Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées
Part 4
Rectangles de granit, cubes de briques, Et leurs murs noirs durant des lieues, Immensément, par les banlieues; Et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées De fers et de paratonnerres, Les cheminées. Et les hangars uniformes qui fument; Et les préaux, où des hommes, le torse au clair Et les bras nus, brassent et ameutent d'éclairs Et de tridents ardents, les poix et les bitumes; Et de la suie et du charbon et de la mort; Et des âmes et des corps que l'on tord En des sous-sols plus sourds que des Avernes; Et des files, toujours les mêmes, de lanternes Menant l'égout des abattoirs vers les casernes.
Se regardant de leurs jeux noirs et symétriques, Par la banlieue, à l'infini, Ronflent le jour, la nuit, Les usines et les fabriques.
Oh les quartiers rouilles de pluie et leurs grand'rues! Et les femmes et leurs guenilles apparues Et les squares, où s'ouvre, en des caries De plâtras blanc et de scories. Une flore pâle et pourrie.
Aux carrefours, porte ouverte, les bars: Etains, cuivres, miroirs hagards, Dressoirs d'ébène et flacons fols D'où luit l'alcool Et son éclair vers les trottoirs. Et des pintes qui tout à coup rayonnent, Sur le comptoir, en pyramides de couronnes; Et des gens soûls, debout, Dont les larges langues lappent, sans phrases, Les ales d'or et le whisky, couleur topaze.
Par à travers les faubourgs lourds Et la misère en pleurs de ces faubourgs, Et les troubles et mornes voisinages, Et les haines s'entre-croisant de gens à gens Et de ménages à ménages, Et le vol même entre indigents, Grondent, au fond des cours, toujours, Les haletants ronflements sourds Des usines et des fabriques symétriques.
Ici: entre des murs de fer et pierre, Soudainement se lève, allière, La force en rut de la matière: Des mâchoires d'acier mordent et fument; De grands marteaux monumentaux Broient des blocs d'or, sur des enclumes, Et, dans un coin, s'illuminent les fontes En brasiers tors et effrénés qu'on dompte.
Là-bas: les doigts méticuleux des métiers prestes, A bruits menus, à petits gestes, Tissent des draps, avec des fils qui vibrent Légers et fins comme des fibres. Au long d'un bail de verre et fer, Des bandes de cuir transversales Courent de l'un à l'autre bout des salles Et les volants larges et violents Tournent, pareils aux ailes dans le vent Des moulins fous, sous les rafales. Un jour de cour avare et ras Frôle, par à travers les carreaux gras Et humides d'un soupirail, Chaque travail. Automatiques et minutieux, Des ouvriers silencieux Règlent le mouvement D'universel tictacquement Qui fermente de fièvre et de folie Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement, La parole humaine abolie.
Plus loin: un vacarme tonnant de chocs Monte de l'ombre et s'érige par blocs; Et, tout à coup, cassant l'élan des violences, Des murs de bruit semblent tomber Et se taire, dans une mare de silence, Tandis que les appels exacerbés Des sifflets crus et des signaux Hurlent toujours vers les fanaux, Dressant leurs feux sauvages, En buissons d'or, vers les nuages.
Et tout autour, ainsi qu'une ceinture, Là-bas, de nocturnes architectures, Voici les docks, les ports, les ponts, les phares Et les gares folles de tintamarres; Et plus lointains encor des toits d'autres usines Et des cuves et des forges et des cuisines Formidables de naphte et de résines. Dont les meutes de feu et de lueurs grandies Mordent parfois le ciel, à coups d'abois et d'incendies.
Au long du vieux canal à l'infini, Par à travers l'immensité de la misère Des chemins noirs et des routes de pierre, Les nuits, les jours, toujours, Ronflent les continus battements sourds, Dans les faubourgs, Des fabriques et des usines symétriques.
L'aube s'essuie A leurs carrés de suie; Midi et son soleil hagard Comme un aveugle, errent par leurs brouillards; Seul, quand les semaines, au soir, Laissent leur nuit dans les ténèbres choir, Le han du colossal effort cesse, en arrêt, Comme un marteau sur une enclume, Et l'ombre, au loin, sur la ville, paraît De la brume d'or qui s'allume.
