Les vies encloses

Chapter 3

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On redevient de la douceur originelle; Tous les rêves qu'on fait ont à présent une aile, Et cette douceur d'âme irradie au dehors, Si bien que le visage a des pâleurs d'hostie, Visage eucharistique et dont on communie! Et l'on redevient doux comme un appel de cors, Comme on l'est quand on cause à la fin d'un dimanche; On dirait que soudain la voix s'est faite blanche Pour parler de la vie ainsi que d'un exil, Ô calme voix qu'à peine un peu le couchant fonce, Le calme son de voix de celui qui renonce, Un son de voix déjà céleste et volatil, Sauf aux instants de mal physique où l'on s'énerve; Mais combien de trésors de douceur en réserve!

VII.

Un grand lis dépérit là-bas sur la console.

Est-ce parce qu'il touche à la fin de son âge? Est-ce à cause du soir tombant qui trop l'isole Dans des ombres où sa blancheur frêle surnage? À peine si sa forme encor se délimite; Il faudrait l'arroser, semble-t-il, d'eau bénite, Svelte lis qui se meurt dans la chambre assombrie.

Il se dressait si beau, l'air d'un jet d'eau qui prie! Avec ses linges purs et sa parure blanche Comme une fleur qui croit toujours que c'est dimanche.

Maintenant il blêmit dans le soir taciturne; Il est livide, lis exsangue!... il s'offre comme Un calice d'amertumes, une triste urne À toutes les cendres du jour qui se consomme.

Or à présent qu'il est malade et s'étiole Et que l'obscurité de plus en plus l'évince, Je sens qu'un peu de moi vivait dans sa corolle Et qu'il était ce qu'il fallait que je devinsse, Lis en qui je voyais mon âme devenue Une fleur, et recommençant d'être ingénue.

Et c'est pourquoi mon âme avec lui s'anémie; Moi-même je me fane en sa corolle soufre; Lis -- bénitier de mes larmes! -- en qui je souffre!

Pauvre fleur! Elle empire, elle entre en agonie Et se crispe, on dirait d'une douleur charnelle, À cause de ce vaste afflux de crépuscule -- Ah! tout ce qui, de moi, mourra bientôt en elle! La fleur penche; de plus en plus elle s'annule; C'est comme une hostie en fleur qui se désagrège... Mais faut-il s'affliger ainsi que le lis meure, Lui si discret que quand il meurt dans la demeure C'est à peine si le silence s'en allège.

VIII.

Charme étrange des teints où la chlorose neige! Visages vraiment trop pâles pour être heureux, Qui font un peu rêver à des lis dans un piège, Tout blêmes, sauf leurs yeux spacieux et fiévreux Brûlant de l'air dont s'inaugure une bougie. Ô vierges! Leur croissance est un triomphe ardu; Elles parlent; et c'est, il semble, une élégie, Un frileux bêlement d'agneau qu'on a tondu; Car leur voix est de la couleur de leur figure. Quelque chose de doux pourtant les transfigure; Pâles comme la lune, elles ont son halo! Parfois, quand elles vont se voir dans une glace, C'est comme, tout à coup, si c'était dans de l'eau, Tant leur teint est trop frêle et fond à la surface.

Douce crise de chair et d'âme! Éveil d'avril! Heure où le buste s'orne, où la bouche est émue; Changer! Et même la chevelure qui mue! Et les seins nouveau-nés sur le corps puéril! Moment si langoureux des surprises nubiles! Pourtant l'eau reste indemne, elle ne souffre pas Quand germe un nénuphar sur ses bords immobiles...

Ah! ces teints de chlorose au seuil des célibats!

IX.

Le malade pensif est si loin de la vie Et pour ses yeux la vie autrement signifie; Comme tout s'est fané soudain, et quel recul! Il voit dans leur aspect d'éternité les choses. Était-ce bien la peine alors d'aimer les roses? Et comme tout, vraiment presque tout, semble nul!

Il est si loin, si par delà le paysage; Si haut, comme monté sur un clocher sans âge, Comme enfin parvenu parmi de vierges monts. Ah! qu'il prend en pitié tout ce que nous nommons Nos passions, nos buts, nos devoirs, nos mobiles; Que les arbres, en bas, lui paraissent débiles!

