Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées
Part 1
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ÉMILE VERHAEREN
LES VILLES TENTACULAIRES
PRÉCÉDÉES DES CAMPAGNES HALLUCINÉES
DIX-HUITIÈME ÉDITION
PARIS Mercvre de Frange XXVI, Rve de Condé, XXVI MCMXX
LES CAMPAGNES HALLUCINÉES
(1893)
A
VICTOR DESMETH
_EN SOUVENIR_
LA VILLE
_Tous les chemins vont vers la ville._
_Du fond des brumes,_ _Là-bas, avec fous ses étages_ _Et ses grands escaliers et leurs voyages_ _Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,_ _Comme d'un rêve, elle s'exhume._
_Là-bas,_ _Ce sont des ponts tressés en fer_ _Jetés, par bonds, à travers l'air;_ _Ce sont des blocs et des colonnes Que dominent des faces de gorgonnes;_ _Ce sont des tours sur des faubourgs,_ _Ce sont des toits et des pignons,_ _En vols plies, sur les maisons;_ _C'est la ville tentaculaire,_ _Debout,_ _Au bout des plaines et des domaines._
_Des clartés rouges_ _Qui bougent_ _Sur des poteaux et des grands mâts,_ _Même à midi, brûlent encor_ _Comme des œufs monstrueux d'or_ _Le soleil clair ne se voit pas:_ _Bouche qu'il est de lumière, fermée_ _Par le charbon et la fumée,_
_Un fleuve de naphte et de poix_ _Bal les môles de pierre et les pontons de bois_ _Les sifflets crus des navires qui passent_ _Hurlent la peur dans le brouillard:_ _Un fanal vert est leur regard Vers l'océan et les espaces._
_Des quais sonnent aux entrechocs de leurs fourgons_ _Des tombereaux grincent comme des gonds,_ _Des balances de fer font choir des cubes d'ombre_ _Et les glissent soudain en des sous-sols de feu;_ _Des ponts s'ouvrant par le milieu,_ _Entre les mâts touffus dressent un gibet sombre_ _Et des lettres de cuivre inscrivent l'univers,_ _Immensément, par à travers_ _Les toits, les corniches et les murailles,_ _Face à face, comme en bataille._
_Par au-dessus, passent les cabs, filent les roues,_ _Roulent les trains, vole l'effort,_ _Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues_ _Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or._ _Les rails ramifiés rampent sous terre_ _En des tunnels et des cratères_ _Pour reparaître en réseaux clairs d'éclairs_ _Dans le vacarme et la poussière._ _C'est la ville tentaculaire._
_La rue--et ses remous comme des câbles_ _Noués autour des monuments--_ _Fuit et revient en longs enlacements;_ _Et ses foules inextricables_ _Les mains folles, les pas fiévreux,_ _La haine aux yeux,_ _Happent des dents le temps qui les devance._ _A l'aube, au soir, la nuit,_ _Dans le tumulte et la querelle, ou dans l'ennui,_ _Elles jettent vers le hasard l'âpre semence_ _De leur labeur que l'heure emporte._ _Et les comptoirs mornes et noirs_ _Et les bureaux louches et faux_ _Et les banques battent des portes_ _Aux coups de vent de leur démence._
_Dehors, une lumière ouatée,_ _Trouble et rouge, comme, un haillon qui brûle,_ _De réverbère en réverbère se recule._ _La vie, avec des flots d'alcool est fermentée._ _Les bars ouvrent sur les trottoirs_ _Leurs tabernacles de miroirs_ _Où se mirent l'ivresse et la bataille;_ _Une aveugle s'appuie à la muraille_ _Et vend de la lumière, en des boîtes d'un sou;_ _La débauche et la faim s'accouplent en leur trou_ _Et le choc noir des détresses charnelles_ _Danse et bondit à mort dans les ruelles._
