Part 3
Publiciste, ayant pour amantes Les Némésis aux bras flétris De mes colères écumantes Inondant le premier Paris?
Ou pamphlétaire de ruelles, Comme Timon l'Athénien, Timon, démocrate en dentelles, Vicomte en bonnet phrygien?
Irai-je, gonflé de misère, La nuit, devant un suif tremblant, Pâle Archiloque de gouttière, Rimer des odes au pain blanc?
III.
O contrastes impitoyables! Jamais on ne vit ciel plus bleu, Air plus doux, nuits plus admirables, Qu'en ces temps de sang et de feu.
Au milieu des guerres civiles, Au plus fort des combats de juin, Quand on fusillait des mobiles Aux barreaux des marchands de vin;
Quand on jetait par les fenêtres Des bouteilles de vitriol,-- Toujours résonnaient dans les hêtres Les poëmes du rossignol;
Chaque soir, la lune coquette Se mirait dans le lac plissé, Comme ferait une grisette Dans un coin de miroir cassé;
Car c'est le temps des jeunes brises, Le temps où tout chante, où tout plaît, Où Rousseau jetait des cerises A mademoiselle Galley;
Où plus d'un de nous s'achemine, La cravate un peu de côté, Seul, vers la rivière voisine, Pour prendre un bain d'éternité.
IV.
Vivre, eh Dieu! la pauvre merveille! Morne chanson, morne refrain! Ce que nous avons fait la veille, Nous le ferons le lendemain:
Nous arpenterons sans mystère Toujours les mêmes boulevards, Et la même Cité Bergère, Avec le même pont des Arts.
Combattant la même paresse, Le matin nous retrouvera; Et, le soir, la même maîtresse Sur sa gorge nous vieillira.
Nos coeurs, tristes petites bêtes, Ne battront qu'une ou deux fois l'an; Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes... _Mais où sont les neiges d'antan?_
Car, grâce au public insensible, Pour nous, vainement révoltés, La lutte se fait impossible Avec les faiseurs effrontés.
Et lorsque ainsi l'on nous dispute La renommée avec le pain, On s'étonne que dans la lutte Notre accent devienne hautain.
Que pour tant de stupides oeuvres Nous n'ayons égard ni bon ton, Et que pour la chasse aux couleuvres Il nous suffise d'un bâton.
Ah! race de marchands du Temple, Mais du Temple infect de Paris, Qu'un de vous sans rougir contemple Notre légion d'appauvris:
Nos poëmes qui trop tard règnent Veulent un rude enfantement, Car nos flancs sont des flancs qui saignent. Toute ode suppose un tourment.
Eh bien! donc, tombons sans murmure, Tombons comme des orgueilleux! La conscience, c'est l'armure Des poëtes, ces derniers preux!
MUEZZIN.
I.
Ce matin, penché, seul à ma fenêtre, L'ombre autour de moi pleine de rumeurs Triste, j'attendais le jour à paraître, L'oeil vers l'orient aux rouges lueurs.
La nuit s'enfuyait, honteuse et surprise, Le ciel éteignait les pâles regards; Et, des noirs buissons qu'agitait la brise, Pensif, j'écoutais les souffles épars.
Mais quand je sentis, ployé sous l'extase, De lumière et d'or mon front inondé, Tandis que, partout, comme l'eau d'un vase, Le jour ruisselait du ciel débordé;
Quand les peupliers et quand la prairie, Avec le ruisseau, chantèrent en choeur, Quand je vis briller les _fils-de-Marie_, Je sentis la paix monter à mon coeur.
Mille oiseaux jasaient, je me sentais vivre, D'un chaste bonheur mon coeur se berçait; Et c'était pour moi, qui d'un rien m'enivre, Comme un frais bonjour que Dieu m'adressait.
II.
Et voyant ainsi le ciel me sourire, Pour que votre esprit ne fût pas jaloux, A mon tour aussi j'ai voulu vous dire Que le ciel s'était levé bleu sur vous.
Car peut-être alors, belle paresseuse, Les volets fermés à l'éclat des cieux, Vous pensiez--souvent l'aurore est berceuse-- A tout ce qui fait le front soucieux.
Vous pensiez aux jours de courte durée Qui laissent en nous si longs souvenirs, A l'espoir qui passe en robe dorée, Haillons rattachés avec des saphirs!
