Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française

Part 7

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Sur la Lys, la Vieille Boucherie est un grand bâtiment sombre, annexe de la Poste, où la Halle aux viandes fut établie en 1417; son pignon a encore quelque beauté pittoresque.

La Vieille Boucherie avait sa chapelle dont on a retrouvé des peintures murales. Dans la très importante corporation des bouchers, jadis, ne pouvaient entrer que les membres de quatre familles privilégiées monopolisant le commerce de la boucherie. Très bien vus au Palais, au temps de Charles-Quint, les bouchers fournissaient aux entrées princières une garde d'honneur, et leur bannière avait un bon rang dans toutes les cérémonies.

Le Musée d'archéologie est établi dans l'ancienne église des Carmes chaussés: il est très riche en tableaux provenant des couvents, en étendards, bannières, écussons, souvenirs divers des anciennes corporations.

De l'autre côté du Marché aux grains, dans la rue des Champs, ce sont encore de belles façades, mais plus jeunes, des architectures pompeuses, de nobles hôtels du dix-huitième siècle, parmi lesquels se remarque surtout le portique de l'hôtel Steenhuyse, habité par le roi Louis XVIII en 1815, pendant les Cent Jours, alors que les réfugiés de la Cour de France remplissaient Gand, en attendant la fin des derniers soubresauts de l'aigle, dans le carnage de Waterloo.

A côté de l'Hôtel Steenhuyse, le Palais de Justice classique s'élève imposant et massif, sur une pointe entre la Lys et le canal des Chaudronniers. Plus loin vers les quartiers neufs, quelques vieilles choses encore, ce sont les restes de l'ancienne abbaye de la Biloque dans l'enceinte des hospices civils, un superbe pignon du treizième siècle, une salle curieuse, un grand pignon du quatorzième siècle, aussi intéressant comme décoration, et des bâtiments divers.

De la cour du Prince, l'ancien Prinsen Hof, où naquit Charles-Quint, il ne reste guère que de vagues traces derrière le château des Comtes, mais la rue qui en marque le contour conduit à un important débris de la vieille cité, le fort du Rabot, aujourd'hui entouré de choses bien modernes, des bâtiments de gare ou d'autres aussi peu intéressants. Le Rabot, qui n'a plus aujourd'hui toute sa hauteur, le sol ayant été relevé, se compose de deux grosses tours reliées par un bâtiment à pignon; l'ouvrage fut élevé en 1489, pour défendre un saillant de rempart et l'écluse de la Liève.

IX

BRUGES

Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi.--Le carillon.--Le Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires.--Les grandes églises.--L'hôtel de Gruuthuse.--L'hôpital Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le béguinage.

Le Musée archéologique de Bruges conserve le cuivre d'un admirable plan dessiné par Gheeraerts, en 1562, où toutes les rues et places, les canaux, les églises, les édifices et toutes les maisons, une à une, se trouvent figurés à vol d'oiseau, avec un détail et un fini remarquables. Ce portrait de sa jeunesse, ou plutôt de son bel âge, Bruges peut le regarder encore avec orgueil; malgré les trois siècles et plus qui ont passé sur elle, le portrait est toujours ressemblant. Bruges n'a pas de rides, Bruges est restée Bruges la belle, aujourd'hui, comme alors. C'est toujours Bruges la princesse, en robe rouge à ramages gothiques.

Ne l'appelons jamais Bruges-la-Morte, Bruges est bien vivante, elle n'est même nullement mélancolique, quoi qu'on dise. De la mélancolie, il y en a peut-être dans certains quartiers, mais rien de maladif ni de dolent. Et quelle ville n'a pas ses coins un peu abandonnés, dont l'aspect semble un bâillement ou une lamentation? Bruges n'a pas de ces coins-là, car la mélancolie y est de la poésie.

Elle a moins de population qu'autrefois, cela est exact, l'ardeur et les fièvres du négoce qui la tenaient jadis l'ont un peu abandonnée sans doute, mais qu'importe si elle demeure toujours superbe autant que Venise, avec seulement moins de bleu dans le ciel, et si elle reste vraiment la Perle des Flandres.

