Les vivants et les morts

Chapter 10

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O Mistral, la Mireille antique, --Chloé qui dansait dans le thym-- Suspend sa flûte bucolique Au vert laurier de ton jardin!

Elle s'approche et te contemple; Et, dans le vent rapide et pur, C'est toi la colonne du temple, C'est toi l'olivier sur l'azur!

Tu étincelles dans l'espace Par tes airs de pâtre et de roi; Ton coeur enveloppe ta race Et ton pays descend de toi!

Sous le soleil et les étoiles Tu tiens ta lyre au son hautain, Comme un vaisseau gonfle sa voile Et bondit sur les flots latins!

Le vent bleu, sur la pierre blanche, De ses beaux bras audacieux Trempés dans le parfum des branches, Etale ton nom sous les cieux!

La musique glissante ou vive Baigne et soulève tes pipeaux Comme un fleuve franchit sa rive Et s'étend parmi les roseaux...

--Ainsi nous recherchions l'Histoire, L'Hellade avec ses temples roux, Quand c'est toi, la Nef, la Victoire, Et le Grec béni de chez nous!

Et Chloé, fille de Sicile, Retrouve en toi le sol natal; Son miroir, sa lampe d'argile, Elle les consacre à Mistral,

Heureuse, après un si long somme, De voir, dans l'azur et le vent, Que Daphnis, le plus beau des hommes, A pris l'éclat d'un dieu vivant...

VERS ECRITS SUR LES CHAMPS DE BATAILLE D'ALSACE-LORRAINE

O morts pour mon pays, je suis votre envieux... V. HUGO.

Ce matin de brouillard, d'orage et de langueur, Devant un glorieux et triste paysage, Je ressens, avec plus de fièvre et de vigueur, L'amour et la fierté qui divisent le coeur Elancer vers les cieux leur différent courage!

Hélas! les grands sanglots de l'orgueil menacé Ne sont souvent qu'un bruit de vagues, que domine, De ses bras éperdus, de ses cris insensés, Le désir des humains, qui rôde, convulsé, Dans son empire d'or, de soif et de famine!

--Quel mortel n'a connu vos somptueux élans, Passion de l'amour, unique multitude, Danger des jours aigus et des jours indolents, Orchestre dispersé sur les vents turbulents, Rossignol du désir et de la servitude!

Mais pour que soient domptés ces iniques transports, Nous irons aujourd'hui parmi les tombes vertes Où les croix ont l'éclat des mâts blancs dans les ports; Et nous suivrons, le coeur incliné vers les morts, La route de l'orgueil qu'ils ont laissée ouverte.

Voix des champs de bataille, âpre religion! Insistance des morts unis à la nature! Ils flottent, épandus, subtile légion, Mêlés au blé, au pain, au vin des régions, Hors des funèbres murs et des humbles clôtures.

--Un jour, ils étaient là, vivants, graves, joyeux. Les brumes du matin glissaient dans les branchages, Les chevaux hennissaient, indomptés, anxieux, L'automne secouait son vent clair dans les cieux, Les casques de l'Iliade ombrageaient les visages!

On leur disait: «Afin qu'une minute encor Le sol que vous couvrez soit la terre latine, Il faut dans les ravins précipiter vos corps.» Et comme un formidable et musical accord Ces cavaliers d'argent s'arrachaient des collines!

Ivre de quelque ardente et mystique liqueur, Leur âme, en s'élançant, les lâchait dans l'abîme. Ils croyaient que mourir c'était être vainqueurs, Et les armées semblaient les battements de coeur De quelque immense dieu palpitant et sublime.

Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons, Avec une fureur rugissante et jalouse; Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long, Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons, On ne sépare plus l'époux d'avec l'épouse...

--O terre mariée au sang de vos héros, Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresse Ténébreuse, cachée, où le fer et les os Font entendre des chocs de sabre et des sanglots Quand l'esprit inquiet vers vos sillons se baisse.

Plus encor que ceux-là, qui, vivants et joyeux, Tiendront les épées d'or des guerres triomphales, Ces morts gardent le sol qu'ils ramènent sur eux; Leur pays et leur coeur s'endorment deux à deux, Et leur rêve est entré dans la nuit nuptiale...

