Chapter 1
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Georges Rodenbach
LES VIES ENCLOSES
(1896)
Table des matières
AQUARIUM MENTAL I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. LE SOIR DANS LES VITRES I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. LES LIGNES DE LA MAIN I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. LES MALADES AUX FENÊTRES I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. LE VOYAGE DANS LES YEUX I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. LA TENTATION DES NUAGES I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. L'ÂME SOUS-MARINE I. II. III. IV. V. VI. ÉPILOGUE
AQUARIUM MENTAL
I.
L'eau sage s'est enclose en des cloisons de verre D'où le monde lui soit plus vague et plus lointain; Elle est tiède, et nul vent glacial ne l'aère; Rien d'autre ne se mire en ces miroirs sans tain Où, seule, elle se fait l'effet d'être plus vaste Et de se prolonger soi-même à l'infini! D'être recluse, elle s'épure, devient chaste, Et son sort à celui du verre s'est uni, Pour n'être ainsi qu'un seul sommeil moiré de rêves! Eau de l'aquarium, nuit glauque, clair-obscur, Où passe la pensée en apparences brèves Comme les ombres d'un grand arbre sur un mur.
Tout est songe, tout est solitude et silence Parmi l'aquarium, pur d'avoir renoncé, Et même le soleil, de son dur coup de lance, Ne fait plus de blessure à son cristal foncé. L'eau désormais est toute au jeu des poissons calmes Éventant son repos de leurs muettes palmes; L'eau désormais est toute aux pensifs végétaux, Dont l'essor, volontiers captif, se ramifie, Qui, la brodant comme de rêves, sont sa vie Intérieure, et sont ses canevas mentaux. Et, riche ainsi pour s'être enclose, l'eau s'écoute À travers les poissons et les herbages verts; Elle est fermée au monde et se possède toute Et nul vent ne détruit son fragile univers.
II.
L'aquarium où le regard descend et plonge Laisse voir toute l'eau, non plus en horizon, Mais dans sa profondeur, son infini de songe, Sa vie intérieure, à nu sous la cloison. Ah! plus la même, et toute autre qu'à la surface!
D'ordinaire l'eau veille, horizontale, au loin. On la dirait vouée à ce seul subtil soin D'être impressionnable au vent léger qui passe; De ne vouloir qu'être un clavier pour les roseaux; Et ne vouloir qu'être un hamac pour les oiseaux, Grâce aux mailles que font les branches réfléchies; Et ne vouloir qu'être un miroir silencieux Où les étoiles sont tout à coup élargies; Et surtout ne vouloir, dans son calme otieux, Que s'orner de reflets, de couleurs accueillies, Fard délayé du visage des Ophélies!
Vains jeux! Ils sont la vie apparente de l'eau, Une identité feinte, un vague maquillage...
Mais dans l'aquarium s'assagit l'eau volage Qui s'isole parmi des moires en halo. Le mystère est à nu, qu'on ne soupçonnait guère! C'est l'âme enfin de l'eau qui se dévoile ici: Fourmillement fiévreux sous le cristal transi; Zones où de gluants monstres se font la guerre; Végétation fine, herbes, perles, lueurs; Et cauteleux poissons doucement remueurs; Et gravier supportant quelque rose actinie, Dont on ne sait si c'est un sexe ou un bijou; Et ces bulles sans but, venant on ne sait d'où, Dont se constelle et se brode l'eau trop unie Comme s'il y tombait un chapelet d'argent!
Ah! tout ce que le glauque aquarium enchâsse! Ici l'eau n'est pas toute à la vie en surface, À n'être qu'un écran docile s'imageant... La voici, recueillie, en sa maison de verre N'aimant plus que ce qui, dans elle, verdoie, erre Et lui fait au dedans un Univers meilleur!
Ainsi mon âme, seule, et que rien n'influence! Elle est, comme en du verre, enclose en du silence, Toute vouée à son spectacle intérieur, À sa sorte de vie intime et sous-marine, Où des rêves ont lui dans l'eau tout argentine. Et que lui fait alors la Vie? Et qu'est-ce encor Ces reflets de surface, éphémère décor?
III.
Ophélie a laissé sombrer à pic ses nattes Qui se sont peu à peu tout à fait dénouées; Ses yeux ouverts sur l'eau sont comme deux stigmates; Ses mains pâles sont si tristement échouées; Pourtant elle sourit, sentant sur son épaule Ruisseler tout à coup sa chevelure immense, Qui la fait ressembler au mirage d'un saule. «Suis-je ou ne suis-je pas?» a songé sa démence... Les cheveux d'Ophélie envahissent l'eau grise, Tumulte inextricable où sa tête s'est prise; Est-ce le lin d'un champ, est-ce sa chevelure, L'embrouillamini vert qui rouit autour d'elle?
