Chapter 4
«Nous ne serions pour toi qu'un décor taciturne Qui te fut sans secours dans d'insignes douleurs; Fuis l'aube vaporeuse et l'étoile nocturne, Ton désir s'est voué au monde intérieur!
«L'aurore, les matins, les brises, les feuillages, Les cieux, frais et bombés comme un cloître vivant, Les cieux qui, même alors que l'été les ravage, Contiennent la splendeur immobile des vents,
«Tu les verras au bord des visages qui rêvent, Où la pâleur ressemble à des soleils couchants, Au fond des yeux, tremblants comme un lac où se lève L'orchestre des flots bleus, des rames et des chants!
«Tu les recueilleras au creux des mains ouvertes Où coule en fusion l'or de la volupté, Il n'est pas d'autre azur, ni d'autres forêts vertes Que ces embrasements plus fauves que l'été!
«L'amour qui me ressemble et qui n'a pas de rives Te rendra ces transports, ces transes, ces clartés, Ces changeantes saisons, riantes ou plaintives, Qui t'avaient attachée à notre immensité.»
--Et je me sens alors hors du monde, infidèle, Etrangère aux splendeurs des prés délicieux, Où le feuillage uni et nuancé rappelle La multiplicité du regard dans les yeux.
Et je reviens à vous, ardente et monastique, O Méditation, Archange audacieux, Ville haute et sans borne, éparse et sans portique, Où mon coeur violent a le pouvoir de Dieu!...
JE NE ME REJOUIS DE RIEN...
Je ne me réjouis de rien, j'ai trop longtemps Attendu le bonheur qu'enfin ton coeur me donne; Je ne sais, quand la joie enfin sur moi s'étend, Si je te remercie ou si je te pardonne...
J'ai gardé la fatigue et la stoïque peur Du messager antique, entreprenant sa course Sans savoir s'il mourra de soif ou de chaleur Avant de rencontrer le platane ou la source.
--Et maintenant ton coeur s'est entr'ouvert au mien, Tu m'aimes! Mais il n'est plus temps qu'on me délivre. Je porte un vague amour, plus grave et plus ancien, Qui t'avait précédé, et ne peut pas te suivre...
DESTIN IMPREVISIBLE
Destin imprévisible, obscur dispensateur, Qui répandez l'amour et les maux dans l'espace, J'étais comme un chevreuil épuisé par la chasse, Et pourtant je voulais goûter à ce bonheur!
Sachant ce qu'il en coûte et ce qu'il faut qu'on souffre Quand la pauvre âme à peine effleure le plaisir, Je rôdais cependant sur le bord de ce gouffre, L'esprit bouleversé par l'immortel désir.
Plus chaud qu'une forêt où l'incendie avance, L'Eros impitoyable appuyait sur mes yeux Ses regards débordants, fermes, audacieux, Qui semblent révéler le monde et la science.
Mais, ô Destin profond, maître des fronts brûlants, Vous n'avez pas permis l'ineffable aventure, Peut-être vouliez-vous m'épargner la torture Dont tout humaine joie est le commencement.
Je vous entends, Destin, j'irai, paisible et lasse, Sans le fol tremblement qui soulevait mon coeur. Et c'est un témoignage infini de vos grâces Que déjà vous m'ayez refusé le bonheur...
COMME LE TEMPS EST COURT...
Comme le temps est court qu'on passe sur la terre Si peu de matins vifs, Si peu de rêverie heureuse et solitaire Dans des jardins naïfs;
Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise, De beaux jeux excitants, Comme le premier soir où l'on a vu Venise, Où l'on entend Tristan!
Hélas! ne pouvoir dire au temps fougueux d'attendre, «Ne me détruisez pas! Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres, N'ont pas de plus doux bras.
«Elles ne diront rien que ma voix, avant elles, N'ait chaudement tracé; Qu'importent leurs chansons de douces tourterelles, Leur coeur est dépassé!»
Ah! qu'encor, que toujours je m'unisse à mon rêve Ailé, brusque et brûlant, Comme l'ivre Léda s'abat et se soulève Près de son cygne blanc!
--Mais vous serez dissous, coeur éclatant et sombre, Vous serez l'herbe et l'eau, Et vos humains chéris n'entendront plus dans l'ombre Votre éternel sanglot...