_Et coup sur coup, le rut grandit encore_ _Et la rage devient tempête:_ _On s'écrase sans plus se voir, en quête_ _Du plaisir d'or et de phosphore;_ _Des femmes s'avancent, pâles idoles,_ _Avec, en leurs cheveux, les sexuels symboles._ _L'atmosphère fuligineuse et rousse_ _Parfois loin du soleil recule et se retrousse_ _Et c'est alors comme un grand cri jeté_ _Du tumulte total vers la clarté;_ _Places, hôtels, maisons, marchés,_ _Ronflent et s'enflamment si fort de violence_ _Que les mourants cherchent en vain le moment de silence, Qu'il faut aux yeux pour se fermer._
_Telle, le jour--pourtant, lorsque les soirs_ _Sculptent le firmament, de leurs marteaux d'ébène,_ _La ville au loin s'étale et domine la plaine_ _Comme un nocturne et colossal espoir;_ _Elle surgit: désir; splendeur, hantise;_ _Sa clarté se projette en lueurs jusqu'aux cieux,_ _Son gaz myriadaire en buissons d'or s'attise,_ _Ses rails sont des chemins audacieux_ _Vers le bonheur fallacieux_ _Que la fortune et la force accompagnent;_ _Ses murs se dessinent pareils à une armée_ _Et ce qui vient d'elle encore de brume et de fumée_ _Arrive en appels clairs vers les campagnes._
_C'est la ville tentaculaire,_ _La pieuvre ardente et l'ossuaire_ _Et la carcasse solennelle._
_Et les chemins d'ici s'en vont à l'infini_ _Vers elle._
LES PLAINES
Sous la tristesse et l'angoisse des cieux Les lieues S'en vont autour des plaines; Sous les cieux bas Dont les nuages traînent, Immensément, les lieues Marchent, là-bas.
Droites sur des chaumes, les tours; Et des gens las, par tas, Qui vont de bourg en bourg. Les gens vaguants Comme la route, ils ont cent ans; Ils vont de plaine en plaine, Depuis toujours, à travers temps; Les précèdent ou bien les suivent Les charrettes dont les convois dérivent Vers les hameaux et les venelles, Les charrettes perpétuelles, Criant le lamentable cri, Le jour, la nuit, De leurs essieux vers l'infini.
C'est la plaine, la plaine Immensément, à perdre haleine.
De pauvres clos ourlés de haies Ecartèlent leur sol couvert de plaies; De pauvres clos, de pauvres fermes, Les portes lâches Et les chaumes, comme des bâches, Que le vent troue à coups de hache. Aux alentours, ni trèfle vert, ni luzerne rougie, Ni lin, ni blé, ni frondaisons, ni germes, Depuis longtemps, l'arbre, par la foudre cassé, Moule, devant le seuil usé, Comme un malheur en effigie.
C'est la plaine, la plaine blême, Interminablement, toujours la même.
Par au dessus, souvent, Rage si fort le vent Que l'on dirait le ciel fendu Aux coups de boxe De l'équinoxe. Novembre hurle, ainsi qu'un loup, Lamentable, par le soir fou. Les ramilles et les feuilles gelées Passent gifflées Sur les mares, dans les allées; Et les grands bras des Christs funèbres, Aux carrefours, par les ténèbres, Semblent grandir et tout à coup partir. En cris de peur, vers le soleil perdu.
C'est la plaine, la plaine Où ne vague que crainte et peine.
Les rivières stagnent ou sont taries, Les flots n'arrivent plus jusqu'aux prairies, Les énormes digues de tourbe, Inutiles, arquent leur courbe. Comme le sol, les eaux sont mortes; Parmi les îles, en escortes Vers la mer, où les anses encor se mirent. Les haches et les marteaux voraces Dépècent les carcasses, Pourrissantes, de vieux navires.