Ophélie étonnée a tâché de conclure: «Suis-je ou ne suis-je pas?», songe-t-elle, fidèle Au souvenir des mots d'Hamlet, seigneur volage.
Ses cheveux maintenant se nouent comme un feuillage Qui jusqu'au bout de l'eau, sans fin, se ramifie. Ophélie est trop morte, elle se liquéfie... Les bagues ont quitté ses mains devenant nulles; Ses derniers pleurs à la surface font des bulles; Ses beaux yeux, délogés des chairs qui sont finies, Survivent seuls, au fond, comme deux actinies.
Et ses cheveux verdis, dont la masse persiste Dans les herbes aquatiques qui leur ressemblent, Sont si dénaturés d'avoir trempé qu'ils semblent Un fouillis végétal issu de cette eau triste.
IV.
L'aquarium est si bleuâtre, si lunaire; Fenêtre d'infini, s'ouvrant sur quel jardin? Miroir d'éternité dont le ciel est le tain. Jusqu'où s'approfondit cette eau visionnaire, Et jusqu'à quel recul va-t-elle prolongeant Son azur ventilé par des frissons d'argent? C'est comme une atmosphère en fleur de serre chaude... De temps en temps, dans le silence, l'eau se brode Du passage d'un lent poisson entr'aperçu Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide; Fusain vite effacé sur l'écran qui se vide, Ébauche d'un dessin mort-né sur un tissu.
Car le poisson s'estompe, entre dans une brume, Pâlit de plus en plus, devient presque posthume, Traînant comme des avirons émaciés Ses nageoires qui sont déjà tout incolores. Départs sans nul sillage, avec peine épiés, Comme celui des étoiles dans les aurores. Quel charme amer ont les choses qui vont finir! Et n'est-ce pas, ce lent poisson, une pensée Dont notre âme s'était un moment nuancée Et qui fuit et qui n'est déjà qu'un souvenir?
V.
Ah! mon âme sous verre, et si bien à l'abri! Toute elle s'appartient dans l'atmosphère enclose; Ce qu'elle avait de lie ou de vase dépose; Le cristal contigu n'en est plus assombri. Transparence de l'âme et du verre complice, Que nul désir n'atteint, qu'aucun émoi ne plisse! Mon âme s'est fermée et limitée à soi; Et, n'ayant pas voulu se mêler à la vie, S'en épure et de plus en plus se clarifie. Âme déjà fluide où cesse tout émoi; Mon âme est devenue aquatique et lunaire; Elle est toute fraîcheur, elle est toute clarté, Et je vis comme si mon âme avait été De la lune et de l'eau qu'on aurait mis sous verre.
VI.
Quel léthargique aquarium somnolait là, Entre les agressifs blocs d'ombre d'une grotte, D'un vert fluide à qui du songe se mêla. Couleur glauque d'un puits où toute l'aube flotte, Ou d'un miroir perdu qu'on heurte au fond d'un bois Et dans lequel tous les feuillages aboutissent. Aquarium en fièvre, aux muettes parois, Où des brumes sans cesse et des tulles se tissent; Alors ce sont soudain des obscurcissements; Puis c'est une éclaircie et de brusques trouées (Ainsi dans les miroirs et dans les yeux stagnants); Et les pâles cloisons sont un peu tatouées Par les herbes et les poissons, les imageant...
C'est l'instant du prestige! Émoi de l'eau recluse! Est-ce que c'est du clair de lune qui s'infuse? Toute une vie occulte y prend un bain d'argent Dans l'enchevêtrement silencieux d'un saule Qui serait tout entier entré parmi cette eau... Remuement incessant comme dans un cerveau; Clarté terne d'éclipse et d'un minuit du pôle! On voit se dérouler des Limbes, dirait-on, Comme si ces poissons, ces herbages, ces pierres, N'étaient autres que quelques âmes prisonnières Qui, captives du verre, attendent leur pardon; Des âmes s'épurant, comme à demi damnées, Dans ce bassin opaque où s'exila leur sort, -- Lieu qui n'est plus la vie et qui n'est pas la mort! -- Des âmes expiant et qui sont condamnées À n'être ainsi qu'un minéral, qu'un végétal, Ou qu'un poisson aveugle en ce muet cristal; Et l'on voit chavirer ces âmes somnambules S'évertuant sans cesse à se sauver un peu De leur forme avilie en cet abîme bleu; Combat obscur! Et ces intermittentes bulles, Qui faufilent de lentes gouttes l'eau sans pli, Ne sont-ce pas des pleurs, rosée expiatoire Des âmes qui font là comme leur purgatoire, Larmes montant à la surface de l'oubli!