LA BOURSE
La rue énorme et ses maisons quadrangulaires Bordent la foule et l'endiguent de leur granit Œillé de fenêtres et de porches, où luit L'adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires.
Comme un torse de pierre et de métal debout, Avec, en son mystère immonde, Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l'or, dans les ténèbres, bout.
Autour de lui, les banques noires Dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras Les Hercules d'airain dont les gros muscles las Semblent lever des coffres-forts vers la victoire.
Le carrefour, d'où il érige sa bataille, Suce la fièvre et le tumulte De chaque ardeur vers son aimant occulte; Le carrefour et ses squares et ses murailles Et ses grappes de gaz sans nombre, Qui font bouger des paquets d'ombre Et de lueurs, sur les trottoirs.
Tant de rêves, tels des feux roux, Entremêlent leur flamme et leurs remous, De haut en bas, du palais fou! Le gain coupable et monstrueux S'y resserre, comme des nœuds, Et son désir se dissémine et se propage Parlant chauffer de seuil à seuil, Dans la ville, les contigus orgueils. Les comptoirs lourds grondent comme un orage, Les luxes gros se jalousent et ragent Et les faillites en tempêtes, Soudainement, à coups brutaux, Battent et chavirent les têtes Des grands bourgeois monumentaux.
L'après-midi, à tel moment, La fièvre encore augmente Et pénètre le monument Et dans les murs fermente. On croit la voir se raviver aux lampes Immobiles, comme des hampes, Et se couler, de rampe en rampe, Et s'ameuter et éclater Et crépiter, sur les paliers Et les marbres des escaliers.
Une fureur réenflammée Au mirage d'un pâle espoir. Monte parfois de l'entonnoir De bruit et de fumée, Où l'on se bat, à coups de vols, en bas. Langues sèches, regards aigus, gestes inverses, Et cervelles, qu'en tourbillons les millions traversent, Echangent là, leur peur et leur terreur. La hâte y simule l'audace Et les audaces se dépassent; Des doigts grattent, sur des ardoises, L'affolement de leurs angoisses; Cyniquement, tel escompte l'éclair Qui casse un peuple au bout du monde; Les chimères sont volantes au clair; Les chances fuient ou surabondent; Marchés conclus, marchés rompus Luttent et s'entrebutent en disputes; L'air brûle--et les chiffres paradoxaux, En paquets pleins, en lourds trousseaux, Sont rejetés et cahotés et ballottés Et s'effarent en ces bagarres, Jusqu'à ce que leurs sommes lasses, Masses contre masses, fie cassent.
Tels jours, quand les débâcles se décident, La mort les paraphe de suicides Et les chutes s'effritent en ruines Qui s'illuminent En obsèques exaltatives. Mais, le soir même, aux heures blêmes, Les volontés, dans la fièvre, revivent; L'acharnement sournois Reprend, comme autrefois.
On se trahit, on se sourit et l'on se mord Et l'on travaille à d'autres morts. La haine ronfle, ainsi qu'une machine. Autour de ceux qu'elle assassine. On vole, avec autorité, les gens Dont les avoirs sont indigents. On mêle avec l'honneur l'escroquerie, Pour amorcer jusqu'aux patries Et ameuter vers l'or torride et infamant, L'universel affolement.
Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages, Comme des tours, sur l'étagère des mirages, L'or énorme! comme des tours, là-bas, Avec des millions de bras vers lui, Et des gestes et des appels la nuit Et la prière unanime qui gronde, De l'un à l'autre bout des horizons du monde!
Là-bas! des cubes d'or sur des triangles d'or, Et tout autour les fortunes célèbres S'échafaudant sur des algèbres.
