Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées
Part 5
Avec ses larges corbillards Ornés de plumes majuscules, Par les matins et les brouillards, La mort circule.
Parée et noire et opulente, Tambours voilés, musiques lentes, Avec ses larges corbillards, Ornés de pâles lampadaires, La Mort s'étale et s'exagère.
Sous les porches illuminés, Pareils aux nocturnes trésors, Les gros cercueils écussonnés --Larmes d'argent et blasons d'or-- Écoutent l'heure éclatante des glas Que les cloches cassent, là-bas; L'heure qui tombe, avec des bonds Et des sanglots, sur les maisons, L'heure qui meurt sur les demeures, Avec des bonds et des sanglots de plomb.
Parée et noire et opulente, Au cri des orgues violentes Qui la célèbrent, La mort toute en ténèbres Règne, comme une idole assise, Sous la coupole des églises.
Des feux tordus comme des hydres, Buissonnent clairs, autour du catafalque immense, Où des anges, tenant des faulx et des clepsydres, Dressent leur véhémence, Clairons dardés, vers le néant. Le vide en est grandi sous le transept béant; De pâles voix d'enfants A l'infini crient l'agonie, Par à travers ces ironies. Tandis que les hautes murailles Montent, comme des linceuls blancs, Autour du bloc formidable et branlant De ces coupables funérailles.
Drapée en noir et familière, La Mort s'en va le long des rues Longues et linéaires.
Drapée en noir, comme le soir, La vieille Mort agressive et bourrue S'en va par les quartiers Des boutiques et des métiers, En carrosse qui se rehausse De gros lambris exorbitants, Couleur d'usure et d'ancien temps.
Drapée en noir, la Mort Cassant, entre ses mains, le sort Des gens méticuleux et réfléchis Qui s'exténuent, en leurs logis, Vainement, à faire fortune; La Mort soudaine et importune Les met en ordre dans leurs bières Comme des fardes régulières.
Et les cloches sonnent péniblement Un malheureux enterrement, Sur le défunt, que l'on trimballe, Par les églises colossales, Vers un coin d'ombre, où quelques cierges, Pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.
Vêtue en noir et besogneuse, La Mort gagne jusqu'aux faubourgs, En charriot branlant et lourd, Avec de vieilles haridelles Qu'elle flagelle Chaque matin, vers quels destins?
Vêtue en noir, La Mort enjambe le trottoir Et l'égoût pâle, où se mirent les bornes, Une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes; Et leste et droite et dédaigneuse Gagne les escaliers et s'arrête sur les paliers Où l'on entend pleurer et sangloter, Derrière la porte entr'ouverte, Des gens laissant l'espoir tomber, inerte.
Et dans la pluie indéfinie, Une petite église de banlieue, Très maigrement, tinte un adieu, Sur la bière de sapin blanc Qui se rapproche, avec des gens dolents, Par les routes, silencieusement.
Telle la Mort journalière et logique Qui fait son œuvre et la marque de croix Et d'adieux mornes et de voix Criant vers l'inconnu leurs espoirs liturgiques.
Mais d'autres fois, c'est la Mort grande et sa légende, Avec son aile au loin ramante, Vers les villes de l'épouvante.
Un ciel en fusion plombe la terre moite; Des tours noires s'étirent droites Telles des bras, dans la terreur des crépuscules; Les nuits tombent comme épaissies, Les nuits lourdes, les nuits moisies, Où, dans l'air gras et la chaleur rancie, Tombereaux pleins, la Mort circule,
Ample et géante comme l'ombre, Du haut en bas des maisons sombres, On l'écoute glisser muette et haletante. La peur du jour qui vient, la peur de toute attente, La peur de tout instant qui se décoche Persécute les cœurs, partout, Et redresse, soudain, en leur sueur, debout, Ceux qui, vers les minuits, songent au matin proche.
Les hôpitaux gonflés de maladies, Avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges, Fixent le ciel nocturne, où rien ne bouge Ni ne répond aux détresses brandies.
Les égouts roulent le poison Et les acides et les chlores, Couleur de nacre et de phosphore, Vainement tuent sa floraison.
De gros bourdons résonnent Pour tout le monde, pour personne; Les églises ont barricadé leur seuil, Devant la masse des cercueils.
