Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées
Part 2
Ils sont venus sournoisement, Choisissant l'heure et le moment, Les uns lents et chenus Et les autres mâles et fermes, Avec le sac au dos. Ils sont venus des bourgs perdus Gagnant les bois, tournant les fermes, Les vieux, carcasses d'os, Mais les jeunes, drapeaux de force. Par des chemins rugueux comme une écorce, Ils sont montés--et quand ils sont redescendus, Avec leurs chiens et leurs brouettes Et leurs ânes et leurs charrettes, Chargés de farine ou de grain, Par groupes noirs de pèlerins, Les grand'routes charriaient toutes. Infiniment, comme des veines, Le sang du mal parmi les plaines.
Et le moulin tournait au fond des soirs, La croix grande de ses bras noirs, Avec des feux, comme des yeux, Dans l'orbite de ses lucarnes Dont les rayons gagnaient les loins. Parfois, s'illuminaient des coins, Là-bas; dans la campagne morne Et l'on voyait les porteurs gourds, Ployant au faix des péchés lourds, Hagards et las, buter de borne en borne.
Et le moulin ardent, Sur sa butte, comme une dent, Alors, mêlait et accordait Son giroiement de voiles Au rythme même des étoiles Qui tournoyaient, par les nuits seules, Fatalement, comme ses meules.
CHANSON DE FOU
Vous aurez beau crier contre la terre, La bouche dans le fossé, Jamais aucun des trépassés Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts, Ceux qui firent jadis la campagne féconde; Ils font l'immense entassement de morts Qui pourrissent, aux quatre coins du monde, Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes Le même esprit servile Ployait partout les fronts et les échines, Et nul encor ne pouvait voir Dressés, au fond du soir, Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre, La bouche dans le fossé: Ceux qui jadis étaient les trépassés Sont aujourd'hui, jusqu'au fond de la terre, Les morts.
LES MENDIANTS
Les jours d'hiver quand le froid serre Les bourgs, le clos, le bois, la fagne, Poteaux de haine et de misère, Par l'infini de la campagne, Les mendiants ont l'air de fous.
Dans le matin, lourds de leur nuit, Ils s'enfoncent au creux des routes, Avec leur pain trempé de pluie Et leur chapeau comme la suie Et leurs grands dos comme des voûtes Et leurs pas lents rythmant l'ennui; Midi les arrête dans les fossés Matelassés de feuilles, pour leur sieste; Ils sont les éternellement lassés De leur prière et de leur geste, Si bien qu'au seuil des fermes solitaires Ils apparaissent, tels des filous, Le soir, dans la brusque lumière D'une porte ouverte tout à coup.
Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âprete Et la stérilité du paysage, Qu'ils reflètent, au fond des yeux Tristes de leur visage; Avec leurs bardes et leurs loques Et leur marche qui les disloque, L'été, parmi les champs nouveaux, Ils épouvantent les oiseaux; Et maintenant que décembre sur les bruyères S'acharne et mord Et gèle, au fond des bières Du cimetière, Les morts, Un à un, ils s'immobilisent Sur des chemins d'église, Mornes, têtus et droits, Les mendiants, comme des croix.
Les mendiants ont l'air de fous.
Avec leur dos comme un fardeau Et leur chapeau comme la suie, Ils habitent les carrefours Du vent et de la pluie.
Ils sont le monotone pas --Celui qui vient et qui s'en va Toujours le même et jamais las-- De l'horizon vers l'horizon.
Ils sont les béquillants, Les chavirés et les bancroches; Et leurs bâtons sont les battants Des cloches de misère Qui sonnent à mort sur la terre.
Ils sont les éternels stigmatisés Par la pitié et les miséricordes Les épuisés et les usés D'âme et de corps Jusqu'à la corde.
Aussi, lorsqu'ils tombent enfin, Séchés de soif, troués de faim, Et se terrent comme des loups, Le soir, Au fond d'un trou, Le désespoir Plus vieux que n'est la mer Se fixe en leurs grands yeux ouverts.
