Chapter 5
Palerme s'endormait; la mer Tyrrhénienne Répandait une odeur d'âcre et marin bétail: Odeur d'algues, d'oursins, de sel et de corail, Arome de la vague où meurent les sirènes; Et cette odeur, nageant dans les tièdes embruns, Avait tant de hardie et vaste violence, Qu'elle semblait une âpre et pénétrante offense A la terre endormie et presque sans parfums...
Le geste de bénir semblait tomber des palmes; Des barques s'éloignaient pour la pêche du thon; Je contemplais, le front baigné de vapeurs calmes, La figure des cieux que regardait Platon. On entendait, au bord des obscures terrasses, Se soulever des voix que la chaleur harasse: Tous les mots murmurés semblaient confidentiels; C'était un long soupir envahissant l'espace; Et le vent, haletant comme un oiseau qu'on chasse, En gerbes de fraîcheur s'enfuyait vers le ciel...
--Creusant l'ombre, écrasant la route caillouteuse, L'indolente voiture où nous étions assis S'enfonçait dans la nuit opaque et sinueuse, Sous le ciel nonchalant, immuable et précis; C'était l'heure où l'air frais subtilement pénètre La pierre au grain serré des calmes monuments; Je n'étais pas heureuse en ces divins moments Que l'ombre enveloppait, mais j'espérais de l'être, Car toujours le bonheur n'est qu'un pressentiment: On le goûte avant lui, sans jamais le connaître... Dans un profond jardin qui longeait le chemin, Des chats, l'esprit troublé par la saison suave, Jetaient leurs cris brûlants de vainqueurs et d'esclaves. Sur les ployants massifs d'oeillets et de jasmins, On entendait gémir leur ardente querelle Comme un mordant combat de colombes cruelles... --Puis revint le silence, indolent et puissant; La voiture avançait dans l'ombre perméable. Je songeais au passé; les vagues sur le sable Avec un calme effort, toujours recommençant, Déposaient leur fardeau de rumeurs et d'aromes... Les astres, attachés à leur sublime dôme, De leur secret regard, fourmillant et pressant, Attiraient les soupirs des yeux qui se soulèvent... --Et l'espace des nuits devint retentissant Du cri silencieux qui montait de mes rêves!
LE DESERT DES SOIRS
Dans la chaleur compacte et blanche ainsi qu'un marbre, Le miroir du soleil étale un bleu cerceau. Comme un troupeau secret d'aériens chevreaux La rapace chaleur a dévoré les arbres. Palerme est un désert au blanc scintillement, Sur qui le parfum met un dais pesant et calme... Les stores des villas, comme de jaunes palmes, Aux vérandas, qui n'ont ni portes ni vitrail, Sont suspendus ainsi que de frais éventails. La mer a laissé choir entre les roses roches Son immense fardeau de plat et chaud métal. Un mur qu'on démolit vibre au contact des pioches; Une voiture flâne au pas d'un lent cheval, Tandis que, sous l'ombrelle ouverte sur le siège, Un cocher sarrasin mange des citrons mous. La chaleur duveteuse est faible comme un liège; Sa molle densité a d'argentins remous. --Je suis là; je regarde et respire; que fais-je? Puisque cet horizon que mon regard contient Et que je sens en moi plus aigu qu'une lame, Mon esprit ne peut plus l'enfoncer dans le tien...
Je dédaigne l'espace en dehors de ton âme...
LE PORT DE PALERME
Je regardais souvent, de ma chambre si chaude, Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit Que faisaient les marchands, divisés par la fraude, Autour des sacs de grains, de farine et de fruits, Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d'ennui...
J'aimais la rade noire et sa pauvre marine, Les vaisseaux délabrés d'où j'entendais jaillir Cet éternel souhait du coeur humain: partir! --Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d'usine Dans ces cieux où le soir est si lent à venir...
C'était l'heure où le vent, en hésitant, se lève Sur la ville et le port que son aile assainit. Mon coeur fondait d'amour, comme un nuage crève. J'avais soif d'un breuvage ineffable et béni, Et je sentais s'ouvrir, en cercles infinis, Dans le désert d'azur les citernes du rêve.