L'amour? Frivole jeu! Vain espoir d'être aimé! Vouloir toujours dans son âme le temps de mai! Comme on s'acharne après cette folle chimère De se sentir, avec un autre, congénère, De ne plus être seul, ni deux, mais un enfin... Rêve illusoire! On est deux miroirs face à face Se renvoyant quelques reflets à leur surface... Ah! s'être, fût-ce un jour, réalisé divin! Avoir enclos l'éternité dans des minutes! Mais c'était se vouer à d'impossibles luttes, Car on ne peut pas faire avec deux corps un coeur, On n'entre pas de force ainsi dans le bonheur! Vanité que tous ces essais de bucolique, Ces fièvres, ces baisers, ces brèves pâmoisons, D'où l'on sort vide et vraiment trop mélancolique.

Quant aux quotidiens conquérants de toisons, Futile aussi, leur appétit de renommée. (La gloire? écrire un peu son nom dans la fumée!) Ah! combien vains tous ces ambitieux cabrés Pour être les chevaux vainqueurs dans la revue. Est-ce la peine aussi? Vaut-il qu'on s'évertue Vers des arcs de triomphe aussitôt délabrés?

L'orgueil, l'amour, autant d'inutiles trophées Dont se faire un moment des tombes attifées.

X.

La maladie atteint aussi les pauvres villes...

Telles vont dépérir d'un mal confus et doux; À peine elles naissaient; mais leurs cloches débiles Sont comme les accès d'une petite toux...

D'autres souffrent, sans se plaindre, d'avoir sans trêve L'ombre d'un vieux beffroi, sur elles, qui les grève.

D'autres sont simplement des vieilles déclinant, Celles d'un temps fini, celles qui sont âgées, Et dont les eaux, parmi leur silence stagnant, Gardent tant de reflets qui les ont imagées.

Il en est que naguère abandonna la mer Comme un grand amour qui tout à coup se retire; Et, depuis ce moment, ces villes ont un air De se survivre, en appelant quelque navire.

Dans telles, c'est comme une odeur de vermoulu; Dans telles, c'est toujours comme s'il avait plu.

Il en est de plus infirmes que des aïeules, Dont les murs ont des blancs de linges démodés Et des noirs de robes de veuves vivant seules.

Celles aux murs perclus, aux pignons lézardés Ont sur elles comme des rides de vieillesse.

Celles, jeunes encor, dont la croissance cesse, Celles aux terrains nus où l'on ne bâtit pas, Souffrent du mal secret de devenir pubères; C'est leur sang qui palpite au pouls des réverbères; Et dans la tour qui ment à l'espoir du compas, Dans l'église qui reste inachevée et vaine, C'est leur propre existence aussi qui s'interrompt.

Telle ville dolente est toujours en neuvaine, Lieu de pèlerinage où l'on signe son front. L'une décline et meurt d'une lente anémie; L'autre est pâle à jamais de quelque épidémie.

Une autre est comme une paralytique, sans La souplesse et la joie en elle des passants.

Telles, leur maladie est d'être en proie aux pioches, Les amputant de leurs vieux pignons, mutilant Leurs briques dont le rouge est tout sanguinolent; Telles, leur maladie est d'être en proie aux cloches, Et, dans leur calme et leur silence monacal, Le cadran du clocher a l'air d'une tonsure.

Il en est qu'affaiblit un jet d'eau vertical Et qui souffrent de lui comme d'une blessure...

XI.

Les mystérieux nerfs sont des plaintes ourdies, Un dédale de fils, des méandres d'orties Par qui toute douleur se propage au cerveau. Quels noeuds ont étiré l'invisible écheveau? La pauvre chair sans force est une eau sensitive Qu'accapare un filet frêle qu'on ne voit pas, Mais dont le remuement fait se crisper l'eau vive. Les nerfs: soudaineté de crise et branle-bas! Ou lente manigance, hostilité sournoise, Par exemple de quelque araignée en un coin, Une chose qui très vaguement cherche noise, Puis s'enhardit en nous, s'aventure plus loin, Fait mal, se fâche, mord, glisse, s'accroît, pullule Et court en nous comme dans l'herbe les fourmis Ou va comme un poison volatil et qui brûle. Supplices compliqués que les nerfs ont transmis! Ah! les nerfs, dont chacun nous fait mal comme une arme! Chacun d'eux est une corde sous un archet Qui souffre comme si quelqu'un nous l'arrachait; Chacun d'eux est un fil où s'enfile une larme!

XII.