Et ceux qui viennent Après les besognes quotidiennes, Ensevelir à la hâte leur corps Ont peur de regarder en face L'éternelle menace Qui luit sous leur paupière, encor.
LA KERMESSE
Avec colère, avec détresse, Avec ses refrains de quadrilles, Qui sautèlent sur leurs béquilles, L'orgue canaille et lourd, Au fond du bourg, Moud la kermesse.
Quelques étals, au coin des bornes. Et quelques vieilles gens, Au seuil d'un portail morne.
Et quelques couples seuls qui se hasardent, Les gars braillards et les filles hagardes, Alors qu'au cimetière deux corbeaux, Sur les tombeaux, Regardent.
Avec colère, avec détresse, avec blasphème. Mais, vers la fête Quand même, L'orgue s'entête.
Sa musique de tintamarres Se casse, en des bagarres De cuivre vert et de fer blanc, Et crie et grince dans le vide, Obstinément, Sa note acide.
Sur la place, l'église, Sous le cercueil de ses grands toits Et les linceuls de ses murs droits, Tait les reproches Solennels de ses cloches; Un charlatan, sur un tréteau, Pantalon rouge et vert manteau, Vend à grands cris la vie; Puis échange, contre des sous, Son remède pour loups garous Et l'histoire de point en point suivie, Sur sa pancarte, D'un bossu noir qu'il délivra de fièvre quarte.
Et l'orgue rage Son quadrille sauvage.
Et personne, des hameaux proches, N'est accouru; Vides les étables--vides les poches, Et rien que la mort et la faim Dont se peuple l'armoire à pain; Dans la misère qui les soude On sent que les hameaux se boudent, Qu'entre filles et gars d'amour La pauvreté découd les alliances Et que les jours suivant les jours Chacun des bourgs Fait son silence avec ses défiances.
L'orgue grinçant et faux, Dans son armoire D'architecture ostentatoire, Criaille un bruit de faux Et de cisailles.
Dans la salle de plâtre cru, Où ses cris tors et discors, dru, Contre des murs de lattes Eclatent, Des colonnes de verre et de jouants bâtons --Clinquant et or--tournent sur son fronton; Et les concassants bruits des cors et des trompettes Et les fifres, tels des forêts, Cinglent et trouent le cabaret De leurs tempêtes Et vont là-bas Contre un pignon, avec fracas, Broyer l'écho de la grand'rue.
Et l'orgue avec sa rage S'ameute une dernière fois et rue Des quatre fers de son tapage Jusqu'aux lointains des champs, Jusqu'aux routes, jusqu'aux étangs, Jusqu'aux jachères de méteil, Jusqu'au soleil; Et seuls dansent aux carrefours, Jupons gonflés et sabots lourds, Deux pauvres fous avec deux folles.
CHANSON DE FOU
Je suis celui qui vaticine Comme les tours tocsinnent.
J'ai vu passer à travers champs Trois linceuls blancs Qui s'avançaient, comme des gens.
Ils portaient des torches ignées, Des faux blanches et des cognées.
Peu importe l'homme qu'on soit, Moi seul je vois Les maux qui dans les cieux flamboient,
Le sol et les germes sont condamnés, --Vœux et larmes sont superflus-- Bientôt, Les corbeaux noirs n'en voudront plus Ni la taupe ni le mulot.
Je suis celui qui vaticine Comme les tours tocsinnent.
Les fruits des espaliers se tuméfient; Dans les feuillages noirs, Les pousses jeunes s'atrophient; L'herbe se brûle et les germoirs, Subitement, fermentent; Le soleil ment, les saisons mentent, Le soir, sur les plaines envenimées, C'est un vol d'ailes allumées De souffre roux et de fumées.