Bruges combat pour la beauté, puisque tous ses efforts tendent à sauvegarder son caractère de ville d'art, de reliquaire de vieilles et précieuses architectures, puisqu'elle entretient soigneusement ses grands monuments, puisqu'elle restaure ceux que le temps veut détruire, et qu'elle rétablit même les façades de celles de ses maisons qui, aux époques d'aberration, avaient subi, sous prétexte de modernisation, des grattages et des transformations.

Elle combat pour la beauté, puisque dans ses constructions nouvelles elle reprend les traditions de son passé, et réussit à concilier les convenances modernes avec les sentiments et le goût des ancêtres.

Cela se voit dès la gare. Mon Dieu oui, la gare n'étonnerait nullement l'artiste du plan de 1562, qui la dessinerait immédiatement. Une gare, c'est, dans la vie actuelle, aussi important qu'un Hôtel de ville. Pourquoi ne pas fignoler une gare autant qu'un beffroi ou une porte de ville? Bruges a fignolé la sienne et elle a donné un bon exemple. Il y a dans cette gare, une salle des Pas Perdus qui semble une salle échevinale, et un beffroi domine le tout de très haut, pour donner l'heure au loin. Bonne entrée de ville, cela remplace les portes monumentales, militaires ou autres.

Au point de vue de la beauté sur laquelle le poète nous convie à écarquiller nos yeux:

«Ecarquille les yeux à la beauté des choses...»

le présent, presque partout, n'a rien à gagner aux comparaisons avec jadis. Ici, dans ces rues de Bruges _la belle_, le présent n'est que le passé qui continue. Qu'il continue donc longtemps, et saisissons toutes les occasions qu'il offre d'écarquiller nos yeux.

D'abord, pénétrons au cœur de la cité, pour saluer le grand Beffroi, si fièrement campé sur le bâtiment des Halles, depuis le treizième siècle.

Le berceau de Bruges, c'est le vieux bourg, c'est-à-dire le Burg, avec le Palais du Franc et l'Hôtel de ville; la Grande Place et ses entours, ensemble défendu alors par des murailles et des canaux. Cela, c'était la ville des premiers temps, assez vite forcée de s'agrandir, en raison de la prospérité de son commerce, d'élargir à plusieurs reprises sa ceinture de murailles, pour loger tous ces gens de négoce qui venaient à elle, et abriter leurs navires, des centaines de nefs de toute taille, dans ses canaux ou dans son avant-port de Damme, créé au douzième siècle, sur le bras de mer du Zwin.

Bruges se développe, grandit et prospère jusqu'au quatorzième siècle, qui marque l'apogée de sa fortune. Alors, sur le Burg, il y avait le Palais du Comte, la maison des échevins ou l'Hôtel de ville, la chapelle du Saint-Sang. A côté, sur la Grande Place séparée par un canal, le grand bâtiment des Halles. Autour, dans la ville, des églises admirables, des monastères, des comptoirs de marchands de toutes les nations, c'est-à-dire des halles particulières à chacune de ces nations, quinze ou vingt grands édifices solides, faciles à défendre, pour loger commis et marchandises affluant de toutes les contrées d'Europe et d'Orient, une quantité de somptueux hôtels de noblesse ou de riche bourgeoisie, cent cinquante mille habitants, quatre-vingts corporations florissantes, pour le trafic ou la fabrication des draps, laines, cuirs, etc.

La première _Bourse_ était fondée pour tous ces négociants, elle tirait son nom de la maison Van-der-Beursen, qui portait trois bourses dans ses armoiries.

Pour marquer sa grandeur et sa puissance, au milieu du treizième siècle, Bruges élève sur sa Grande Place le bâtiment des Halles que nous voyons aujourd'hui, et le Beffroi, symbole de la liberté communale et de l'union des bourgeois et artisans des métiers.