C'est la plaine, la plaine Immensément, à perdre haleine, Où circulent, dans les ornières, Parmi l'identité Des champs du deuil et de la pauvreté, Les désespoirs et les misères; C'est la plaine, la plaine Que sillonnent des vols immenses D'oiseaux criant la mort En des houles de cieux au Nord; C'est la plaine, la plaine Mate et longue comme la haine, La plaine et le pays sans fin D'un blanc soleil comme la faim, Où, sur le fleuve solitaire, Tourne aux remous toute la douleur de la terre.
CHANSON DE FOU
Le crapaud noir sur le sol blanc Me fixe indubitablement Avec des yeux plus grands que n'est grande sa tête; Ce sont les yeux qu'on m'a volés Quand mes regards s'en sont allés, Un soir, que je tournai la tête.
Mon frère?--il est quelqu'un qui ment, Avec de la farine entre ses dents; C'est lui, jambes et bras en croix, Qui tourne au loin, là-bas, Qui tourne au vent, Sur ce moulin de bois.
Et celui-ci, c'est mon cousin Qui fut curé et but si fort du vin Que le soleil en devint rouge; J'ai su qu'il habitait un bouge, Avec des morts, dans ses armoires.
Car nous avons pour génitoires Deux cailloux Et pour monnaie un sac de poux Nous, les trois fous, Qui épousons, au clair de lune. Trois folles dames sur la dune.
LE DONNEUR DE MAUVAIS CONSEILS
Par les chemins bordés de pueils Rôde en maraude Le donneur de mauvais conseils.
La vieille carriole en bois vert-pomme Qui l'emmena, on ne sait d'où, Une folle la garde avec son homme, Aux carrefours des chemins mous. Le cheval paît l'herbe d'automne, Près d'une mare monotone, Dont l'eau malade réverbère Le soir de pluie et de misère Qui tombe en loques sur la terre.
Le donneur de mauvais conseils Est attendu dans le village, A l'heure où tombe le soleil.
Il est le visiteur oblique et louche Qui, de ferme en ferme, s'abouche, Quand la détresse et la ruine Ronflent en tempêtes sur les chaumines. Il est celui qui frappe à l'huis, Tenacement, et vient s'asseoir Lorsque le hâve désespoir, Fixe ses regards droits Sur le feu mort des âtres froids.
En habits vieux comme ses yeux, Avec sa blouse lâche Et ses poches où vivement il cache Les fioles et les poisons, Mi-paysan, mi-charlatan, Retors, petit, ratatiné, Mains finaudes, ongles fanés, Il égrène ainsi qu'un texte Les faux moyens et les prétextes Et les foisons des mauvaises raisons.
On l'écoute, qui lentement marmonne, Toujours ardent et monotone, Prenant à part chacun de ceux Dont les arpents sont cancéreux, Dont les moissons sont vaines Et qui regardent devant eux Las, trébuchants et malchanceux, La mort venir du bout des plaines de leurs haines.
A qui, devant sa lampe éteinte, Seul avec soi, quand minuit tinte, S'en va tâtant aux murs de sa chaumière Les trous qu'y font les vers de la misère, Sans qu'un secours ne lui vienne jamais, Il conseille d'aller, au fond de l'eau, Mordre des dents les exsangues reflets De sa face dans un marais.
A tel qui branle et traîne un corps Comme un haillon à un bâton. Usé d'espoir, tari d'efforts; A qui grimace sa vieillesse Devant l'orgueil du vieux soleil, Il reproche les avanies, Que font ses fils qui le renient, A l'infini de sa faiblesse.
Il pousse au mal la fille ardente. Avec du crime au bout des doigts, Avec des veux comme la poix Et des regards qui violentent. Il attise en son cœur le vice A mots cuisants et rouges, Pour qu'en elle la femelle et la gouge Biffent la mère et la nourrice Et que sa chair soit aux amants, Morte, comme ossements et pierres Du cimetière.