De l'or!--boire et manger de l'or! Et, plus féroce encor que la rage de l'or, La foi au jeu mystérieux Et ses hasards hagards et ténébreux Et ses arbitraires vouloirs certains Qui restaurent le vieux destin; Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure, Par seul plaisir d'anomalie, Par seul besoin de rut et de folie, Là-bas, où se croisent les lois d'effroi Et les suprêmes désarrois, Eperdûment, la passion future.
Comme un torse de pierre et de métal debout, Avec, en son mystère immonde, Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l'or dans les ténèbres bout.
LE BAZAR
C'est un bazar, au bout des faubourgs rouge: Etalages bondés, éventaires ventrus. Tumulte et cris brandis, gestes bourrus et crus, Et lettres d'or, qui soudain bougent, En torsades, sur la façade.
Chaque matin, on vend, en ce bazar, Parmi les épices, les fards Et les drogues omnipotentes, A bon marché, pour quelques sous, Les diamants dissous De la rosée immense et éclatante.
Le soir, à prix numéroté, Avec le désir noir de trafiquer de la pureté, On y brocante le soleil Que toutes les vagues de la mer claire Lavent, entre leurs doigts vermeils, Aux horizons auréolaires.
C'est un bazar, avec des murs géants Et des balcons et des sous-sols béants Et des tympans montés sur des corniches Et des drapeaux et des affiches, Où deux clowns noirs plument un ange.
A travers boue, à travers fange, Roulent, la nuit vers le bazar, Les chars, les camions et les fardiers, Qui s'en reviennent des usines Voisines, Des cimetières et des charniers, Avec un tel poids noir de cargaisons, Que le sol bouge et les maisons.
On met au clair à certains jours, En de vaines et frivoles boutiques, Ce que l'humanité des temps antiques Croyait divinement être l'amour; Aussi les Dieux et leur beauté Et l'effrayant aspect de leur éternité Et leurs yeux d'or et leurs mythes et leurs emblèmes Et des livres qui les blasphèment.
Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières Sont là, sur des étals, et s'empoussièrent. Des mots qui renfermaient l'âme du monde Et que les prêtres seuls disaient au nom de tous, Sont charriés et ballottés, dans la faconde Des camelots et des voyous. L'immensité se serre en des armoires Dérisoires et rayonne de plaies Et le sens même de la gloire Se définit par des monnaies.
Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge, C'est un bazar au bout des faubourgs rouges! La foule et ses flots noirs S'y bouscule près des comptoirs; La foule et ses désirs multipliés, Par centaines et par milliers, Y tourne, y monte, au long des escaliers, Et s'érige folle et sauvage, En spirale, vers les étages.
Là haut, c'est la pensée Immortelle, mais convulsée, Avec ses triomphes et ses surprises, Qu'à la hâte on expertise. Tous ceux dont le cerveau S'enflamme aux feux des problèmes nouveaux, Tous les chercheurs qui se fixent pour cible Le front d'airain de l'impossible Et le cassent, pour que les découvertes S'en échappent, ailes ouvertes, Sont là gauches, fiévreux, distraits, Dupes des gens qui les renient Mais utilisent leur génie, Et font argent de leurs secrets.
Oh! les Edens, là-bas, au bout du monde, Avec des arbres purs à leurs sommets, Que ces voyants des lois profondes Ont exploré pour à jamais, Sans se douter qu'ils sont les Dieux. Oh! leur ardeur à recréer la vie, Selon la foi qu'ils ont en eux Et la douceur et la bonté de leurs grands yeux, Quand, revenus de l'inconnu Vers les hommes, d'où ils s'érigent, On leur vole ce qui leur reste aux mains De vérité conquise et de destin.
C'est un bazar tout en vertiges Que bat, continûment, la foule, avec ses houles Et ses vagues d'argent et d'or; C'est un bazar tout en décors, Avec des tours de feux et des lumières, Si large et haut que, dans la nuit, Il apparaît la bête éclatante de bruit Qui monte épouvanter le silence stellaire.
L'ÉTAL
Non loin du port, la nuit, lorsque l'essor Des tours et des palais vertigineux s'affaisse Dans l'ombre--et que brûlent des yeux de braise, Le quartier fauve et noir allume encor Son vieux décor de vice et d'or.