Elle est immense, cette Grande Place, et bien à la mesure du formidable beffroi. Les Halles tiennent tout le fond, un carré massif flanqué de tourelles aux angles; du centre de ce massif, l'énorme tour jaillit et monte par étages successifs, deux étages carrés, chacun à plate-forme crénelée, flanquée de tourelles, puis, après le deuxième, un étage octogonal très en retrait, construit seulement en 1482, l'étage des cloches, relié par un arc-boutant à chaque tourelle d'angle. Le sommet est à 80 mètres du sol; il y eut autrefois, sur cette dernière plate-forme, une flèche terminale trois fois incendiée, la dernière fois, en 1742, et qui n'a plus été refaite.

Le symbole est clair et apparaît encore mieux qu'à Ypres; l'énorme beffroi dominant de toute sa taille les Halles à ses pieds, c'est bien la force, la puissance communale, abritant et protégeant le libre trafic des citoyens.

A l'intérieur, les Halles sont occupées à droite par la boucherie, marché aux viandes pittoresquement installé, et à gauche, par le Musée archéologique.

C'est une jolie ascension que celle des quatre cents marches de la tour, mais la vue qu'on a de la plate-forme vaut bien un peu de fatigue. Au dernier étage, dans la partie octogonale, se trouve le célèbre carillon de quarante-neuf cloches et le gros bourdon. Il faut monter par une sorte d'échelle qui passe en travers des grandes ogives complètement ouvertes et par lesquelles on aperçoit le pavé de la place et les toits des maisons, tout en bas. C'est fort joli déjà, on s'attarde naturellement à tous les détails, et pendant ce temps-là l'horloge vient à sonner la demie ou le quart, la grosse cloche se met en branle, le carillon commence sa chanson, l'escalier tremble, la Tour vibre tout entière. Alors l'ascensionniste sent la tête lui tourner et se croit presque en train de descendre en musique avec la Tour, et les quarante-neuf cloches, et le gros bourdon, sur le pavé d'en bas.

Mais le carillon s'est tu, les dernières notes s'envolent allègres et légères pour aller réjouir les passants au loin, et le beffroi se calme. Sur la plate-forme, c'est l'éblouissement. On plane sur les deux places, le Burg et la Grande Place, au-dessus des grands édifices entourant le vieux Beffroi, l'Hôtel de ville, le Palais du Franc, l'Hôtel provincial, la chapelle du Saint-Sang, toute une poussée de cimes ardoisées, de lignes de toits enchevêtrés de toutes les façons, de pointes, de pinacles, de clochetons de toutes formes, de tourelles qui semblent des minarets, de flèches gothiques, lançant le plus haut possible, leurs boules et leurs girouettes.

Et les premiers canaux, le Dyver, le canal du Rosaire, les quais se prolongeant en lignes de verdures ou en files de pignons, la topographie de la ville se révélant, avec ses hauts points de repère, les églises, avec les tours gigantesques de la cathédrale et de Notre-Dame, encadrant les fines découpures de l'hôtel Gruuthuse ou les masses sombres de l'hôpital Saint-Jean. Et tout autour, d'autres tours, d'autres édifices, des rues et des canaux à perte de vue, sur toute l'étendue de l'immense périmètre de l'ancienne enceinte, marqué par quelques portes restées debout dans un moutonnement de verdure.

Une belle ligne de pignons fait face aux Halles au fond de la Grande Place. La ville a dressé devant elles le monument du boucher Breidel et du tisserand Pierre de Coninck, qui soulevèrent la population de Bruges en 1302 contre le parti des Lys, et, dans une terrible bataille de rues, massacrèrent tout ce qu'il y avait en ville de chevaliers et de soldats français, massacre qui fut le prélude de la grande journée des Eperons d'or, sous les murs de Courtrai.

Une petite rue réunit la Grande Place et le Burg. Après les lignes sévères des Halles et du beffroi, voici dans les façades de l'Hôtel de ville, du Greffe du Franc et du portique du Saint-Sang, toutes les fleurs de l'architecture ogivale dans leur complet épanouissement, et même des fioritures de la Renaissance, des boutures étrangères qui vont prendre dans le sol de Flandre et produire des fantaisies nouvelles.