Comme des bateaux noirs que repousse le havre, La pourriture, elle est, là-bas, Numérotée en tas; Et la prière même a peur de ces cadavres.
Et l'on entend, en galops éperdus, La mort passer et les bières que l'on transporte Aux nécropoles, dont les portes, Ni nuit ni jour, ne ferment plus.
Tragique et noire et légendaire, Les pieds gluants, les gestes fous, La Mort balaie en un grand trou La ville entière au cimetière.
LA RECHERCHE
Chambres claires, tours et laboratoires, Avec, sur leurs frises, les sphinx évocatoires Et vers le ciel, braqués, les télescopes d'or.
Blocs de lumière éclatés en trésors, Cristaux monumentaux et minéraux jaspés, Glaives de soleil vierge, en des prismes trempés, Creusets ardents, godets rouges, flammes fertiles, Où se transmuent les poussières subtiles; Instruments nets et délicats, Ainsi que des insectes, Ressorts tendus et balances correctes, Cônes, segments, angles, carrés, compas, Sont là, vivant et respirant dans l'atmosphère Do lutte et de conquête autour de la matière.
C'est la maison de la science au loin dardée, Obstinément par à travers les faits jusqu'aux idées.
Dites! quels temps versés au gouffre des années, Et quelle angoisse ou quel espoir des destinées, Et quels cerveaux chargés de noble lassitude A-t-il fallu pour faire un peu de certitude?
Dites! l'erreur plombant les fronts; les bagnes De la croyance où le savoir marchait au pas; Dites! les premiers cris, là-haut, sur la montagne, Tués parles bruits sourds de la foule d'en bas.
Dites! les feux et les bûchers; dites! les claies; Les regards fous, en des visages d'effroi blanc; Dites! les corps martyrisés, dites! les plaies Criant la vérité, avec leur bouche en sang.
C'est la maison de la science au loin dardée, Obstinément, par à travers les faits jusqu'aux idées.
Avec des yeux Méticuleux ou monstrueux, On y surprend les croissances ou les désastres S'échelonner, depuis l'atome jusqu'à l'astre. La vie y est fouillée, immense et solidaire, En sa surface ou ses replis miraculeux, Comme la mer et ses gouffres houleux, Par le soleil et ses mains d'or myriadaires.
Chacun travaille, avec avidité, Méthodiquement lent, dans un effort d'ensemble; Chacun dénoue un nœud, en la complexité Des problèmes qu'on y rassemble; Et tous scrutent et regardent et prouvent, Tous ont raison--mais c'est un seul qui trouve!
Ah celui-là, dites I de quels lointains de fête; Il vient, plein de clarté et plein de jour, Dites! avec quelle flamme au cœur et quel amour
Et quel espoir illuminant sa tête; Dites! comme à l'avance et que de fois Il a senti vibrer et fermenter son être Du même rythme que la loi Qu'il définit et fait connaître.
Comme il est simple et clair devant les choses Et humble et attentif, lorsque la nuit Glisse le mot énigmatique en lui Et descelle ses lèvres closes; Et comme en s'écoutant, brusquement, il atteint, Dans la forêt toujours plus fourmillante et verte, La blanche et nue et vierge découverte Et la promulgue au monde ainsi que le destin.
Et quand d'autres, autant et plus que lui, Auront à leur lumière incendié la terre Et fait crier l'airain des portes du mystère, --Après combien de jours, combien de nuits, Combien de cris poussés vers le néant de tout. Combien de vœux défunts, de volontés à bout Et d'océans mauvais qui rejettent les sondes--
Viendra l'instant, où tant d'efforts savants et ingénus, Tant de génie et de cerveaux tendus vers l'inconnu, Quand même, auront bâti sur des bases profondes Et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes!
C'est la maison de la science au loin dardée, Vers l'unité de toutes les idées.
LES IDÉES
Sur la Ville, dont les affres flamboient, Régnent, sans qu'on les voie, Mais évidentes, les idées.
On les rêve parmi les brumes, accoudées En des lointains, là-haut, près des soleils.
Aubes rouges, midis fumeux, couchants vermeils, Dans le tumulte violent des heures, Elles demeurent; Et leur âme, par au-delà du temps et de l'espace, S'éternise, devant les flux et les reflux qui passent.