J'ai vu des linceuls blancs Entrer, comme des gens, Qu'un même vouloir coalise, L'un après l'autre, dans l'église, Ceux qui priaient au chœur, Manquant de force et de ferveur Les mains lâches s'en sont allés. Et depuis lors moi seul j'entends Baller La nuit, le jour, toujours, La fête Des tocsins fous contre ma tête.
Je suis celui qui vaticine Ce que les tours tocsinnent.
Au long des soirs et des années, Les fronts et les bras obstinés Se buteront en vain aux destinées, Irrémissiblement, Le sol et les germes sont damnés.
Dire le temps que durera leur mort? Et si l'heure resurgira Où le vrai pain vaudra, Sous les cieux purs de la vieille nature, L'antique effort?
Mais il ne faut jamais conclure.
En attendant voici que passent A travers champs, D'autres linceuls vides et blancs Qui se parlent comme des gens.
LE FLÉAU
La Mort a bu du sang Au cabaret des Trois Cercueils.
La Mort a mis sur le comptoir Un écu noir, «C'est pour les cierges et pour les deuils.»
Des gens s'en sont allés Tout lentement Chercher le sacrement.
On a vu cheminer le prêtre Et les enfants de chœur, Vers les maisons de l'affre et du malheur Dont on fermait les tragiques fenêtres.
La Mort a bu du sang. Elle en est soûle.
«Notre Mère la Mort, pitié! pitié! Ne bois ton verre qu'à moitié, Notre Mère la Mort, c'est nous les mères. C'est nous les vieilles à manteaux, Avec leurs cœurs en ex-votos, Qui marmonnons du désespoir En chapelets interminables; Notre Mère de la Mort et du soir, C'est nous les béquillantes et minables Vieilles, tannées Par la douleur et les années: Nos corps sont prêts pour tes tombeaux, Nos seins sont prêts pour tes couteaux.»
--La Mort, dites, les bonnes gens, La Mort est soûle: Sa tête oscille et roule Comme une boule.
La Mort a bu du sang Comme un vin frais et bienfaisant; Il coule doux aux joints de la cuirasse De sa carcasse.
La Mort a mis sur le comptoir Un écu noir. Elle en voudra pour ses argents Au cabaret des pauvres gens.
«Notre-Dame la Mort, c'est nous les vieux guerres Tumultuaires, Tronçons mornes et terribles entailles De la forêt des victoires et des batailles, Notre-Dame des drapeaux noirs Et des débâcles dans les soirs, Notre-Dame des glaives et des balles Et des crosses contre les dalles,
Toi, notre vierge et noire orgueil, Toujours si fière et si droite, au seuil De l'horizon tonnant de nos grands rêves; Notre-Dame la Mort, toi, qui te lèves, Au battant de nos tambours, Obéissante--et qui, toujours, Nous fus belle d'audace et de courage, Notre-Dame la Mort, cesse ta rage, Et daigne enfin nous voir et nous entendre Puisqu'ils n'ont point appris, nos fils, à se défendre.»
--La Mort, dites, les vieux verbeux, La Mort est soûle, Comme un flacon qui roule Sur la pente des chemins creux. La Mort n'a pas besoin De votre mort au bout du monde, C'est au pays qu'elle enfonce la bonde Du tonneau rouge. La Mort est bien assise, au seuil Du Cabaret des Trois Cercueils, Elle exècre s'en aller loin, Sous les hasards des étendards.
«Dame la Mort, c'est moi la Sainte Vierge Qui viens en robe d'or chez vous, Vous supplier à deux genoux D'avoir pitié des gens de mon village. Dame la Mort, c'est moi, la Sainte Vierge, De l'ex-voto, près de la berge, C'est moi qui fus de mes pleurs inondée Au Golgotha, dans la Judée, Sous Hérode, voici mille ans.
Dame la Mort, c'est moi, la Sainte Vierge Qui fis promesse aux gens d'ici D'aller toujours crier merci Dans leurs détresses et leurs peines; Dame la Mort, c'est moi la Sainte Vierge.»