L'Hôtel de ville est de la fin du quatorzième siècle. Façade élégante et fine en lignes ascendantes, de hautes fenêtres, de fines tourelles découpées, des séries de statues superposées, remplaçant les statues originales polychromes, malheureusement détruites par les armées de la Révolution.

A l'intérieur, se voit une belle salle échevinale récemment restaurée, où de grandes compositions résument les belles périodes de l'histoire de la cité, les grands événements et les vieilles institutions.

En prolongement de l'Hôtel de ville, à droite, s'élève la chapelle du Saint-Sang, avec un porche charmant en retour d'équerre, jolie décoration gothique du seizième siècle. A gauche, ce sont les pignons du Greffe, façade extrêmement décorée d'une gaie fantaisie. Le Saint-Sang, lieu de pèlerinage célèbre, église double à deux étages, se compose d'une chapelle basse dédiée à Saint Basile par le comte Thierry d'Alsace, au douzième siècle, chapelle romane sur gros piliers massifs, et d'une chapelle supérieure, reconstruite au quinzième siècle, dans laquelle est conservée, en une châsse précieuse, la relique rapportée de la croisade par le Comte Thierry.

Entre le Greffe et l'Hôtel de ville, se glisse, sous une voûte, recouverte d'un charmant petit pignon, la ruelle de l'Ane-Aveugle, si jolie, si connue, presque autant que le canal du Pont des Soupirs, à Venise; elle débouche sur un point non moins connu, motif pittoresque devant lequel il y a toujours des chevalets de peintres dressés, des albums ouverts et des boîtes d'aquarelles en fonctions, le canal passant derrière le Palais du Franc, avec les pignons de l'arrière-façade se mirant dans l'eau calme, où le lent sillage des cygnes coupe et recoupe les reflets tremblotants des architectures de tous les tons de rouge, sombres ou clairs.

Ces cygnes si poétiques, qui glissent majestueusement sur tous les canaux de Bruges, c'est, faut-il le dire, un remords qui surnage à travers les siècles, un «Souviens-toi» imposé à la ville à perpétuité, après le meurtre, par les bourgeois, révoltés contre Maximilien, de l'Ecoutête Pierre Lanchals, dont la tombe est à Notre-Dame. Le cygne expiatoire a été choisi parce que _Lanchals_ signifie en flamand _long col_.

C'est sur ce côté que se trouvent les restes intéressants, bâtiments crénelés, pignons et tourelles, du Palais des Comtes de Flandre, plusieurs fois détruit, et reconstruit au quinzième siècle.

Aux trois villes principales, Gand, Ypres et Bruges, qui constituaient les trois membres des Etats pour traiter des affaires de la Flandre, il avait été adjoint un quatrième membre, le Franc de Bruges, c'est-à-dire le bourgeois du dehors, chargé des intérêts des autres villes et des châtellenies. Le Palais des Comtes de Flandre devint le Palais du Franc, ou de la juridiction des magistrats du dehors. C'était un superbe édifice qui complétait bien l'ensemble de la Place, avec une tour faisant pendant à une autre disparue aussi, à l'angle du Saint-Sang, comme on le voit sur le plan de 1562, façade remplacée pendant le dix-huitième siècle, qui fut avec la moitié du dix-neuvième, une malheureuse époque pour l'art brugeois.

Dans ce Palais du Franc, aujourd'hui Palais de Justice, il y a la fameuse cheminée de l'ancienne salle Echevinale, vaste composition décorative des plus touffues, se reliant aux panneaux latéraux, où se voit au-dessus de l'histoire de la chaste Suzanne dans les quatre compartiments d'une frise en albâtre, une somptueuse décoration d'écussons, de trophées et de médaillons autour d'une statue de l'Empereur Charles-Quint, qu'accompagnent quatre autres belles statues des aïeux de l'Empereur, lignes paternelle et maternelle, Maximilien d'Autriche et Marie de Bourgogne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille.