Qu'est-ce donc qui troublait cet horizon comblé? La beauté n'a donc pas sa guérison en elle? Par leurs puissants parfums les soirs sont accablés; La palme au large coeur souffre d'être si belle; Tout triomphe, et pourtant veut être consolé!
Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres? Ces jardins exhalant des parfums sanglotants? Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre Dans l'espace intrigué, qui se tait, qui attend?
--A ces heures du soir où les mondes se plaignent, O mortels, quel amour pourrait vous rassurer? C'est pour mieux sangloter que les êtres s'étreignent; Les baisers sont des pleurs, mais plus désespérés.
La race des vivants, qui ne veut pas finir, Vous a transmis un coeur que l'espace tourmente, Vous poursuivez en vain l'incessant avenir... C'est pourquoi, ô forçats d'une éternelle attente, Jamais la volupté n'achève le désir!
LES SOIRS DE CATANE
Catane languissait, éclatante et maussade; Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini Portait un poids semblable à de pourpres grenades; C'était l'heure où le jour a lentement fini De harceler l'azur qu'il flagelle et poignarde. Les voitures tournaient en molle promenade Sous le moite branchage aux parfums infinis...
On voyait dans la ville étroite et sulfureuse Les étudiants quitter les Universités; Leur figure foncée, active et curieuse, Rayonnait de hardie et fraîche liberté Sous le fléau splendide et morne de l'été...
Bousculant les marchands de fruits et de tomates, Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif, Les chèvres au poil brun, uni comme l'agate, Dans ce soir oppressant et significatif, Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate Un exultant entrain satanique et lascif.
Comme un tiède ouragan presse et distend les roses, Le soir faisait s'ouvrir les maisons, les rideaux; Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses Des nostalgiques corps, penchés hors du repos, Comme on voit s'incliner des rameuses sur l'eau...
Des visages, des mains pendaient par les fenêtres, Tant les femmes, ployant sous le poids du désir, S'avançaient pour chercher, attirer, reconnaître, Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir, Le porteur éternel du rêve et du plaisir...
Tout glissait vers l'amour comme l'eau sur la pente. Le ciel, languide et long, tel un soupir d'azur, Etalait sa douceur langoureuse et constante Où gisaient, comme l'or dans un fleuve ample et pur, Les jasmins safranés mêlés aux citrons mûrs.
L'espace suffoquait d'une imprécise attente...
Elégants, débouchant de la rue en haillons, Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre Que d'électriques feux teintaient de bleus rayons. Leur hâte ressemblait à des effusions, Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre. Des mendiants furtifs, quand nous les regardions, Nous offraient des gâteaux couleur d'ambre et de plâtre.
Sur la place, où brillaient des palais d'apparat, La foule vers minuit s'entassait, sinueuse: Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras; Un orchestre opulent jouait des opéras, L'air se chargeait de sons comme une conque creuse; Enfin tout se taisait; la foule restait tard. On voyait les serments qu'échangeaient les regards, Et c'était une paix limpide et populeuse...
Au lointain, par delà les façades, les gens, La mer de l'Ionie, éployée et sereine, Sous l'éclat morcelé de la lune d'argent Comme une aube mouillée élançait son haleine...
Les bateaux des pêcheurs, qu'un feu rouge éclairait, Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses. Le parfum du bétail marin, piquant et frais, Ensemençait l'espace ainsi qu'un rude engrais. Le ciel, ruche d'ébène aux étoiles fiévreuses, A force de clarté semblait vivre et frémir... --Et je vis s'enfoncer sur la route rocheuse Un couple adolescent, qui semblait obéir A cette loi qui rend muets et solitaires Ceux que la volupté vient brusquement d'unir, Et qui vont,--n'ayant plus qu'à songer et se taire,-- Comme des étrangers qu'on chasse de la terre...
A PALERME, AU JARDIN TASCA...
J'ai connu la beauté plénière, Le pacifique et noble éclat De la vaste et pure lumière, A Palerme, au jardin Tasca.
Je me souviens du matin calme Où j'entrais, fendant la chaleur, Dans ce paradis, sous les palmes, Où l'ombre est faite par des fleurs.
L'heure ne marquait pas sa course Sur le lisse cadran des cieux, Où le lourd soleil spacieux Fait bouillonner ses blanches sources.
J'avançais dans ces beaux jardins Dont l'opulence nonchalante Semble descendre avec dédain Sur les passantes indolentes.
