Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française

Part 4

Chapter 43,515 wordsPublic domain

Sur le côté de la Grand'Place opposé à la cathédrale se trouve l'ancienne Grand'Garde, aujourd'hui Musée, édifice de la Renaissance qui fut d'abord la Halle aux Draps. Quelques maisons anciennes la flanquent avec le pignon gothique de l'église Saint-Quentin dominé par son gros clocher ardoisé. Au centre de sa Grand'Place, Tournai a élevé une statue à une héroïne, Christine de Lalaing, princesse d'Epinoy qui s'illustra dans un siège soutenu en 1581, contre les Espagnols. La guerrière, revêtue d'une armure, brandit une hache. Statue de style un peu troubadour malheureusement.

En 1581, au plus fort des luttes contre l'Espagne, Tournai révoltée fut investie par l'armée du prince de Parme, Alexandre Farnèse. Le prince d'Epinoy, gouverneur de la ville, était allé rejoindre Guillaume d'Orange, emmenant une forte partie de la garnison. La princesse d'Epinoy, nièce du malheureux comte de Horn, décapité avec d'Egmont, s'enferma dans la place où il ne restait que peu de soldats et se défendit vaillamment.

Elle donnait de sa personne, pour encourager les habitants, et fut blessée au bras en combattant sur la brèche. Après bien des assauts repoussés, il fallut pourtant se rendre, mais elle ne capitula qu'à la dernière extrémité, obtenant de sortir avec les honneurs de la guerre, à cheval, à la tête de la garnison. Cela valait bien une statue.

De vieux témoins de ces assauts et de bien d'autres, avant et après, subsistent. La grosse tour d'Henry VIII par exemple, qui existe encore sur le petit bras de l'Escaut. Là était le château. En 1513, après la bataille perdue à Guinegate par l'armée de Louis XII contre l'Empereur et le roi d'Angleterre, Tournai, qui tenait pour la France, fut assiégée et prise par l'armée anglaise. Pour garder sa conquête, Henry VIII y construisit une forteresse, dont il reste une seule tour découronnée, énorme donjon rond qui trempe dans l'Escaut.

Le pont des Trous, sur le grand bras de la rivière, se découpe sur le ciel un peu mieux que cette masse de pierres. Ce n'est pas précisément un pont, car on n'y passe pas. C'est un rempart sur la rivière qu'il laisse filer par trois belles arches ogivales couronnées d'une galerie crénelée, entre deux grosses tours, carrées du côté de l'intérieur, rondes sur la campagne, un très beau morceau du treizième siècle, formant un superbe décor Moyen-Age, tout à fait le pendant du pont de Broel à Courtrai, en plus original, avec un fond de verdure qui se relie à une jolie promenade pratiquée sur les anciens fossés, où se voient encore quelques débris de murailles.

Louis XIV avait d'ailleurs rasé une partie des remparts du Moyen-Age pour rajeunir l'enceinte, après la rapide conquête de la Flandre en 1667.

Les églises de Tournai sont nombreuses, quelques-unes très intéressantes. Au premier rang, il faut placer Saint-Jacques, qui a son portail surmonté d'une très belle tour romane, revêtue de trois étages d'arcatures. L'église Sainte-Marguerite, possède aussi une belle tour du douzième siècle, terminée par un clocheton curieux; cette tour, dont la base se trouve cachée par des maisons, fait un fond de place pittoresque, en haut de la partie montueuse de la ville, derrière _le Monument français_, belle colonne élevée par la Belgique aux soldats français tombés au siège d'Anvers en 1832.

Quelques jolies maisons çà et là: rue du Four-du-Chapitre, une façade romano-gothique, à côté d'une vieille porte ogivale; rue de l'Hôpital, une maison à bas-reliefs du seizième siècle; ailleurs, le pignon de la maison des Brasseurs. Il y a plus vieux du côté de l'église Saint-Brice, un souvenir qui nous fait remonter bien des siècles. Côte à côte se dressent sur un carrefour deux pignons noircis à fenêtres romanes géminées, quelques-unes dénaturées.

Ce sont immeubles du douzième siècle, ce qui est déjà respectable, mais une inscription rappelle qu'en 1653, en construisant une maison en face de ces pignons romans, on mit à jour le tombeau du roi Childéric Ier, mort en son palais de Tournai en 481. Dans le sarcophage du père de Clovis, on trouva un certain nombre d'objets très précieux, petit trésor envoyé à Paris au cabinet des médailles de Louis XIV, sur lequel des voleurs prélevèrent une forte part, mais dont il resta l'épée de Childéric, quelques bijoux, des agrafes et des fibules.

