Les vies encloses

Chapter 2

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Les lèvres et les seins aussi! Un amour, un but, un calvaire!

Pas toujours ce destin transi, Cette solitude sous verre.

Mais n'est-on pas ainsi déjà -- Espoir de gloire moins précaire! --

Le saint qui pour soi s'ouvragea De son vivant, un reliquaire?

X.

Aux heures de soir morne où l'on voudrait mourir, Où l'on se sent le coeur trop seul, l'âme trop lasse, Quel rafraîchissement de se voir dans la glace! Eau calme du miroir impossible à tarir; On y s'oublie[2]; on y dérive; on y recule... Oh! s'en aller dans le miroir réfrigérant Périr un peu comme en une eau de crépuscule, Une eau stagnante, une eau sans but et sans courant Où le visage nu sombre à la même place. On se poursuit soi-même, on se cherche, on se perd Dans le recul, dans la profondeur de la glace; On s'y découvre encor, mais comme recouvert D'une eau vaste et sans fin, à peine transparente, Qui fait que l'on se voit, mais pâle et tout changé: Visage qu'on aura malade ou très âgé, Visage tout simplifié qui s'apparente, Silencieux, avec celui qu'on aura mort... Le soir de plus en plus en submerge l'image Et l'enfonce comme une lune qui surnage, Et l'affaiblit comme les sons mourants d'un cor. Visage en fuite et que toute l'ombre macule, Visage qui déjà se semble avoir fini D'aller jusqu'à l'enlizement[3] dans l'infini. Ô ce jeu du miroir où soi-même on s'annule!

XI.

Les vitres tout à l'heure étaient pâles et nues. Mais peu à peu le soir entra dans la maison; On y sent à présent le péril d'un poison. C'est que les vitres, pour le soir, sont des cornues Où se distille on ne sait quoi dans leur cristal; Le couchant y répand un or qui les colore; Et pour qu'enfin le crépuscule s'élabore, L'ombre, comme pour un apprêt médicinal, Semble y verser ses ténèbres, d'une fiole. Dans les verres, teintés de ce qui souffre en eux, Un nuage s'achève, un reflet s'étiole; Il en germe quelque chose de vénéneux, Menaçant la maison déjà presque endormie; Et c'est de plus en plus le nocturne élixir... Ah! les vitres et leur délétère chimie Qui chaque soir ainsi me font un peu mourir!

XII.

Par ma fenêtre ouverte, une musique arrive Qui traverse l'espace et les crêpes du soir; C'est d'un accordéon, au loin, à la dérive... Où s'en va la fumée en quittant l'encensoir? Où fuit le son à qui le couchant s'apparie, Et pourquoi voyager, s'en venir jusqu'à moi Et dans ma solitude apporter son émoi, Musique trop en pleurs qu'un léger vent charrie? Musique en peine de quelle âme? Air aigrelet Qui se traîne comme une vieille sous un châle; Un air de demi-deuil, on dirait violet, Mais qui se fane, à chaque instant un peu plus pâle!

J'écoute; la musique image l'horizon: Chocs; titillations; froides gouttes de son Qui se figent en stalactites dans leur chute; Grains envolés d'un vieux rosaire de couvent; Musique en rêve! Et comme elle se répercute! Elle cuivre l'espace; elle sale le vent; Puis elle est défaillante et devient déjà nulle... Presque à ras du silence elle va s'assoupir; Dans ma fenêtre, c'est comme un dernier soupir Et le tulle inquiet des rideaux en ondule... Ô soir! cette musique en fuite me fait mal! Car n'est-ce pas mon âme extériorisée, Et la plainte sans nom que je n'ai pas osée, Et mon chagrin qui voudrait être lacrymal, Dans cet accordéon plein de mélancolie Qui comme un éventail en larmes se déplie.

Ce triste son lointain jusqu'à moi propagé S'ajoute dans le soir à la peine que j'ai, Si bien que c'est, en lui, moi-même que j'écoute, Ô mon destin jumeau, truchement désolé! Car je l'aime surtout de le voir isolé Et, comme moi, si seul à poursuivre sa route, Sans que nul s'en émeuve au fond du soir transi Où graduellement son concert s'émiette. Mais ma pitié du moins le suit tout inquiète, Tout affligée un peu, tout exaltée aussi, Instrument d'idéal qu'aucun coeur ne reflète -- Ah! que n'a-t-il été parmi les fifres gais! -- Et qui s'obstine en sons tristement fatigués Pour empêcher la mort du Chant d'être complète!