L'ardeur des arbres à parfums Flamboyait, dense et clandestine; Je cherchais parmi les collines Naxos, au nom doux et défunt.
Comme des ruches dans les plaines, Des entassements de citrons Sous leurs arbres sombres et ronds Formaient des tours de porcelaine.
Les parfums suaves, amers, De ces citronniers aux fleurs blanches Flottaient sur les vivaces branches Comme la fraîcheur sur la mer.
Creusant la terre purpurine, D'alertes ruisseaux ombragés Semblaient les pieds aux bonds légers De jeunes filles sarrasines!
Je me taisais, j'étais sans voeux, Sans mémoire et sans espérance; Je languissais dans l'abondance. --O pays secrets et fameux,
J'ai vu vos grâces accomplies, Vos blancs torrents, vos temples roux, Vos flots glissants vers l'Ionie, Mais mon but n'était pas en vous;
Vos nuits flambantes et précises, Vos maisons qu'un pliant rideau Livre au chaud caprice des brises; Les pas sonores des chevreaux Sur les pavés près des églises;
Vos monuments tumultueux, Beaux comme des tiares de pierre, Les hauts cyprès des cimetières, Et le soir, la calme lumière Sur les tombeaux voluptueux,
Les quais crayeux, où les boutiques, Regorgeant de fruits noirs et secs, Affichent la noblesse antique Du splendide alphabet des Grecs;
L'étincelante ardeur du sol, Où passent, riches caravanes, Des mules vêtues en sultanes Trottant sous de blancs parasols,
Toutes ces beautés étrangères Que le coeur obtient sans effort, N'ont que des promesses de mort Pour une âme intrépide et fière,
Et j'ai su par ces chauds loisirs, Par ce goût des saveurs réelles, Qu'on était, parmi vos plaisirs, Plus loin des choses éternelles Qu'on ne l'était par le désir!...
AGRIGENTE
O nymphe d'Agrigente aux élégantes parures, qui règnes sur la plus belle des cités mortelles, nous implorons ta bienveillance! PINDARE.
Le ciel est chaud, le vent est mou; Quel silence dans Agrigente! Un temple roux, sur le sol roux Met son reflet comme une tente...
Les oiseaux chantent dans les airs; Le soleil ravage la plaine; Je vois, au bout de ce désert, L'indolente mer africaine.
Brusquement un cri triste et fort Perce l'air intact et sans vie; La voix qui dit que Pan est mort M'a-t-elle jusqu'ici suivie?
Et puis l'air retombe; la mer Frappe la rive comme un socle; Tout dort. Un fanal rouge et vert S'allume au vieux port Empédocle.
L'ombre vient, par calmes remous. Dans l'éther pur et pathétique Les astres installent d'un coup Leur brasillante arithmétique!
--Soudain, sous mon balcon branlant, J'entends des moissonneurs, des filles Défricher un champ de blé blanc, Qui gicle au contact des faucilles;
Et leur fièvre, leur sèche ardeur, Leur clameur nocturne et païenne Imitent, dans l'air plein d'odeurs, Le cri des nuits éleusiennes!
Un pâtre, sur un lourd mulet, Monte la côte tortueuse; Sa chanson lascive accolait La noble nuit silencieuse;
Dans les lis, lourds de pollen brun, Le bêlement mélancolique D'une chèvre, ivre de parfums, Semble une flûte bucolique.
--Donc, je vous vois, cité des dieux, Lampe d'argile consumée, Agrigente au nom spacieux, Vous que Pindare a tant aimée!
Porteuse d'un songe éternel, O compagne de Pythagore! C'est vous cette ruche sans miel, Cette éparse et gisante amphore!
C'est vous ces enclos d'amandiers, Ce sol dur que les boeufs gravissent, Ce désert de sèches mélisses, Où mon âme vient mendier.
Ah! quelle indigente agonie! Et l'on comprendrait mon émoi, Si l'on savait ce qu'est pour moi Un peu de l'Hellade infinie;
Car, sur ce rivage humble et long, Dans ce calme et morne désastre, Le vent des flûtes d'Apollon Passe entre mon coeur et les astres!
L'AUBERGE D'AGRIGENTE
Rien ne vient à souhait aux mortels... PAUL LE SILENTIAIRE.