VOUS EMPLISSEZ MA VIE
Nous ne serons jamais une seule momie Sous l'antique désert et les palmiers heureux... MALLARME.
Vous emplissez ma vie et vous êtes ailleurs, Votre esprit loin du mien voit se lever l'aurore; Vous êtes tout mêlé au monde extérieur, Quand je ne l'entends plus, votre voix parle encore.
Mon coeur à votre coeur toujours communicant, Se représente avec un dévorant délice Le pain qui vous nourrit, l'eau vous désaltérant, L'air que vous respirez, et qui seul m'est propice.
Mon coeur toujours tendu et prolongé vers vous Ressemble par l'effort à ces rades marines Qui jettent sur les flots un bras triste et jaloux Vers les dansants vaisseaux qu'entraînent les ondines.
--Tu vis, et c'est cela ton radieux péché! Je le sens bien, ta vie est la cible éclatante Que vise mon angoisse avide et haletante; Je rêve d'un désert où ton doux front, penché, Souffrirait avec moi la soif et la famine... --O mon cher diamant, je suis la sombre mine Qui souhaite garder ton noble éclat caché!
Est-ce donc pour mourir que je t'ai recherché?
AINSI LES JOURS ONT FUI...
Ainsi les jours ont fui sans que mes yeux les comptent; Je n'ai pas vu passer les mois et les saisons; Je cherchais seulement si l'année assez prompte Apporterait un peu de calme à ma raison.
J'ai, sous le ciel sans joie, attendu sans faiblesse Qu'un océan d'amour se desséchât sur moi; Je ne pouvais prévoir à quelle heure s'abaisse Le soleil effrayant des douloureux émois.
Enfant, j'avais lutté contre les destinées Avec l'élan du flux et du reflux des mers; Mais une âme trop lasse est surtout étonnée: Je ne m'évadais pas de cet anneau de fer.
--J'ai su que rien ici n'est donné à nous-même, Qu'on est un mendiant du jour où l'on est né, Que la soif se guérit sur les lèvres qu'on aime, Que notre coeur ne bat qu'en un corps éloigné.
J'ai construit jusqu'aux cieux la tour de ma détresse, N'interrompant jamais cet épuisant labeur; Il reluit de désirs, il brûle de caresses, Et les vitraux sont faits du cristal de mes pleurs;
Et maintenant, debout sous l'azur qui m'écoute, Je vois, dans un triomphe à l'aurore pareil, Ma féconde douleur se dresser sur ma route Comme un haut monument baigné par le soleil.
Et je suis aujourd'hui, au centre de ma tâche, Une contrée où luit un éternel été; Et pour ceux qui sont las, désespérés ou lâches, Une eau pleine d'amour, de force et de gaîté;
Seul le dôme des nuits, funèbre comme un temple, Que j'ai pris à témoin dans des deuils enflammés, N'ignore pas mon coeur héroïque, et contemple La morte que je suis, qui vous a tant aimé...
SOIR SUR LA TERRASSE
Nous sommes seuls; puisque tu m'aimes, J'aurai peur si je vois tes yeux; Evitons la douceur suprême: Ne restons pas silencieux.
La terrasse est comme un navire; Qu'il fait chaud sur la mer, ce soir! On meurt de soif, et l'on respire L'ombre noire du jardin noir.
Les aloès fleuris s'élancent. Ecarte de moi, si tu peux, Tous ces parfums, tous ces silences, Qui s'accumulent peu à peu;
On entend rire sur la place. Je sens, à tes yeux, que tu crois Que ce sont des corps qui s'enlacent: Ce soir, tout est désir pour toi.
L'âcre odeur des filets de pêche Pénètre l'humble nuit qui dort. Sur ma main pose ta main fraîche Pour que je puisse vivre encor...
O MON AMI, SOIS MON TOMBEAU
O mon ami, sois mon tombeau, La jeune terre étincelante Et les jours d'été sont trop beaux Pour une âme à jamais dolente!
Je crains les regrets et l'espoir; Laisse-moi rentrer dans ton ombre, Comme les collines du soir Rejoignent la nuit ferme et sombre.
Avec un coeur si lourd, si lent, Que veux-tu qu'aujourd'hui je fasse Du parfum des marronniers blancs, Et des promesses de l'espace?