Aux vieux couples qui font l'usure Depuis que les malheurs ravagent Les villages, à coups de rage, Il vend les moyens sûrs Et la ténacité qui réussit toujours A ruiner hameaux et bourgs, Quand, avec l'or tapi au creux De l'armoire crasseuse ou de l'alcôve immonde, On s'imagine, en un logis lépreux, Être le roi qui tient le monde.
Enfin, il est le conseiller de ceux Qui profanent la nuit des saints dimanches En boutant l'incendie à leurs granges de planches. Il indique l'heure précise Où le tocsin sommeille aux tours d'église, Où seul, avec ses yeux insoucieux, Le silence regarde faire. Ses gestes secs et entêtés Numérotent ses volontés, Et l'ombre de ses doigts semble ligner d'entailles Le crépi blanc de la muraille.
Et pour conclure il verse à tous Un peu du fiel de son vieux cœur Moisi de haine et de rancœur; Et désigne le rendez-vous, --Quand ils voudront--au coin des bordes, Où, près de l'arbre, ils trouveront Pour se brancher un bout de corde.
Ainsi va-t-il de ferme en ferme; Plus volontiers, lorsque le terme Au tiroir vide inscrit sa date, Le corps craquant comme des lattes, Le cou maigre, le pas traînant, Mais inusable et permanent, Avec sa pauvre carriole Avec son fou, avec sa folle, Qui l'attendent, jusqu'au matin, Au carrefour des vieux chemins.
CHANSON DE FOU
Je les ai vus, je les ai vus, Ils passaient par les sentes, Avec leurs yeux, comme des fentes, Et leurs barbes, comme du chanvre.
Deux bras de paille, Un dos de foin. Blesses, troués, disjoints, Ils s'en venaient des loins, Comme d'une bataille.
Un chapeau mou sur leur oreille, Un habit vert comme l'oseille; Ils étaient deux, ils étaient trois, J'en ai vu dix, qui revenaient du bois.
L'un d'eux a pris mon âme Et mon âme comme une cloche Vibre en sa poche.
L'autre a pris ma peau --Ne le dites à personne-- Ma peau de vieux tambour Qui sonne.
Quant à mes pieds, ils sont liés, Par des cordes au terrain ferme; Regardez-moi, regardez-moi, Je suis un terme.
Un paysan est survenu Qui nous piqua dans le sol nu, Eux tous et moi, vieilles défroques, Dont les enfants se moquent.
Et nous servons d'épouvantails qui veillent Aux corbeaux lourds et aux corneilles.
PÈLERINAGE
Où vont les vieux paysans noirs Par les couchants en or des soirs Dans les campagnes rouges?
A grands coups d'ailes affolées, En leurs toujours folles volées, Les moulins fous fauchent le vent.
Les cormorans du vieil automne Clament au loin--et le ciel tonne Comme un tocsin parmi la nuit.
C'est l'heure ample de la terreur, Où passe en son charroi d'horreur, Le vieux Satan des labours rouges.
Par la campagne en grand deuil d'or, Où vont les vieux silencieux?
Quelqu'un a dû frapper l'été De mauvaise fécondité: Le blé, très dru, ne fut que paille.
Les bonnes eaux n'ont point coulé Par les veines du champ brûlé; Quelqu'un a dû frapper les sources;
Quelqu'un a dû sécher la vie, Comme une gorge inassouvie, D'un seul grand coup vide un plein verre,
Par la campagne en grand deuil d'or. Où vont les vieux et leur misère?
L'âpre semeur des mauvais germes, Aux jours d'Avril baignant les fermes, Les vieux l'ont tous senti passer.
Ils l'ont surpris morne et railleur, Penché sur les moissons en fleur; Plein de foudre, comme l'orage.
Les vieux n'ont rien osé se dire. Mais tous, craignant son rire Et que peut-être il ne revînt;
Sachant de plus par quel moyen On peut fléchir Satan païen, Qui règne encor sur la moisson,
Par la campagne en grand deuil d'or, Où vont les vieux et leur frisson?