Et la première et la plus vaste, c'est la force Epanouie ou souterraine, Multipliée en poings, en bras, en torses, Ou tout à coup sereine, Dans un cerveau suprême et foudroyant. Par à travers l'or effrayant, Les cris, la chair, le sang, la lie, Elle apparaît: celle qui tend ou qui délie L'énorme effort humain bandé vers la folie.
Depuis que se mangent ou se fécondent A chaque instant qui naît, qui meurt, les mondes, L'atome est vibrant d'elle. Elle est l'ardeur de la conquête universelle. Indifférente au bien, au mal, mais haletante En chaque assaut dont les cités sont fermentantes, Elle érige la gloire en beau geste dans l'air, Ou bien allume, à coups d'éclairs, Parla nuit sourde où rien ne bouge, Le crime immense avec la mort à son poing rouge.
Et voici la justice et la pitié, jumelles; Mères au double cœur dont les claires mamelles Versent le jour clément et se penchent vers tous. Ceux d'aujourd'hui les affichent deux ennemies Luttant avec des cris et des antinomies, Au nom de Christ, le maître abominable ou doux, Selon celui qui interprète ses paroles. La loi qui est déesse, on la proclame idole; Et les codes sont des meutes qu'on dresse à mordre; Et la peur règne--mais l'ordre, Qui doit s'ouvrir comme une grande fleur Libre et vive, malgré ses milliers de pétales, Dont nul n'a comprimé l'ardeur, Puisera l'équité dans la bonté totale.
Oh! l'avenir montré tel qu'un pays de flamme, Comme il est beau devant les âmes, Qui, malgré l'heure, ont confiance en leur vouloir. Tant de siècles ne détiennent l'espoir, Depuis mille et mille ans, indestructible, Sans que tous les désirs ligués, frappant la cible, Ne tuent un jour la haine et n'instaurent l'amour.
La conscience humaine est sculptée en contours Puissants et délicats que, sans cesse, elle affine, Pour transmuer sa vie en facultés divines Et créer son bonheur et s'affirmer: un Dieu; Le futur éclatant est un oiseau de feu, Dont les plumes, une par une, Se détachant de l'aile et retombant vers nous, Frôlent de flamme et de splendeur nos regards fous.
Et plus haute que n'est la force et la justice, Par au delà du vrai, du faux, de l'équité, Plus loin que l'innocence ou que le vice, Luit la beauté. Touffue et claire, Méduse ténébreuse et Minerve solaire, Fondant le double mythe en unique splendeur, Elle épouvante de grandeur. Sublime, elle a pour prêtres les génies Qui communient De la lumière de ses yeux; Les temps sont datés d'elle et marchent glorieux, Selon que son vouloir les prend pour ostiaires; Son poing crispé saisit les mille éclairs contraires Et les assemble et les resserre et les unit, Pour tordre et pour forger d'un coup, tout l'infini. La rose Egypte et la Grèce dorée Jadis, aux temps des Dieux, l'ont instaurée En des temples d'où s'envolait l'oracle; Et Paris et Florence ont rêvé le miracle D'être, à leur tour, l'autel où ses pieds clairs, Vibrants d'ailes, se poseraient sur l'univers. Aujourd'hui même, elle apparaît dans les fumées Les yeux offerts, les mains encor fermées, Le corps exalté d'or et de soleil; Un feu nouveau d'entre ses doigts vermeils Glisse et provoque aux conquêtes certaines, Mais les marteaux brutaux des tapages modernes Cassent un bruit si fort, sous les cieux ternes, Que son appel vers ses fervents s'entend à peine.
Et néanmoins elle est la totale harmonie Qui se transforme et se restaure à l'infini, Par à travers les mille efforts que l'on croit vains. Elle est la clef du cycle humain, Elle suggère à tous l'existence parfaite, La simple joie et l'effort éperdu, Vers les temps clairs, baignés de fêle Et sonores, là-bas, d'un large accord inentendu. Quiconque espère en elle est au delà de l'heure Qui frappe aux cadrans noirs de sa demeure; Et tandis que la foule abat, dans la douleur, Ses pauvres bras tendus vers la splendeur, Parfois, déjà, dans le mirage, ou quelque âme s'isole, La beauté passe--et dit les futures paroles.
