un remède à leurs pleurs. La terre indifférente, exhalant ses senteurs, N'a d'accueil maternel que pour celui qui meurt.
--Terre, prenez les morts, soyez douce à leur rêve; Serrez-les contre vous, rendez-les éternels, Donnez-leur des matins de rosée et de sève, Mêlez-les à vos fruits, vos métaux et vos sels.
Qu'ils soient participants à vos soins innombrables, Que, depuis le sol noir jusqu'au divin éther, Plus légers, plus nombreux que les vents du désert, Ils aillent, légion furtive, impondérable!
Mais nous, nous ne pouvons qu'être des coeurs humains: Nous habitons l'esprit, les passions, la foule; Nous sommes la moisson, et nous sommes la houle; Nous bâtissons un monde avec nos tristes mains; Et tandis que le jour insouciant se lève Sans jamais secourir ou protéger nos rêves, La force de nos coeurs construit les lendemains...
AU PAYS DE ROUSSEAU
Le lac, plus lent qu'une huile azurée, se repose, Et le doux ciel, couleur d'abricot et de rose, Penche sur lui sa calme et pensive langueur. Les grillons, dans les prés, ont commencé leurs choeurs: Scintillement sonore, et qui semble un cantique Vers la première étoile, humble et mélancolique, Qui fait trembler aux cieux sa liquide lueur...
L'automne épand déjà ses fumeuses odeurs.
Un voilier las, avec ses deux voiles dressées, Rêve comme un clocher d'église délaissée. Touffus et frémissants dans le soir spacieux, Les peupliers ont l'air de hauts cyprès joyeux; Au bord des champs où flotte une vapeur d'albâtre Les cloches des troupeaux semblent fêter le pâtre.
Teinté de sombre argent, un cèdre contourné A le tumulte obscur d'un nuage enchaîné Qui roule sur l'éther sa foudre ténébreuse... Et l'ombre vient, luisante, épandue, onctueuse. Les montagnes sur l'eau pèsent légèrement; Tout semble délicat, plein de détachement, On ne sait quelle éparse et vague quiétude Médite. Un clair fanal, douce sollicitude, Egoutte dans les flots son rubis scintillant. --O nuits de Lamartine et de Chateaubriand! Vent dans les peupliers, sources sur les collines, Tintement des grelots aux coursiers des berlines, Villages traversés, secrète humidité Des vallons où le frais silence est abrité! Calme lampe aux carreaux d'une humble hôtellerie, Bruit pressé des torrents, travaux des bûcherons, Vieux hêtres abattus dont les écorces font Flotter un parfum d'eau et de menuiserie, Quoi! j'avais délaissé vos poignantes douceurs? Retirée en un grave et mystique labeur, Le regard détourné, l'âme puissante et rude, Je montais vers ma paix et vers ma solitude!
--Nature, accordez-moi le plus d'amour humain, Le plus de ses clartés, le plus de ses ténèbres, Et la grâce d'errer sur les communs chemins, Loin de toute grandeur isolée et funèbre;
Accordez-moi de vivre encor chez les vivants, D'entendre les moulins, le bruit de la scierie, Le rire des pays égayés par le vent, Et de tout recevoir avec un coeur qui prie,
Un coeur toujours empli, toujours communicant, Qui ne veut que sa part de la tâche des autres, Et qui ne rêve pas à l'écart, évoquant L'auréole orgueilleuse et triste des apôtres!
Que tout me soit amour, douceur, humanité: La vigne, le village et les feux de septembre, Les maisons rapprochées de si bonne amitié, L'universel labeur dans le secret des chambres;
Et que je ne sois plus,--au-dessus des abîmes Où mon farouche esprit se tenait asservi,-- Comme un aigle blessé en atteignant les cimes, Qui ne peut redescendre, et qu'on n'a pas suivi!
UN SOIR EN FLANDRE
Ah! si d'ardeur ton coeur expire, Si tu meurs d'un rêve hautain, Descends dans le calme jardin, Ne dis rien, regarde, respire;
Le parfum des pois de senteur Ouvre ses ailes et se pâme; Le ciel d'azur, le ciel de flamme, Est sombre à force de chaleur!