--La Mort, dites, la bonne Dame, Se sent au cœur comme une flamme Qui, de là, monte à son cerveau. La Mort a soif de sang nouveau,
La Mort est soûle, Un seul désir comme une houle, Remplit sa brumeuse pensée. La Mort n'est point celle qu'on éconduit Avec un peu de prière et de bruit, La Mort s'est lentement lassée Des bras tendus en désespoirs, Bonne Vierge des reposoirs, La Mort est soûle Et sa fureur, hors des ornières, Par les chemins des cimetières, Bondit et roule Comme une boule.
--«La Mort, c'est moi, Jésus, le Roi, Qui te fis grande ainsi que moi Pour que s'accomplisse la loi Des choses en ce monde. La Mort, je suis la manne d'or Qui s'éparpille du Thabor Divinement, jusqu'aux confins du monda. Je suis celui qui fus pasteur, Chez les humbles, pour le Seigneur; Mes mains de gloire et de splendeur Ont rayonné sur la douleur, La Mort, je suis la paix du monde.»
--La Mort, dites, le Seigneur Dieu, Est assise, près d'un bon feu, Dans une auberge où le vin coule Et n'entend rien, tant elle est soûle.
Elle a sa faux et Dieu a son tonnerre. En attendant, elle aime à boire et le fait voir A quiconque voudrait s'asseoir, Côte à côte, devant un verre.
Jésus, les temps sont vieux, Et chacun boit comme il le peut Et qu'importent les vêtements sordides Lorsque le sang nous fait les dents splendides.
Et la Mort s'est mise à boire, les pieds au feu; Elle a même laissé s'en aller Dieu Sans se lever sur son passage; Si bien que ceux qui la voyaient assise Ont cru leur âme compromise.
Durant des jours et puis des jours encor, la Mort A fait des dettes et des deuils, Au cabaret des Trois Cercueils; Puis, un matin, elle a ferré son cheval d'os, Mis son bissac au creux du dos Pour s'en aller à travers la campagne. De chaque bourg et de chaque village, Les gens étaient venus vers elle avec du vin, Pour qu'elle n'eût ni soif ni faim, Et ne fît halte au coin des routes; Les vieux portaient de la viande et du pain, Les femmes des paniers et des corbeilles Et les fruits clairs de leur verger, Et les enfants portaient des miels d'abeilles.
La Mort a cheminé longtemps, Par le pays des pauvres gens, Sans trop vouloir, sans trop songer, La tête soûle Comme une boule.
Elle portait une loque de manteau roux, Avec de grands boutons de veste militaire, Un bicorne piqué d'un plumet réfractaire Et des bottes jusqu'aux genoux. Sa carcasse de cheval blanc Cassait un vieux petit trot lent De bête ayant la goutte Sur les pierres de la grand' route; Et les foules suivaient vers n'importe où, Le grand squelette aimable et soûl Qui trimballait sur son cheval bonhomme L'épouvante de sa personne Jusqu'aux lointains de peur et de panique, Sans éprouver l'horreur de son odeur Ni voir danser, sous un repli de sa tunique, Le trousseau de vers blancs qui lui tétaient le cœur.
CHANSON DE FOU
Les rats du cimetière proche, Midi sonnant, Bourdonnent dans la cloche.
Ils ont mordu le cœur des morts Et s'engraissent de ses remords.
Ils dévorent le ver qui mange tout Et leur faim dure jusqu'au bout.
Ce sont des rats Mangeant le monde De haut en bas.
L'église?--elle était large et solennelle Avec la foi des pauvres gens en elle, Et la voici anéantie Depuis qu'ils ont, les rats, Mangé l'hostie.
Les blocs de granit se déchaussent Les niches d'or comme des fosses S'entr'ouvrent vides; Toute la gloire évocatoire Tombe des hauts piliers et des absides A bas.