Des commères, blocs de viande tassée et lasse, Interpellent, du seuil de portes basses, Les gens qui passent; Derrière elles, au fond des couloirs rouges Des feux luisent, un rideau bouge Et se soulève et permet d'entrevoir De la chair nue en des miroirs.
Le port est proche. A gauche, au bout des rues, L'emmêlement des mâts et des vergues obstrue Un pan de ciel énorme; A droite, un tas grouillant de ruelles difformes Choit de la ville--et les foules obscures S'y dépêchent vers leurs destins de pourriture.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure Dressé, depuis toujours, sur les frontières De la cité et de la mer.
Là-bas, parmi les flots et les hasards, Ceux qui veillent mélancoliques, aux bancs de quart Et les mousses, dans les agrès et les cordes pendues, Et les marins hallucinés par les yeux bleus des étendues, Tous en rêvent et l'évoquent, tels soirs; Le cru désir les tord en effrénés vouloirs; Les baisers mous du vent sur leur torse circulent; La vague éveille en eux des images qui brûlent; Et leurs deux bras supplient et longuement se désespèrent Et s'exaltent, tendus du côté de la terre.
Et ceux d'ici, ceux des bureaux et des bazars, Chiffreurs lotus, marchands précis, scribes hagards, Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues, Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues, Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs; On les entend descendre en troupeaux noirs, Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule, Et la débauche en eux si fortement bouscule Leur avarice et leur prudence routinière Qu'elle les use et les détraque et les ruine, avec colère.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure Dressé, depuis toujours, sur les frontières De la cité et de la mer.
Venus de quels lointains bénins ou fatidiques? Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques? Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise, Avec, en leur instinct, la bataille et l'angoisse, Autour de femelles rouges qui les affolent, Ils s'assemblent et s'ameutent en rageuses paroles.
De gros lambris fougueux et des ornements crus Luisent, au long des murs et, par bouquets se dardent; Des satyres sautants et des Bacchus ventrus Rient d'un rire immobile en des glaces blafardes; Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu, Les bolschauffent, tordant leur flamme en cheveux bleus; Un pot de fard s'encrasse, au coin d'une étagère; Une chatte bondit vers des mouches, légère; Un ivrogne sommeille étendu sur un banc, Et des femmes viennent à lui et se penchant Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes,
Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment, Sur des fauteuils et des divans sont empilées, La chair morne et vague d'avoir été foulée Par les premiers passants de la vigne banale. L'une d'elles coule en son bas un morceau d'or, Une autre bâille et s'étire, d'autres encor --Flambeaux défunts, tyrses usés des bacchanales-- Sentant l'âge et la fin les flairer du museau, Les jeux fixes, se caressent la peau, D'une main lente et machinale.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure Dressé, depuis toujours, sur les frontières De la cité et de la mer.
D'après l'argent qui tinte dans les poches, La promesse s'échange ou les reproches, Un cynisme tranquille, une ardeur lasse Préside à la tendresse ou la menace. L'étreinte et les baisers ennuient. Souvent, Lorsque les poings s'entrecognent, au vent Des insultes et des jurons, toujours les mêmes, Quelque gaieté s'essore et jaillit des blasphèmes, Mais aussitôt retombe--et l'on entend, Dans le silence inquiétant, Un clocher proche et haletant Sonner l'heure lourde et funèbre, Sur la ville, dans les ténèbres.
Pourtant, à certains mois, quand les fêtes émargent L'hiver, à la Noël, l'été, à la Saint-Pierre, Le vieux quartier de crasse et de lumière Monte vers le péché, avec un élan large.
Il fermente de chants hurlés et de tapages: Fenêtre par fenêtre, étage par étage, Ses façades dardent, de haut en bas, Le vice--et, jusqu'au fond des galetas, Brâme l'ardeur et s'accouplent les rages. Dans la grand'salle, où les marins affluent, Poussant au devant d'eux quelque bouffon des rues Qui se convulsé en mimiques obscènes, Les vins d'écume et d'or bondissent de leur gaîne; Les hommes saouls braillent comme des fous, Les femmes se livrent--et, tout à coup, Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent, On ne voit plus que des instincts qui s'entremordent, Des seins offerts, des vent respris--et l'incendie Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.