Demeure là, les mains croisées, Les yeux perdus à l'horizon, A voir luire sur les maisons Les toits aux pentes ardoisées.
Des coqs, chantant dans le lointain, Soupirent comme des colombes, Sous la chaleur qui les surplombe. Le soir semble un brumeux matin.
Douceur du soir! le hameau fume, La rue est vive comme un quai Où le poisson est débarqué; Un pigeon flotte, blanche écume.
Vois, il n'y a pas que l'amour Sur la profonde et douce terre; Sache aimer cet autre mystère: L'effort, le travail, le labour;
Des corps, que la vie exténue, S'en viennent sur les pavés bleus; Les bras, les visages caleux Sont emplis de joie ingénue.
Un homme tient un arrosoir; Ce plumage d'eau se balance Sur les choux qui, dans le silence, Goûtent aussi la paix du soir.
Il se forme au ciel un nuage; Regarde les bonds, les sursauts, De quatre tout petits oiseaux, Qui volent sur le ciel d'orage!
Un oeillet tremble, secoué D'un coup vif de petite trique, Quand le lourd frelon électrique A sa tige reste cloué.
Par la vapeur d'eau des rivières Les prés verts semblent enlacés; Le soir vient, les bruits ont cessé; --Etranger, mon ami, mon frère,
Il n'est pas que la passion, Que le désir et que l'ivresse, La nature aussi te caresse D'une paisible pression;
Les rêves que ton coeur exhale Te font gémir et défaillir; Eteins ces feux et viens cueillir Le jasmin aux quatre pétales.
Abdique le sublime orgueil De la langueur où tu t'abîmes, Et vois, flambeau des vertes cimes, Bondir le sauvage écureuil!
BONTE DE L'UNIVERS QUE JE CROYAIS ETEINTE...
Bonté de l'univers que je croyais éteinte, Tant vous aviez déçu la plus fidèle ardeur, Je ressens aujourd'hui vos suaves atteintes; Ma main touche, au jardin succulent de moiteur, Le sucre indigo des jacinthes!
Les oiseaux étourdis, au vol brusque ou glissant, Dans le bleuâtre éther qu'emplit un chaud vertige, D'un gosier tout enduit du suc laiteux des tiges Font jaillir, comme un lis, leurs cris rafraîchissants!
--Et, bien que le beau jour soit loin de la soirée, Bien qu'encor le soleil étende sur les murs Sa nappe de safran éclatante et moirée, Déjà la molle lune, au contour pâle et pur, Comme un soupir figé rêve au fond de l'azur...
AUTOMNE
Puisque le souvenir du noble été s'endort, Automne, par quel âpre et lumineux effort, --Déjà toute fanée, abattue et moisie,-- Jetez-vous ce brûlant accent de poésie? Votre feuillage est las, meurtri, presque envolé. C'est fini, la beauté des vignes et du blé; Le doux corps des étés en vous se décompose; Mais vous donnez ce soir une suprême rose.
--Ah! comme l'ample éclat de ce dernier beau jour Soudain réveille en moi le plus poignant amour! Comme l'âme est par vous blessée et parfumée, Triste Automne, couleur de nèfle et de fumée!...
CHALEUR DES NUITS D'ETE...
O nuit d'été, maladie inconnue, combien tu me fais mal! Jules LAFORGUE.
Chaleur des nuits d'été, comme une confidence Dans l'espace épandue, et semblant aspirer Le grand soupir des coeurs qui songent en silence, Je vous contemple avec un désespoir sacré!
Les passants, enroulés dans la moiteur paisible De cette nuit bleuâtre au souffle végétal, Se meuvent comme au fond d'un parc oriental L'ombre des rossignols furtifs et susceptibles.
Une femme, un enfant, des hommes vont sans bruit Dans la rue amollie où le lourd pavé luit; C'est l'heure où les Destins plus aisément s'acceptent: Tout effort est dans l'ombre oisive relégué. Les parfums engourdis et compacts, interceptent La circulation des zéphyrs fatigués.