Le Rhin, paisible et sûr comme un large avenir Où s'avancent les pas de la France éternelle, Verse à ces endormis un puissant élixir, Qui, dans toute saison, les fait s'épanouir Comme un rose matin sur la molle Moselle!

--Les blés roux et liés sont aux ruches pareils, De tous les chauds vallons monte un parfum d'enfance, Mais, embusqué le soir sur le coteau vermeil, Comme un pourpre boulet le rapide soleil Semble prêt à venger quelque indicible offense.

Ni le doux ciel coulant sur les fruits verts et bleus, Ni l'eau pâle qui dort dans le cercle des saules, En ces graves pays ne nous penchent vers eux, En vain l'été répand ses baumes vaporeux, Un plus fort compagnon s'appuie à notre épaule:

C'est vous, ange irrité, taciturne, anxieux, Par qui le sang jaillit et l'ardeur se délivre, Honneur secret et fier, qui marchez dans les cieux, Par qui l'agonie est un vin délicieux, Quand, pour vous obtenir, il faut cesser de vivre!

Exaltants souvenirs! O splendeur de l'affront Par qui chaque être, ainsi qu'une foule qui prie, Se délaisse soi-même, et, la lumière au front, Vif comme le soleil qu'un fleuve ardent charrie, Préfère aux voluptés, qui toujours se défont, Le grand embrassement du mort à sa patrie!

LES MANES DE NAPOLEON

On voit un blanc jardin et des pelouses vertes. Le jour d'été nous suit par les portes ouvertes, Et visite avec nous le dôme nébuleux. Le vitrage répand des flots de rayons bleus Pareils à la lueur des campagnes d'Egypte. Des étrangers, autour de la muette crypte, Contemplent, le visage appuyé sur leurs mains, Cette cendre d'un dieu resté chez les humains. Lourd comme un noir canon d'où s'envole la poudre On voit luire l'autel, couleur d'encre et de foudre, Où l'on peut méditer, toucher, goûter l'honneur, Vif comme l'onde, et chaud comme sous l'Equateur! Pour un esprit qui songe un tel lieu doit suffire.

--O héros endormi dans le bloc de porphyre, En vain, dans l'univers, nous recherchions vos pas: Vous embrassez le monde, il ne vous contient pas. Sous les palmiers du Nil, sur l'or mouillé des sables, Vos pas victorieux restaient insaisissables. Dans les bleuâtres soirs du parc de Malmaison, Votre ombre erre toujours par delà l'horizon. Mais la mort déférente, assoupie et sans borne Est assez vaste, enfin, pour votre face morne. On contemple, effrayé: ce lit pourpre et puissant Enferme ce qui fut votre âme et votre sang. Et vous êtes là, vous à qui l'on ne peut croire Tant vous êtes encore au-dessus de la gloire! De quel esprit serein, de quel orgueil content, Je songe qu'à jamais vous emplissez le temps, Et que l'orgueil sacré peut laisser choir à terre, Dans ce temple français de la Victoire Aptère, Ces ailes que l'on vit sur toutes les cités, Epandre leur tempête et leur témérité!

Je pense à votre grand retour de l'île d'Elbe; Les blancs oiseaux des mers, les alcyons, les grèbes, Chauds de soleils, pareils à des aigles d'argent Vous suivaient sur la mer où vous alliez, songeant. Quand vous êtes venu, seul, et jetant vos armes, Les faces des soldats se couvrirent de larmes. Ainsi vit-on, un jour, jaillir et s'épancher L'eau vive que Moïse arrachait du rocher! Avançant lentement par Cannes, par Grenoble, Vous marchiez tout le jour; prévoyant, calme, noble; Invincible, isolé, sûr comme le destin, Vous reposant le soir, repartant le matin, Distribuant déjà vos faveurs et vos ordres, Recevant les baisers de ceux qui voulaient mordre Et trouvant, ô miracle éclatant en un jour, Une immense contrée avec un seul amour! Et Paris enivré autour de vous se presse. Vous êtes soulevé par sa sainte caresse: Vous avancez debout, porté de main en main, Blanche idole, pesant sur tout l'amour humain. Vous passiez, entr'ouvrant la foule opaque et lisse, Comme un vaisseau bombé sur une mer propice; Vous alliez, les deux bras étendus, les yeux clos, Statue au front doré qu'on soulève des flots; Héros dont on célèbre un vivant centenaire! Votre nom sous l'azur roulait comme un tonnerre Qui tranche les sommets et remplit les vallons. Un de vos maréchaux, marchant à reculons Devant les Tuileries flambantes comme une arche, Gravissant l'escalier devant vous, marche à marche, Joyeux, vague, extatique, éperdu, sombre et doux, Répétait tendrement: «C'est vous! c'est vous! c'est vous!» Mais vous, seul, au-dessus du flot qui vous assaille, N'ayant pas de témoin qui fût à votre taille, Contemplant l'horizon d'où les dieux sont absents, De quel aride coeur goûtiez-vous cet encens? Le temps passa, lugubre. Un soir on vint descendre, Dans cette arène vaste et basse, votre cendre. On mit un grand soleil autour de ce repos. Comme un bouquet de lis déchirés, les drapeaux Chez les rois arrachés, dans vos rudes conquêtes, Fleurirent saintement le silence où vous êtes.