En face du Palais du Franc, se trouve le Marché au poisson, avec le pignon d'une charmante petite maison et le tournant du canal du Rosaire. Toujours des vues bien connues, le quai du Rosaire et les vieilles maisons trempant directement dans l'eau qui semble dormir, des architectures rouges, grises, des verdures encadrant quelque joli détail, et tout à l'arrière-plan, la chapelle du Saint-Sang et ses annexes, dominées par le Beffroi.

Il n'y a qu'à se laisser aller le long de l'eau ou par les petites rues: le groupe des grandes églises est tout près. Notre-Dame, c'est la haute flèche aiguë qui porte une couronne à mi-hauteur. Sous la tour colossale soutenue de gros contreforts, s'abrite un portail du quinzième siècle, toute petite construction en hors-d'œuvre, pourvue d'un toit par-dessus sa balustrade. Cela s'appelait le portail du Paradis, c'est aujourd'hui le baptistère. A côté, en dehors des grilles, on a élevé récemment un petit monument gothique dédié à la Vierge, tout à fait charmant de lignes.

Un bien vilain jubé du dix-huitième siècle attriste l'intérieur; heureusement, il y a tant de choses remarquables dans les bas-côtés, tableaux ou monuments, que l'on peut arriver à l'oublier. Ce sont notamment le célèbre mausolée de Charles le Téméraire, élevé par Philippe II, en 1589, et celui de sa fille, la pauvre duchesse Marie de Bourgogne, morte à Bruges à l'âge de vingt-cinq ans, d'une chute de cheval pendant une chasse au héron. Le corps de Charles le Téméraire, tombé à la bataille de Nancy, après être resté à Saint-Georges de Nancy, jusqu'en 1550, fut alors amené par Charles-Quint, dans l'ancienne cathédrale de Saint-Donat de Bruges, qui se trouvait sur le Burg, en face de l'Hôtel de ville, et fut démolie à la Révolution.

Comme joli motif d'architecture, le bas-côté gauche possède l'oratoire de la famille de Gruuthuse, une claire-voie en bas et au-dessus la tribune elle-même, en belle menuiserie gothique, portée en encorbellement.

C'est que l'oratoire des sires de Gruuthuse communiquait avec leur hôtel situé sous les murailles de l'église, à côté de la tour. Magnifique logis gothique élevé au quinzième siècle, l'hôtel de Gruuthuse vient d'être restauré et dégagé, quelques salles sont occupées actuellement par le Musée des dentelles. Coffret précieux des fines merveilles créées par les dentellières de Bruges, l'hôtel est lui-même une dentelle de tourelles, de lucarnes et de balustrades qui se dessine superbement au pied de l'église, surtout par derrière, sous le chevet, quand on tourne vers le petit canal, au fond d'une ruelle solitaire.

Par la rue du Saint-Esprit, on va de Notre-Dame à la cathédrale Saint-Sauveur, monument sévère qui dresse, en face de la flèche gothique de Notre-Dame, un énorme clocher roman dont la base est du dixième siècle, rude et sans ouvertures jusqu'aux deux tiers de sa hauteur et se terminant ensuite par des étages en partie modernes, avec tourelles carrées aux angles, tourelles encore en retrait accompagnant une courte flèche. La nef de Saint-Sauveur, d'une grandeur imposante, renferme de nombreux monuments et objets d'art. Malheureusement, il y a encore ici, pour fermer le chœur un jubé de froid style classique.

Les vieilles murailles les plus sombres de toute la ville, les briques les plus patinées, ce sont bien celles de l'hôpital Saint-Jean, des grands pignons austères devant Notre-Dame, comme des bâtiments divers, d'aspect si vieux et si dolent qui trempent dans l'eau du canal de la Reie et l'assombrissent au pont Notre-Dame. L'entrée au pied du vieux et fruste clocher de la chapelle est d'un grand caractère. Quelques cours, du silence et du recueillement, de vieilles murailles, des coins de verdure, un rayon de soleil qui passe, et, derrière ces vénérables pierres, des chefs-d'œuvre d'une fraîcheur et d'une jeunesse éternelles, les fameuses peintures de Memling, précieux trésor gardé en une salle spéciale.