Il semble que mon coeur soit plus soumis, plus sage; Je regarde la terre où s'entassent les âges Et la voûte du ciel, pur, métallique et doux. Se peut-il que le temps ait, malgré mes courroux, Apaisé mon délire et son brûlant courage, Et qu'enfin mon espoir se soit guéri de tout?
La lune éblouissante appuie au fond des nues Son sublime débris ténébreux et luisant, Et la nuit gît, distraite, insondable, ingénue; Son chaud torrent sur moi abondamment descend Comme un triste baiser négligent et pesant.
Deux étoiles, ainsi que deux âmes plaintives, Semblent accélérer leur implorant regard. L'univers est posé sur mes deux mains chétives; Je songe aux morts, pour qui il n'est ni tôt, ni tard, Qui n'ont plus de souhaits, de départs, ni de rives.
Que de jours ont passé sur ce qui fut mon coeur, Sur l'enfant que j'étais, sur cette adolescente Qui, fière comme l'onde et comme elle puissante, Luttait par son amour contre tout ce qui meurt!
Pourtant, rien n'a pâli dans ma chaude mémoire, Mon rêve est plus constant que le roc sur la mer; Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer, Veut que mon coeur poursuive une éternelle histoire, Et cherche en vain la source au milieu du désert. --Et je regarde, avec une tristesse immense, Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur, L'étoile qui palpite ainsi que l'espérance, Et la lune immobile au-dessus de mon coeur...
ARLES
Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi; Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle, De ce frais horizon d'églises et de toits, J'écoute, dans mon rêve où frémit leur émoi, Les hirondelles sur le ciel d'Arles!
La nuit était torride à l'heure du couchant. Les doux cieux languissaient comme une barcarolle; Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants, Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant A fléchir une ombre qui s'envole!
Ce qu'un beau soir contient de perfide langueur Ployait dans un silence empli de bruits infimes; Je regardais, les mains retombant sur mon coeur, Briller ainsi qu'un vase où coule la chaleur, Le pâle cloître de Saint-Trophime!
Une brise amollie et lourde de parfums, Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône. Tout ce que l'on obtient me semblait importun, Mes pensers, mes désirs, s'éloignaient un à un Pour monter vers d'invisibles zones!
O soleil, engourdi par les senteurs du thym, Parfums de poivre et d'huile épandus sur la plaine, Rochers blancs, éventés, où, dans l'air argentin, On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin, Les rapides Victoires d'Athènes!
Soir torturé d'amour et de pesants tourments, Grands songes accablés des roseaux d'Aigues-Mortes, Musicale torpeur où volent des flamants, Couleur du soir divin, qui promets et qui ments, C'est ta détresse qui me transporte!
Ah! les amants unis, qui dorment, oubliés, Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune, Connaissent, sous le vent léger des peupliers, Le bonheur de languir, assouvis et liés, Dans la même amoureuse infortune;
Mais les corps des vivants, aspirés par l'été, Sont des sanglots secrets que tout l'azur élance. Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés; Qui jamais avouera l'âpre infidélité D'un coeur sensible dans le silence!...
LA NUIT FLOTTE...
La nuit flotte, amollie, austère, taciturne, Impérieuse; elle est funèbre comme une urne Qui se clôt sur un vague et sensible trésor. Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort, Paraît interroger l'ombre vertigineuse. La lune au sec éclat semble une île pierreuse: Cythère aride et froide où tout désir est mort.
Une vague rumeur émane du silence. Un train passe au lointain, et son essoufflement Semble la palpitante et paisible cadence Du coteau qui respire et songe doucement...
Un parfum délicat, abondant, faible et dense, Mouvant et spontané comme des bras ouverts, Révèle la secrète et nocturne existence Du monde végétal au souffle humide et vert.
Et je suis là. Je n'ai ni souhait, ni rancune; Mon coeur s'en est allé de moi, puisque ce soir Je n'ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs, Et que, paisiblement, je regarde la lune.
Je suis la maison vide où tout est flottement. Mon coeur est comme un mort qu'on a mis dans la tombe; J'ai longuement suivi ce bel enterrement, Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements, Et des égorgements d'agneaux et de colombes.