Et depuis, chaque jour, courbés, baissant le front, Les hommes étonnés, muets, errent en rond, Ainsi qu'une pensive et vague sentinelle, Autour du puits où dort votre cendre éternelle. --Quand meurent des héros, la piété des humains Leur élève au sommet fascinant des chemins Un tombeau clair, altier, imposant, qui s'érige, Et marque hautement la gloire du prodige; Et le passant alors, surpris, levant les yeux, Honore le front haut cet esprit radieux. Mais vous, plus grand qu'eux tous dans la sublime histoire, Vous avez cette étrange et solennelle gloire Par qui tous les orgueils sont brisés tout à coup, Qu'il faille se pencher pour regarder sur vous...

O DIEU MYSTERIEUX...

O Dieu mystérieux qui n'aimez pas les êtres, Qui les avez jetés, pleins d'amour et d'espoir, Dans un monde où jamais rien de vous ne pénètre Pour rassurer leurs jours, pour éclairer leurs soirs,

Peut-être n'avez-vous de soucis paternels Que pour les verdoyants et calmes paysages, Qui sont comblés d'azur, d'allégresse, de miel, Et d'un apaisement que n'ont pas les visages?

--Les jeux des papillons, des oiseaux, des zéphirs, Une branche qu'un flot de soleil ploie et marque, Font bouger l'horizon, que l'on croit voir frémir Comme une frêle tente au-dessus d'une barque.

Se joignant dans un net et décisif amour, Le cristal bleu de l'air et la lente colline Allongent leur unique et mutuel contour Dans la molle atmosphère, assoupie et câline.

Les rameaux délicats et gommeux des sapins, S'offrant, se refusant aux brises qui les pressent, Et grésillant ainsi qu'un tison argentin, Emplissent l'air de leurs parcelles de caresses:

Caresse étincelante, hésitante et sans fin, Qui ne se lasse pas, et, toute une journée, Imite sur l'azur éblouissant et fin L'élan d'une âme active et toujours enchaînée.

Des papillons s'en vont comme des messagers De la pelouse à l'arbre et de l'arbre à la nue, Et leur vol oscillant tâche de s'alléger De l'importune ardeur à leurs flancs retenue.

Tout est heureux parmi ce ploiement des rameaux; Dans le lointain, un chien impétueux aboie; Un train coule, rapide et lisse comme une eau; Et partout c'est la joie: antique et neuve joie!

--Ah! puisque vous n'étiez, Dieu des cieux enivrés, Qu'un Sultan amoureux des jardins et des arbres, Qui, la nuit, contemplez les bleus poissons nacrés Que la lune nourrit dans son bassin de marbre,

Puisque, Dieu d'Orient, opulent et cruel, Vous n'aimiez du sol noir où les hommes expirent Que ces tapis de fleurs, ces châles sensuels Bariolés ainsi que de lourds cachemires,

Pourquoi nous avez-vous placés dans ces jardins Où, l'esprit enfiévré de naïve puissance, Ignorant votre immense et nonchalant dédain Nous cherchons à goûter votre invisible essence?

