Part 2
On arrivait déjà d'une lieue à la ronde. Les hommes avaient mis leur belle veste ronde, Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon; Et, gravement pimpants et la mine essoufflée, Ils couraient, car déjà derrière la vallée On entendait le bruit rauque d'un violon.
Je ne vous dirai pas,--à la façon flamande,-- L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande Que l'on avait ce soir appendue au brandon; Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles, Les buveurs accoudés et les joueurs de quilles: Je ne vous ferai pas le tour du rigaudon.
Ah! parlez-moi plutôt des temps mythologiques Où le ciel se peuplait de héros et de dieux, Où le monde passait dans des splendeurs magiques, Où l'Olympe entr'ouvrait son cycle radieux!-- C'était sur quelque mont solitaire et sauvage, A l'heure où le soleil déserte le rivage; On voyait accourir, partis dès le matin, Les bergers empressés de maint vallon lointain. Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie La façade du temple était ensevelie; Un satyre cornu sculpté sur le fronton, Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston; Et les nymphes, autour du satyre pressées, Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées.
Est-ce une vision, poëte, où sommes-nous? Ardente, l'oeil pourpré, la bacchanale antique Se dresse devant moi sous le sacré portique. Voici le sanctuaire et le peuple à genoux!
Evohé! Evohé! quel feu divin m'embrase! Je sens bouillir mon front sous l'éclair qui le rase, Dans le fond de mon coeur je sens gronder ma voix: Le voile de mes yeux se déchire et je vois!
En marche! promenez devant nous les corbeilles, Que le son des tambours disperse les abeilles, Et que l'oiseau qui vient picorer le pépin S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin! Mêlons à nos cheveux de douces violettes; Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes, Et d'une voix unie au mode lydien Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien! Allez, versez le miel de la muse lyrique; Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique. Venez, les Égipans, les Faunes des jardins, Les Satyres barbus avec vos peaux de daims; Venez, les chèvres-pieds; accourez, les Bacchides; Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes;-- Et dansons! ébranlons sous nos pieds la forêt! Comme déjà le sol tournoie et disparaît! L'arbre semble alourdi comme un autre Silène; Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine; De notre cercle immense ardent à fendre l'air Embrassons la forêt dans nos anneaux de chair! Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle, Dansons!--Hécate luit sur les pâles marais, Le vent du soir se lève impétueux et frais; Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle. Dansons!--Et vous Cinthie, Euphrosine, Aglaé, Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades, Notre patère est vide; encore, mes thyades! Et buvons et dansons!--Evohé! Evohé!...
IX.
Je sais une maison, du côté de Lesparre, Qu'un fossé seulement de la route sépare. --On y voit un perron et deux lions devant.-- Seul, à la regarder je m'arrêtais souvent; Elle a ces volets verts que désirait Jean-Jacques Et fleurit d'aubépin son grand portail, à Pâques.
Cet enclot printanier, propice aux heureux jours, Enferme deux époux que vous savez,--Madame, Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'âme, Et le ciel a béni leurs charmantes amours. Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuyés, A travers la bruyère et les bleuets ployés, Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe. --Un tout petit enfant se jouait à leurs pieds.-- Quand nous voyagerons, l'été prochain peut-être, Nous passerons par là, car il faut les connaître.
Lucien est un chasseur habile dans son art, Et puis un agronome. Il a mainte visite Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite, Nul doute qu'on n'en fasse un préfet--mais plus tard.
Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle; J'ai dansé cet hiver une valse avec elle. Un procureur du roi se montrait assidu Sur ses pas;--vous pensez si c'était temps perdu!
Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire. Madame, vous avez fait acte méritoire En l'écoutant ainsi, les pieds sur les chenets, Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets Aussi, puisqu'à présent vous n'attendez personne, Restons encore une heure, et souffrez que je sonne, Afin que vos laquais, en rallumant le feu, Apportent vos albums sur la table de jeu Et puis nous causerons--près de la cheminée Qui bourdonne en lançant sa flamme mutinée-- De tout ce qui n'est pas sérieux ou profond, De l'amour toujours jeune et des vers qui s'en vont.
A THEOPHILE GAUTIER
Nous étions cinq ou six poëtes Dans le divan Le Peletier, Lorsque--trop rares sont ces fêtes!-- L'autre soir, tu parus, Gautier.
Je ne sais quelle humeur quinteuse M'avait faite un vin bourguignon, Et mis sur ma langue pâteuse L'accent d'un critique grognon.
Comme un chat ferait d'un rosaire, Ressuscitant de vieux lazzis, J'égrenais ton vocabulaire De diamants et de rubis.