Dans un de ces beaux soirs où le puissant silence Répond soudain, dans l'ombre, à l'esprit, interdit D'écouter cet élan venant des Paradis Contenter le désir qu'on a depuis l'enfance;
Dans un de ces soirs chauds qui nous fendent le coeur, Et, comme d'une mine où gisent des turquoises, Viennent extraire en nous de secrètes lueurs, Et guident vers les cieux notre pensive emphase;
Dans ces languides soirs qui font monter du sol Des soupirs de parfums, j'étais seule, en Sicile; Une cloche au son grave, ébranlant l'air docile, Sonnait dans un couvent de moines espagnols.
Je songeais à la paix rigide de ces moines Pour qui les nuits n'ont plus de déchirants appels.
--Sur le seuil échaudé du misérable hôtel Où l'air piquant cuisait des touffes de pivoines, Deux chevaux dételés, mystiques, solennels, Rêvaient l'un contre l'autre, auprès d'un sac d'avoine.
La mer, à l'infini, balançait mollement L'impondérable excès de la clarté lunaire. Les chèvres au pas fin, comme un peuple d'amants Se cherchaient à travers le sec et blanc froment: L'impérieux besoin de dompter et de plaire Rencontrait un secret et long assentiment...
La nuit, la calme nuit, déesse agitatrice, Regardait s'amasser l'amour sur les chemins. Une palme éployait son pompeux artifice Près des maigres chevaux qui, songeant à demain, Aux incessants travaux de leur race indigente, Se baisaient doucement. Dans le moite jardin, Vous méditiez sans fin, ô palme nonchalante! Que j'étais triste alors, que mon coeur étouffait! Un rêve catholique et sa force exigeante M'empêchait d'écouter les bachiques souhaits De la puissante nuit qui brille et qui fermente...
Et j'aimais ta douceur pudique et négligente, Palmier de Bethléem sur le ciel d'Agrigente!
L'ENCHANTEMENT DE LA SICILE
Je suis ému comme le dauphin des mers qui, au milieu des flots paisibles, se plaît au doux son de la flûte. PINDARE.
Célestes horizons où mollement oscille La bleuâtre chaleur qui baigne la Sicile, Malgré nos froids hivers et mes longs désespoirs Je n'ai rien oublié de la douceur des soirs: Ni le dattier debout sur son ombre étoilée, Ni la fontaine arabe, au marbre soufre et noir, Qui fait gicler son eau rigide et fuselée, Ni l'hôtel du rivage aux teintes de safran, Ni la jaune mosquée ombrageant ses glycines, Ni les vaisseaux, taillés dans un bois odorant, Et qui passent, le soir, sur la mer de Messine... --Ah! comme je connais, Palerme, ta splendeur, Le tropical jardin, les caféiers en fleurs, Les sonores villas par la chaleur usées, Et le bruit de satin des pigeons du musée! Musée où je voyais l'Arabie et ses ors, Ses pots de blanc mica, ses légers miradors Imprégner de santal l'air où sa paix infuse, Tandis que, tel un dieu embrasé, fascinant, Qui darde sur les coeurs son désir et sa ruse, Le grand bélier d'argent du port de Syracuse Avait je ne sais quoi d'avide et de tonnant...
Mettant sur mon regard mes deux mains comme un masque, J'abordais la chaleur de midi. Dans les vasques, Le pompeux papyrus condensait sa fraîcheur. Une voiture avec un baldaquin de toile Menait à Baïra, dormant sur la hauteur Parmi des ronciers blancs et des chants de cigales, Comme un mauresque hospice enduit d'un lait de chaux... Montréal et son cloître ouvrait à l'azur chaud Sa cuve où grésillaient les bananiers d'Afrique. L'église, ruisselant de fières mosaïques, Elançant ses piliers, minces comme des mâts, Où l'or se suspendait en lumineuses grappes, Ressemblait, par l'ardent et monastique éclat, A vous, sainte brûlante, ô Rose de Lima, Que l'on voit alanguie auprès d'un jeune pape...
Des muletiers passaient en bonnet espagnol; La fleur de l'aloès reflétait sur le sol Le miracle étonné d'un calice de braise. Des enfants transportaient des paniers, où les fraises Bondissaient, retombaient, se mouvaient, rouge essaim, Comme un jet d'eau pourpré qui pique le bassin.