Et cela monte et s'affaisse pour remonter encore: Et cela roule, ainsi que des marées Exaspérées, Jusqu'au moment, où l'aube emplit le port Et que la mort ardente aux renouveaux Balaie et repousse vers les havres Ce qui reste, sur le carreau, De débauche tuée et de cadavres.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure, Où le crime plante ses couteaux clairs, Où la folie, à coups d'éclairs, Fêle les fronts de meurtrissures, C'est l'étal flasque et monstrueux, Dressé, depuis toujours, sur les frontières Tributaires de la cité et de la mer.
LA RÉVOLTE
La rue, en un remous de pas, De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras Sauvagement ramifiés vers la folie, Semble passer volante, Et ses fureurs, au même instant, s'allient A des haines, à des appels, à des espoirs; La rue en or, La rue en rouge, au fond des soirs.
Toute la mort En des beffrois tonnants se lève; Toute la mort, surgie en rêves, Avec des feux et des épées Et des têtes, à la tige des glaives, Comme des fleurs atrocement coupées.
La toux des canons lourds, Les lourds hoquets des canons sourds Mesurent seuls les pleurs et les abois de l'heure. Les cadrans blancs des carrefours obliques, Comme des yeux en des paupières, Sont défoncés à coups de pierre: Le temps normal n'existant plus Pour les cœurs fous et résolus De ces foules hyperboliques.
La rage, elle a bondi de terre Sur un monceau de pavés gris, La rage immense, avec des cris, Avec du sang féroce en ses artères, Et pâle et haletante Et si terriblement Que son moment d'élan vaut à lui seul le temps Que met un siècle en gravitant Autour de ses cent ans d'attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis; Ce que les fronts les plus hardis Vers l'avenir ont instauré; Ce que les âmes ont brandi, Ce que les yeux ont imploré, Ce que toute la sève humaine Silencieuse a renfermé, S'épanouit, aux mille bras armés De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C'est la fête du sang qui se déploie, A travers la terreur, en étendards de joie: Des gens passent rouges et ivres; Des gens passent sur des gens morts; Les soldats clairs, casqués de cuivre, Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts. Las d'obéir, chargent, mollassement, Le peuple énorme et véhément Qui veut enfin que sur sa tête Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
--Tuer, pour rajeunir et pour créer! Ainsi que la nature inassouvie Mordre le but, éperdument, A travers la folie énorme d'un moment: Tuer ou s'immoler pour tordre de la vie!-- Voici des ponts et des maisons qui brûlent, En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule; L'eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs, De haut en bas, jusqu'en, ses profondeurs; D'énormes tours obliquement dorées Barrent la ville au loin d'ombres démesurées; Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres, Eparpillent des tisons d'or par les ténèbres; Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages, Hors d'eux-mêmes, jusqu'aux nuages.
On fusille par tas, là-bas.
La mort, avec des doigts précis et mécaniques, Au tir rapide et sec des fusils lourds, Abat, le long des murs du carrefour, Des corps raidis en gestes tétaniques; Leurs rangs entiers tombent comme des barres. Des silences de plomb pèsent sur les bagarres. Les cadavres, dont les balles ont fait des loques, Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques; Et le reflet dansant des lanternes fantasques Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.
Tapant et haletant, le tocsin bat, Comme un cœur dans un combat, Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées, Telle cloche qui âprement tintait. Dans sa tourelle incendiée, Se tait.
Aux vieux palais publics, d'où les échevins d'or Jadis domptaient la ville et refoulaient l'effort Et la marée en rut des multitudes fortes, On pénètre, cognant et martelant les portes; Les clefs sautent et les verrous; Des armoires de fer ouvrent leur trou, Où s'alignent les lois et les harangues; Une torche les lèche, avec sa langue, Et tout leur passé noir s'envole et s'éparpille, Tandis que dans la cave et les greniers on pille Et que l'on jette au loin, par les balcons hagards, Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épars.