Vous pensiez sans doute à tout ce qu'emporte L'ombre qui décroît, voile replié, Au rayon qui vient quand la fleur est morte, Au malheur qui fuit sans être oublié.
Vous pensiez, tendant l'oreille aux mensonges Qu'à votre chevet souffle le sommeil, Qu'il valait bien mieux poursuivre des songes Que de tant hâter l'heure du réveil;
Que peut-être, hélas! le jour qui va luire Sera triste et noir, et plein de courroux, Et voilà pourquoi j'ai voulu vous dire Que le ciel s'était levé bleu sur vous.
AUTRE BONJOUR
Comment vous portez-vous, adorable Éliante? Sur la pointe du pied j'entre en votre boudoir; C'est l'heure du lever, midi, l'heure élégante; Phébus cligne aux volets et demande à vous voir.
Au bord de l'oreiller où votre tête glisse, Gageons que la rosée aura sur votre teint, En passant, secoué son bouquet de narcisse Encore tout trempé des perles du matin.
Ne vous étonnez pas si, dans votre ruelle, Comme faisaient jadis les abbés-papillons, Je viens, gazette en main, vous dire la nouvelle, Et sur votre guitare accorder mes flonflons.
Sur ce tabouret-là souffrez que je m'asseoie; Je détournerai l'oeil autant que vous voudrez, Et vous ferai passer votre mule de soie Entre les deux rideaux, quand vous vous chausserez.
MADAME CLORINDE
L'autre nuit, comme ils étaient onze Qui soupaient à la Maison-d'Or, Sous une table aux pieds de bronze Deux d'entre eux parlaient d'elle encor:
--Elle est morte, c'est grand dommage, La perle du quartier Bréda! Mieux eût valu pour ce voyage S'en aller Rosine ou Clara.
C'était une petite blonde, Née à seize ans et morte à vingt; Enfant qui trop tôt vint au monde, Enfant qui trop tôt s'en revint.
Un des princes de la finance L'avait tirée on ne sait d'où. Chez elle éclatait l'élégance: Il l'entourait d'un luxe fou.
Dans les plis d'un peignoir cachée, Ses genoux sous elle tapis, Rêveuse, elle vivait couchée Sur les fleurs de son grand tapis.
Nulle n'était plus provoquante Dans nos nuits de pompeux gala; A la fois marquise et bacchante: C'était Clorinde!--Pleurons-la.
Adieu, notre jeune compagne; Tu t'en vas au milieu du jour, L'estomac ruiné de champagne Et le coeur abîmé d'amour.
Un menuisier, une portière, Deux personnes uniquement, La suivirent au cimetière: Sa mère et son premier amant.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
Ode à l'ivresse. 7 En médoc: poëme. I. 17 -- II. 21 -- III. 27 -- IV. 31 -- V. 35 -- VI. 39 -- VII. 43 -- VIII. 47 -- IX. 51 A Théophile Gautier. 57 Bonne humeur. 65 Madame Clorinde. 69 Le musicien: poëme. I. 73 -- II. 83 Contradiction. 89 Seule. 93 Madame Clorinde. 97 Une date. I. 101 -- II. 105 -- III. 107 -- IV. 109 Muezzin. I. 115 -- II. 117 Autre bonjour. 121 Madame Clorinde. 125
BORDEAUX.--TYP. GOUNOUILHOU.
DU MÊME AUTEUR.
EN VENTE
Statues et Statuettes; 1 vol. in-18, format Charpentier.
Histoire du tribunal révolutionnaire; 1 vol. in-18, format Charpentier.
Rétif de la Bretonne; 1 vol. in-12, avec portrait et autographe (tiré à 500 exemplaires seulement, sur vergé, vélin, Hollande et papier rose).
Les Aveux d'un pamphlétaire; 1 vol. in-32 collection diamant.
Monsieur de Cupidon; 1 vol. in-18, format Charpentier.
Figurines parisiennes; 1 vol. in-32 (collection mignonne).
SOUS PRESSE
L'Inassouvi; 1 vol. in-18, format Charpentier.
Bordeaux.--Typ. G. GOUNOUILHOU, place Puy-Paulin, 1.
Note du transcripteur
Hormis la couverture, l'original est imprimé à l'encre rouge.
End of Project Gutenberg's Les vignes du Seigneur, by Charles Monselet