L'eau des anciens canaux est débile et malade, Si morne, parmi les villes mortes, aux quais Parés d'arbres et de pignons en enfilade Qui sont, dans cette eau pauvre, à peine décalqués; Eau vieillie et sans force; eau malingre et déprise De tout élan pour se raidir contre la brise Qui lui creuse trop de rides... Oh! la triste eau Qui va pleurer sous les ponts noirs et qui s'afflige Des reflets qu'elle doit porter, eau vraiment lige, Et qui lui sont comme un immobile fardeau. Mais, trop âgée, à la surface qui se moire, Elle perd ses reflets, comme on perd la mémoire, Et les délaie en de confus mirages gris. Eau si dolente, au point qu'elle en semble mortelle, Pourquoi si nue et si déjà nulle? Et qu'a-t-elle, Toute à sa somnolence, à ses songes aigris, Pour n'être ainsi plus qu'un traître miroir de givre Où la lune elle-même a de la peine à vivre?

XIII.

Le malade, quand vient la tristesse nocturne, Est sensible comme une cendre dans une urne.

Il écoute, et perçoit dans l'air le moindre bruit: Frisson d'arbre, pas d'un passant, plainte de cloche; Vigie exacte de tout bruit, il se raccroche À ces vagues rumeurs dont s'image la nuit Et par qui le silence apparaît plus immense; Ce sont les bruits qui font la preuve du silence, Tandis que les reflets font la preuve de l'eau. Puis il regarde, et voit des lueurs inconnues: Lumières qu'on dirait la fuite d'un flambeau; Rayon brusque par qui les glaces semblent nues; Étincelles qui s'en viennent on ne sait d'où; Or sorti d'un bouquet, projeté d'un bijou; Phosphorescence de l'ombre; clarté qui rôde; Feux follets brefs; scintillement intermittent... Le malade les suit et son émoi s'en brode.

Mais ces frêles clartés ne durent qu'un instant, Gouttelettes de couleur qui sont vite bues, Car c'est d'elles que les ténèbres sont embues; Le malade pourtant de ses yeux les atteint -- Papillons épinglés à travers la nuit noire -- Et fixe ces lueurs au vol trop vite éteint Sous le verre silencieux de sa mémoire.

Maintenant, c'est l'émoi plus subtil des odeurs! Soudain la chambre close est toute viciée Par on ne sait quels aromes lourds et rôdeurs; Puis flotte une senteur qui semble émaciée Et si faible qu'elle est sur le point de mourir; Le malade sent tout: qu'un parfum se cramponne; Que d'autres sont épars dont la présence est bonne: Calmes fruits pour la soif achevant de mûrir, Bouquet fleurant à peine et qui se neutralise, Survivance dans le linge d'un vieux sachet Qui, depuis des matins d'autrefois, s'y cachait, Tel un encens d'anciens saluts dans une église. Puis il perçoit aussi des aromes brutaux Comme un attouchement d'instruments d'hôpitaux; Des relents volatils d'éther et de morphine Sortis de la fiole où dort leur senteur fine Qui procure un sommeil frais comme dans un bois; Puis des parfums aigris de potions, de ouates, Des odeurs en sourdine et qui se tenaient coites, Des poisons condensés, tout à coup aux abois, Qu'on jugeait prisonniers dans les pastilles closes Mais qui s'évadent, tel l'hiver hors des flocons, Et tournent en vertige, exaspérant leurs doses, Ô câlins, ô rusés, ô furieux poisons, Qui font soudain que le malade qui s'étonne Croit, dans l'air fermenté de la chambre, qu'il tonne Et s'être assis dans un jardin trop vénéneux.

Ah! cet affinement des soirs de maladie, Quand tout crispe les nerfs, se répercute en eux! Araignée aux aguets dans une toile ourdie; Sens aiguisés jusqu'à l'infinitésimal. Qui les disait bornés? Chacun est une embûche Qui capture tout bruit, où toute odeur trébuche, Si bien que le cerveau s'en paraît anormal, -- Ruche désordonnée où, dans l'or des cellules, Avec l'essaim de ses abeilles qu'elle attend, Entreraient, comme des intrus, au même instant De minimes fourmis, de folles libellules.

XIV.

Comme tout est changé de par la maladie Dans la maison qui prend un air religieux; Elle semble plus vide, elle semble agrandie, Il s'y répand un silence contagieux Dont le plus léger bruit blesse la neige vierge. Vie en songe! voici que s'embrument les pas, Et les voix mêmement s'embrument, parlent bas; Le malade est l'hostie où tout l'encens converge.