Dans les églises, Les verrières, où les martyres sont assises, Jonchent le sol et s'émiettent comme du chaume; Un Christ, exsangue et long comme un fantôme, Est lacéré et pend, tel un haillon de bois, Au dernier clou qui perce encor sa croix; Le tabernacle, où sont les chrêmes, Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes; On soufflette les Saints près des autels debout Et dans la grande nef, de l'un à l'autre bout, --Telle une neige--on dissémine les hosties Pour qu'elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.
Tous les joyaux du meurtre et des désastres, Etincellent ainsi, sous l'oeil des astres; La ville entière éclate En pays d'or coiffé de flammes écarlates; La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux, Tend sa propre couronne énormément en feu; Toute la rage et toute la folie Brassent la vie avec leur lie, Si fort que, par instants, le sol semble trembler, Et l'espace brûler Et la fumée et ses fureurs s'écheveler et s'envoler Et balayer les grands cieux froids.
--Tuer, pour rajeunir et pour créer; Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe! Ouvrir, ou se casser les poings contre la porte! Et puis--que son printemps soit vert ou qu'il soit rouge-- N'est-elle point, dans le monde, toujours, Haletante, par à travers les jours, La puissance profonde et fatale qui bouge!
AU MUSÉE
La couronne formidable des rois En s'appuyant de tout son poids Sur un masque de cire Semblait broyer, dans ce hall froid, Tout un empire.
Le pâle émail des yeux usés S'était fendu en agonies Minuscules, mais infinies, Sous les sourcils martyrisés.
Le front avait été l'éclair, Avant que les pâles années N'eussent rivé les destinées, Sur ce bloc mort de morne chair.
Les crins encore étaient ardents, Mais la colossale mâchoire, Mi-ouverte; laissait la gloire Tomber morte d'entre les dents.
Depuis des temps qu'on ne sait pas, La couronne, violemment cruelle, De sa poussée indiscontinuelle Ployait le chef toujours plus las.
Les astuces, les perfidies Louchaient en ses joyaux taillés, Et les meurtres, les sangs, les incendies Semblaient reluire entre ses ors caillés.
Elle écrasait et abattait Ce qui jadis était sa gloire: Le front géant qui la portait Et la dardait vers les victoires Et telle, accomplissait, sans bruit, L'œuvre d'une force qui se détruit, Obstinément, soi-même, Et finit par se définir Pour l'avenir Dans un emblème.
Couronne et tête étaient placées, Couronne ardente et tête autoritaire, En un logis de verre, Au fond d'un hall, dans un musée L'image apparaissait définitive. Un vieux gardien, vêtu de noir, Veillait, obstinément, sans voir Que cette mort se consommait impérative Et présidait à la force toujours accrue De la foule brassant sa vie et ses rumeurs Et ses clameurs et ses fureurs au fond des rues.
UNE STATUE
Avec, devant les yeux, l'astre qu'était son âme Par des chemins de rocs incandescents de flamme, Il s'en était allé si loin vers l'inconnu Que son siècle vieux et chenu, Toussant la mort, au vent trop fort de sa pensée, L'avait férocement enseveli sous la risée.
Il était oublié, depuis des tas d'années Vers l'avenir échelonnées, Lorsqu'un matin la ville éclata d'or Et de fête pour son apothéose Et le grandit en une pose De volonté debout sur un piédestal d'or.
On inscrivit sur le granit de gloire, L'exil subi, la faim, l'affre et la prison, Et l'on tressa, comme une floraison, Son crime ancien, autour de sa mémoire.
On lui prit sa pensée et l'on en fit des lois; On lui prit sa folie et l'on en fit de l'ordre: Et ses railleurs d'antan ne savaient plus où mordre Le battant de toscin qui sautait dans sa voix.
Son image d'airain sacra le carrefour, D'où l'on voyait briller, agrandi de mystère, Son front suprême et clair et large et comme austère Dans le tumulte et la rage des jours.
LA MORT