Le semeur d'or du mauvais blé Entend venir ce défilé D'hommes qui se taisent et marchent.
Il sait que seuls ils ont encore, Au fond du cœur, qu'elle dévore, Toute la peur de l'inconnu.
Qu'obstinément ils dérobent en eux Son culte, sombre et lumineux, Comme un minuit blanc de mercure,
Et qu'ils redoutent ses révoltes, Et qu'ils supplient pour leurs récoltes Plus devant lui que devant Dieu.
Par la campagne en grand deuil d'or. Où vont les vieux porter leur vœux?
Le Satan d'or des champs brûlés. Et des fermiers ensorcelés Qui font des croix de la main gauche,
Ce soir, dans le bois d'ombre et de feu rouge Sur un bloc noir qui soudain bouge, Depuis une heure est accoudé.
Les vieux ont pu l'apercevoir, Avec des yeux dardés vers eux, D'entre ses cils de chardons morts.
Ils ont senti qu'il écoutait Les silences de leur souhait Et leur prière uniquement pensée.
Alors, subitement, Avec des gestes joints Tendus vers lui de loin, Pour seule offrande et seuls indices En un grand feu de branches lisses. Ils ont jeté un chat vivant.
La bête, les pattes pliées, Est morte, en des rages liées.
Après--vers son chaume tanné De vents d'automne et de grand froid, Chacun, par un chemin à soi, Sans rien savoir est retourné.
CHANSON DE FOU
Brisez-leur pattes et vertèbres, Chassez les rats, les rats. Et puis versez du froment noir, Le soir, Dans les ténèbres.
Jadis, lorsque mon cœur cassa. Une femme le ramassa Pour le donner aux rats.
--Brisez-leur pattes et vertèbres Souvent je les ai vus dans l'âtre, Taches d'encre parmi le plâtre, Qui grignottaient ma mort.
--Brisez-leur pattes et vertèbres.
L'un deux, je l'ai senti Grimper sur moi la nuit, Et mordre encor le fond du trou Que fit, dans ma poitrine, L'arrachement de mon cœur fou.
--Brisez-leur pattes et vertèbres.
Ma tête à moi les vents y passent, Les vents qui passent sous la porte, Et les rats noirs de haut en bas Peuplent ma tête morte.
--Brisez-leur pattes et vertèbres.
Car personne ne sait plus rien. Et qu'importent le mal, le bien, Les rats, les rats sont là, par tas, Dites, verserez-vous, ce soir, Le froment noir, A pleines mains, dans les ténèbres?
LES FIÈVRES
La plaine, au loin, est uniforme et morne Et l'étendue est veule et grise Et Novembre qui se précise Bat l'infini, d'une aile grise.
De village en village, un vent moisi Appose aux champs sa flétrissure; L'air est moite; le sol, ainsi Que pourriture et bouffissure.
Sous leurs torchis qui se lézardent, Les chaumières, là-bas, regardent Comme des bêtes qui ont peur, Et seuls les grands oiseaux d'espace Jettent sur les chaumes et leur frayeur, Le cri des angoisses qui passent.
L'heure est venue où les soirs mous Pèsent sur les terres envenimées Où les marais visqueux et blancs, Dans leurs remous, A longs bras lents, Brassent les fièvres empoisonnées.
Sur les étangs en plates-bandes Les fleurs, comme des glandes, Et les mousses, comme des viandes, S'étendent.
Bosses et creux et stigmates d'ulcères, Quelques saules bordent les anses, Où des flottilles de viscères, A la surface, se balancent,
Parfois, comme un hoquet, Un flot pâteux mine la rive Et la glaise, comme un paquet, Tombe dans l'eau de bile et de salive.
L'étang s'apaise, qui remuait ses rides, Les crapauds noirs, à fleur de boue, Gonflent leur peau et leur gadoue. Et la lune monstrueuse préside: Telle l'hostie De l'inertie.