Les rats, Ils ont rongé les auréoles bénévoles, Les jointes mains De la croyance aux lendemains, Les tendresses mystiques Au fond des yeux des extatiques Et les lèvres de la prière En baisers d'or sur les bouches de la misère; Les rats, Ils ont rongé des bourgs entiers De haut en bas, Comme un grenier.
Aussi Que maintenant s'en aillent Les tocsins fous ou les sonnailles Criant pitié, criant merci, Hurlant, par au delà des toits, Jusqu'aux échos qui meuglent, Nul plus n'entend et personne ne voit: Puisqu'elle est l'âme des champs, Pour bien longtemps, Aveugle.
Et les seuls rats du cimetière proche, A l'Angelus hoquetant et tintant, Causent avec la cloche.
LE DÉPART
Avec leur chat, avec leur chien, Avec, pour vivre, quel moyen? S'en vont, le soir, par la grand'route, Les gens d'ici, buveurs de pluie, Lécheurs de vent, fumeurs de brume
Les gens d'ici n'ont rien de rien, Rien devers eux Que l'infini, ce soir, de la grand'route.
Chacun porte au bout d'une gaule, En un mouchoir à carreaux bleus, Chacun porte dans un mouchoir, Changeant de main, changeant d'épaule, Chacun porte Le linge usé de son espoir.
Les gens s'en vont, les gens d'ici, Par la grand'route à l'infini.
L'auberge est là, près du bois nu, L'auberge est là de l'inconnu; Sur ses dalles, les rats trimballent Et les souris.
L'auberge, au coin des bois moisis, Grelotte, avec ses murs mangés, Avec son toit comme une teigne, Avec le bras de son enseigne Qui tend au vent un os rongé.
Les gens d'ici sont gens de peur: Ils font des croix sur leur malheur Et tremblent; Les gens d'ici ont dans leur âme Deux tisons noirs, mais point de flamme, Deux tisons noirs en croix.
Par l'infini du soir, sur la grand'route, Voici venir les ricochets des cloches Là-bas, au carrefour des bois.
C'est les madones des chapelles Qui, pareilles à des oiseaux au loin perdus, Rappellent.
Les gens d'ici sont gens de peur, Car leurs vierges n'ont plus de cierges Et leur encens n'a plus d'odeur: Seules, en des niches désertes, Quelques roses tombent inertes Sur une image en plâtre peint.
Les gens d'ici ont peur de l'ombre sur leurs champs, De la lune sur leurs étangs, D'un oiseau mort contre une porte; Les gens d'ici ont peur des gens.
Les gens d'ici sont malhabiles, La tète lente et les vouloirs débiles Quoique tannés d'entêtement, Ils sont ladres, ils sont minimes Et s'ils comptent c'est par centimes, Péniblement, leur dénûment.
Leur récolte, depuis des chapelets d'années, S'égrena morne en leurs granges minées; Leurs socs taillèrent les cailloux, Férocement, des terrains roux; Leurs dents s'acharnèrent contre la terre A la mordre, jusqu'au cœur même.
Avec leur chat, avec leur chien, Avec l'oiseau dans une cage, Avec, pour vivre, un seul moyen Boire son mal, taire sa rage; Les pieds usés, le cœur moisi, Les gens d'ici, Quittant leur gîte et leur pays, S'en vont, ce soir, par les routes, à l'infini.
Les mères traînent à leurs jupes Leur trousseau long d'enfants bêlants, Brinqueballés, brinqueballants; Les yeux clignant des vieux s'occupent A refixer, une dernière fois, Leur coin de terre morte et grise, Où mord la lèpre comme la bise Où mord la rogne comme les froids. Suivent les gars des bordes, Les bras usés comme des cordes, Sans plus d'orgueil, sans même plus Un seul élan vers les temps révolus Et le bonheur des autrefois, Sans plus la force en leurs dix doigts De se serrer en poings contre le sort Et la colère de la mort.
Les gens des champs, les gens d'ici Ont du malheur à l'infini.