Tout emmailloté de morale, Je blâmais tes tons enivrés, Et de ta forme sculpturale Les angles aux reflets dorés.
Au grand style, à tout ce que j'aime, Dès le début ayant failli, Je parlai longuement sur ce thème Comme Alexandre Dufaï[2].
[2] Critique du temps, sans valeur.
C'était surtout à ton école Que j'en voulais; à ces enfants Qui, dans un pan de ton étole Se font des manteaux si bouffants;
A ce groupe de flatteurs blêmes Que l'on voit courbés et furtifs, Dans tes livres, dans tes poëmes, Ramasser tes bouts d'adjectifs;
A ces enragés coloristes Devant lesquels Diaz pâlit, Si brillants et pourtant si tristes, Orientaux de chianlit!
Adeptes d'un art inutile, Race d'employés au Trésor, Dans le Sacramento du style Recherchant des pépites d'or.
Ce qu'il fait derrière toi, maître, Ce troupeau si peu clairvoyant, Il ne s'en doute pas peut-être: C'est du Delille flamboyant!
Et bien! oui, j'étais en colère, J'allais, voix en quête d'échos, Comme le prince atrabilaire Criant: «Des mots! des mots! des mots!»
J'étais cruel. De leur folie Tu n'es pas responsable, toi, Noble vin, dont ils sont la lie, Musique, dont ils sont l'aboi.
J'étais injuste. Mais quand même J'aurais eu froidement raison, Quant à mon imprudent blasphème J'eusse conquis l'opinion;
J'omettais dans mon injustice L'enfer auquel on t'a lié, Cet intolérable supplice Par Monsieur de Sade oublié:
Le feuilleton!--Triste machine, Qui fait du matin jusqu'au soir Fonctionner, comme l'usine, L'intelligence au désespoir!
Voilà bientôt dix-sept années, Laps immense! tourment sans fin! Que les muses infortunées Maudissent en choeur Girardin;
Lui qui, dans son avide joie, T'a cloué, Prométhée hardi, Et qui donne à manger ton foie Au feuilleton, chaque lundi!
Quand, loin de notre humaine sphère, La rime voudrait t'emmener, C'est ton article qu'il faut faire, Tout Plaute a sa meule à tourner.
Apprête donc ta plume agile Pour le journal du lendemain: L'inspiration dit Virgile, Le feuilleton dit Laurencin.
Ah! grand et malheureux poëte Par la prose toujours rongé, Ce délire que je regrette, Tu devais en être vengé:
A mon tour,--que Dieu me pardonne!-- Aujourd'hui je change de ton, Car ces stances, je les griffonne Sur la marge d'un feuilleton.
BONNE HUMEUR
SONNET IRRÉGULIER
Voici le temps des bals; Estelle, qu'en dis-tu? Mettons-nous vite à nos toilettes; Moi, je veux être un clown harnaché de sonnettes Et coiffé d'un bonnet pointu
Toi, tu seras marquise, avec des violettes Au creux de ton sein court vêtu; Et de ta bouche en coeur, et de ton oeil battu Naîtront sourires et paillettes.
Puis, tu prendras ton loup acheté chez Babin Avec sa barbe de satin, Barbe aux plis miroitants qui s'envole en cadence,
Petit voile rose au menton, D'où nous est venu ce dicton: «Du côté de la barbe est la toute-puissance.»
MADAME CLORINDE
La semaine dernière, à travers mon binocle, Étant à l'Opéra, --Mignonne statuette enlevée à son socle-- Je vis passer un rat.
Mais un rat, sur ma foi, de structure divine, Un rat fluet, coquin; Bouche-fleur, perles-dents, avec des pieds de Chine, Et l'oeil américain.
Des quinquets de la rampe où je voyais reluire Les coins d'or de ses bas, Elle jetait à tous un agaçant sourire Entre deux entrechats.
Ses bras nus paraissaient appeler des caresses, Arrondis ou tombants, Tandis que sur son dos battaient deux folles tresses Et deux noeuds de rubans.
Pas vingt ans!--Et déjà, ses ennuis, ses caprices, Qui pourrait les compter? Et combien t'ont donné, petit rat de coulisses, Leur coeur à grignotter!
LE MUSICIEN
POËME
DÉDIÉ A M. JULES DE GÈRES
I.
Dans une rue extrêmement tranquille, Au bord de l'eau, près de Saint-Louis-en-l'IIe,-- Est au cinquième, un pauvre appartement, Par le soleil visité rarement. Rien c'est moins gai que ce froid domicile: Le plancher ploie, et le plafond jauni A des soupirs de vieillesse et d'ennui. Là, chaque meuble est d'une étrange mode, D'un siècle éteint pâle et soigneux reflet: Boule a fourni l'armoire et la commode, Le Directoire a sculpté le buffet. Sur le foyer, un miroir de Venise S'incline encore, à demi-détamé, Devant l'oeil bleu d'une ombre de marquise Qui lui sourit dans son cadre enfumé.