Sur la Ville, d'où les affres flamboient, Régnent, sans qu'on les voie, Mais évidentes, les idées.
VERS LE FUTUR
_O race humaine aux astres d'or nouée,_ _As-tu senti de quel travail formidable et battant,_ _Soudainement, depuis cent ans,_ _Ta force immense est secouée?_
_Du fond des mers, à travers terre et cieux,_ _Jusques à for errant des étoiles perdues,_ _De nuit en nuit et d'étendue en étendue,_ _Se prolonge là-haut le voyage des yeux._
_Tandis qu'en bas les ans et les siècles funèbres,_ _Couchés dans les tombeaux stratifiés des temps, Sont explorés, de continent en continent,_ _Et surgissent poudreux et clairs de leurs ténèbres._
_L'archarnement à tout peser, à tout savoir,_ _Fouille la forêt drue et mouvante des êtres_ _Et malgré la broussaille où tel pas s'enchevêtre_ _L'homme conquiert sa loi des droits et des devoirs._
_Dans le ferment, dans l'atome, dans la poussière,_ _La vie énorme est recherchée et apparaît._ _Tout est capté dans une infinité de rets_ _Que serre ou que distend l'immortelle matière._
_Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,_ _Chacun troue à son tour le mur noir des mystères_ _Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,_ _L'être nouveau se sent l'univers tout entier._
_Et c'est vous, vous les villes,_ _Debout_ _De loin en loin, là-bas, de l'un à l'autre bout_ _Des plaines et des domaines Qui concentrez en vous assez d'humanité,_ _Assez de force rouge et de neuve clarté,_ _Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes_ _Les cervelles patientes ou violentes_ _De ceux_ _Qui découvrent la règle et résument en eux,_ _Le monde._
_L'esprit des campagnes était l'esprit de Dieu;_ _Il eut la peur de la recherche et des révoltes,_ _Il chut; et le voici qui meurt, sous les essieux_ _Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes._
_La ruine s'installe et souffle aux quatre coins_ _D'où s'acharnent les vents, sur la plaine fuie,_ _Tandis que la cité lui soutire de loin_ _Ce qui lui reste encor d'ardeur dans l'agonie._
_L'usine rouge éclate où seuls brillaient les champs;_ _La fumée à flots noirs rase les toits d'église;_ _L'esprit de l'homme avance et le soleil couchant_ _N'est plus l'hostie en or divin qui fertilise._
_Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés_ _De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie;_ _Jardins pour les efforts et les labeurs lassés,_ _Coupes de clarté vierge et de santé remplies?_
_Referont-ils, avec l'ancien et bon soleil,_ _Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,_ _En des heures de sursaut libre et de réveil,_ _Un monde enfin sauvé de l'emprise des villes?_
_Ou bien deviendront-ils les derniers paradis_ _Purgés des dieux et affranchis de leurs présages,_ _Où s'en viendront rêver, à l'aube et aux midis,_ _Avant de s'endormir dans les soirs clairs, les sages?_
_En attendant, la vie ample se satisfait_ _D'être une joie humaine, effrénée et féconde;_ _Les droits et les devoirs? Rêves divers que fait_ _Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde!_
TABLE
LES CAMPAGNES HALLUCINÉES
_La ville_
LES PLAINES CHANSON DE FOU LE DONNEUR DE MAUVAIS CONSEILS CHANSON DE FOU PÈLERINAGE CHANSON DE FOU LES FIÈVRES CHANSON DE FOU LE PÉCHÉ CHANSON DE FOU LES MENDIANTS LA KERMESSE CHANSON DE FOU LE FLÉAU CHANSON DE FOU LE DÉPART
_La bêche_
LES VILLES TENTACULAIRES
_La plaine_
L'AME DE LA VILLE UNE STATUE (MOINE) LES CATHÉDRALES UNE STATUE (SOLDAT) LE PORT LES SPECTACLES LES PROMENEUSES UNE STATUE (BOURGEOIS) LES USINES LA BOURSE LE BAZAR L'ÉTAL LA RÉVOLTE AU MUSÉE UNE STATUE (APÔTRE) LA MORT LA RECHERCHE LES IDÉES
_Vers le futur_