De la vase profonde et jaune D'où s'érigent, longues d'une aune, Les herbes d'eaux et les roseaux, Des brouillards lents comme des traînes, Déplient leur flottement, parmi les draines; On les peut suivre, à travers champs, Vers les chaumes et les murs blancs; Leurs fils subtils de pestilence Tissent la robe de silence, Gaze verte, tulle blême.
Avec laquelle, au loin, la fièvre se promène.
La fièvre, Elle est celle qui marche, Sournoisement, courbée en arche, Et personne n'entend son pas. Si la poterne des fermes ne s'ouvre pas, Si la fenêtre est close, Elle pénètre quand même et se repose, Sur la chaise des vieux que les ans ploient, Dans les berceaux où les petits larmoient Et quelquefois elle se couche Aux lits profonds où l'on fait souche.
Avec ses vieilles mains dans l'âtre encor rougeâtre, Elle attise les maladies Non éteintes, quoique engourdies; Elle se mêle au pain qu'on mange A l'eau morne changée en fange; Elle monte jusqu'aux greniers, Dort dans les sacs et les paniers Et, comme une impalpable cendre, Sans rien voir, on sent d'elle la mort descendre.
Inutiles, vœux et pèlerinages Et seins où l'on abrite les petits Et bras en croix vers les images Des bons anges et des vieux Christs. Le mal have s'est installé dans la demeure. Il vient, chaque vesprée, à tel moment Déchiqueter la plainte et le tourment, Au régulier tic-tac de l'heure;-- Les mendiants n'arrivent plus souvent A la porte ni à l'auvent Prier qu'on les gare du froid, Les moineaux francs quittent le toit, Et l'horloge surgit déjà Celle, debout, qui sonnera, Après la voix éteinte et la raison finie, L'agonie.
En attendant, les mois se passent à languir. Les malades rapetisses Leurs habits lourds, leurs bras cassés, Avec, en main, leurs chapelets,
Quittant leur lit, s'y recouchant, Fuyant la mort et la cherchant, Bégaient et vacillent leurs plaintes, Pauvres lumières, presque éteintes.
Ils se traînent de chaumière en chaumière Et d'âtre en âtre, Se voir et doucement s'apitoyer Sur la dîme d'hommes qu'il faut payer, Atrocement à leur terre marâtre; Des silences profonds coupent les litanies De leurs misères infinies; Et, longuement, parfois, ils se regardent Au jour douteux de la fenêtre, Et longuement, avec des pleurs, Comme s'ils voulaient se reconnaître Lorsque leurs yeux seront ailleurs.
Ils se sentent de trop autour des tables Où l'on mange rapidement Un repas pauvre et lamentable; Leur cœur se serre atrocement, On les isole et les bêtes les flairent Et les jurons et les colères Volent autour de leur tourment.
Aussi, lorsque la nuit, ne dormant pas Ils s'agitent entre leurs draps Songeant qu'aux alentours, de village en village, Les brouillards blancs sont en voyage, Voudraient-ils ouvrir la porte Pour que d'un coup la fièvre les emporte, Vers les étangs en plates-bandes Où les plantes comme des glandes Et les mousses comme des viandes S'étendent, Où s'écoute, comme un hoquet, Un flot pâteux minant la rive Ou leur corps mort, comme un paquet, Choirait dans l'eau de bile et de salive.
Mais la lune, là-bas, préside, Telle l'hostie De l'inertie.
CHANSON DE FOU
Celui qui n'a rien dit Est mort, le cœur muet, Lorsque la naît Sonnait Ses douze coups Au cœur des minuits fous.
--Serrez-le vite en un linceul de paille, Les poings noués, et qu'il s'en aille.
Celui qui n'a rien dit M'a pris mon âme et mon esprit. Il a sculpté mon crâne En navet creux, dont les chandelles Sont mes prunelles.
--Nouez-le donc, nouez le mon, Rageusement, en son linceul de paille.