A peu de distance du Tournai Mérovingien, le _Borinage_, le pays du charbon, étend ses plaines hérissées de montagnes noires, de hautes collines de scories, sur lesquelles planent comme des fumées de volcans. Mons, chef-lieu du Hainaut et du bassin houiller, parmi tous ces charbonnages, ces beffrois de mines, ces cheminées, n'est pourtant pas dépourvue de coquetterie.

Cette ville ancienne, mais qui se rajeunit, peut montrer une jolie Grand'Place avec un hôtel de ville du quinzième siècle, à campanile encadré de pignons briques et pierres, un beffroi du dix-septième siècle, à petites coupoles, tout en haut sur la colline d'où la ville tira son nom, puis une curieuse cathédrale, Sainte-Waudru, édifice gothique dont le portail trapu s'ouvre entre d'énormes contreforts qui lui font un peu la mine rébarbative d'une forteresse.

[Illustrations: YPRES.--REMPARTS PRÈS LA PORTE DE LILLE. VIEUX PIGNON DE BOIS RUE DE LILLE.]

VI

YPRES

L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour et le Nieuwerk.--Tisserands et foulons.--La vieille Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen des Templiers.

Une ville grande et belle, de physionomie avenante et que l'on dit pourtant morte. C'est un cliché pour Ypres comme pour Bruges; le cliché tout à fait faux pour Bruges, semble un peu exagéré pour Ypres, qui montre encore les couleurs de la santé.

Pourtant, tomber de plus de deux cent mille habitants au Moyen-Age à moins de vingt mille de nos jours, c'est descendre fortement, mais la ville a toujours si belle apparence que l'on ne se trouve impressionné par cette décadence qu'à la réflexion, par un retour de pensée vers la cité bouillonnante et formidable des treizième, quatorzième et quinzième siècles, la ville aux citoyens peu endurants et batailleurs, comme ceux de Bruges et de Gand, les grandes voisines et rivales d'Ypres. Ypres fut la première ville des Flandres jusqu'à la fin du treizième siècle, avec deux cent mille habitants, quatre mille métiers, et il fallut les guerres du quatorzième siècle, les grandes luttes contre les Comtes, contre les Communes voisines ennemies quelquefois, et contre les rois de France, pour faire choir la ville au second rang, et, par la ruine de ses métiers, commencer sa décadence.

Mais quelle haute idée on prend de sa grande époque, quand on débouche sur la Grand'Place, devant l'énorme édifice des Halles, le plus colossal de tous ces monuments de la fierté communale dans les villes des Flandres, la plus formidable de ces forteresses des Guildes, des gens de négoce et de métiers, enclins à regarder en face les princes et les ducs, et toute la puissance féodale, et prompts aux colères quand leurs libertés étaient en cause.

Sur cette immense Grand'Place qui vit tant de fois des foules tumultueuses aux jours tragiques, l'énorme édifice des Halles aligne une longue façade à trois étages de quarante et quelques ouvertures, hauts fenestrages en ogives, galerie crénelée au-dessus et combles très hauts. Deux belles tourelles à flèches s'encorbellent aux extrémités. De hautes fenêtres à meneaux, éclairant l'étage supérieur, alternent avec des arcatures qui encadrent des statues de personnages historiques, comtes et comtesses de Flandre, illustrations de la ville, statues modernes, remplaçant les anciennes détruites par les armées républicaines de 93.

Au milieu de la façade, la grosse tour altière, le beffroi carré, monte à 70 mètres, ouvert de hautes fenêtres et flanqué sur les angles de tourelles octogonales à flèches, entourant le campanile à carillon dressé sur la plate-forme.

Commencée en 1200, la Halle aux draps, puisque telle était l'ancienne destination de l'édifice, fut après quelques interruptions, achevée en 1304. Le rez-de-chaussée aujourd'hui sert de marché, marché très pittoresquement installé sous les voûtes de briques. A droite sur la face orientale de ce bâtiment gothique, se trouve plaquée une charmante construction de la Renaissance, le Nieuwerck, d'une légèreté invraisemblable, entièrement porté sur une rangée de colonnes; l'édifice, tout en fenêtres, a deux pignons sur le côté, et un autre fort gracieux au milieu de la façade, percé d'une grande verrière éclairant l'ancienne chapelle des échevins. L'angle du Nieuwerck se relie à de vieilles maisons à pignons d'un beau caractère qui n'ont pas été dénaturées, comme malheureusement beaucoup d'autres de la Grand'Place, par exemple l'ancien hôtel de la Chatellenie, leur voisin.