Leurs brouettes et leurs charrettes Brinqueballent aussi, Cassant, depuis le jour levé, Les os pointus du vieux pavé: Quelques-unes, plus grêles que squelettes, Entrechoquent des amulettes A leurs brancards, D'autres grincent, les ais criards, Comme les seaux d'ans les citernes D'autres portent de vieillottes lanternes, D'autres apparaissent, comme les proues De vieux bateaux cassés--et leurs deux roues, Où l'on sculpta jadis le zodiaque, Semblent rouler le monde entier dans leur baraque.
Les chevaux las ballent au pas Le vieux lattis de leur carcasse; Le conducteur s'agite et se tracasse, Comme un moulin qui serait fou, Lançant parfois vers n'importe où, Dans les espaces, Une pierre lasse Aux corbeaux noirs du sort qui passe.
Les gens d'ici Ont du malheur--et sont soumis.
Et les troupeaux rêches et maigres, Par les chemins rapés et par les sablons aigres, Également sont les chassés, Aux coups de fouet inépuisés Des famines qui exterminent: Moulons dont la fatigue à tout caillau ricoche, Bœufs qui meuglent vers la mort proche, Vaches hydropiques et lourdes Aux pis vides comme des gourdes Et les ânes, avec la mort crucifiée Sur leurs côtes scarifiées.
Ainsi s'en vont bêtes et gens d'ici, Par le chemin de ronde, Qui fait dans la détresse et dans la nuit, Immensément, le tour du monde.
Venant, dites, de quels lointains, Par à travers les vieux destins, Passant les bourgs et les bruyères, Avec, pour seul repos, l'herbe des cimetières, Allant, roulant, faisant des nœuds De chemins noirs et tortueux, Hiver, automne, été, printemps, Toujours lassés, toujours partant De l'infini pour l'infini.
Tandis qu'au loin, là bas, Sous les cieux lourds fuligineux et gras, Avec son front comme un Thabor, Avec ses suçoirs noirs et ses rouges haleines Hallucinant et attirant les gens des plaines, C'est la ville que le jour plombe et que la nuit éclaire La ville en plâtre, en stuc, en bois, en marbre, en fer, en or, --Tentaculaire.
LA BÊCHE
_A l'orient du pré, dans le sol rêche_ _Est là, pour à toujours, qui grelotte, la bêche_ _Lamentable et nue;_ _Sous le ciel sec, la terre sèche;_ _Et rien, sinon la maigre bêche,_ _Latte de bois mort, latte de bois nu._
_--Fais une croix sur le sol jaune_ _Avec ta longue main,_ _Toi qui t'en vas, par le chemin--_
_La chaumière d'humidité verdâtre Et ses deux tilleuls foudroyés_ _Et des cendres dans l'âtre_ _Et sur le mur encor le piédestal de plâtre,_ _Mais la Vierge tombée à terre._
--_Fais une croix vers les chaumières_ _Avec la longue main de paix et de lumière--_
_Des crapauds morts dans les ornières infinies_ _Et des poissons dans les roseaux_ _Et puis un cri toujours plus pauvre et lent d'oiseau,_ _Infiniment, là-bas, un cri à l'agonie._
--_Fais une croix avec ta main_ _Pitoyable, sur le chemin--_
_Aux verrous rouilles des étables,_ _L'orde araignée, elle a tissé l'étoile de poussière;_ _Et la ferme sur la rivière,_ _Par à travers ses chaumes lamentables,_ _Comme des bras aux mains coupées,_ _Croise ses poutres d'outre en outre._
--_Fais une croix sur le demain,_ _Définitive, avec ta main--_
_Un double rang d'arbres et de troncs nus sont abattus,_ _Au long des routes en déroules,_ _Les villages--plus même de cloches pour en sonner_
_Le hoquetant dies iræ_ _Désespéré, vers l'écho vide et ses bouches cassées._