Celui qui n'a rien dit Dormait, sous le rameau bénit, Avec sa femme, en un grand lit, Quand j'ai tapé comme une bête Avec une pierre, contre sa tête.
Derrière le mur de son front Battait mon cerveau noir, Matin et soir, je l'entendais Et le voyais qui m'invoquait D'un rythme lourd comme un hoquet; Il se plaignait de tant souffrir Et d'être là, hors de moi-même, et d'y pourrir Comme les loques d'une viande Pendue au clou, au fond d'un trou.
Celui qui n'a rien dit, même des yeux, Qu'on lui coupe le cœur en deux, Et qu'il s'en aille En son linceul de paille.
Que sa femme qui le réclame Et hurle après son âme, Ainsi qu'une chienne, la nuit, Se taise ou bien s'en aille aussi Comme servante ou bien vassale. Moi je veux être Le maître D'une cervelle colossale.
--Nouez le mort en de la paille Comme un paquet de ronces; Et qu'on piétine et qu'on travaille La terre où il s'enfonce.
Je suis le fou des longues plaines Infiniment, que bat le vent A grands coups d'ailes, Comme les peines éternelles; Le fou qui veut rester debout, Avec sa tête jusqu'au bout Des temps futurs, où Jésus-Christ Viendra juger l'âme et l'esprit, Comme il est dit. Ainsi soit-il.
LE PÉCHÉ
Sur sa butte que le vent gifle, Il tourne et fauche et ronfle et siffle Le vieux moulin des péchés vieux Et des forfaits astucieux.
Il geint des pieds jusqu'à la tète, Sur fond d'orage et de tempête, Lorsque l'automne et les nuages Frôlent son toit de leurs voyages.
L'hiver, quand la campagne est éborgnée, Il apparaît une araignée Colossale, tissant ses toiles Jusqu'aux étoiles.
C'est le moulin des vieux péchés.
Qui l'écoute, parmi les routes, Entend battre le cœur du diable, Dans sa carcasse insatiable.
Un travail d'ombre et de ténèbres S'y fait, pendant les nuits funèbres, Quand la lune fendue Gît-là, sur le carreau de l'eau, Comme une hostie atrocement mordue.
C'est le moulin de la ruine Qui moud le mal et le répand aux champs, Infini, comme une bruine.
Ceux qui sournoisement écornent Le champ voisin en déplaçant les bornes; Ceux qui, valets d'autrui, sèment l'ivraie Au lieu de l'orge vraie; Ceux qui jettent les poisons clairs dans l'eau Où l'on amène le troupeau: Ceux qui, par les nuits seules, En brasiers d'or font éclater les meules, Tous passèrent par le moulin.
Encore:
Les conjureurs de sorts et les sorcières Que vont trouver les filles-mères; Ceux qui cachent dans les fourrés Leurs ruts et leurs spasmes vociférés; Ceux qui n'aiment la chair que si le sang Gicle aux jeux, frais et luisant; Ceux qui s'entr'égorgent, à couteaux rouges, Volets fermés, au fond des bouges; Ceux qui flairent l'espace Avec, entre leurs poings, là mort pour tel qui passe, Tous passèrent par le moulin.
Aussi
Les vagabonds qui habitent des fosses Avec leurs filles qu'ils engrossent; Les fous qui choisissent des bêtes Pour assouvir leur rut et ses tempêtes; Les mendiants qui déterrent les mortes Rageusement et les emportent; Les couples noirs, pervers et vieux, Qui instruisent l'enfanta coucher entre eux deux Tous passèrent par le moulin.
Enfin:
Ceux qui font de leur cœur l'usine, Où fermente l'envie et cuve la lésine; Ceux qui dorment, sans autre vœux, Avec leurs sous, comme avec Dieu; Ceux qui projettent leurs prières, Croix à rebours et paroles contraires; Ceux qui cherchent un tel blasphème Que descendrait vers eux Satan lui-même; Tous passèrent par le moulin.