L'intérieur des Halles est fort intéressant. La magnifique salle échevinale abandonnée après les dévastations de la Révolution, a été heureusement restaurée et outre sa superbe cheminée et ses peintures modernes on y peut admirer un côté entièrement revêtu de sa décoration ancienne retrouvée, présentant au-dessus de trois arcades ogivales, une série de portraits de comtes et comtesses de Flandre, peints de 1322 à 1468.

C'est dans la grande salle des Halles qu'apparaît surtout l'énormité de l'édifice. Elle tient toute la longueur de la façade, en deux parties coupées par la traversée du beffroi sous des arcades ogivales. C'est bien une halle, à la charpente apparente, en gigantesques poutres vieilles de près de sept siècles. Sur les panneaux entre les hautes fenêtres donnant sur la Grand'Place et sur le mur de face, on a entrepris une grande décoration historique, dont une partie seulement est exécutée, peintures très remarquables dues à MM. Pauwels et Delbecke, belles compositions historiques pour le premier, et curieux arrangements archaïques dans l'œuvre du second. Toutes les annales d'Ypres se dérouleront ainsi sur ces vieilles murailles si l'entreprise se poursuit: la place ne manque pas. Elle est si haute, cette grande salle, qu'on a pu y relever, dans une travée, la façade entière, pignon compris, d'une vieille maison de bois démolie en ville.

Il est, en face du robuste édifice communal, un autre bâtiment, en partie de la même époque, très intéressant. C'est la vieille Boucherie, ou la Halle aux viandes. Toutefois, si la partie inférieure est du treizième siècle, le double pignon à redans est postérieur. En bas, il est toujours occupé par les bouchers, qui ont une belle installation dans une salle à grosses colonnes, éclairée par deux étages de fenêtres. Au-dessus de la boucherie, l'étage supérieur est occupé par le Musée, ensemble de collections diverses: Beaux-Arts, Archéologie, etc... Le bâtiment donne par derrière sur une jolie petite place où les grands pignons de la Boucherie, les petits pignons des maisons voisines s'arrangent admirablement, dominés par la grosse tour des Halles.

Derrière les Halles, par-dessus le Nieuwerck, on a aperçu la haute nef et la tour d'une grande église. C'est la cathédrale Saint-Martin, édifice superbe et imposant commencé à la même époque que les Halles. Un beau portail du quinzième siècle s'ouvre dans le transept devant le beffroi; un autre beau porche dans l'axe de la nef est au bas de la Tour, gros clocher carré, très joli de lignes dans la décoration de ses hautes fenêtres.

L'intérieur est fort imposant. Pour l'admirer tout à fait, on se trouve un peu gêné par une fastueuse décoration d'autel en marbre noir et blanc, à colonnes romaines, surmontée d'une grande statue de Saint-Martin à cheval. Quoique les Réformés iconoclastes aient passé par là, il reste dans l'église bon nombre de tableaux et de monuments. A côté des tombeaux d'évêques qui sont dans le chœur, on ne manque pas de signaler au visiteur une simple dalle devant l'autel, avec une croix gravée et une date, 1638. Cette pierre recouvre la dépouille mortelle de Cornélius Jansénius, dont la doctrine suscita tant de querelles au dix-septième siècle, querelles mal éteintes d'ailleurs. Evêque d'Ypres, Jansénius mourut de la peste au milieu de ses ouailles qui le vénéraient pour ses vertus et sa charité.

Sur le côté de l'église, dans les constructions de l'ancienne abbaye de Saint-Martin, un cloître sommeille, galerie d'arcatures légères, fort simple, mais d'un bel effet. Sur tout le pourtour de Saint-Martin, solitaire et silencieux, ce sont des perspectives mouvementées ou des fonds de tableaux bien composés, avec le gros massif des Halles, la voûte sombre et la cour dans le beffroi, le joli pignon du Nieuwerck, la façade de la petite conciergerie qui était jadis le local des festins de messieurs les Echevins. Abandonnée, la salle des festins! déserte, la rue Jansénius, un peu triste comme son nom; abandonnés, l'abbaye et les bâtiments des chanoines, et aussi l'ancien évêché, qui sert maintenant de Palais de justice...

Deux siècles d'extraordinaire prospérité avaient fait d'Ypres la première cité des Flandres. Ses tisserands et ses foulons, outre qu'ils avaient acquis renommée d'excellents ouvriers en draps et étoffes de belle et honnête qualité, se montraient aussi de solides soldats pour la défense des droits et libertés de la ville. Organisés par métiers et compagnies, accourant sous leurs enseignes et bannières particulières au premier coup de cloche du beffroi, combien de fois la Grand'Place les a-t-elle vus réunis pour les fêtes, les cérémonies, les joyeuses entrées, ou pour alarme de guerre, soit pour courir aux murailles attaquées, soit pour marcher sur un ennemi extérieur, soit même en temps de séditions, pour renverser quelque mayeur, quelque échevinage, jugé tyrannique.