Vers la croisée, au fond d'une bergère, --Matin et soir,--à l'ombre du rideau, Est un vieillard qui, d'une main légère, A son archet fait chanter un rondeau. Il est petit, de mine guillerette; Son oeil tremblotte,--et sa jambe maigrette Bat la mesure avec précision. Toute son âme est dans son violon. Un vieil habit, fait d'une étoffe bleue, Grimpe au sommet de son chef dépouillé; Sur le collet trotte une mince queue Dans un ruban, lézard entortillé. Quatre-vingts ans ont rendu respectable Aux yeux de tous ce pauvre et frêle corps, D'où la pensée à jamais regrettable Fuit chaque jour en plus faibles accords.
Un peu plus loin est assise sa fille, --Vieille déjà,--qui travaille à l'aiguille.
Monsieur Médard est de l'ancien parti Contre Mozart, Gluck _e tutti quanti_; L'art actuel n'a plus rien qui l'inspire, Et quand Paris court à Donizetti, Son violon se plaît seul à redire Les airs charmants d'_Azor_ et de _Zémire_. Il a gardé son culte tout entier Aux souvenirs du beau siècle dernier Et le plaisir dans ses rides se joue Quand, chevrottant un morceau du _Devin_, Il se souvient qu'à cet endroit divin Le grand Rousseau l'a tapé sur la joue. Dans ce temps-là, monsieur Médard était Jeune et fringant, il courait les ruelles. De l'Opéra, que sans cesse il hantait, Mieux que personne il savait les nouvelles. S'il voulait bien, que ne dirait-il pas? Combien de fois, pour mainte peccadille, Il a risqué ses jours à la Bastille! Il disputa, raconte-t-il tout bas, Un mois entier le coeur d'une danseuse A certain duc de maison vaniteuse; Et c'étaient là de ses moindres ébats.
Ce n'était rien pourtant qu'un pauvre diable, Léger vêtu, qui courait le cachet; Mais il avait un esprit agréable, Vingt ans à peine, une mine sortable, L'oeil bien fendu, puis un bon coup d'archet. Plus tard, d'ailleurs, il le fit reconnaître: Son coup d'essai valut un coup de maître. Il débuta, je crois, dans _le Buron_, --Pièce en couplets, fort médiocre en somme,-- Par un duo pour flûte et violon, Qui lui valut, grâce à Monsieur Anseaume, D'être placé dans les premiers dessus, Près du souffleur, au pied de mille écus.
Ce fut alors qu'il épousa sa femme. Son souvenir lui déchire encor l'âme. Lui, dont le coeur avait souvent battu, N'avait jamais osé rêver de vierge Plus rayonnante en sa jeune vertu. Elle tenait une petite auberge. --Avez-vous vu qu'au seuil d'un cabaret Jamais minois fripon et vin clairet Dans aucun temps, dans aucune patrie, Aient laissé froid un fils de Polymnie? Notre Médard était trop de son temps Pour dédaigner alors un tel usage: Chaque bouchon recevait son hommage, Mais celui-ci rendit ses goûts constants. On l'y voyait du soir jusqu'à l'aurore Venir gaîment s'accouder, verre en main, Pour revenir le lendemain encore, Plus altéré d'amour et de bon vin. Il l'épousa.--Quarante-cinq années D'un doux bonheur, qui leur furent données, Rouvrent toujours dans le coeur du vieillard L'amer regret de l'éternel départ.
Ils habitaient tous deux cette chambrette, Quand de Feydeau l'insolent directeur Lui fit savoir, comme grande faveur, Qu'on l'admettait à prendre sa retraite. Il en tomba malade. Son orgueil, Contre un tel coup, se trouva sans défense Mais il jura de venger cette offense, Dût Apollon couvrir son front de deuil. Il fut longtemps pensif, acariâtre; Puis, un matin, pour punir son pays, Il s'engagea dans un petit théâtre De pantomime, au faubourg Saint-Denis. Mais l'énergie en lui s'était usée: De son talent aucun ne s'aperçut; Et quand sa femme en ce temps-là mourut, Il s'en revint, l'âme à demi-brisée, Finir sa vie où son coeur la connut.