--Pauvres gladiateurs qui n'ont droit qu'à la mort, La splendeur de l'espoir nous entraîne et nous broie; Quel but assignez-vous au courage, à l'effort, Puisque l'homme n'est pas désigné pour la joie?

Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux, Le bras traînant au bord des pompeuses nuées, Vous regardez, Sultan d'Asie aux cheveux bleus, La sombre armée humaine, avide et dénuée.

Vous savez que l'homme est l'esclave révolté, Celui dont le désir a dépassé vos règles, Et dont l'esprit, plus haut que la sérénité, A le frémissement des prunelles de l'aigle.

Et vous vous détournez de son sublime orgueil: Qu'il souffre, qu'il s'obstine ou défaille, qu'importe? Son passage ne fait pas d'ombre sur votre oeil Qu'enchantent des jets d'eau sous les arceaux des portes.

Vous dites: «Que me veut ce lutteur irrité, Qui, par moi introduit dans la royale arène Pour servir de spectacle à mon oisiveté, Pense pouvoir fléchir ma langueur souveraine?

Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forêts Le détruisent, qu'il aille en ces métamorphoses Où toujours ma puissance invincible apparaît; Je ne distingue pas l'homme d'avec les choses...»

--Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs, Seigneur! Père des flots, des saisons, des contrées; Des cymbales d'argent semblent frapper les airs, Et soulèvent aux cieux des trombes azurées!

Non, nous n'avions pas droit à vos soins vigilants, Notre grandeur n'est pas le fruit d'or de votre oeuvre; Vous nous aviez créés d'un coeur indifférent, Comme le rossignol et la verte couleuvre.

Vous ne pouviez savoir que de vos frais matins, De vos nuits, que les vents transportent d'allégresse, Nous ferions, nous, rêveurs exigeants et hautains, Le temple de notre âpre et frénétique ivresse;

Que toujours désirant et jamais satisfaits, Aux flèches du désir ajoutant le reproche, Nous emplirions l'éther insensible et parfait, D'un chant plus remuant que l'orage et les cloches;

Que l'amour et la mort, dont vous aviez lié Les mains, dans une sage et suave harmonie, Seraient pour nous, héros toujours à l'agonie, Le mystique portail avec ses deux piliers;

Que nous appellerions amour, splendeur, désastre, Ce qui n'est à vos yeux que la pente du sort. Et qu'avec nos orgueils, nos défis, nos transports, Nous viendrions,--Bouddha qui rêvez dans les astres, Près de la lune, blanc lotus mort à demi, Ecoutant la musique éparse et frémissante Que font les sphères d'or en leur course dansante,-- Troubler par nos sanglots votre rire endormi...

IV

LES TOMBEAUX

Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature! V. HUGO.

LES MORTS

«Si belle qu'ait été la Comédie en tout le reste...» PASCAL.

Seigneur, j'ai vu la face inerte de vos morts, J'ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies; J'ai cherché, le front bas devant ces calmes corps, Ce qui reste autour d'eux d'une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas! hors du bien et du mal A conquis la suprême et vaine sauvegarde; Comme un remous secret, hésitant, inégal, Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las n'a gardé la tiédeur De la haute aventure, humaine, ample et vivace; Ils sont emplis d'oubli, d'abîme, de lourdeur; On sent s'éloigner d'eux l'atmosphère et l'espace.

Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports; Ainsi qu'une momie au fil d'un flot funèbre, Ils vont, fardeau traîné vers d'étranges ténèbres Par la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent: Soldats anéantis, victimes sans splendeur! --J'écoute s'écrouler les colonnes du temple Que mon orgueil avait élevé sur mon coeur.

Hélas! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre; Aucun tragique jet de flamme et de fierté N'émane de ces corps, qui, détachés des nombres, Sont tombés dans le gouffre où rien n'est plus compté...

Ainsi je m'en irai, cendre parmi les cendres; Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil, Mes pas qui, s'élevant, voyaient les monts descendre, Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste, Ce dormeur incliné qui, si on l'insultait, Garderait le silence absorbé qui lui reste, N'opposerait qu'un front qui consent et se tait.