VII.
L'aquarium, toujours frissonnant, est étrange Avec son eau qu'on ne sait quoi ride et dérange Et qui se crispe moins d'un éveil de poissons Que des yeux qu'en passant nous posâmes sur elle, Et de savoir un peu de ce que nous pensons. On dirait que toujours quelque chose chancelle Dans cette eau sensitive au silence ambigu. Eau de l'aquarium qui, glauque, se limite Par des cloisons qui sont un palais exigu; Mais le verre est assez glauque pour qu'il l'imite; Ainsi l'eau, confondue avec lui, se recule Dans un leurre équivoque où chacun s'est accru. Aquarium troublant! Limbes et crépuscule! Songe vague et visqueux qu'on craindrait d'avoir eu! État intermédiaire et qu'aucun ne discerne: L'aquarium est-il parfois tout endormi? Mais voici qu'une bulle expire; il a frémi Et, la larme étant morte, une moire la cerne... L'aquarium est-il parfois tout éveillé? Il fait plutôt songer alors aux somnambules; Car, malgré le frisson des poissons et des bulles Et des herbes qui dans son silence ont grouillé, On le sent étranger à cette vie occulte, À ce qui, dans l'eau claire, en ténèbres se sculpte, Comme si ce n'étaient qu'un cauchemar bénin Et des rêves dont, sans le savoir, il s'image, Symbole de notre âme et du sommeil humain Où toujours quelque songe erre, fleurit ou nage.
VIII.
Dans l'aquarium clos songent les actinies, Anémones de mer, sensitives de l'eau; Les moires peu à peu se sont tout aplanies Qui tout à l'heure s'arrondissaient en halo À l'endroit qu'a blessé quelque nageoire en fuite; Le silence renaît et plus rien ne s'ébruite Dans le bassin peuplé de formes en arrêt. Alors, dans l'eau sans nul frisson, les actinies S'ouvrent, comme une bouche au baiser s'ouvrirait, Fardant de rose un peu leurs corolles blêmies, Mais sensibles encor comme une plaie en fleur; Car le moindre nouvel éveil d'une nageoire
Les rétracte aussitôt parmi l'eau qui se moire, Encor que le poisson soit doucement frôleur, Et les voilà toutes recloses, racornies, Toutes tristes comme une bouche après l'adieu!
Or nous avons aussi dans nous des actinies: Rêves craintifs qui se déplient parfois un peu, Jardin embryonnaire et comme sous-marin, Fleurs rares n'émergeant que dans la solitude, Bijoux dont le silence entr'ouvre seul l'écrin. Mais combien brefs, ces beaux instants de plénitude Qui sont le prix du calme et du renoncement! Car revoici toujours les nageoires bannies D'un rêve trop profane au louche glissement Qui crispe l'eau de l'âme et clôt les actinies.
IX.
L'aquarium d'abord ne semble pas vivant, Inhabité comme un miroir dans un couvent; Crépuscule où toujours se reforme une brume; Il dort si pâlement qu'on le croirait posthume Et que les reflets noirs qui viennent et s'en vont Ne sont qu'ombres sans but sur un lit mortuaire Et jeux furtifs de veilleuse sur le plafond.
Pourtant dans l'eau, de temps en temps, quelque chose erre, Circule, se déplie, ou bouge obliquement; Des frissons lumineux crispent cette eau qui mue, -- Tels les spasmes de lumière du diamant! -- Un poisson sombre ondule, une herbe en deuil remue; Le sable mou du fond s'éboule comme si C'était le sablier bouleversé de l'Heure; Et quelquefois aussi, sur le cristal transi, Un monstre flasque, en trouble imagerie, affleure, Cependant que l'eau souffre, en paraissant dormir, Et sent passer, dans sa morose léthargie, Mille ombres dont elle ne cesse de frémir Qui font de sa surface une plaie élargie!
Or n'est-ce pas l'image du sommeil humain Où, dans l'eau du cerveau qu'on croit vidée et nue, Des rêves sous-marins sont sans cesse en chemin, Ah! cette vie occulte, et qui se continue!