XIII.

Le bouquet rose et bleu s'alanguit jusqu'au mauve Dans l'ombre lente et qui, pour un moment, le sauve; Il s'incline, l'air triste, et comme s'il songeait... Car l'ombre s'insinue en lui, le décolore, Et, sentant sa fin proche, il meurt à tout projet. Quelle est cette alchimie en deuil qui le déflore Et, dans l'ombre, quels sont ces acides latents? Quel poison est le soir, pour qu'à son influence Tout bouquet se déprenne et qu'il se dénuance, Comme des fleurs d'ancienne étoffe en proie au temps? Lors le bouquet abdique; il meurt à toute envie; Il s'est reclos sur lui-même; il a renoncé, Se sentant devenir de plus en plus foncé, Et, libre enfin, avec l'ombre s'identifie.

XIV.

Dans les vitres on ne sait quoi se décompose... C'est le Jour mort, paré des vitrages en fleur, Qui s'abandonne, beau de la Grande Pâleur. Le couchant vient semer çà et là d'une rose L'alcôve mortuaire où le Jour mort s'allonge. Lentement, des lointains du ciel, un astre émerge Et s'allume, à travers le verre, comme un cierge Qui vient veiller, la mort du Jour, d'un feu qui songe; L'obscurité se hisse en tentures de deuil Autour du lit de tulle où gît le Jour livide; Puis tout finit dans la fenêtre qui se vide Comme si le Jour mort était mis au cercueil.

XV.

Lorsque le soir descend, l'âme se pacifie, Comme arrivée enfin dans une calme plaine; L'âme, durant le jour, allait broutant la vie; Herbe amère, buissons où se prenait sa laine; Mille soins: cette laine incessamment salie Qui l'entourait comme un écheveau de fumées; Et toujours s'abreuver aux eaux accoutumées; Et toujours obéir au berger qui rallie. Mais voici, dans le soir, que l'âme enfin s'isole, Qu'elle se sent, hors du troupeau, sur un pré vide Où sa seule ombre, au ras de l'herbe, s'étiole; Âme comme arrêtée au bord d'une eau placide, Qui s'atteste à soi-même, avec soi se confronte, Et, sous le ciel plein de lumière atrophiée, S'aperçoit nue enfin, toute simplifiée, Âme qui doit subir le soir comme une tonte!

XVI.

Le jour s'éteint dans les vitraux d'or endurci Et de bleu clair auquel l'air du ciel collabore. L'église est grise; elle devient tout incolore; Et déjà les vitraux ont un aspect transi, Eux qui tantôt encor blasonnaient le silence. Nul bruit. Devant l'autel, la lampe se balance Du mouvement lassé d'une tête d'enfant Qui, très blonde, voulant dormir, se dodeline. L'église, contre l'ombre, à peine se défend; Un reste d'encens plane en pâle mousseline Qui fil à fil se désagrège dans les nefs; Quelques cierges ont par instants des éclats brefs De flamme horizontale et dont l'ombre s'évente. Dans les vitraux foncés, s'est amarré le soir; Translucide tantôt, leur verre est presque noir, Bassins d'une eau froidie et qui se désargente! Volupté de cette ombre et de subodorer La maladive odeur des églises: bougies, Encens fané, nappes du culte défraîchies, Et les cires qui sont mortes de se pleurer!

XVII.

Mon coeur s'est reposé dans les conseils du soir! C'est le moment le plus divin de la journée, Doux comme le dernier cierge du reposoir, Nostalgique comme une étoffe un peu fanée.

Certes, il fait souffrir. Quel refroidissement, Et quel gel d'agonie infusé dans nos lombes! Et quel ensanglanté concile de colombes S'abat comme un hiver sur notre obscur tourment!

N'importe! il est meilleur que le soir s'accomplisse! C'est seulement la chair qu'il fait pleine d'émoi; Car dans l'obscurité, dont le coeur est complice, On sent éclore et vivre un clair de lune en soi.

Et voici commencer le rêve et les féeries... Ô mon coeur, fais accueil à la douleur du soir! Le songe intérieur montre ses pierreries Que le soir avantage avec son velours noir.