--Ah! quand j'étais si jeune et que j'aimais les heures Par besoin d'épuiser mon courage infini, Je songeais en tremblant à la sombre demeure Qu'on creuse dans le sol granuleux et bruni;

Mais rien n'irritera l'épave solitaire; La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus. Quoi! rien n'est donc pour eux? Quoi! pas même la terre Ne se fera connaître à leurs sens révolus?

Rien! voilà donc ton sort, âme altière et régnante; Voilà ton sort, coeur ivre et brûlant de désir; Regard! voilà ton sort. Douleur retentissante, Voilà votre tonnerre et votre long loisir!

Rien! oui, j'ai bien compris, mon esprit s'agenouille; Je jette mon amour sur cette humanité Qui, toujours encerclée et prise par la rouille, Transmet l'ardent flambeau de son inanité...

Ainsi, je sais, je sais! Accordez-moi la grâce De souffrir à l'écart, de laisser à mon coeur Le temps de regarder les univers en face Et de ne pas faiblir de honte et de stupeur:

--Ainsi je n'étais rien, et mon esprit qui songe Avait bien parcouru les espaces, les temps; Comme l'aigle qui monte et le dauphin qui plonge Je revenais portant les riants éléments!

La fierté, la pitié, les pardons, le courage, En possédant mon coeur se l'étaient partagé; Sans répit, sans repos, je luttais dans l'orage Comme un vaisseau qu'un flot fougueux rend plus léger!

C'est bien, j'accepte cet écroulement du rêve, Ce suprême répons à mon esprit dressé Comme une tour puissante et guerrière où se lèvent L'Attente impétueuse et l'Espoir offensé!

Mais avant d'accepter, sans plus jamais me plaindre, Ce lot où vont périr l'espérance et la foi, Hélas! avant d'aller m'apaiser et m'éteindre, Amour, je vous bénis une dernière fois:

Je vous bénis, Amour, archange pathétique, Sublime combattant contre l'ombre et la mort, Lucide conducteur d'un monde énigmatique, Exigeant conseiller que consulte le sort;

Par vos terribles soins, comme de grandes fresques, L'Histoire des humains suspend au long des jours Des figures en feu, pourpres et romanesques, Dont la flamme et le sang ont tracé les contours.

--Seigneur, l'âme est l'élan, la dépense infinie, Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n'est rien. Au centre d'une ardente et plaintive agonie J'ai possédé les jours futurs, les temps anciens;

Vienne à présent la mort et son atroce calme, Mer où les vaisseaux n'ont ni voiles ni hauban, Contrée où nul zéphyr ne fait bouger les palmes, Arène où nul couteau ne trouve un coeur sanglant!

Vienne la mort, mon âme a dépassé les bornes, Mon esprit, comme un astre, aux cieux s'est projeté, J'ignorerai l'abîme humiliant et morne, Mon coeur dans la douleur eut son éternité!

AINSI LES JOURS LEGERS...

Ainsi les jours légers, et qui te ressemblaient Par la coloration chaleureuse des heures, Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure, Et l'aube, lentement, a blanchi tes volets...

Et tu fus là, dormant, à jamais insensible, Laissant monter sur ceux que tu privais de toi Ces grands fardeaux du temps aux contours inflexibles; J'ai l'âge de ce jour où je t'ai vu sans voix:

Sans regard et sans voix, achevant ma jeunesse Par ce spectacle affreux de faiblesse et de paix, Que mes yeux arrêtés puisaient avec détresse Sur ton front assombri, si pauvre et si parfait.

Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux être, Parfumaient froidement ton éternel répit; Jamais je ne verrai l'été sans reconnaître Ce jardin qui mourait sur ton coeur assoupi!

Et tu n'étais plus là, malgré ton fin visage, Le dernier de toi-même et qui me plaît le plus; O visage accablé, suprême paysage D'un jour de fin du monde, et qu'on ne verra plus!

Les vivants ont repris leurs errantes coutumes; Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujours Hanter de ta suave et poétique brume Ces malheureux, guidés par d'alertes amours.

Mais leur vague existence est par l'ombre absorbée, Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nous Ces pointes du malheur, que ta main dérobée Fixe encor dans mon coeur comme de sombres clous...

L'ABIME

Je vais partir, mon coeur se brise, puisque toi Tu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage, Et que la sombre mort me cache ton visage Sous le bois et le plomb de ton infime toit.