Deux siècles encore et cette haute fortune s'écroula. Il fallut les désastres des sièges, des guerres, des révolutions religieuses, les ravages des incendies et des pestes...

La Réforme amena ses furies et ses dévastations d'édifices religieux, puis la répression par la main sanglante du duc d'Albe, et la tyrannie espagnole. Mais, de toutes ces calamités, d'autres villes eurent leur bonne part aussi, qui survécurent à tous les désastres. Est-il histoire plus tragique et plus rouge que celle de Gand, l'heureuse rivale d'Ypres? Trouve-t-on beaucoup de villes qui aient autant de bouleversements, de flammes et de massacres, dans leur passé? Et Gand a surmonté les épreuves, elle est restée la grande cité prospère et populeuse, tandis que le déclin d'Ypres ne s'est pas arrêté. Affaire de chance ou seulement de situation géographique.

Les ravages de la peste à la fin du quinzième siècle et au milieu du seizième furent terribles pour Ypres. La première fois, quinze mille personnes périrent; en 1553, la maladie enleva le tiers de la population.

Au temps de la révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne, la décadence de la ville déjà commencée s'accentua. Deux fois les réformés l'occupèrent et dévastèrent les églises. Ils y furent assiégés par Alexandre Farnèse pendant sa victorieuse campagne de 1583, et retinrent les Espagnols devant les remparts jusqu'au printemps suivant. Quand la ville affamée, à bout de forces, capitula, il restait cinq mille habitants dans les ruines.

Et d'autres alertes, sièges et bombardements l'attendaient au cours des siècles suivants. Elle devait voir les armées de Condé, de Turenne, celles de la Révolution ensuite...

Une bonne partie des remparts du dix-septième siècle existe encore au sud et à l'est de la ville, avec leurs fossés, encadrement pittoresque pour la vieille cité. Vieux remparts bas sur lesquels ont poussé les grands arbres, fossés larges comme des étangs, une eau tranquille pleine de roseaux et de nénuphars, reflétant les gros bastions ébréchés, au revêtement piqué de broussailles et de fleurs. Par-dessus les brèches, quelques pignons de hautes maisons ou la flèche de quelque église, le beffroi au loin, par-dessus les toits: calme et silence partout.

Une des portes subsiste entre les deux tours rondes. C'est la porte de Lille, au bout de la rue la plus importante de la ville. Il y a de bien jolis fonds de tableaux dans toutes ces rues petites ou grandes, où toujours quelque haute et noble construction parle de l'ancienne Flandre: rutilante façade de briques moulurées, décorée suivant la mode gothique ou le goût de la Renaissance, maison de Corporation, local d'une Guilde disparue, logis de vieille bourgeoisie sur une rue vivante, ou bien, au fond de quelque ruelle étroite et grise, vieux pignon noirci et renfrogné, à portes et fenêtres closes, qui semble se remémorer dans l'éternel silence planant sur le pavé herbeux, des histoires de l'ancien temps que lui seul connaît encore, lui seul et le vieux beffroi.

Il y a des ruelles filant entre des maisons d'un pittoresque dessin, se coulant sous des voûtes ornées de quelque Vierge dans une niche, avec une vieille lanterne au bout d'une potence de fer, des ruelles zigzaguant entre des murs de jardins, passant et se perdant en quelque terrain vague, sur quelque place irrégulière et montueuse, visiblement ancien cimetière supprimé, devant quelque chapelle ou quelque église...

Dans cette rue de Lille qui fait face au beffroi, se voient de nombreuses façades intéressantes. D'abord, dès l'entrée, l'hospice Belle, grand pignon éclairé par une large verrière ogivale; de chaque côté de la verrière, une niche Renaissance datée de 1626 encadre une statue agenouillée: Salomon Belle à gauche, Christine de Gimes, sa femme, à droite en costume dix-septième siècle, fondateurs de l'hospice au treizième.

Un peu plus loin, du même rang, c'est une haute construction à tourelles, la maison des Templiers, _Steen_ ou maison forte, vue et dessinée déjà il y a quelques années, à l'état de ruine presque, aujourd'hui rétablie, restaurée et agrandie. On l'appelle Maison des Templiers par tradition, sans qu'il soit bien prouvé qu'elle eût jamais appartenu à l'ordre. C'était, en tout cas, un vieux logis de mine rébarbative.