Quel mystère est latent? Quel rite s'accomplit Pour qu'un respect d'autel environne le lit? Tout subit par degrés la mystique influence: Comme par un vitrail, le jour se dénuance; Un étranger, il semble (est-ce l'ange gardien Soudain visible?), habite à présent la demeure, Comme pour prémunir du danger qu'on y meure, Et la maison craintive a pris un air chrétien.

Or on s'améliore, on s'épure soi-même Par la sorte d'ennoblissement propagé; On se sent devenir autre, le coeur changé; Il flotte en la demeure un parfum de saint chrême; Déjà les passions, à leur tour, parlent bas; Même le juste amour interrompt ses ébats; On se semble, à présent, vivre dans une église.

Le malade apparaît grave et sacerdotal, L'air d'avoir avec Dieu quelque entretien mental.

Car le Silence enfin en lui se réalise! Il est celui qui fait taire les bruits humains Et les transsubstantie en imposant les mains; Il est l'essence et la substance du Silence; Il en est la Victime et le Prêtre à la fois; C'est un Saint Sacrifice aussi que la souffrance... La maison entend Dieu qui descend à sa voix!

XV.

La vieille ville en proie à l'hiver était seule, Vieille ville taciturne comme une aïeule; Il semblait que la vieille ville s'engourdît! Elle avait un aspect déjà presque posthume, Moins morose de la gelée et de la brume Que de son trop inexplicable discrédit. Donc elle avait fini de vivre dans l'attente. Parfois un carillon, musique intermittente, Présence qui s'accroît dans l'air et qui décroît, Mettait dans sa tristesse une brève accalmie. Peut-être que la ville aurait péri de froid Si, lasse, elle s'était tout à fait endormie; Mais la cloche venait veiller, la réveiller, Comme pour la changer sur un pâle oreiller, Et s'obstinait, parmi la neige en avalanche, À ranimer le visage de son sommeil Comme du frôlement d'une cornette blanche; Cloche, Soeur gardienne, ô Soeur de bon conseil, Transportant la malade à des saisons meilleures Et lui versant ses sons dosés, tous les quarts d'heures[5].

XVI.

Comme te voilà loin de celui que tu fus Ô malade, déjà si lointain, si confus, Méconnaissable, et si différent de toi-même! La lune ainsi se voit reculée et plus blême Toute changée et délayée en son halo Quand elle se confronte avec elle dans l'eau.

De même, étant malade, on se ressemble à peine; On n'a plus son visage, ah! comme on est changé! On est le mouton nu qui pleure après sa laine; On se trouve soudain plus sage et plus âgé; On se cherche, on se perd, en molle souvenance; Soi-même on se revoit tel qu'après une absence; On se reconnaît mal comme à se voir dans l'eau; On est si différent qu'on se semble nouveau, Avec même une autre âme, avec d'autres idées, -- Des lis simples ont remplacé les orchidées! -- Et de celui qu'on fut on se souvient si peu, Moins que le soir ne se souvient du matin bleu!

Le malade ainsi songe et, dans sa vie, il erre. Sa vie! Elle lui semble à lui-même étrangère, Elle s'efface et se résume à du brouillard; Ce qu'il s'en remémore, en tant de crépuscule, Est advenu naguère à quelqu'un, quelque part; Peut-être est-ce à lui-même et qu'il fut somnambule? Peut-être qu'il se trompe et que c'est arrivé À un qui lui ressemble et dans une autre vie? Passé qu'il a vécu, mais qui semble rêvé. N'était-il pas un autre avant la maladie? Or ce pâle Autrefois si peu se prolongea, Maison de l'horizon indistincte déjà Qu'indique seule une fumée irrésolue... Tout est si transitoire et si vite accompli! Sa vie antérieure est presque dans l'oubli; Il la sent vague en lui comme une histoire lue; Et, morne, il a l'impression jusqu'à l'aigu D'avoir à peine été, d'avoir si peu vécu!

XVII.