C'est le moment du doute et des douleurs divines; Certes le soir est déchirant comme un adieu; L'ombre se tresse au front en couronne d'épines; Mais c'est aussi l'instant où l'on se sent un dieu!

LES LIGNES DE LA MAIN

I.

La main s'enorgueillit de sa nudité calme Et d'être rose et lisse, et de jouer dans l'air Comme un oiseau narguant l'écume de la mer, Et de frémir avec des souplesses de palme.

La main exulte; elle est fière comme une rose -- Sans songer que l'envers est un réseau de plis! -- Et fait luire au soleil ses longs ongles polis Enchâssant dans la chair un peu de corail rose.

La main règne, d'un air impérieux, car tout Ne s'accomplit que par elle, tout dépend d'elle; Pour le nid du bonheur, elle est une hirondelle; Et, pour le vin de joie, elle est le raisin d'août.

La main rit d'être blanche et rose, et qu'elle éclaire Comme un phare, et qu'elle ait une odeur de sachet; C'est comme si toujours elle s'endimanchait À voir les bagues d'or dont se vêt l'annulaire.

Or pendant que la main s'enorgueillit ainsi D'être belle, et de se convaincre qu'elle embaume, Les plis mystérieux s'aggravent dans la paume Et vont commencer d'être un écheveau transi.

Vain orgueil, jeu coquet de la main pavanée Qui rit de ses bijoux, des ongles fins, des fards; Cependant qu'en dessous, avec des fils épars, La Mort tisse déjà sa toile d'araignée.

II.

Les lignes de la main, géographie innée! Ce sont d'obscurs chemins venus de l'infini; Ce sont les fils brouillés d'un rouet endormi; Ah! l'arabesque étrange où gît la Destinée!

Quelle magicienne en lira le grimoire Si confus -- on dirait d'il y a si longtemps! Parmi le sable nu, ruisseaux intermittents; Noms balafrant en vain un miroir sans mémoire.

Signes définitifs, encor qu'irrésolus! Pâle embrouillamini, fantasques écritures Dont le sens se dérobe et fuit sous des ratures, Et que nul familier du mystère n'a lus.

Secret perdu du langage des lignes belles Grâce à qui des bergers avaient trouvé le sens Des astres de Chaldée en un ciel bleu d'encens, Ayant vu dans leurs mains des lignes parallèles.

III.

Je me souviens de telles mains, mains gardiennes! Du rose d'une neige au soleil, lumineuses Comme un albâtre pâle où dorment des veilleuses, Ces chères mains qui m'ont été quotidiennes.

Mains si claires! Elles s'entouraient d'un halo Dans l'air qui, de les voir jeunes, semblait vieilli; Si calmes, elles étaient comme un fruit cueilli; Fraîches, elles semblaient avoir joué dans l'eau.

Ces fières mains, ces mains douces, ces mains bénignes Qui se posaient sur mes cheveux, pleines de zèles; Qui me couvaient avec l'appuiement chaud des ailes Et miraient dans mes yeux l'écheveau de leurs lignes.

Mains de ma destinée où tout se présagea! Et le premier émoi de mes mains dans ces mains! Attouchements définitifs qu'on croit bénins, Endroit minime où l'on se possède déjà.

IV.

Quel contraste, la main d'enfant qui se déplie: Elle est nouvelle et jeune et fraîche, et s'inaugure Avec le dépliement d'une cire à Complie, Ou l'émoi d'une oiselle à la frêle envergure.

Au-dessus, tout est frais, immaculé, neuf, rose; Mais, en dessous, la main est ridée et vieillie; Et l'on dirait -- la belle fleur étant cueillie -- Que c'est l'envers et les racines de la rose.

V.

La main est le muet carrefour d'une Race! Car les lignes aux longs méandres s'y croisant, Ne sont-ce pas d'anciens chemins que rien n'efface Et par où le passé se relie au présent?

Halte éphémère, au carrefour de notre main, De ces mille chemins traversant la main nue, Venus de l'infini pour repartir demain; C'est par eux que la Race en nous se continue.

Le carrefour de notre main, un temps, les garde, Mais trop brièvement pour les rendre meilleurs; Réseau qui reste intact pour le peu qu'il s'attarde, Chemins venus d'ailleurs qui s'en iront ailleurs.

Notre vie est, en eux, d'avance dessinée, Car ils se croisent immuables dans les mains; Or le sort de chacun se lie à ces chemins... Comment dès lors pouvoir changer sa destinée?