La ville d'Ypres l'a restauré et en a fait un bureau de poste. La façade a été plus que doublée, elle n'avait que trois fenêtres, il s'en trouve maintenant sept, deux étages de sept belles fenêtres ogivales à meneaux et roses, avec galerie crénelée au-dessus, entre deux fines tourelles.

Pour une ville en décadence, à faible population et sans grande industrie, par conséquent sans gros budget, c'est assez joli, ce souci des vieux souvenirs, ces restaurations soignées, ici et aux immenses Halles, ces maçonneries et aussi la grande décoration historique entreprise!

Tout au bout de la rue de Lille, on peut voir une construction plus modeste, dernier échantillon des maisons de bois du Moyen-Age remplacées par des bâtisses en briques. C'est un pignon en ogive extrêmement simple, en charpente dont les remplissages hourdés sont complètement revêtus de planches sans la moindre décoration.

Un peu en avant, deux édifices religieux se font presque vis-à-vis. L'un, petit hospice Saint-Jean ou Sainte-Godeliève, hospice de veilles femmes, laisse entrevoir son joli clocheton au fond d'une impasse, l'autre, l'église Saint-Pierre, remarquable surtout par son vieux clocher, tour robuste, puissamment épaulée d'énormes contreforts et percée de belles fenêtres romanes.

Des façades de grand caractère, il y en a dans toutes les rues. Dans la rue des Chiens, c'est l'hôtel de Gand à double pignon; rue de Dixmude, un magnifique pignon complètement revêtu d'une belle broderie ogivale encadrant toutes les ouvertures, et portant en ancres de ferronnerie la date de 1544. Plus loin, un pignon treizième siècle, avec statues dans des niches très décorées.

Au Marché au bétail, groupe d'anciennes maisons de Corporations gothique et Renaissance, ornées également de sculptures, médaillons, bas-reliefs avec vaisseaux voguant à pleines voiles. Hélas, hélas, pauvres corporations, votre course est faite! Et pourtant le dix-huitième siècle construisit encore dans Ypres des morceaux intéressants. Le Marché au poisson, dans la rue au Beurre, a un portique d'entrée daté de 1714 qui est un frontispice d'une belle allure décorative. On a campé dans un immense bas-relief au-dessus de la porte, un grand Neptune, le trident à la main, conduisant un char rococo au milieu des flots, sous un fronton sommé de l'écusson d'Ypres entre deux gros dauphins.

Dans un cadre de grands arbres, sur la vaste esplanade demeurée avec une partie du rempart, près de la gare, se dresse la perche de la compagnie d'archers de Saint-Sébastien. Partout dans le pays flamand, sur un tertre devant chaque village, au-dessus des toits rouges, apparaît la perche du tir à l'oiseau, de même que dans l'Artois et la Picardie jusqu'à Compiègne, c'est la galerie et les deux petits abris pour la cible et pour les tireurs.

Les compagnies de Chevaliers d'arc et les confréries de Saint-Sébastien, en Flandre ou en Picardie ont même origine. Constituées depuis des siècles, elles durent toujours, malgré toutes les transformations. Elles ont combattu souvent dans des rangs opposés, les archers picards se sont distingués à Bouvines et dans les guerres contre l'Anglais, les archers flamands avec les piquiers des Métiers ont à leur compte de rudes prouesses dans les guerres du quatorzième siècle. Bien qu'une confrérie de Saint-Sébastien soit un archaïsme à notre époque de fusils portant à 6 kilomètres, l'arc des ancêtres, l'arme préhistorique n'est pas abandonnée. Il est bon de s'accrocher le plus possible à ce qui subsiste des vieilles traditions. Le passé n'est pas tout à fait mort.

[Illustrations: LE DRAGON DU BEFFROI. ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL. GAND.--TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.]

VII

GAND

Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château des Comtes et château de Gérard le Diable.--Le Cloître de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi. --Les métiers.--Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand». --Marguerite l'Enragée.

Ypres, c'est le passé révolu, une armure vide, une magnifique carcasse de grande cité éteinte. Bruges, c'est la beauté, Bruges la Belle au canal dormant, une belle endormie qui se réveille et veut vivre comme autrefois d'une vie active et travailleuse, sans pourtant cesser d'être belle. Gand, c'est la ville de lutte et de travail, ville rude et ville d'art pourtant, ville d'histoire superbe et mouvementée, débordant d'usines et de fabriques, remplie aussi de grands monuments de toutes les époques, ville de passé et de présent, citadelle démocratique, qui tient cependant à tout aussi soigneusement conserver toutes les vieilles pierres, toutes les épaves des siècles lointains, que les modernes institutions et les édifices utilitaires d'aujourd'hui.