Combien longues pour le malade les journées; Combien longues surtout pour lui les lentes nuits! Sans répit, toutes les minutes égrenées Au cadran de l'horloge où tournent ses ennuis! Que l'horloge, à la fin, un moment s'interrompe! Toujours le Temps qui s'émiette, impartial: Bruit de rouage ou de sable, bruit labial; Que le silence enfin, avec sa bonne estompe, Uniformise un peu cette bouche au fusain... Le cadran, n'est-ce pas le visage de l'Heure? Mais où, dans ce visage, est la bouche qui pleure, Bouche de l'Heure, au bruit cruel et trop voisin, Qui sans cesse importune avec sa voix vieillotte? -- Ah! que l'Heure s'arrête et trêve au balancier! -- Bouche d'ombre qu'on ne voit pas et qui grignote Notre vie en suspens, avec ses dents d'acier.

XVIII.

Convalescence: ô la fraîcheur brusque et câline Quand la fièvre dont on brûlait s'éteint soudain; Douceur sur soi d'un pansement de mousseline, Fraîcheur sur soi du vent, de la mer, de l'étain. On se sent comme dans une longue avenue Dont le feuillage, blanc de lune, qui remue Vous évente de son ombre si calmement Et refroidit en vous les charbons de la fièvre. Ah! ce bonheur confus du recommencement! Cette humide fraîcheur née au seuil de la lèvre, Comme d'avoir baisé l'or de quelque bijou! D'où viennent tout à coup ces impressions fraîches Qui se fondent et qui se propagent jusqu'où? Est-ce du lustre? Est-ce du verre des bobèches Dont on sent, dans sa bouche en feu, le givre entré? Est-ce de la cornette au beau linge lustré Dont la Soeur qui nous veille a fait palpiter l'aile? Ou bien est-ce le vent? Ou bien encor pleut-il Et c'est-il de la pluie en écheveau subtil Qui soudain au rouet de notre âme s'emmêle?

Convalescence! Doux mélange: pluie et soir, Linges, cristal, et vendanges de raisin noir! Tout ce qui rafraîchit, tout ce qui désaltère; Convalescence si printanière... Elle aère Comme une brise; elle refroidit comme une eau; On dirait qu'elle se répand parmi les chambres Et sur le lit, si frais qu'il en semble nouveau; On s'y déplie; on y dorlote tous ses membres; C'est fini maintenant, la fièvre et ses charbons! Les draps sont ventilés; ils ont des frimas bons; Unanime fraîcheur de toute cette toile; Si fraîche que c'est comme un bain dans une étoile! Délice de revivre et d'avoir prévalu; Instant bénin qui semble, après la canicule Et des marches dans un chemin qui se recule, L'accueil d'une prairie où longtemps il a plu.

XIX.

Émoi de peu à peu recommencer à vivre! De rentrer dans la vie où déjà l'on se sent Presque étranger, comme à son retour un absent; Incertitude! Pas désappris! On est ivre!

Ah! ce soleil trop clair et cette lumière neuve![6] Tout tourne: soleil, fleurs et les arbres un peu, Oscillant dans le vent -- tels les mâts sur un fleuve -- Et l'on regarde entre leurs feuilles le ciel bleu.

On est l'oiseau qui s'aventure après la pluie; On est le verger blanc dans le réveil d'avril; Pourtant on craint la grêle, un retour du péril: La maladie est-elle loin et bien enfuie?

Comme on en tremble encore! Et quels pas calculés Par crainte d'être faible et de quelque rechute! Pouvoir marcher jusqu'à ces arbres reculés! Espoir et peur, ombre et soleil sur la minute...

Heure trouble! Émoi d'un logis longtemps fermé Où chavire dans le miroir l'aube venue; On se sent seul, épars et désaccoutumé De la vie, au lointain, qui toujours continue.

On est le pénitent sorti d'une neuvaine Et dépris de la vie à cause de l'encens; Ah! que la vie est loin! Ah! que la vie est vaine! Où vont-ils donc, tous ces passants, tous ces passants?

Ils se hâtent; mais leur affairement étonne; Ils s'égaient; mais leur joie est étrange et fait mal; Soi-même, au milieu d'eux, on se sent anormal; Et la vie où l'on rentre a l'air si monotone.

Hier on vivait encor comme derrière un verre, Convalescence! Mais maintenant on a l'air Du matelot morose et qui s'ennuie à terre D'être sorti de l'aventure de la mer.

On semble avoir aussi navigué des années -- La maladie étant un voyage chez Dieu -- Et revenir vieilli dans des villes fanées, Triste, ne sachant plus que des gestes d'adieu!

LE VOYAGE DANS LES YEUX

I.