X.
Quel aquarium glauque apparaît la Mémoire, En qui les souvenirs, les rêves, le passé Émergent par moments d'un clair-obscur glacé; Clairière d'une grotte en deuil! Liquide armoire Dont les panneaux ont des ombres pour bas-reliefs Et qui conserve en elle un peu de notre vie: Amour mort qu'on retrouve en scintillements brefs (Collier perdu, mais qu'une perle certifie...); Et nos espoirs mués en minéraux pensifs; Nos efforts devenus des varechs convulsifs; Telle bouche changée en coquillage inerte Et tel péché, comme un poisson, qui bouge au fond... Comment redevenir la Mémoire déserte? Mais sans cesse ces mous glissements la défont Et rouvrent une plaie au fil de la Mémoire. Sans cesse le passé, fait d'ombres, reparaît Dans le repos de la Mémoire qui s'en moire. C'est comme si toujours quelque chose y mourait! Car retrouver un fantôme d'ancienne joie, Le spectre d'une rose ou l'écho d'une voix, C'est les voir mourir presque une seconde fois.
Ah! tout ce qui subsiste en nous grouille et louvoie; Tout ce qui reparaît d'un temps qu'on oubliait, Déjà si loin, mais qui soudain dans nous remue: Frôlements, frissons noirs et feuillage inquiet; Ah! ne jamais pouvoir redevenir l'eau nue! Toujours sentir dans l'eau lasse renaître un pli, Et quelque forme errante, une ombre fugitive Être l'inexorable empêcheuse d'Oubli! Aquarium humain! Mémoire sensitive! Douleur quotidienne entre des verres clos! Survivance de peine un peu somnambulique, Comme si dans la châsse à la grêle relique On sentait, en baisant la vitre, souffrir l'Os!
XI.
L'Aquarium prend en pitié les autres eaux.
Le Ruisseau se déchire en courant la vallée, Eau râpée aux cailloux et sans cesse en allée, Comme en fuite, portant les glaives des roseaux, Ces glaives de douleur du Coeur de l'Eau docile.
Le Fleuve aussi s'exalte et se fatigue en vain À s'élargir, déjà plus humain que divin, Hélas! car tout son songe intérieur vacille De porter des vaisseaux, de réfléchir des tours Et d'être au gré de l'heure en ses vastes détours!
Même l'eau du Canal n'est pas assez recluse, Trop impressionnable aux nuages, au vent, Au jeu de s'argenter parfois à quelque écluse Qui le fait blanc comme les cygnes l'énervant.
L'eau du Jet d'eau surtout est trop impatiente De se grandir, de se lever comme un cimier, Comme un beau vol de colombes qui s'oriente Et que la lune attire en son clair colombier. Ah! ce leurre du ciel lointain et de la lune! Car le Jet d'eau retombe en plumes, une à une; C'est chaque fois, dans la vasque, comme une mort, Comme un deuil blanc qui s'émiette et qui surnage. Plus de reflets! L'eau trouble est pleine de carnage; Triste aboutissement d'un orgueilleux effort, Quand il était facile et suave pour elle D'être visionnaire en restant naturelle!
La Mer aussi, qui voulut trop, souffre; elle geint De se briser aux rocs aigus des promontoires; Flots opaques, et gris comme un jour de Toussaint; Flux incessants et qu'on dirait expiatoires, Sans cesse labourés par le vent et l'éclair, Sans cesse fatigués par les vaisseaux véloces; Mer infinie en qui se fane un trésor clair: Perles, coraux, et tous ces beaux écrins de noces, Richesse intérieure, orfèvrerie en feu, Dont, trop vouée à vivre, elle a joui si peu!
L'Aquarium les plaint, toutes ces eaux vassales Que la vie intéresse, et s'y associant; Tandis que lui, de son seul songe, est conscient; Il n'a pas d'autre but que ses fêtes mentales Et l'anoblissement de l'univers qu'il est; Eau de l'Aquarium dont la pâleur miroite, -- C'est comme si du clair de lune se gelait! -- Car dans le verre elle s'est close et se tient coite, Moins en souci des vains reflets et du réel Que d'être ainsi quelque mystère qui scintille Et de réaliser ce qu'elle a d'éternel, Avec l'orgueil un peu triste d'être inutile!
LE SOIR DANS LES VITRES
I.