Je sais ce qu'un soir lisse et pur A bu de plaisirs et de peines! Les corbeaux flottent sur l'azur Comme un mol feuillage d'ébène.
Partout quel opulent loisir, Quelle orgueilleuse confiance Qui joint les appels du désir Aux sécurités du silence!
Les oiseaux, dans le doux embrun De l'éther rose et des ramées, Sont légers comme des parfums Et glissent comme des fumées;
On entend leurs limpides voix Incruster de cris et de rires Le ciel qui passe sur les bois Comme un lent et pompeux navire.
--Mais je sais bien que vous mourrez, Et que moi, si riche d'envie, Je dormirai, le coeur serré, Loin de la dure et sainte vie;
Toutes les musiques des airs, Tous ces effluves qui s'enlacent Fuiront le souterrain désert Où le temps ne luit ni ne passe;
Et nous serons ce bois des morts, Ces branches sèches et cassées Pour qui les jours n'ont plus de sort, Pour qui toute chose est cessée!
Et pourtant mon coeur éternel, Et sa tendresse inépuisable, Plus que l'Océan n'a de sel, Plus que l'Egypte n'a de sable,
Contenait les mille rayons De toutes les aubes futures... --Être un jour ce mince haillon Qui gît sous toute la Nature!
UN ABONDANT AMOUR...
Un abondant amour est pareil au silence, Rien de lui ne s'échappe et ne s'ajoute à lui. Il agit dans sa calme et splendide substance, Plus vaste que l'espace et plus haut que la nuit.
Les siècles révolus et les saisons futures L'élisent comme un lieu d'attente et de repos. Il a tout absorbé de l'immense nature, Au point d'être l'éther, les cimes et les eaux.
J'examine ce soir ma vie âpre et compacte; J'ai fait ce que j'ai pu, d'un haut et triste coeur, Sachant que mes pensers et beaucoup de mes actes Ont sombré à jamais, sans bruit et sans lueur.
Je n'ai pas pu sauver le meilleur de moi-même, Ces larmes, ces efforts, ces courages, ces freins, Dont j'ai su tour à tour rompre mon coeur extrême, Ou le fermer avec des lanières d'airain.
Ample comme les flots, et comme eux volontaire, J'ai fait plus que lutter, j'ai contredit le sort, Et détournant mes yeux de la vie étrangère, Délaissant les vivants, j'ai voulu plaire aux morts.
Je m'arrête à présent, et me laisse conduire Par les jours entraînants qui mènent au tombeau; Que m'importe le temps qui me reste à voir luire Un monde qui me fut trop cruel et trop beau.
Je m'arrête, et me livre à ta bonté nouvelle, Cher être, où je m'achève enfin. Je t'ai choisi Pour le point de départ de ma vie éternelle; Déjà mon coeur en toi jette un cri adouci. Je me lie à ton âme où se meuvent des ailes, Et mon esprit, qui fut l'immense fantaisie, Veut languir, les yeux clos, dans ta haute nacelle, Délivré de l'espace et de la poésie...
LA MUSIQUE ET LA NUIT
La Musique et la Nuit sont deux sombres déesses Dont la ruse surprend les secrets des humains, Confidentes, ou bien sorcières ou traîtresses, Elles puisent le sang des coeurs entre leurs mains.
Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles Où deux étoiles ont un frénétique éclat, L'une semble plus fière et l'autre plus sensible, Tristes lèvres d'argent qu'un Dieu jaloux scella!
Et tandis que les doux violons des terrasses Blottissent dans la nuit leur sanglot musical, Je sens se préparer dans le profond espace Un véhément complot pour le bien et le mal:
Complot pour que tout coeur rejette son cilice, Pour qu'il ose affronter le dangereux bonheur, Car le torrent des sons et la nuit protectrice Incitent à la vie avec une âpre ardeur:
Hélas! tout est amour ou cendres; la nature Par l'éternel retour et le long devenir Ne peut qu'éterniser la puissante torture Qui meut dans l'infini la mort et le désir.
Chaque humain, à son tour, servira de pâture...
Et l'âme, fourvoyée entre les grands instincts, Répand sur leur fureur son anxiété rêveuse, Et, toujours innocente épouse du Destin, Accompagne en pleurant la bataille amoureuse.
--Hélas! âme héroïque, oubliez-vous encor Que les parfums, les ciels, le verbe, les musiques Sont ligués contre vous, et que les faibles corps Sont la barque où périt votre grandeur tragique?
--Montez, âme orgueilleuse, élevez-vous toujours, Allez, allez rêver sur les hauts promontoires Où, triste comme vous, la muse de l'Histoire Contemple,--par delà les siècles et les jours,
A travers les combats, les flots, les incendies, Au-dessus des palais, des dômes et des tours Où la Religion médite et psalmodie,-- La victoire sans fin du redoutable amour!...
LA CONSTANCE
Ce qu'il a commencé, le coeur doit le poursuivre, Toute tendresse a droit à son éternité, La nature est constante, et son désir de vivre Endurant tous les maux, luit d'été en été.
L'Automne au pourpre éclat, si puissante et si digne, Qui maintient la nature au moment qu'elle meurt, Par son pressant effort défend qu'on se résigne A goûter sans sursauts la paix lasse du coeur.
Nul n'aura plus que moi prolongé la douleur...
II
LES CLIMATS
Tu viens de trop gonfler mon coeur pour l'espace qui le contient... SHAKESPEARE.
SYRACUSE
Excite maintenant tes compagnons du choeur à célébrer l'illustre Syracuse!... PINDARE.
Je me souviens d'un chant du coq, à Syracuse! Le matin s'éveillait, tempétueux et chaud; La mer, que parcourait un vent large et dispos, Dansait, ivre de force et de lumière infuse!
Sur le port, assailli par les flots aveuglants, Des matelots clouaient des tonneaux et des caisses, Et le bruit des marteaux montait dans la fournaise Du jour, de tous ces jours glorieux, vains et lents;
J'étais triste. La ville illustre et misérable Semblait un Prométhée sur le roc attaché; Dans le grésillement marmoréen du sable Piétinaient les troupeaux qui sortaient des étables; Et, comme un crissement de métal ébréché, Des cigales mordaient un blé blanc et séché.
Les persiennes semblaient à jamais retombées Sur le large vitrail des palais somnolents; Les balcons espagnols accrochaient aux murs blancs Broyés par le soleil, leurs ferrures bombées: Noirs cadenas scellés au granit pantelant...
Dans le musée, mordu ainsi qu'un coquillage Par la ruse marine et la clarté de l'air, Des bustes sommeillaient,--dolents, calmes visages, Qui s'imprègnent encor, par l'éclatant vitrage, De la vigueur saline et du limpide éther.
Une craie enflammée enveloppait les arbres; Les torrents secs n'étaient que des ravins épars, De vifs géraniums, déchirant le regard, Roulaient leurs pourpres flots dans ces blancheurs de marbre --Je sentais s'insérer et brûler dans mes yeux Cet éclat forcené, inhumain et pierreux.
Une suture en feu joignait l'onde au rivage. J'étais triste, le jour passait. La jaune fleur Des grenadiers flambait, lampe dans le feuillage. Une source, fuyant l'étreignante chaleur, Désertait en chantant l'aride paysage.
Parfois sur les gazons brûlés, le pourpre épi Des trèfles incarnats, le lin, les scabieuses, Jonchaient par écheveaux la plaine soleilleuse, Et l'herbage luisait comme un vivant tapis Que n'ont pas achevé les frivoles tisseuses.
Le théâtre des Grecs, cirque torride et blond, Gisait. Sous un mûrier, une auberge voisine Vendait de l'eau: je vis, dans l'étroite cuisine, Les olives s'ouvrir sous les coups du pilon Tandis qu'on recueillait l'huile odorante et fine.
Et puis vint le doux soir. Les feuilles des figuiers Caressaient, doigts légers, les murailles bleuâtres. D'humbles, graves passants s'interpellaient; les pieds Des chevreaux au poil blanc, serrés autour du pâtre, Faisaient monter du sol une poudre d'albâtre.
Un calme inattendu, comme un plus pur climat, Ne laissait percevoir que le chant des colombes. Au port, de verts fanaux s'allumaient sur les mâts. Et l'instant semblait fier, comme après les combats Un nom chargé d'honneur sur une jeune tombe.
C'était l'heure où tout luit et murmure plus bas...
La fontaine Aréthuse, enclose d'un grillage, Et portant sans orgueil un renom fabuleux, Faisait un bruit léger de pleurs et de feuillage Dans les frais papyrus, élancés et moelleux...
Enfin ce fut la nuit, nuit qui toujours étonne Par l'insistante angoisse et la muette ardeur. La lune plongeait, telle une blanche colonne, Dans la rade aux flots noirs, sa brillante liqueur.
Un solitaire ennui aux astres se raconte; Je contemplais le globe au front mystérieux, Et qui, ruine auguste et calme dans les cieux, Semble un fragment divin, retiré, radieux, De vos temples, Géla, Ségeste, Sélinonte!
--O nuit de Syracuse: Urne aux flancs arrondis! Logique de Platon! Ame de Pythagore! Ancien Testament des Hellènes; amphore Qui verses dans les coeurs un vin sombre et hardi, Je sais bien les secrets que ton ombre m'a dits.
Je sais que tout l'espace est empli du courage Qu'exhalèrent les Grecs aux genoux bondissants; Les chauds rayons des nuits, la vapeur des nuages Sont faits avec leur voix, leurs regards et leur sang.
Je sais que des soldats, du haut des promontoires, Chantant des vers sacrés et saluant le sort, Se jetaient en riant aux gouffres de la mort Pour retomber vivants dans la sublime Histoire!
Ainsi ma nuit passait. L'ache, l'anet crépu Répandaient leurs senteurs. Je regardais la rade; La paix régnait partout où courut Alcibiade, Mais,--noble obsession des âges révolus,-- L'éther semblait empli de ce qui n'était plus...
J'entendis sonner l'heure au noir couvent des Carmes. L'espace regorgeait d'un parfum d'orangers, J'écoutais dans les airs un vague appel aux armes... --Et le pouvoir des nuits se mit à propager L'amoureuse espérance et ses divins dangers:
O désir du désir, du hasard et des larmes!
LES SOIRS DU MONDE
O soirs que tant d'amour oppresse, Nul oeil n'a jamais regardé Avec plus de tendre tristesse Vos beaux ciels pâles et fardés! J'ai délaissé dès mon enfance Tous les jeux et tous les regards, Pour voguer sans peur, sans défense, Sur vos étangs qui veillent tard. Par vos langueurs à la dérive, Par votre tiède oisiveté, Vous attirez l'âme plaintive Dans les abîmes de l'été...
--O soir naïf de la Zélande, Qui, timide, ingénu, riant, Semblez raconter la légende Des pourpres étés d'Orient!
Soir romain, aride malaise, Et ce cri d'un oiseau perdu Au-dessus du palais Farnèse, Dans le ciel si sec, si tendu!
Soir bleu de Palerme embaumée, Où les parfums épais, fumants, S'ajoutent à la nuit pâmée Comme un plus fougueux élément!
Sur la vague tyrrhénienne Dans une vapeur indigo, Un voilier fend l'onde païenne Et dit: «Je suis la nef Argo!»
Par des ruisseaux couleur de jade, Dans des senteurs de mimosa, La fontaine arabe s'évade, Au palais roux de la Ziza.
Dans le chaud bassin du Musée, Les verts papyrus, s'effilant, Suspendent leur fraîche fusée A l'azur sourd et pantelant:
O douceur de rêver, d'attendre Dans ce cloître aux loisirs altiers Où la vie est inerte et tendre Comme un repos sous les dattiers!
--Catane où la lune d'albâtre Fait bondir la chèvre angora, Compagne indocile du pâtre Sur la montagne des cédrats!
Derrière des rideaux de perles, Chez les beaux marchands indolents, Des monceaux de fraises déferlent Au bord luisant des vases blancs.
Quels soupirs, quand le soir dépose Dans l'ombre un surcroît de chaleur! L'oeillet, comme une pomme rose, Laisse pendre sa lourde fleur.
L'emportement de l'azur brise Le chaud vitrail des cabarets Où le sorbet, comme une brise, Circule, aromatique et frais.
La foule adolescente rôde Dans ces nuits de soufre et de feu; Les éventails, dans les mains chaudes, Battent comme un coeur langoureux.
--Blanc sommeil que l'été surmonte: Des fleurs, la mer calme, un berger; O silence de Sélinonte Dans l'espace immense et léger!
Un soir, lorsque la lune argente Les temples dans les amandiers, J'ai ramassé près d'Agrigente L'amphore noire des potiers;
Et sur la route pastorale, Dans la cage où luisait l'air bleu, Une enfant portait sa cigale, Arrachée au pin résineux...
--J'ai vu les nuits de Syracuse, Où, dans les rocs roses et secs, On entend s'irriter la Muse Qui pleure sur dix mille Grecs;
J'ai, parmi les gradins bleuâtres, Vu le soleil et ses lions Mourir sur l'antique théâtre, Ainsi qu'un sublime histrion;
Et comme j'ai du sang d'Athènes, A l'heure où la clarté s'enfuit, J'ai vu l'ombre de Démosthène Auprès de la mer au doux bruit...
--Mais ces mystérieux visages, Ces parfums des jardins divins, Ces miracles des paysages N'enivrent pas d'un plus fort vin Que mes soirs de France, sans bornes, Où tout est si doux, sans choisir; Où sur les toits pliants et mornes L'azur semble fait de désir; Où, là-bas, autour des murailles, Près des étangs tassés et ronds, S'éloigne, dans l'air qui tressaille, L'appel embué des clairons...
DANS L'AZUR ANTIQUE
Espérances des humains, légères déesses... DIOTIME D'ATHÈNES.
Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort, Où chaque fragment d'air fascine comme un disque, Rome, lourde d'été, avec ses obélisques Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or, Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes, Vers l'amour fabuleux de la reine d'Egypte.
Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir. Un cyprès balançait mollement sous la brise Sa cime délicate, entr'ouverte au vent lent, Et un jet d'eau montait dans l'azur jubilant Comme un cyprès neigeux qu'un vent léger divise...
J'errais dans les villas, où l'air est imprégné Du solennel silence où rêve Polymnie: Je voyais refleurir les temps que remanie La vie ingénieuse, incessante, infinie; Et, comme un messager antique et printanier, De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.
Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre M'attirait: à travers ses lèvres, ses paupières On voyait fuir, jaillir l'azur torrentiel; Et ce masque semblait, avec la voix du ciel, Héler l'amour, l'espoir, les avenirs farouches. Une même clameur s'élançait de ma bouche, Et, pleine de détresse et de félicité, Je m'en allais, les bras jetés vers la beauté!...
--J'ai vu les lieux sacrés et sanglants de l'Histoire, Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux, La nostalgique paix des Arches des Victoires Où l'azur fait rouler son char silencieux.
J'ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve, Elancé dans l'éther et tordu de plaisir, Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève Le fruit délicieux du douloureux désir.
Les soirs de Sybaris et la mer africaine Prolongeaient devant moi les baumes de mon coeur; L'Arabie en chantant me jetait ses fontaines, Les âmes me suivaient à ma suave odeur.
Comme l'âpre Sicile, épique et sulfureuse, Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs, Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse, Brillait comme un fronton de marbre et de safran!
Un jour l'été flambait, le temple de Ségeste Portait la gloire d'être éternel sans effort, Et l'on voyait monter, comme un arpège agreste, Le coteau jaune et vert dans sa cithare d'or!
Le blanc soleil giclait au creux d'un torrent vide; Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs S'ébrouaient; les parfums épais, gluants, torrides Mettaient dans l'air comblé des obstacles d'odeurs.
Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques Avec un soin si gai, si chaud, si diligent, Que l'imposant destin des pierres léthargiques Semblait ressuscité par des veines d'argent!
Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues: Je contemplais le sort, la paix, l'azur si long, Et parfois je croyais voir surgir dans la nue La lance de Minerve et le front d'Apollon.
Devant cette splendeur sereine, ample, équitable, Où rien n'est déchirant, impétueux ou vil, Je songeais lentement au bonheur misérable De retrouver tes yeux où finit mon exil...
* * * * *
Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d'Euterpe, Dont j'ai fait retentir l'azur universel Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe, Quand mon blanc Orient brillait comme du sel!
Je quitte les regrets, la volonté, le doute, Et cette immensité que mon coeur emplissait, Je n'entends que les voix que ton oreille écoute, Je ne réciterai que les chants que tu sais!
Je puiserai l'été dans ta main faible et chaude, Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde, Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang!
Car, quels que soient l'instant, le jour, le paysage, Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage Comme un tissu divin dont je compte les fils?...
PALERME S'ENDORMAIT...