C'est dans ces lieux,--où veille son histoire En riens charmants inscrits en mille endroits,-- Qu'il a vécu, recueillant sa mémoire, Entre ces murs aujourd'hui gris et froids, Tristes de tout le bonheur d'autrefois. Sa fille coud; lui, fredonne à voix basse, Ou, quelquefois, abandonnant sa place, Il va chercher, de l'air le plus discret, Un vieux cahier dans un tiroir secret. Il en essuie avec soin la poussière; Avec respect son oeil le considère, Car c'est son oeuvre à lui, son opéra! Dans tous les temps il en a fait mystère; Après sa mort seulement on l'aura. C'est là dedans qu'il a mis son génie, Qu'il a versé sa joie et son regret; Il l'a refait quatre fois. Le sujet En est tiré de la mythologie. --Aussi, faut-il le voir en cet instant, La main tremblante et le coeur palpitant, Comme il le tient! afin qu'on ne l'emporte, Pour un voleur lui-même on le prendrait. D'un pied furtif il va fermer la porte; Et, revenant près de son chevalet, Sur son archet il pose la sourdine, De peur--qui sait?--qu'une oreille voisine, En entendant ces chants venus des cieux, Ne lui ravisse un bien si précieux!
Ah, ces jours-là, ce sont ses jours de fête! Monsieur Médard alors n'a plus sa tête: Et qu'en passant monte, l'après-midi, Un de ces vieux, d'humeur encor follette, Par le soleil de printemps dégourdi, En route, allons,--et vive la goguette! Tous deux s'en vont, l'un sur l'autre appuyés, Guiguant de l'oeil la blonde et la brunette, Cahin caha, souriant et ployés, S'entretenant de choses d'amourette. A la barrière, aux _Amis du Printemps_, Quand vient le soir, attablés sous la treille, Chacun demande à la dive bouteille Une heure encor des rêves de vingt ans. On cause, on jase, on dit ses escapades; On se demande avec étonnement Où sont allés les anciens camarades-- Et l'on se tait mélancoliquement. Puis vient la nuit tendre ses sombres voiles, Avec le vent qui souffle aux alentours Il faut partir, on sent ses pas moins lourds, Et l'on revient aux premières étoiles, En chantonnant tout le long des faubourgs Quelque refrain égrillard des vieux jours.
Mais en voyant de loin poindre son gite, Monsieur Médard sent la peur qui l'agite. Il se souvient que sa fille l'attend, Et que sans doute au logis, en rentrant, Il va trouver un oeil froid et sévère, Comme jadis était l'oeil de sa mère. En y songeant, son pas devient plus lent, Près d'arriver, il regarde, il hésite... Timidement il monte les degrés. Pauvre vieillard! ses pas mal assurés Certainement vont le trahir bien vite! --Bonsoir, ma fille...,--et, se sentant broncher, En l'embrassant, monsieur Médard évite De rencontrer ce regard qui s'irrite. Et, tout honteux, il s'en va se coucher.
II.
Sa fille est tout le portrait de sa mère, Sauf qu'en naissant la grêle la marqua. Le ciel lui fit une existence amère Et la tristesse à son coeur s'attaqua. Elle n'a point connu dans son jeune âge Les doux instants de rêve et de loisir; Jamais l'amour à son pâle visage N'a fait monter la flamme du désir; Jamais le soir, une heure à sa croisée, Ne la surprit, la tête dans la main, A regarder, pensive sans pensée, Monter la lune au firmament serein, Comme une fleur qu'un coup de vent déchire Dès son aurore, au bord du rameau vert, Elle a perdu tout charme et tout sourire, Son coeur n'est plus qu'un calice désert. Dieu la conquit à lui dès son enfance Et lui ferma tout terrestre bonheur; En l'autre vie est sa seule espérance Et dans l'attente elle apaise son coeur. Un voile noir couvre son front austère: Avec orgueil portant le célibat, Elle promène, aussi sage que fière, Ses quarante ans de vertu sans combat.
Patiemment dans cette solitude Ses jours pieux s'écoulent. Après Dieu, Son pauvre père est la seule habitude Qui la fait vivre et la distrait un peu. Ainsi s'en vont--ô l'énigme profonde!-- Toutes les deux, ces âmes au déclin: L'une si pleine avec l'amour du monde, L'autre si vide avec l'amour divin!