Tels yeux sont des pays de glace, un climat nu Où l'on chemine sans chemins dans l'inconnu; D'autres, des soirs de province pleins de fumées Où passent des oiseaux aux ailes déplumées Qui leur font ces plaintifs regards intermittents; D'autres vides, mais sous l'influence du temps, Où la mer de leur âme à flots muets déferle, Sont rafraîchis, profonds, mobiles comme une eau, Flux et reflux du lent regard roulant sa perle!

Or tout s'y mire en un reflet double et jumeau: Ceux-ci gardent le rose ancien d'un couchant rose Qui leur fut un moment d'amour essentiel Et s'effeuilla dans eux comme une vaste rose; Ceux-là sont bleus d'avoir tant regardé le ciel, Et, si ceux-ci sont bleus, c'est d'encens qui subsiste. Puis en d'autres -- recels compliqués -- il y a De vieux bijoux, de grands arbres, un clocher triste, Des visages que trop d'absence délaya, Des linges démodés d'enfant morte, des cloches, Et des anges dont on devine les approches À voir, au fil des yeux qui s'en sont tout remplis, Leur robe comme un orgue aux longs tuyaux de plis.

Ah! les yeux! tous les yeux! tant de reflets posthumes! Reliquaires du sang de tous les soirs tombants; Chaires où toute noce a promulgué ses bans; Sites où chaque automne a légué de ses brumes. Yeux! carrefours de tous les buts s'y résumant; Fenêtres d'infini; calme aboutissement; Car tout converge à ces vitres de chair nacrée, Miroirs vivants en qui l'Univers se recrée.

II.

Pourquoi les yeux, étant limpides, mentent-ils? Comment la vérité, dans leur indifférence, Meurt-elle en diluant ses frissons volatils? Nul n'en a vu le fond malgré leur transparence Et ce n'est que cristal fluide, à l'infini, Qui toujours se tient coi, l'air sincère et candide. Aucune passion, aucun crime ne ride Ce pouvoir dangereux d'être un étang uni. Ah! savoir!... s'y peut-on fier, sources de joie, Quand ils ont l'air d'un peu promettre de l'amour, Ou ne sont-ils qu'un clair mirage où l'on se noie? Ah! savoir!... démêler l'ombre d'avec le jour, Et connaître à la fin ce qu'ils peuvent enclore Derrière leur surface et derrière leur flore, Sous leurs nénuphars blancs -- frileuse puberté -- Plus loin, dans le recul de leur ambiguïté. En vain veut-on trier le réel du mensonge; Les yeux, nus comme l'eau, resteront clairs aussi, Bien que l'âme souvent où, pour savoir, on plonge Soit une vase au fond de leur azur transi; Mystère de cette eau des yeux toujours placide En qui l'âme dépose et si peu s'élucide.

III.

Dans les yeux, rien de leur histoire ne s'efface; Rien n'est soluble; tout s'avère à leur surface...

Ainsi tels yeux ont l'air pauvres dorénavant Pour avoir médité d'entrer en un couvent; Tels sont en fleur pour avoir vu des orchidées; D'autres sont nus de tant de fautes regardées; On y perçoit des courtisanes se baignant Et par leurs fards perdus l'eau des yeux est nacrée; D'autres, pour être nés près d'un canal stagnant, Portent un vaisseau noir qu'aucun marin ne grée Et qui semble, dans eux, captif en des glaçons... Prolongement sans fin. Survie! Aubes lointaines! Ciel qui met dans les puits de bleus caparaçons! Nuages habitant les prunelles humaines!

Tout le passé qui s'y garde, remémoré! Tout ce qui s'y trahit qu'on croyait ignoré: Les voeux qu'on viola; les seins que nous fleurîmes; Et le regard qu'on eut en pensant à des crimes; Et le regard qu'on eut, pris d'un dessein vénal, Fût-ce un instant, jadis, devant des pierreries -- Trésor qu'on troquerait contre ses chairs fleuries -- Et qui fait à jamais, de l'oeil, l'écrin du Mal.

Car tout s'y fige, y dure; et tout s'y perpétue: Désirs, mouvements d'âme, instantané décor, Tout ce qui fut, rien qu'un moment, y flotte encor; Dans l'air des yeux aussi survit la cloche tue, Et l'on voit, dans des yeux qui se croient gais et beaux, D'anciens amours mirés comme de grands tombeaux!

IV.