Un marchand grec, coiffé de noire cotonnade, Repoussait de ses cris et de ses sombres mains L'assourdissant troupeau de hargneuses pintades Qui mordait son fardeau et barrait le chemin; Effronté, laissant voir son torse nu qu'il cambre, Un jeune homme, allongé sur le jaune talus, Regardait de ses yeux scintillants et velus Le sublime soleil abonder sur ses membres Comme un flot de liqueur coule d'un flacon d'ambre... L'horizon tressaillait d'un vertige or et bleu.
--Et puis toujours, là-bas, je voyais, pure et vaste, La mer au grand renom, qui touche dans ses jeux Les Cyclades, dormant sur des vagues de feu, Le rivage d'Ulysse et celui de Jocaste, L'herbe où des bergers grecs préludaient deux par deux... --Et je songeais,--puissante, éparse, solitaire,-- Mêlée au temps sans bord ainsi qu'aux éléments, Attirant vers mon coeur, comme un étrange aimant, Tous les rêves flottant sur l'amoureuse terre; J'attendais je ne sais quel grave et sûr plaisir...
Mais déçue aujourd'hui par tout ce qu'on espère, Ayant tout vu sombrer, ayant tout vu fléchir, O mon coeur sans repos ni peur, je vous vénère D'avoir tant désiré, sachant qu'il faut mourir!
L'AIR BRULE, LA CHAUDE MAGIE...
Que tu es heureuse, cigale, quand, du sommet des arbres, abreuvée d'une goutte de rosée, tu dors comme une reine. ANACREON.
L'air brûle, la chaude magie De l'Orient pèse sur nous, Nous périssons de nostalgie Dans l'éther trop riche et trop doux.
On entrevoit un jardin vide Que la paix du soir inclina, Et là-bas, la mosquée aride Couleur de sable et de grenat.
La dure splendeur étrangère Nous étourdit et nous déçoit: Je me sens triste et mensongère: On n'est pas bon loin de chez soi.
Ce ciel, ces poivriers, ces palmes, Ces balcons d'un rose de fard, Comme un vaisseau dans un port calme, Rêvent aux transports du départ.
Ah! comme un jour brûlant est vide! Que faudrait-il de volupté Pour combler l'abîme torride De ce continuel été!
Des oeillets, lourds comme des pommes, Epanchent leur puissante odeur; L'air, autour de mon demi-somme, Tisse un blanc cocon de chaleur...
Dans la chambre en faïence rouge Où je meurs sous un éventail, J'entends le bruit, qui heurte et bouge, Des chèvres rompant le portail.
--Ainsi, c'est aujourd'hui dimanche, Mais, dans cet exil haletant, Au coeur de la cité trop blanche, On ne sent plus passer le temps;
Il n'est des saisons et des heures Qu'au frais pays où l'on est né, Quand sur le bord de nos demeures Chaque mois bondit, étonné.
Cette pesante somnolence, Ce chaud éclat palermitain Repoussent avec indolence Mon coeur plaintif et mon destin;
Si je meurs ici, qu'on m'emporte Près de la Seine au ciel léger, J'aurai peur de n'être pas morte Si je dors sous des orangers...
LES JOURNEES ROMAINES
L'éther pris de vertige et de fureur tournoie, Un luisant diamant de tant d'azur s'extrait. Virant, psalmodiant, le vent divise et ploie La pointe faible des cyprès.
C'est en vain que les eaux écumeuses et blanches, Captives tout en pleurs des lourds bassins romains, S'élèvent bruyamment, s'ébattent et s'épanchent: Neptune les tient dans sa main.
Je contemple la rage impuissante des ondes; Dans cette vague éparse en la jaune cité, C'est vous qu'on voit jaillir, conductrice des mondes, Amère et douce Aphrodité!
L'odeur de la chaleur, languissante et créole, Stagne entre les maisons qui gonflent de soleil; Comme un coureur ailé le ciel bifurque et vole Au bord tranchant des toits vermeils;
Et là-bas, sous l'azur qui toujours se dévide, Un jet d'eau, turbulent et lassé tour à tour, Semble un flambeau d'argent, une torche liquide Qu'agite le poing de l'Amour.