VI.

Douceur des mains où sont cachés des viatiques, Les mains qui sont un peu notre âme faite chair! Mains modestes, mains calmantes, mains magnétiques, Pâles d'avoir semé des fluides dans l'air. Mains de pardon sur les péchés, ou mains de proie Sur les cheveux, ainsi que des chauves-souris, Les emmêlant d'un vol qui tournoie et foudroie. Mains comme des bouquets, et mains comme des cris; Ô mains non moins spirituelles que charnelles! Les mouvements sans fin de l'âme sont en elles, Transmis en un instant, avec quels fils ténus! Mains dociles en qui des ordres sont venus Dont elles sont les très ponctuelles servantes; Par elles s'accomplit tout le bien, tout le mal, Puisant l'eau sans péché dans le puits baptismal, Condensant le poison en mixtures savantes. Mains complices de tous les actes, de tous les Élans de l'âme! Mains qui sont comme des clés Pour ouvrir tous les coeurs et toutes les serrures. Ô si subtiles mains, expertes aux luxures, Qui dosent le péché, qui graduent la langueur; Ô si subtiles mains, expertes aux prières, Jointes comme les mains des Saints dans les verrières; Mains -- des outils pour se façonner son bonheur! Toutes ces mains: d'amants, de héros, de fileuses; Les mains ont des reflets comme le fil d'une eau; Les mains ont des échos sans fin, ô recéleuses Des secrets de l'alcôve et de ceux du tombeau!

VII.

Souvent on voit des mains qui sont faibles et lasses D'avoir voulu cueillir trop de roses ou d'âmes; Elles pendent le long du corps comme des rames, Et ce n'est que du silence qu'elles déplacent En remuant, de temps en temps, dans l'air à peine! Mains qui voudraient un peu s'amarrer à la rive, Mais que la vie, au fil de son courant, entraîne, Mains sans espoirs et sans désirs, à la dérive...

VIII.

Dans les portraits anciens où le temps collabore, Les mains ont mûri. Mains comme des fruits ambrés! Combien de souvenirs tout à coup remembrés! Car dans ces mains, c'est toute une âme qu'on explore; Dans ces veines, c'est tout un sang qui transparaît. Les mains ne sont-ce pas les échos du visage Qui divulguent ce qu'il taisait comme un secret? Comment élucider le sens d'un paysage? Mais voici l'aide et la logique des chemins; Or elles ont aussi leurs longs chemins, les mains, Qui se croisent et se quittent, comme en des feintes, Lignes où s'éclaircit l'énigme des mains peintes! Que de signes encore aux mains des vieux portraits: Un pli, comme d'avoir trop feuilleté la Bible; Des bagues prolongeant sur les doigts leurs ors frais Où quelque opale ou quelque améthyste, sensible Comme un oeil, éternise un ancien amour mort; Ou bien encore un sceptre, une rose tenue, En un geste fixé d'orgueil ou de remords; Ou bien la main sans but qui s'offre toute nue Mais dont l'inflexion raconte le destin: À quels fuseaux de brume elle s'est occupée; Pour qui, pour quelle cause, elle a tenu l'épée; Si ce fut une chevelure ou du butin Qu'elle aima manier au lointain des années. Mains probantes, encor qu'elles se soient fanées, Mains qui conservent des reflets comme un miroir, Mains des anciens portraits où tout peut se revoir, Dont les lignes sont des indices et des preuves Recomposant l'homme ou la femme du portrait, Comme un royaume, mort, encor se connaîtrait Par le cours survécu des ruisseaux et des fleuves.

IX.

Toutes ces mains: les mains des morts enfin inertes Qui tiennent droit un vieux crucifix comme une arme, Ou bien parfois quelques violettes de Parme; Et d'autres mains, les mains d'amants qui sont expertes

À manier la chevelure d'une amante, À la bien partager en deux sur chaque épaule, À l'agiter comme le feuillage d'un saule Qui, dans le vent changeant, s'étrécit ou s'augmente.

Mains des fermes vendangeant les grappes du lait; Mains des berceaux dépliant leurs roses trémières; Et les mains des couvents en qui le chapelet Est un silencieux écheveau de prières;

Toutes les mains s'évertuant vers des bonheurs, Mains mystiques, mains guerrières, si variées: Les mains, couleur de la lune, des mariées; Les mains, couleur de grand soleil, des moissonneurs;

Toutes: celles semant du grain ou des idées; Accouchant le bloc de marbre, de la statue, Ou la mère, de l'enfant qui la perpétue; Toutes les mains, jeunes, vieilles, lisses, ridées,

Toutes ont pour tourment caché ces lignes fines, Ces méandres de plis, cet enchevêtrement; Or on dirait des cicatrices de racines, Nos racines que nous portons, secrètement.

C'est là, nous le sentons, que gît l'essentiel; Ces lignes sont vraiment les racines de l'être; Et c'est par là, quand nous commençâmes de naître, Que nous avons été déracinés du ciel.

La main en a gardé la preuve indélébile; Et c'est pourquoi, malgré bonheurs, bijoux, baisers, Elle souffre de tous ces fils entrecroisés Qui font pleurer en elle une plaie immobile.

LES MALADES AUX FENÊTRES

I.

La maladie est un clair-obscur solennel, L'instant mi-jour, mi-lune, angoissant crépuscule! Dans l'ombre qui s'amasse, un reste de jour brûle; Reverra-t-on la vie au delà du tunnel? La maladie est une crise de lumière; On sent planer l'ombre de l'aile de la mort; Quelque chose pourtant d'avant-céleste en sort Et répand une paix d'indulgence plénière. Lente épuration! Chaste ennoblissement De tout l'être par on ne sait quel charme occulte. Est-ce par la pâleur, par l'amaigrissement Qui fait que le visage en ivoire se sculpte? On se croirait un autre; on se semble être ailleurs; On voit mieux; on s'exhausse à des rêves meilleurs; On a comme soudain en main un bréviaire; Ah! qu'on est loin! Est-ce qu'on habite une tour? Épreuve, demi-vie, état intermédiaire; On se sent anormal tel qu'un cierge en plein jour!

II.

Le malade souvent examine ses mains, Si pâles, n'ayant plus que des gestes bénins De sacerdoce et d'offices, à peine humaines; Il consulte ses mains, ses doigts trop délicats Qui, plus que le visage, élucident son cas Avec leur maigre ivoire et leurs débiles veines.

Surtout le soir, il les considère en songeant Parmi le crépuscule, automne des journées, Et dans elles, qui sont longues d'être affinées, Voit son mal comme hors de lui se prolongeant, Mains pâles d'autant plus que l'obscurité tombe! Elles semblent s'aimer et semblent s'appeler; Elles ont des blancheurs frileuses de colombe Et, sveltes, on dirait qu'elles vont s'envoler. Elles font sur l'air des taches surnaturelles Comme si du nouveau clair de lune en chemin Entrait par la fenêtre et se posait sur elles. Or la pâleur est la même sur chaque main, Et le malade songe à ses mains anciennes; Il ne reconnaît plus ces mains pâles pour siennes; Tel un petit enfant qui voit ses mains dans l'eau.

Puis le malade mire au miroir sans mémoire -- Le miroir qui concentre un moment son eau noire -- Ses mains qu'il voit sombrer comme un couple jumeau; Ô vorace fontaine, obstinée et maigrie, Où le malade suit ses mains, dans quel recul! Couple blanc qui s'enfonce et de plus en plus nul Jusqu'à ce que l'eau du miroir se soit tarie. Il songe alors qu'il va bientôt ne plus pouvoir Les suivre, quand sera total l'afflux du soir Dans cette eau du profond miroir toute réduite; Et n'est-ce pas les voir mourir, que cette fuite?

III.

Doux réconfort qu'une présence de veilleuse Si calme, dans la chambre, et l'air dévotieuse; OEil vigilant que le malade sent sur soi; Lumière humble; discret dévouement qui se voile De porcelaine ou de cristal, et s'y tient coi; Clarté qui s'atténue: on dirait une étoile Dans de l'eau; dans du tulle inviolable, un lis; On dirait une hostie en feu dans un ciboire. Elle a l'air si lointaine et comme de jadis! C'est à peine si l'ombre autour d'elle se moire Et se dilate en une argentine pâleur, Vague contagion de son halo placide, Accroissement de ses linges de Sacré-Coeur...

Or c'est assez pour que l'ombre enfin s'élucide, L'ombre dont le malade a peur comme un enfant; Car dans la chambre où naît cette clarté recluse Il semble qu'un peu de clair de lune s'infuse. L'ombre d'abord dans les angles noirs se défend; Mais bientôt elle cède en de minimes luttes; La veilleuse empiète, élargit ses volutes; Et la chambre gagnée est plus claire au milieu.

Lors le conflit s'achève en fantasmagories: Reflet des meubles; vols d'ombres trop agrandies Charbonnant le plafond d'un vague camaïeu... Or le malade aussi que la clarté ranime Sent ce reflet en lui des choses d'alentour Et le jeu noir de toute cette pantomime Imageant son cerveau dans l'attente du jour. La veilleuse à son tour le distrait, le renseigne; Lueur faible: c'est son espoir de guérison, Ce qui reste de sa santé dans la maison; Mais quelle peur que tout à coup elle s'éteigne!...

IV.

La maladie est si doucement isolante: Lent repos d'un bateau qui songe au fil d'une eau, Sans nulle brise, et nul courant qui violente, Attaché sur le bord par la chaîne et l'anneau. Avant ce calme octobre, il ne s'appartenait guère:[4] Toujours du bruit, des violons, des passagers, Et ses rames brouillant les canaux imagés. Maintenant il est seul; et doucement s'éclaire D'un mirage de ciel qui n'est plus partiel; Il se ceint de reflets puisqu'il est immobile; Il est libre vraiment puisqu'il est inutile; Et, délivré du monde, il s'encadre de ciel.

*

Car cet isolement anoblit, lénifie; On se semble de l'autre côté de la vie; Les amis sont au loin, vont se raréfier; À quoi donc s'attacher; à qui se confier? On ne va plus aimer les autres, mais on s'aime; On n'est plus possédé par de vains étrangers, On se possède, on se réalise soi-même; Les noeuds sont déliés! Les rapports sont changés! Toute la vie et son mensonge et son ivraie Se sont fanés dans le miroir intérieur Où l'on retrouve enfin son visage meilleur, Celui de pure essence et d'identité vraie.

*

Les maladies des pierres sont des végétations.

Novalis.

Quand la pierre est malade elle est toute couverte De mousses, de lichens, d'une vie humble et verte; La pierre n'est plus pierre; elle vit; on dirait Que s'éveille dans elle un projet de forêt, Et que, d'être malade, elle s'accroît d'un règne, La maladie étant un état sublimé, Un avatar obscur où le mieux a germé! Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne: Si les plantes ne sont que d'anciens cailloux morts Dont naquit tout à coup une occulte semence, Les malades que nous sommes seraient alors Des hommes déjà morts en qui le dieu commence!

V.

Les glaces sont les mélancoliques gardiennes Des visages et des choses qui s'y sont vus; Mirage obéissant, sans jamais un refus! Mais le soir leur revient en crises quotidiennes; C'est une maladie en elles que le soir; Comment se prolonger un peu, comment surseoir Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes? C'est le mal d'un canal où s'effacent des cygnes Que l'ombre identifie avec elle sur l'eau. Mal grandissant de l'ombre élargie en halo Qui lentement dénude, annihile les glaces. Elles luttent pourtant; elles voudraient surseoir Et leur fluide éclat nie un moment le soir... Mais, en l'ombre aggravée, elles se font plus lasses Cessant d'être dans les chambres comme un témoin. En ce malaise étrange et qui les simplifie Elles semblent déjà déprises, déjà loin, Presque absentes et comme au delà de la vie! Décalques apâlis, mirages incomplets; Or n'est-ce pas vraiment comme une maladie Pour les miroirs que toute cette ombre agrandie, Eux les frêles miroirs qui vivent de reflets.

VI.

Et l'on redevient doux de la toute-douceur! La maladie est à ce point anémiante Qu'on prend un air de première communiante, Qu'on prend, au lieu de son coeur d'homme, un coeur de fleur, Un coeur de nénuphar dans une ville morte Indifférent à tout ce qui se passe autour De la silencieuse eau pâle qui le porte.

Et l'on redevient doux comme la fin du jour, Comme un canal après qu'on a fermé l'écluse. Douceur qui vient de la douleur qui désabuse, Et de se sentir seul puisqu'on est anormal; Douceur qui vient de l'isolement dans son mal, La maladie étant une autre solitude. On est le saule au bord d'une eau d'incertitude, Inquiet seulement de son vague reflet Qui s'éteindrait dans l'eau si quelque vent soufflait.