Le soir descend dans les vitres et les submerge... Un rayon y vacille un moment comme un cierge, Dernier cierge frileux des vêpres terminées! L'ombre déferle; on ne sait quoi chavire en elles; Les ultimes clartés sont vite éliminées, Et c'est comme un sommeil délayant des prunelles. Clair-obscur! Douloureux combat de la Lumière Et de l'Ombre, parmi les vitres -- non moins beau Que le même conflit dans le ciel et dans l'eau, Quand le soleil n'est plus qu'une rose trémière Qui s'effeuille parmi le déluge du soir. Et les vitres, dernier champ clos du crépuscule, Où l'Ombre a poursuivi le Couchant et l'accule, Luisent, à cause d'eux, d'un adieu jaune et noir.
II.
Pourtant l'ombre s'amasse aux fenêtres vaincues. Les vitrages, bouquets brodés et tulle frêle, Cèdent, et l'on dirait que leur blancheur dégèle, Comme s'ils adhéraient aux vitres contiguës Et que leur givre en fleur était né dans le verre. Unanime débâcle: un bouquet se desserre, Un brusque afflux de soir rompt la plus claire branche, Et c'est la fin d'un fin bouton de rose blanche Qui fond, s'écoule en pleurs et lentement s'annule, Débâcle d'un dégel dans les rideaux de tulle.
III.
Les vitres sont alors des aquariums d'ombre! Parmi leur verre glauque a ruisselé le soir; Une perle s'en sauve; une lueur y sombre; Et contre leur pâleur affleure un afflux noir, Comme une eau qui toujours bouge et se renouvelle. Et l'eau du soir triomphe! Et c'est bientôt en elle Des passages confus de formes émergeant, Et les vitres ont l'air des[1] bassins de silence. Leur eau froide somnole; une herbe s'y balance; Les astres, tout au fond, sont des poissons d'argent. Mais cette vie et ces enluminures pâles, Ces vagues remuements dans l'eau triste du soir, Ces dessins inachevés comme aux plis des châles Qui ramagent encor le verre déjà noir, Ne sont-ce pas les vieux reflets des vitres mêmes Se projetant, se délayant, au point qu'ils font Des fenêtres comme un aquarium sans fond; Ah! tout ce qui survit dans ces armoires blêmes!
IV.
La chambre triste et lasse est enfin résignée Et s'abandonne au soir qui, sournois, s'insinue: La chambre a l'air plus grande, a l'air aussi plus nue; L'ombre a tissé ses fils de toile d'araignée Dans les angles, d'abord plus obscurs, du plafond. Elle fane les étoffes, elle les fonce; Dans le miroir blêmi, les reflets se défont Comme d'une Ophélie en larmes qui s'enfonce; Et les plis des rideaux ressemblent aux ornières Très profondes des vieux chemins d'un vieux pays. Le soir s'amasse, ayant la crainte des lumières, Autour du lustre et des lampes, surtout haïs, Qui méditent déjà de faire saigner l'Ombre. Tout s'élague dans les ténèbres grandissantes; Un bouquet riait là, mais il s'efface et sombre Et, dans l'obscurité, les fleurs sont comme absentes; Les bronzes nus ont des gestes découragés; Les vieux portraits d'aïeuls, ceux des aïeules feues, S'assombrissent, ont des visages plus âgés, Et du crêpe a couvert leurs fanfreluches bleues. La chambre est tout entière en proie au soir; et c'est Comme si tout à coup la chambre vieillissait.
V.
Le ciel est gris; mon âme est grise; Elle se sent toute déprise, Elle se sent un parloir nu; Car le soir, ce soir, m'est venu Comme un commencement de crise.
La pendule ourle de minutes Le silence de la maison; Ô soir, quel est donc le poison Que parmi tes crêpes tu blutes, Pour que j'aie encor ces rechutes?
Couchant de cendre refroidie; Crépuscule d'âme indistinct; Mal du soir qui si mal m'atteint Que c'est comme une maladie, Et rien d'humain n'y remédie.
VI.
Le soir descend; il est imminent; il approche, Emblème de la mort que trop on oubliait; -- On était trop vaillant, on était trop quiet! -- Mais le soir doucement nous en fait le reproche Car il est comme le précurseur de la mort! Ah! comment s'en sauver, quel moyen qu'on l'élude, Et qu'on s'illusionne et qu'on le croie en tort Et qu'on échappe à ce qu'il a de certitude, Le temps de se reprendre au leurre du miroir: Fenêtre où s'envoler, tournant le dos au soir! Le temps de se reprendre au mensonge des lampes. L'ombre s'aggrave; tout s'oriente déjà Vers la nuit; seul un lis plus longtemps émergea; Mais, là, tous ces drapeaux qui meurent à nos hampes! Tous ces cygnes que l'ombre incorpore! Ces ors Se dédorant sur les lambris et sur les plinthes À mesure que les ténèbres du dehors Couvrent de crêpe un vieux portrait aux lèvres peintes! Les bibelots pensifs abdiquent sans effort (Tristes un peu de se sentir des urnes closes) À l'ombre qui leur fait une petite mort, Et mon âme s'incline à l'exemple des choses.
VII.
C'est Octobre qui s'en revient avec le Soir; Frères pensifs, ils reviennent de compagnie S'installer dans la chambre et devant le miroir Dont la clarté prolonge un éclat qui les nie; Frères lointains, envers lesquels on eut des torts Qui rapportent un peu de fleurs des jardins morts Pour les intercaler dans les fleurs des tentures, Les tentures de demi-deuil de la Toussaint. C'est le Soir, c'est Octobre; une cloche se plaint Songeant confusément à des cloches futures Dont la tristesse en pleurs dans notre âme est déjà! Le Soir s'installe, et rien de précis ne subsiste; Octobre aussi s'installe et nous revient plus triste Depuis tous ces longs mois où seul il voyagea Durant l'année, à la recherche de notre âme! Il la retrouve enfin, et doucement la blâme De l'avoir attendu pour faire accueil au Soir, Et qu'elle soit encor si profane aux approches De la Toussaint qui vient par un chemin de cloches... Alors Octobre, auprès du Soir, songe à s'asseoir; Et notre âme s'éplore en voyant, face à face, Ces deux hôtes causer de sa mort à voix basse!
VIII.
On est toujours enfant par la crainte du soir! C'est l'heure grise et l'heure en deuil qui terrorise... L'âme s'y sent plus désertée et plus déprise, Et l'élude un moment dans l'éclat du miroir; Mais l'ombre s'accumule et tout nous décolore, Cygne sur l'eau que peu à peu l'ombre incorpore... Or, n'est-ce pas déjà comme apprendre à mourir Que se perdre soi-même ainsi, sans qu'on le sente, Dans cette ombre d'instant en instant grandissante? Mourir, c'est se chercher en se voyant s'enfuir Et s'en aller au fond d'une ombre où l'on surnage, Obscurité de Dieu dont le soir est l'image!
Quotidien émoi du retour de la nuit Qui suggère la mort, parce qu'elle est complice De cette cueillaison d'une âme comme un fruit... Chacun sait son embûche, et que la mort s'y glisse! Aussi, dans l'ombre accrue, a-t-on des peurs d'enfant; Car on sent, parmi ces crêpes, la mort qui rampe... Qu'on allume la lampe! Ah! vite, un peu de lampe Qui nous libère des ténèbres étoffant La chambre pour en faire une chapelle ardente! On est pris d'une angoisse et comme dans l'attente; Un péril imminent nous menace à coup sûr; Quelque lueur suprême expire au long du mur; Voici l'ombre qui, dans la chambre, s'acclimate! Ah! pour s'en prémunir et se sauver encor, Vite la lampe, encor qu'elle ait l'air d'un stigmate, Et rouvre dans l'air vide une blessure d'or.
On échappe dès lors au morne crépuscule, Que la lampe, de son feu fidèle, a vaincu; Rassuré par ce clair de lampe contigu, On écoute les bruits que le soir articule Par la fenêtre ouverte un peu, vivante un peu, Et les vagues rumeurs dernières du jour feu.
IX.
Le soir quotidien descend Dans les vitres qu'il décompose;
On y voit s'évanouissant Comme un encens sur une rose.
C'est un funèbre et bref conflit Dans les vitres, lasses d'attendre.
Enfin le destin s'accomplit, Pauvres vitres pleines de cendre...
Et le soir qui manigançait Dans la demeure enfin pénètre.
Ombre unanime déjà! C'est Comme une mort dans la fenêtre.
C'est la fin d'un règne; ou c'est-il Un pressentiment de veuvage,
Un apprentissage d'exil, Un commencement d'hivernage?
Soir affligeant! On sent enfin Qu'on est trop seul, qu'on ne vit guère,
Humain à peine et trop divin! Et que l'Art est un reliquaire
Où l'on enclôt son coeur vivant Dans un tombeau de pierreries.
Ah! vivre! le soleil, le vent, La mer, les arbres, les prairies;