Rome ploie, accablé de grappes odorantes, La surhumaine vie envahit l'air ancien, Les chapiteaux brisés font fleurir leurs acanthes Aux thermes de Dioclétien!
Dans ce cloître pâmé, des bacchantes blêmies Gisent; silence, azur, léthargiques dédains! Le soleil tombe en feu sur la gorge endormie De ces Danaés des jardins...
Ils dorment là, liés par les roses païennes, Ces corps de marbre blond, las et voluptueux: O mes soeurs du ciel grec, chères Milésiennes, Que de siècles sont sur vos yeux!
L'une d'elles voudrait se dégager; sa hanche Soulève le sommeil ainsi qu'un flot trop lourd, Mais tout le poids des temps et de l'azur la penche: Elle rêve là pour toujours.
De vifs coquelicots, comme un sang gai, s'élancent Parmi les verts fenouils, à Saint-Paul-hors-les-Murs; Un dôme en or suspend des colliers de Byzance Au cou flamboyant de l'azur.
Ce matin, dans le vent qui vient puiser les cendres, Pour les mêler au jour ivre d'air et d'éclat, Je respire ton coeur voluptueux et tendre, Pauvre Cécile Métella!
Tu n'es pas à l'écart des saisons immortelles, Un tourbillon d'azur te recueille sans fin; Je n'ai pas plus de part que tes mânes fidèles A l'univers vague et divin!
Les blancs eucalyptus et le cyprès qui chante, Où viennent aboutir les longs soupirs des morts, Racontent, chers défunts, vos détresses penchantes, Votre sort pareil à nos sorts.
Quels familiers discours sur la voie Appienne! Tissés dans le soleil, les morts vont jusqu'aux cieux; Vous renaissez en moi, ombres aériennes, Vous entrez dans mes tristes yeux!
Là-bas, sur la colline, un jeune cimetière Etale sa langueur d'Anglais sentimental, Les délicats tombeaux, dans les lis et le lierre, Font monter un sang de cristal.
Midi luit: la villa des chevaliers de Malte Choit comme une danseuse aux pieds brûlants et las. Comme un fauve tigré l'air jaunit et s'exalte; Une nymphe en pierre vit là.
Elle a les bras cassés, mais sa force éternelle Empourpre de plaisir ses genoux triomphants; Le néflier embaume, un jet d'eau est, près d'elle, Secoué d'un rire d'enfant.
Les dieux n'ont pas quitté la campagne romaine, Euterpe aux blonds pipeaux, Erato qui sourit, Dansent dans le jardin Mattei, où se promène Le saint Philippe de Néri.
--Mais c'est vous qui, ce soir, partagez mon malaise, Dans l'église sans voix, au mur pâle et glacé, Déesse catholique, ô ma sainte Thérèse, Qui soupirez, les yeux baissés!
Malgré vos airs royaux, et la fierté divine Dont s'enveloppe encor votre coeur emporté, L'angoisse de vos traits permet que l'on devine Votre douce mendicité.
O visage altéré par l'ardente torture D'attendre le bonheur qui descend lentement, Appel mystérieux, hymne de la nature, Désir de l'immortel amant!
Je vous offre aujourd'hui, parmi l'encens des prêtres, Comme un grain plus brûlant mis dans vos encensoirs, Le rire que j'entends au bas de la fenêtre Où je rêve seule, le soir;
C'est le rire joyeux, épouvanté, timide De deux enfants heureux, éperdus, inquiets, Qui joignent leurs regards et leurs lèvres avides, --Et dont tout le sanglot riait!
Ils riaient, ils étaient effrayés l'un de l'autre; Un jet d'eau s'effritait dans le lointain bassin; La lune blanchissait, de sa clarté d'apôtre, La terrasse des Capucins.
Une palme portait le poids mélancolique De l'éther sans zéphyr, sans rosée et sans bruit; Rien ne venait briser son attente pudique, Que ce rire aigu dans la nuit!
Et je n'entendis plus que ce rire nocturne, Plus fort que les senteurs des terrasses de miel, Plus vif que le sursaut des sources dans leur urne, Plus clair que les astres au ciel.
--Je le prends dans mes mains, chaudes comme la lave, Je le mêle aux élans de mon éternité, Ce rire des humains, si farouche et si grave, Qui prélude à la volupté!
MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE