Les vivants et les morts

Chapter 3

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Une humidité terne, éplorée, abattue, Enveloppe l'étang, se suspend aux statues, Rôde ainsi qu'une lente et romanesque amante. La nue est alourdie et pourtant plus distante. Le vent, comme un torrent déversé dans l'allée, Roule avec une voix cristalline et fêlée Des graviers reluisants et des pommes de pin... Et, dans la maison froide où je rentre soudain, Un prélude houleux et grave de Chopin, Profond comme la mer immense et remuée, Pousse jusqu'en mon coeur ses sonores nuées! --O sanglots de Chopin, ô brisements du coeur, Pathétiques sommets saignant au crépuscule, Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs Dans les roseaux altiers de la froide Vistule! Soupirs! Gémissements! Paysages du pôle Qu'entr'ouvre le boulet d'un soleil rouge et rond, Noir cachet de la foudre au coeur chenu des saules, Tristesse de la plaine et des cris du héron! O Chopin, votre voix, qui reproche et réclame, Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes; Vous êtes le martyr sur le gibet divin; Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin; Toute offense a meurtri votre coeur adorable; La mer se plaint en vous et arrache les sables, Chopin! Et nous pleurons les bonheurs refusés, Tandis que votre sombre et musicale rage S'étend, sur l'horizon chargé de lourds nuages, Comme un grand crucifix de cris entre-croisés!

TU RESSEMBLES A LA MUSIQUE...

Tu ressembles à la musique Par la détresse du regard, Par l'égarement nostalgique De ton sourire humble et hagard;

Les plus avides mélodies Qui me boivent le sang du coeur, N'ont pas de forces plus hardies Que ta faiblesse et ta pâleur.

Les lumières dans les églises Ont le même rayonnement Que ton visage, où je me grise Du goût d'un nouveau sacrement.

--Tu n'es qu'un enfant qui défaille, Mais, par les rêves de mon coeur, Tu ressembles à la bataille, A Jésus parmi les docteurs, Aux héros morts sous les murailles, A tout ce qui lutte et tressaille, Au Cid sur un cheval dansant, Au martyr dans le Colisée. Sur qui la bête, harassée, Passe, comme un linge apaisant Tout trempé d'amour et de sang, Sa langue calme et reposée...

JE T'AIME ET CEPENDANT...

Si vous m'aimez, dites combien vous m'aimez... SHAKESPEARE (Antoine et Cléopâtre).

Je t'aime, et cependant, jamais tes ennemis Contre ton doux esprit ne se seraient permis La lucide, subtile et lâche violence Que mon amour pour toi exerçait en silence. Je t'aime et, dans mon coeur, je t'ai fait tant de tort Que tu fus un instant devant moi comme un mort, Comme un supplicié que la foule abandonne, A qui sa mère, enfin, ne veut pas qu'on pardonne... J'ai méprisé ta joie, ta peine, ton labeur, Ta tristesse, ta paix, ton courage et ta peur, Et jusqu'au sang charmant dont je vis par tes veines. Mes yeux ne voyaient pas où finirait ma haine; Mais j'ai fait tout ce mal pour ne pas défaillir Du seul enchantement de ton clair souvenir; Pour pouvoir vivre encor, sans gémir dans l'extase Que tu sois ce parfum et que tu sois ce vase; Pour respirer un peu, sans que le jour et l'air M'assaillent de tes yeux plus brisants que la mer; J'ai fait ce mal pour mieux pouvoir, dans mon refuge, Scruter le fond soumis de mon coeur qui te juge, Car moi qui te voulais enchaîné dans les rangs, Courbé comme un captif sous les yeux du tyran, Je presse dans mes mains, si hautaines, si graves, Tes pieds humbles et doux qui sont tes deux esclaves...

EN ECOUTANT SCHUMANN

Quand l'automne attristé, qui suspend dans les airs Des cris d'oiseaux transis et des parfums amers, Et penche un blanc visage aux branches décharnées, Reviendra, mon amour, dans la prochaine année, Quels seront tes souhaits, quels seront mes espoirs? Rêverons-nous encor tous deux comme ce soir, Dans la calme maison qu'assaille la rafale, Où l'humble cheminée, en rougeoyant, exhale Une humide senteur de fumée et de bois? Entendrons-nous, mes mains se reposant sur toi, Ces grands chants de Schumann, exaltés, héroïques, Où le désir est fier comme un sublime exploit, Où passe tout à coup la chasse romantique Précipitant ses bonds, ses rires, ses secrets Dans le gouffre accueillant des puissantes forêts?

--O Schumann, ciel d'octobre où volent des cigognes! Beffroi dont les appels ont des sanglots d'airain: Jeunes gens enivrés, dans les nuits de Cologne, Qui contemplez la lune éparse sur le Rhin! Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque Jette au détour des ponts les bouquets et les masques, --Minuit sonne à la sombre horloge d'un couvent,-- Un falot qui brillait est éteint par le vent... --Et puis, douleur profonde, inépuisable, avide, Qui monte tout à coup comme une pyramide, Comme un reproche ardent que ne peut arrêter La trompeuse, chétive, amère volupté! --O musique, par qui les coeurs, les corps gémissent, Musique! intuition du plaisir, des supplices, Ange qui contenez dans vos chants oppressés La somme des regards de tous les angoissés, Vous êtes le vaisseau dansant dans la tempête! Avec la voix des morts, des héros, des prophètes, Dans les plus mornes jours vous faites pressentir Qu'il existe un bonheur qui ressemble au désir! --Pourtant je vois, là-bas, dans l'ombre dépouillée Du jardin où le vent d'automne vient gémir, Les trahisons, les pleurs, les âmes tenaillées, La vieillesse, la mort, la terre entre-baillée...

QU'AI-JE A FAIRE DE VOUS...

Qu'ai-je à faire de vous qui êtes éphémère, Trop douce matinée, éther bleuâtre et chaud, O jubilation insensée et légère D'un moment que le temps engloutira si tôt?

Je vois que le lac tiède est comme une corbeille, Immobile et rêvant, et si chargé d'azur Qu'il cherche à déverser son poids luisant et pur, Et que le vert feuillage a des bouquets d'abeilles!

Je vois de blancs oiseaux, comme des nénuphars Se poser sur les flots que l'air croise et décroise, Et les parfums monter, tranchants comme des dards, Dans l'azur frais, couleur de gel et de turquoise!

Les jardins ont l'aspect calme des paradis, Partout c'est le repos, le bourdonnant silence; Un matinal parfum de joie et d'abondance Exhale tendrement l'attente de midi.

Qu'est-ce donc qui m'empêche, ô terre complaisante, Doux éther caressant, sourire bleu des flots, Nature sans mémoire et toujours renaissante, De rentrer dans votre ample et sinueux complot?

Ma jeunesse est en vous, les arbres, le rivage, Le temps qui se balance et ne s'écoule pas, Les matins toujours gais, les soirs pensants et sages Ont gardé mes regards, mes rêves et mes pas;

Mais moi j'ai poursuivi la route, je dépasse Votre extase alanguie et votre enchantement, J'habite un continent dispersé dans l'espace, Où l'âme a son domaine et son déchaînement.

Pays sans arbre, et plus dévasté que la lune, Où sont les souvenirs, les morts, les passions, Et, brûlante douleur parmi les infortunes, Les tragiques matins de nos déceptions.

Mais aujourd'hui, ayant goûté toute amertume, Je suis sans volonté; les mouvements du sort, Amenant à mes pieds la vague et son écume, Font un long bercement qui me lasse et m'endort.

Les brouillards ont glacé la Sibylle de Cumes!

--O désir! J'ai connu votre soif, votre faim, Vos passions de l'âme et vos brûlants théâtres; Mais l'incendie altier et mortel s'est éteint; Nous sommes à présent, mon coeur et le destin, Comme deux ennemis qui, s'estimant enfin, Cessent de se combattre...

BENISSEZ CETTE NUIT...

Bénissez cette nuit alanguie et biblique, Prêtresse du coteau, palme mélancolique! Car voici le berger dont mon rêve est hanté...

--Cher pâtre, accepte enfin la douce volupté. Quelle frayeur déjà te pâlit et t'oppresse? Mon amour, montre-toi doux envers la caresse. Si tu veux, sois absent, étranger, endormi; Ferme tes calmes yeux, davantage, à demi; Ferme tes yeux, afin que cette neuve aurore, Que les tendres baisers dans l'esprit font éclore, Se lève lentement sous tes cils abaissés, Sans que ton innocent orgueil en soit blessé! Qu'aimais-tu dans ta vie adolescente et fraîche? La course dans les prés, le mol parfum des pêches, Le transparent sommeil à l'ombre du bouleau, Le rire des flots bleus dans les vives calanques? Mais l'amour est un fruit plus vivant et plus beau, Tout composé de pulpe et d'âme, où rien ne manque...

Quitte cet air craintif, ce regard dédaigneux, C'est l'immortel plaisir qui rira dans tes yeux, Ainsi que l'aloès brise sa sombre écorce, Quand tu seras pareil, perdant ta faible force, A ces jeunes guerriers, orgueilleux et mourants, Qui gagnaient la bataille ardente en succombant... Hélas! ta douce main dans mes mains se débat; Ecoute, rien ne peut s'expliquer ici-bas. Pourquoi ce ciel d'été, ces calmes rêveries Du peuplier, debout sur la fraîche prairie, Qui semble étudier, mage silencieux, Les nuages qui sont le mouvement des cieux? Pourquoi cet abondant murmure des fontaines, Ces sureaux engourdis par leur suave haleine, Ces carillons légers, s'envolant des couvents, Comme un pommier mystique effeuillé par le vent?...

Ah! ces nobles langueurs que jamais rien n'exprime, Ces silences, comblés de promesses sublimes, Le soir, cette fumée aux toits bleus des hameaux, Ces rêves des bergers, jouant du chalumeau Tandis que les brebis, dans la vallée herbeuse, Ont le robuste éclat d'une plante laineuse, Ces bonheurs du matin juvénile, où le corps Rejoint l'éternité en dépassant la mort, Ces besoins éperdus de pitié ou de rage, Ces soleils, embrasant de muets paysages, Tu les posséderas comme un raisin qu'on mord, Dans le bonheur gisant qui ressemble à la mort! Ainsi sois bienveillant, doux envers la caresse; Console, et, si tu peux, abolis ma tendresse. Je meurs d'une suave et vaste vision: J'aime en toi l'infini avec précision; Pour cacher mon ardeur aux regards des étoiles, Cher pâtre, étends sur moi tes deux mains comme un voile. Vois, je serai, mes bras pressés à tes côtés, Comme un fleuve immortel enserrant la cité. Mais ton front est sévère et ta voix est confuse; Va-t'en, déjà le jour élance ses clartés. J'entends dans les taillis tourner le vol des buses; Les marchands, au lointain, jettent leurs cris flûtés. Voici l'âne, porteur de fruits; craignons la ruse Du maître qui le suit. Va-t'en de ce côté...

Ah! faut-il que mon coeur en vain s'élance et s'use, Et que ce bonheur soit en toi, qui le refuses!

Je t'aime et je voulais en t'aimant m'appauvrir. Ah! comme le désir souhaite de mourir!...

TOUT SEMBLE LIBERE...

Je regarde la nuit. Tout semble libéré, L'esclavage du jour a détendu ses chaines. Au bas d'un noir coteau, par la lune nacré, Un train lance des jets de sanglots effarés; Les parfums, emmêlés l'un à l'autre, s'entrainent. Malgré l'infinité des temps incorporés, Chaque nuit est intacte, hospitalière et neuve. J'entends le sifflement d'un bateau sur le fleuve. L'horloge d'un couvent, dans l'espace attentif, Fait tinter douze coups insistants et plaintifs; Les parfums, dilatés, sur les brises tressaillent; D'un exaltant départ l'air est soudain empli. De secrètes rumeurs circulent et m'assaillent...

--Hélas! tendres appels, où voulez-vous que j'aille? Où mène le désir? Quel rêve s'accomplit? Cessez de me héler, voix des divins minuits! Je reste; j'ai tout vu défaillir: je n'espère Que la paix de ne plus rien vouloir sur la terre. Je suis un compagnon harassé par le sort, Et qui descend, courbé, la pente de la mort...

LES SOLDATS SUR LA ROUTE...

Les soldats sur la route avaient passé: les cuivres Résonnaient, semblait-il, contre l'or du soleil. C'était l'heure où le jour est à l'adieu pareil, Et quitte un monde en pleurs qui ne peut pas le suivre.

Nous écoutions le chant emporté des clairons, Cet appel à la mort exaltait mieux que vivre; Et nous étions tous deux demi-las, demi-ivres Du bruit d'ailes que fait la guerre sur les fronts!

Que voulais-tu? Quel mont, quel sommet, quelle tombe T'attirait? Quel souhait de mourir avais-tu? Je vis bien ton effort douloureux et têtu Pour fuir l'amour humain où toute âme retombe.

Et je sentis alors les forces de mon coeur Te rejoindre en un lieu plus grave que la joie, Plein de vent, de fumée et d'éclairs, où s'éploie L'archange des combats, sans fatigue et sans peur.

Mon amour transformé délaissait ton visage Par qui tout est pour moi raison, paix, vérité; Et comme un fin rayon mêlé à ma clarté Je t'emportais dans un mystique paysage...

--Mais la tiédeur du soir, les doux champs inclinés, La splendide et rêveuse impuissance des âmes Dans mon coeur exalté faisaient plier les flammes, Comme un feu champêtre est par le vent réfréné.

Un pâle étang dormait au cercle étroit des saules, Les collines versaient le blé mûr comme un lait: Tes yeux où le désir naissait et se voilait Avaient l'azur aigu et condensé des pôles.

Nous écoutions bruire, au bord des bois sans fond, Les cris épars, confus des geais, des pies-grièches, Le murmure inquiet et suspendu que font Les pas ronds des chevreuils froissant des feuilles sèches.

La tristesse d'aimer sous les cieux s'étalait, Non faible, mais robuste, apaisée, acceptante; Et je posais sur toi, chère âme humble et tentante, Mes yeux où le pouvoir humain s'accumulait.

Et lentement je vis dans tes yeux apparaître Le poison de mon rêve, en ton âme injecté. Les clairons s'éloignaient dans la brume champêtre, De tout l'or du soir, seul mon coeur t'était resté. Je consolais en toi ton destin, irrité De n'être pas la cible où tout frappe et pénètre Pour quelque vague, immense, âpre immortalité...

--Mais que peut-on, hélas! un être pour l'autre être, En dehors de la volupté?

LA TEMPÊTE

«La passion n'est que le pressentiment de la volupté.» LUCRÈCE.

A qui m'adresserai-je en ces jours misérables Où, le coeur submergé par un puissant dégoût, J'entends autour de moi l'hallucinant remous D'une énergique voix qu'on sent infatigable?

Elle dit, cette voix: «Je suis la volupté; Comme fit le passé, l'avenir me consulte; Aux heures de repos pensif ou de tumulte C'est par moi que le coeur croit à l'éternité!

«Un homme est orgueilleux quand il a du courage, Mais on ne peut pas être héroïque avec moi. Les vaisseaux, les chemins, les rêves, les voyages Amènent l'univers suppliant sous ma loi.

«Je règne sur l'active et chancelante vie Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies; L'Orient dilaté, engourdi, haletant, Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant!

«Parfois, sous le climat brumeux des cathédrales, Je semble m'assoupir pendant vos longs hivers, Mais je jaillis soudain, éparse et triomphale, Du cri d'un maigre oiseau sur un églantier vert!

«En vain les repentants, les rêveurs, les ascètes S'enferment au désert comme des emmurés, Je m'attache à leur plaie ardente et satisfaite, Car je suis la douleur, plaisir transfiguré!

«Lorsque devant l'autel flamboyant, les mystiques Essayent d'écarter mon fantôme jaloux, Je fais pleuvoir sur eux l'orage des musiques Qui trompe leur prudence, et dit: «Je vous absous.»

«Je mens quand je me tais, je mens quand je protège, Partout où sont des corps, partout où sont des coeurs J'élance hardiment mon fourmillant cortège, Et le monde est empli de ma suave odeur.

«Quand les adolescents ou les amants austères Espèrent me bannir de leurs sublimes voeux, J'attaque lentement leur citadelle altière, Et comme un chaud venin je me répands en eux;

«Ceux qui me sont voués ont de vagues prunelles Où le danger projette un invincible attrait. Comme un ciel enfiévré, sillonné par des ailes, Ces vacillants regards ont de mouvants secrets...»

Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste Proclame la puissante et triste vérité, Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste Eloignent des humains l'âpre fatalité.

--Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase, Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir, Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir,

Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale Des actives cités, des mers et de l'azur, Si les astres ne sont, délirantes vestales, Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur,

Si vous n'avez toujours, invincible Nature, Que le cruel souhait de vous perpétuer, Si vous n'aimez en nous que la race future Qui fait naître sans fin les vivants des tués,

Si la guerre, la paix, le grand élan des foules, La ronde agreste avec les chansons du hautbois, Les arbres et leurs nids, l'océan et ses houles, Et la tranquille odeur de l'hiver dans les bois,

Ne sont toujours que vous, ténébreuse tempête, Solitaire torture ou frisson propagé, Obstacle que rencontre une âme qui halette Vers l'amour absolu, innocent et léger,

Si l'héroïsme même, et son ardeur secrète, Ne sont pour les humains pudiques et hardis Que l'espoir d'être exclus de votre impure fête, Et l'honneur d'échapper à votre joug maudit,

Laissez-moi m'en aller vers les froides ténèbres Où l'accueillante mort nous laisse reposer, Et qu'enfin je me mêle à ces restes funèbres Qu'une sublime horreur préserve du baiser!

LA NUE EST RADIEUSE...

La nue est radieuse, et sa splendeur inerte Etale un mol azur plein de fraîche langueur. On voit glisser sur l'eau une péniche verte Où traîne un filet de pêcheur.

La lumière d'argent assaille le feuillage Avec une fureur de foudre et de frelons; Et puis midi s'enfuit, et le doux paysage Médite dans la paix d'un soir limpide et long.

De blancs oiseaux, posés comme une ronde écume, Dévalent mollement sur le lac aplani. Septembre est un volcan qui flamboie et qui fume Dans un ondoiement infini!

Les abeilles, tournant parmi d'épais aromes, Font un remous de chants et de suavité. On voit, sur les chemins, s'éloigner le fantôme De l'été lourd de volupté...

Et pourtant, ô mon coeur, cette paix onctueuse Qui t'environne et veut tendrement t'envahir, S'étend comme un désert aux vagues sablonneuses, Autour de ton triste désir!

Tu te sens étranger parmi cette indolence, Tu ne reconnais rien dans ce calme sommeil; Et ton sort fait un poids obscur dans la balance Où monte un placide soleil...

Les feuillages, les flots, la rive romanesque, La barque qui descend comme un bouquet sur l'eau, Les montagnes, au loin peintes comme des fresques, La fumée aux toits des hameaux,

Ne te captivent plus, car la vie irritée A, depuis ton enfance, arraché tes abris, Et ton passé tragique est une eau démontée Où des navires ont péri.

--Hélas, ô triste coeur, ô marin des rafales, Vous si brave parmi la nuit et l'océan, Comment goûteriez-vous la douceur qui s'exhale De ce soir sans douleur, qui ressemble au néant?

LA PASSION

Lorsque, semblable au vent qui flagelle les monts, Notre esprit plein d'ardeur indomptable et sublime, Bondit soudain plus haut que d'invisibles cimes, Et descend jusqu'aux pieds de ceux que nous aimons;

Quand un front nous paraît si chaud dans les ténèbres, Qu'enivrés des rayons qui nous viennent de lui, Nous pourrions à jamais, loin du jour qui reluit, Vivre contents parmi des tentures funèbres,

Nous ne pouvons pas croire à ces calmes moments, A ces froids lendemains, monotones, paisibles, Qui reviennent toujours, d'une marche insensible, Recouvrir la douleur et les emportements.

Non, nous ne voulons pas, ayant été la flamme Dont le sommet s'arrache et vole vers le ciel, Cesser d'être le lieu du sacre essentiel Qui, d'un corps foudroyé, fait une plus grande âme.

Nous voulons demeurer ce Dieu crucifié, A qui, sous un ciel bas, les avenirs répondent, Et qui, les pieds saignants et pendants sur les mondes, A quelque immense espoir s'est pourtant confié!

Non, nous ne voulons pas renoncer à ces heures Où, chargés de transmettre et goûter l'infini, Nous sommes l'inconnu, transfiguré, béni, Par qui la race éparse et future demeure...

--Que tout vous soit soumis, divine passion, Prenez les dieux, les morts, les vertus, les victoires, Les instants radieux ou blessés de l'histoire, Pour bâtir jusqu'aux cieux vos réclamations!

Passion qu'un orchestre invisible accompagne, Où, fondu comme l'or bouillant dans les enfers, Le coeur liquide et chaud dans un autre se perd, Comme l'eau du printemps s'arrache des montagnes.

Candide passion, dont l'unique remords Est de ne pas tuer ceux que tu favorises, Quand l'immobile ardeur et les yeux qui se brisent Ont fait se ressembler le désir et la mort...

Mais l'antique Nature, indolente et lassée, Rêveuse sans vigueur dont nous sommes issus, A chaque instant défait l'étincelant tissu Que nos mains suspendaient à sa gorge glacée.

Et l'on vit résistant, révolté, gravissant L'échelle imaginaire où frémissent les anges, Et toujours la Nature, indécise, mélange Sa brume hostile et froide à la splendeur du sang.

Et l'on s'efforce en vain, jusqu'à ce que, malade, Redoutant sa rançon, craintif, irrésolu, Le pauvre espoir humain, enfin, ne puisse plus Tenter fidèlement l'intrépide escalade!

Et c'est sans doute ainsi qu'un jour plus morne encor, A l'heure où dans la nuit l'aube terne se lève, Sans désir, sans amour, sans révolte et sans rêve, Les corps désabusés consentent à la mort...

JE NE PUIS PAS COMPRENDRE...

Je ne puis pas comprendre encor que tu sois né, Tous les jours je contemple, avec les sens de l'âme, Dans l'infini des mois, cet instant fortuné Où ta vie à la vie a rattaché sa flamme!

Mon coeur est plus brûlant que l'air sous l'Equateur; Je quitte un froid désert où j'errai dans les sables; Je ne sais pas comment ce passé lamentable Est devenu lumière, est devenu chaleur!

L'huile d'or du soleil sur les mers levantines, Les astres fourmillant dans les grottes des cieux, La fougue des vaisseaux sur les vagues marines Sont réfléchis pour moi dans chacun de tes yeux.

Je respire, mon front contre tes genoux frêles, A l'ombre de ta bouche aux rivages vermeils; Et mon coeur se dissout vers tes chaudes prunelles, Comme un pâtre étendu, humé par le soleil!

L'amour que le matin a pour toutes les choses Lorsqu'il comble d'azur le torrent, les glaïeuls, Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses, Mon coeur plus chaud que lui le répand sur toi seul!

Quand je te vois, quand tu me parles ou me touches, Je suis comme un mourant de soif dans le désert, Qui verrait l'eau du puits monter jusqu'à sa bouche, Et le fruit du manguier s'incliner sur les airs.

Je suis ton centre exact, immuable et mobile, Tes deux pieds, nuit et jour, sont posés sur mon coeur, Comme le clair soleil pend au-dessus des villes Et décoche aux toits bleus ses flèches de chaleur.

Toute bonté du monde est en toi déposée; Je n'imagine rien que ne puisse guérir Le rire de ta bouche et sa tiède rosée, O visage par qui je peux vivre et mourir!

TENDRESSE

J'écoute près de toi la musique, et je vois Ta bouche et ton regard respirer à la fois; Nous sentons notre vie abonder côte à côte: Ce que la destinée apporte ou ce qu'elle ôte Ne peut plus nous toucher; nous sommes accomplis Comme deux morts anciens dans l'ombre ensevelis, Et qui, rigides, font un infini voyage... Il me suffit de voir scintiller ton visage Pour déguster la paix du milieu de l'été. --Désir immaculé, passion innocente: T'absorber par le coeur, sans que le corps ressente Aucune humaine volupté!

LE MONDE INTERIEUR

«Car l'exceptionnel, voilà ta tâche...» NIETZSCHE.

Il est des jours encor, où, malgré la sagesse, Malgré le voeu prudent de rétrécir mon coeur, Je m'élance, l'esprit gonflé de hardiesse, Dans l'attirant espace inondé de bonheur!

Je regarde au lointain les arbres, les verdures Retenir le soleil ou le laisser couler, Et former ces aspects de calme ou d'aventures Qui bercent le désir sur un branchage ailé!

Mais quand je tente encor ces célestes conquêtes, Cette ivre invasion dans le divin azur, J'entends de toutes parts la nature inquiète, Me dire: «Tu n'as plus ton vol puissant et sûr.

«Tu es sans foi; va-t'en vers les corps, vers les âmes, Rien de nous ne peut plus se mêler à ton coeur. Tu n'es plus cette enfant, libre comme la flamme, Qui montait comme un jet de bourgeons et d'odeurs!

«Nous fûmes ta maison, ta paix et ton refuge, Tu n'avais pas, alors, connu le mal humain, Mais tes pleurs effrénés, plus forts que le déluge, Ont détruit nos moissons et troublé nos chemins.