--_Fais une croix aux quatre fronts des horizons._
_Car c'est la fin des champs et c'est la fin des soirs;_ _Le deuil au fond des cieux tourne, comme des meules,_ _Ses soleils noirs;_ _Et des larves éclosent seules_ _Aux flancs pourris des femmes qui sont mortes._
_A l'orient du pré, dans le sol rêche,_ _Sur le cadavre épars des vieux labours,_ _Domine là, et pour toujours,_ _Plaque de fer clair, latte de bois froid,_ _La bêche._
LES VILLES TENTACULAIRES
(1895)
AU POÈTE
HENRI DE RÉGNIER
LA PLAINE
_La plaine est morne et ses chaumes et granges_ _Et ses fermes dont les pignons sont vermoulus,_ _La plaine est morne et lasse et ne se défend plus,_ _La plaine est morne et morte--et la ville la mange._
_Formidables et criminels,_ _Les bras des machines hyperboliques,_ _Fauchant les blés évangéliques,_ _Ont effrayé le vieux semeur mélancolique_ _Dont le geste semblait d'accord avec le ciel._
_L'orde fumée et ses haillons de suie_ _Ont traversé le vent et l'ont sali:_ _Un soleil pauvre et avili_ _S'est comme usé en de la pluie._
_Et maintenant, où s'étageaient les maisons claires_ _Et les vergers et les arbres allumés d'or,_ _On aperçoit, à l'infini, du sud au nord,_ _La noire immensité des usines rectangulaires._
_Telle une bête énorme et taciturne_ _Qui bourdonne derrière un mur,_ _Le ronflement s'entend, rythmique et dur,_ _Des chaudières et des meules nocturnes;_ _Le sol vibre, comme s'il fermentait_ _Le travail bout comme un forfait,_ _L'égout charrie une fange velue_ _Vers la rivière qu'il pollue;_ _Un supplice d'arbres écorchés vifs_ _Se tord, bras convulsifs,_ _En façade, sur le bois proche;_ _L'ortie épuise aux cœurs sablons et oche_ _Et les fumiers, toujours plus hauts, de résidus:_
_Ciments huileux, plâtras pourris, moellons fendus,_ _Au long de vieux fossés et de berges obscures_ _Lèvent, le soir, leurs monuments de pourritures._
_Sous des hangars tonnants et lourds,_ _Les nuits, les jours,_ _Sans air et sans sommeil,_ _Des gens peinent loin du soleil:_ _Morceaux de vie en l'énorme engrenage,_ _Morceaux de chair fixée, ingénieusement,_ _Pièce par pièce, étage par étage,_ _De l'un à l'autre bout du vaste tournoiement._ _Leurs yeux, ils sont les yeux de la machine,_ _Leurs dos se ploient sous elle et leurs échines,_ _Leurs doigts volontaires, qui se compliquent_ _De mille doigts précis et métalliques,_ _S'usent si fort en leur effort,_ _Sur la matière carnassière,_ _Qu'ils y laissent, à tout moment,_ _Des empreintes de rage et des gouttes de sang._
_Dites! l'ancien labeur pacifique, dans l'Août_ _Des seigles mûrs et des avoines rousses._ _Avec les bras au clair, le front debout_ _Dans l'or des blés qui se retrousse_ _Vers l'horizon torride où le silence bout._
_Dites! le repos tiède et les midis élus,_ _Tressant de l'ombre pour les siestes._ _Sous les branches, dont les vents prestes_ _Rythment, avec lenteur, les grands gestes feuillus,_ _Dites, la plaine entière ainsi qu'un jardin gras,_ _Toute folle d'oiseaux éparpillés dans la lumière,_ _Qui la chantent, avec leurs voix plénières,_ _Si près du ciel qu'on ne les entend pas._
_Mais aujourd'hui, la plaine, elle, est finie;_ _La plaine est morne et ne se défend plus:_ _Le flux des ruines et leurs reflux_ _L'ont submergée, avec monotonie._