Je viens, dans la cité pierreuse du silence, Rêver près de ta tombe, interroger encor La place aride et creuse où l'on a mis ton corps, Et connaître par toi ta triste indifférence.

Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis; Le feuillage léger des tombeaux est vivace; Lampe exaltante et gaie, à l'heure de midi Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse.

Et tu dors à jamais! Le passé, l'avenir De leurs fortes parois te pressent et t'enclavent, Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave, Et tu n'as pas été, puisque tu peux finir.

Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance, N'avais pas accepté les durs défis du sort, J'ai dû te voir entrer, craintif et sans défense, Dans le sombre accident quotidien de la mort;

Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge Jusqu'à ton front détruit, à jamais cher pour moi, Ne peut plus t'apporter cette part de mes songes Qui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit.

--Puisque je n'ai pas pu empêcher ces désastres, Nature! moi qui fus leur conseil et leur soeur, Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur Des jeunes corps dormant dans l'étrange moiteur De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres, Que du moins ma tristesse et son étonnement, Comme un reproche ardent, flotte éternellement Entre les tombeaux et les astres!

HELAS, IL PLEUT SUR TOI...

Hélas, il pleut sur toi par delà les faubourgs, Où ceux qui t'aimaient t'ont laissé, la mort venue, Dans le froid cimetière où languit tout amour... Et le fleuve effilé qui coule de la nue Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd!

Il pleut; moi je suis là, sous un abri de toile, Dans mon jardin d'été, auprès de ma maison; Je ne t'aperçois plus au bout de l'horizon, O jeune mort dormant sous de funèbres voiles! --Le bruit que fait la pluie en touchant les gazons Semble, dans cette verte et sereine saison, Un frais fourmillement qui tombe des étoiles...

Et le dédain que j'ai pour la vie usuelle, Alors que ton esprit lumineux s'est enfui, M'emplit d'un si lucide et pathétique ennui, Que le monde mystique à mes sens se révèle, Avec un évident et ténébreux coup d'aile, Comme par ses parfums un jardin dans la nuit...

PUISQUE J'AI SU PAR TOI...

Puisque j'ai su par toi que vraiment on mourait, Visage étroit et froid, ô toi qui fus la vie, Je suivrai d'un regard sans peur et sans envie, Ce qui commence ainsi que ce qui disparaît.

C'est toi le premier front que j'ai vu sombre et pâle, Après avoir connu ton rire illuminé, Et tu m'as révélé l'inanité finale Qu'on rejoint et qu'on fuit depuis que l'on est né.

Quels que soient désormais tous les deuils qui m'accablent, Ces fantômes nouveaux n'enfonceront leurs pas Que dans tes pas légers imprimés sur le sable, Et leur cruel départ ne me surprendra pas.

Mais je meurs en songeant à ces futurs trépas, Tout mon être est lié à des souffles instables, C'est par vous, mes humains, que je suis périssable!

IL PARAIT QUE LA MORT...

Il paraît que la mort est naturelle et juste, Que l'esprit s'y soumet, que des êtres, heureux, Rient après avoir vu ces pâleurs auprès d'eux, Et qu'ils ont accepté la loi sombre et vétuste.

Mais moi, portant la vie infinie en mon corps, Je n'ai pas vraiment cru à cet inévitable, J'ignorais que l'on pût subir l'inacceptable, Je ne le saurais pas si vous n'étiez pas mort.

Ainsi ce soir est doux, l'ombre s'étend, respire, Les arbres humectés savourent qu'il ait plu; Un train siffle, on entend des persiennes qu'on tire, Tout l'air est bruissant, et tu ne l'entends plus!

Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance, Que tout est vie et mort, échange fraternel? Je me sens tout à coup atteinte d'une offense Dont je demande compte au destin éternel.

L'espace est bienveillant, les astres brillent, l'air Répand de frais parfums que les arbres échangent; Mais je n'accepte pas cet horrible mélange D'un soir épanoui et des morts recouverts. --O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs, Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangent L'ordre imposant de l'univers?

LES VIVANTS SE SONT TUS...

Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parlé, Leur silence infini m'enseigne le durable. Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé, J'ai bâti ma maison pensive sur leur sable.