La légende veut que Hans Memling soit né à Bruges, elle en fait un soldat de Charles le Téméraire, échappé au désastre de Nancy et revenu mourant en son pays. Soigné à l'hôpital Saint-Jean, il aurait, par reconnaissance, exécuté pour l'hôpital ces merveilleuses peintures. Né à Bruges ou ailleurs, il paraît cependant prouvé qu'il s'y maria et qu'il y mourut. Outre la châsse de Sainte-Ursule, il y a le retable de Sainte-Catherine, un triptyque et différents panneaux d'une conservation miraculeuse.

Petites rues tranquilles, petites maisons bien calmes, au-dessus desquelles on entend comme un bruissement de feuillages. C'est le quartier du Béguinage et du Lac d'Amour, l'un des sites les plus poétiques de Bruges.

Ce qui donne au Béguinage de Bruges tout son caractère, c'est surtout sa situation à part, son enceinte complètement entourée d'eau, plutôt que des séductions architecturales. L'église est sans beauté, les maisons très simples, mais l'entrée en est charmante, avec la porte au bout du pont, sur un large canal ombragé de grands arbres, et comme fond, derrière des verdures tombant dans l'eau, des pignons et des toits rouges, la flèche de Notre-Dame et la tour de Saint-Sauveur montant dans le ciel vaporeux.

A l'intérieur, c'est un vaste carré herbeux, planté de grands arbres, à travers lesquels brillent les petites maisons blanchies, au-dessus de la bordure noire traditionnelle.

Ces vieux arbres conduisent au Lac d'Amour, si paisible et si frais, large bassin ombragé, très solitaire, quoique pourtant bien près du cœur de la ville. C'est un tableau délicieux dans son heureuse solitude, ce poétique Lac d'Amour où l'eau n'a pas une ride quand aucun cygne ne s'y aventure, et c'était, paraît-il, le bassin du Commerce au temps de la Bruges commerçante, l'arrivée des canaux de l'intérieur. Des remparts qui le défendaient, il reste toujours debout, comme dominante du tableau et rappel historique, une vieille tour enveloppée de verdure.

Bruges, par des travaux considérables à Zeebrugge, espère redevenir ville maritime et commerçante. Zeebrugge est à une bonne douzaine de kilomètres, il a fallu construire une énorme jetée de deux mille mètres s'avançant en courbe dans la mer, creuser un canal avec bassins, écluses, etc... Heureusement tout le trafic maritime est maintenu au loin et le Lac d'Amour n'a rien à craindre.

La tour du lac n'est pas le seul reste des remparts; sur tout le périmètre, immense en réalité, si les murs de pierre ont été remplacés par des ombrages ou par de simples lignes d'arbres bordant le grand canal circulaire formant fossé, il y a encore quelques portes, la porte de Gand, la porte Sainte-Croix, la porte d'Ostende et la porte Maréchale. Elles se ressemblent toutes, c'est la porte classique, entre deux grosses tours rondes mais toujours dans la verdure, dans un encadrement de grands arbres.

La porte Sainte-Croix avait cette particularité, il y a quelques années, d'être accompagnée de deux grands moulins de bois, tournant sur la butte de l'ancien rempart. C'était tout à fait pittoresque, cela faisait tableau avec la porte sur le canal et, sous les moulins, l'antique local de la Guilde de Saint-Sébastien, confrérie des Archers, fondée au quatorzième siècle, l'une des deux Guildes armées ou Serments, l'autre étant la Guilde des Arbalétriers de Saint-Georges. Le bâtiment de briques, un beau pignon décoré, dominé par une très haute tour, date de 1573.