C'était au mois d'octobre ou de novembre. Monsieur Médard avait quitté sa chambre, Et, lentement, sur la fin d'un beau jour, Ils respiraient le frais au Luxembourg. Le bon vieillard, qui la croit jeune et belle, Car à présent sa mémoire chancelle, Tout en marchant, vint à lui conseiller, Se faisant vieux, lui, de se marier; --Car, disait-il, si la parque cruelle De mes instants tranchait soudain le fil, Ma pauvre enfant, où ton pas irait-il?-- Puis il se tut. La nuit était muette. Par intervalle on surprenait le vent Qui se plaignait comme une âme inquiète. La pauvre fille avait baissé la tête Et murmuré ces deux mots:--Au couvent. En ce moment, amoureuses rafales, On entendit chanter quelques passants; C'étaient des traits, des cadences finales. Monsieur Médard sentit à leurs accents Se réveiller ses haines musicales. Il tressaillit,--et comprimant le bras De sa compagne, il redoubla le pas. Du Luxembourg au plus vite ils sortirent, Et dans la nuit leurs ombres se perdirent...
CONTRADICTION
Quand c'est tout de bon que j'aime, Adieu chanson et poëme! Dans mon esprit à l'envers Je ne trouve plus un vers.
Il me souvient que Constance Me demanda quelque stance Sur son amour et le mien. Bah! cela ne valut rien.
Et vraiment je m'en étonne, Car elle était simple et bonne, Et, pendant un an ou deux, Nous vécûmes fort heureux.
D'où vient donc que cette femme N'a su toucher que mon âme, Et que j'ai si mal rimé Ce que j'ai le mieux aimé?
SEULE
SONNET
Elle est morte bien jeune, elle est morte bien belle, Par un matin d'avril frileux et souriant, Douce, et rêvant de Dieu, sans laisser derrière elle Les larmes d'une mère ou l'effroi d'un enfant.
Nul ne la connaissait, car, du bout de son aile, Son bon ange gardien la voilait. Et pourtant Son coeur, son pauvre coeur, jusqu'à la mort fidèle, S'était pris sans espoir d'un amour éclatant.
Mais tous l'ont ignoré; le temps de sa jeunesse, Monotone et caché, s'est enfui sans ivresse. Elle a vécu sans faste, elle est morte sans bruit;
Aucun n'a recueilli les trésors de cette âme. Ainsi passent--parfums perdus! stérile flamme!-- L'étoile dans le jour et la fleur dans la nuit.
MADAME CLORINDE
Puisque, avant le dessert, la fatigue t'a prise, Belle et chétive enfant, qui n'est pas même grise, Et, qu'à peine au début de nos propos joyeux, Les éclairs des flacons ont vaincu tes grands yeux, Puisque ton bras lassé s'est posé sur la nappe, Que le bâillement, seul, de tes lèvres s'échappe, Que ton cou s'alanguit et que ton front s'endort; Sur ce sopha défait, aux coussins à glands d'or, --Quoique pour une nuit entière on t'ait payée-- Va dormir un instant, dans tes cheveux noyée.
UNE DATE
I.
Au gai roman de ma jeunesse J'ai fait une corne ce soir. Je te ferme, le temps est noir, Petit livre si plein d'ivresse.
Adieu chansons, tout est fini, Faisons place à la politique. Cette seconde République Pour ses rêveurs n'a pas un nid.
Nos récits étaient des sornettes. L'heure est venue où les poëtes Ne seront pas plus regardés Que bretteurs ou pipeurs de dés.
Le monde, saturé de fables, Délaisse petit à petit Les pages où ces pauvres diables Mettaient leur coeur et leur esprit.
Maigres comme des télégraphes, Sous les balcons errants et las, On vide sur eux des--carafes.-- Comme aux amoureux, dans _Gil Blas_...
Où chercher maintenant fortune? L'Icarie est bien loin de nous; Et puis, d'ailleurs, s'il en est une, Elle est pour les planteurs de choux.
Que le ciel ne m'a-t-il fait naître Comme ce bourgeois gras et blond, Si bien mis, et si content d'être, Qu'il n'en demande pas plus long?
Qu'ai-je fait à la Providence Pour n'être pas tout simplement Homme de peine et de silence, Pêcheur breton, meunier normand?
Officier de cavalerie Jouant au billard chaque soir Et faisant une cour fleurie Aux demoiselles de comptoir?
Surnuméraire à la marine, Ayant de l'ordre et du crédit, Avec des manches en lustrine Pour ne point gâter mon habit?
Ou boutiquier dans ma boutique, Marié, bête, matinal, Attendant venir la pratique En lisant le _National_?
II.
Si quelque ambition grotesque Allait cependant me venir! Eligible, je le suis presque; Qui me dira mon avenir?
D'une Constituante en peine Irai-je un jour grossir les rangs? Serinette républicaine, Harmonica de vingt-cinq francs!
Serai-je,--que le ciel m'en garde!-- Rêveur hissé sur un pavois, Moitié tribun et moitié barde, Bras inerte, éloquente voix?