Mais le temps a séché l'eau des pleurs et le sel. D'un oeil indifférent, sans regret, sans appel, Eclairé par la calme et triste intelligence, Je regarde la voûte immense, où les mortels Ont suspendu les voeux de leur vaine espérance.
Et je ne vois qu'abîme, épouvante, silence; Car, ô nuit! vous gardez le deuil continuel De ce que rien d'humain ne peut être éternel...
L'EVASION
Libre! comprends-tu bien! être libre, être libre! Ne plus porter le poids déchirant du bonheur, Ne plus sentir l'amère et suave langueur, Envahir chaque veine, amollir chaque fibre!
Libre, comme une biche avant le chaud printemps! Bondir sans rechercher l'ardeur de la poursuite, Et, dans une ineffable et pétulante fuite, Disperser la nuée et les vents éclatants!
Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes, S'éclabousser d'azur comme d'un flot léger; Goûter, sous les parfums compacts de l'oranger, Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme!
--A peine l'aube naît, chaque maison sommeille; L'atmosphère, flexible et prudente corbeille, Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux. On croit voir s'envoler le coteau mol et bleu. Tout à coup, le soleil, ramassé dans l'espace, Eclate, et vient viser toute chose qui passe; La brise, étincelante et forte comme l'eau, Jette l'odeur des fleurs sur le coeur des oiseaux, Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse Fond dans une douceur murmurante, écumeuse... Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants! Je m'élance, je marche au bord des cieux glissants: Dans mes songes, mes mains se sont habituées A dénouer le voile odorant des nuées! L'étendue argentée est un tapis mouvant Où court la verte odeur des figuiers et du vent; Dans les jardins bombés, qu'habite un feu bleuâtre, Les épais bananiers, au feuillage en haillons, Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons, Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres. Je regarde fumer l'Etna rose et neigeux; Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux. Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques, Baisse sa toile; on voit briller l'enseigne grecque Sur la porte, qu'un jet de tranchante clarté Fait scintiller ainsi qu'un thon que le flot noie; Tout est délassement, espoir, activité; Mais quel désir d'amour et de fécondité, Hélas! s'éveille au fond de toute grande joie!
Et pour un nouveau joug, ô mortels! Eros ploie La branche fructueuse et forte de l'été...
CEUX QUI N'ONT RESPIRE...
Ceux qui n'ont respiré que les nuits de Hollande, Les tulipes des champs, les graines des bouleaux, Le vent rapide et court qui chante sur la lande, Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,
Ceux qui n'ont contemplé que les blés et les vignes Croissant tardivement sous des cieux incertains, Qui n'ont vu que la blanche indolence des cygnes Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,
Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze, Pendant les plus longs jours d'avril ou de juillet, Remplace la splendeur des campagnes malaises, Et les soirs sévillans enivrés par l'oeillet,
Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages, Souhaitent le futur et vague paradis, Qui leur promet un large et flamboyant voyage Où s'embarquent les coeurs confiants et hardis.
Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace, O bleuâtre Orient! Incendie azuré, Prince arrogant et fier, favori de l'espace, Monstre énorme, alangui, dévorant et doré;
Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure, Coupole incandescente, opacité de chaux, Ont vu la haute palme éparpiller les heures, Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds,
Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune, --Aurore qui soudain met sa robe d'argent Et trempe de clarté la rue étroite et brune, Et le divin détail des choses et des gens,--
Ceux qui, pendant les nuits d'ardente poésie, Egrénant un collier fait de bois de cyprès, Contemplent, aux doux sons des guitares d'Asie, Le long scintillement d'un jet d'eau mince et frais,
Ceux-là n'ont pas besoin des infinis célestes; Nul immortel jardin ne surpasse le leur; Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestes Où leur corps étendu porte l'ombre des fleurs.
Leur âme nonchalante, et d'azur suffoquée, Cherche la Mort, pareille à l'ombrage attiédi Que font le vert platane et la jaune mosquée Sur le col des pigeons, attristés par midi...
LE CIEL BLEU DU MILIEU DU JOUR...