Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française
Part 3
Oui, elle est gothique, mais ce n'est pas un de ces pastiches grinçants et mesquins que l'on connaît, fabriqués avec des détails ramassés et appliqués n'importe comment, c'est franc et bien accommodé au programme, c'est ainsi qu'un constructeur du quinzième siècle eût conçu une gare, si le quinzième siècle en avait eu besoin.
A quelques kilomètres dans les dunes, somnole une autre ville tout à fait déchue, celle-là, Nieuport, jadis havre important, ville forte, cité commerçante d'où s'élançaient des flottes pour le négoce ou la grande pêche.
La côte est toute en longues chaînes de montagnes de sables cachant la mer, et nichant dans leurs creux les petits villages de pêcheurs et les plages de bains. Nieuport montre au milieu des prairies ce qui lui reste de rues et de maisons, groupées autour de la grande place vide. Hélas! tout est tristesse et solitude dans la ville, rien ne remue par les rues, le grand bâtiment gothique des Halles, morne et vide, semble bailler par toutes les grandes ouvertures d'un rez-de-chaussée original en avant-corps, par toutes ses fenêtres, où il semble bien, qu'en partant, les gens du seizième ou dix-septième siècle ont oublié seulement de mettre les volets.
La pauvre ville eut jadis vingt mille habitants, elle est fille d'un village de pêcheurs, hameau de la ville de Lombardzyde, que la mer écrasa et emporta sous ses vagues en 1116. Lombardzyde est redevenu village de pêcheurs et de baigneurs.
Nieuport, né de sa ruine, connut plusieurs siècles de prospérité, coupés de quelques mauvais moments, puis les jours difficiles vinrent tout à fait; les secousses et les alertes des guerres se suivant et se répétant, ses remparts eurent à subir de trop nombreuses attaques. Après des sièges malheureux, la prospérité s'en fut, le commerce disparut et la ville, en pleine décadence, sombra dans sa léthargie actuelle.
Le grand bâtiment des Halles est pourtant un bel édifice de vastes proportions, que domine fièrement le beffroi. Grandeur déchue, spectre mélancolique du passé, le vaste monument est vide, et rien ne remue en lui ni devant lui sur le pavé. Les cultures ensevelissant la place des remparts, des édifices et des rues disparues, la campagne a reconquis la ville et vient jusqu'auprès du beffroi. D'un côté, il y a des champs et des jardins tout de suite; de l'autre, de petites maisons basses quelconques et le clocher de l'église, une grosse tour trapue, clocher découronné sans doute. L'église est grande aussi, d'un beau caractère à l'intérieur avec de nombreux monuments, un jubé, une chaire de pierre du quinzième siècle encadrant des bas-reliefs dans ses panneaux.
Derrière cette église, verdures, jardins, petits chemins, c'est la campagne; à quelque distance dans les arbres, une grosse masse sombre se dresse sur un léger renflement du sol. C'est le débris d'une Commanderie de Templiers, un donjon de briques, carré comme tous les donjons de l'ordre du Temple. Annexé à la ville, il en défendait une porte disparue avec le rempart. La Commanderie fut incendiée et ruinée en 1383 par les Anglais, comme la ville, du reste, que le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, rebâtit deux ans après.
Pour secouer un peu la mélancolie de Nieuport et des paysages de sable sur la côte, il n'y a qu'à se rappeler la belle bataille livrée ici, sur les sables de la plage, en 1600, par les troupes du Stadthouder des Provinces Unies, Maurice de Nassau, prince d'Orange, contre l'archiduc Albert et l'armée espagnole. Cernée dans les dunes, séparée de sa flotte, l'armée de Maurice de Nassau ne pouvait que vaincre ou mourir. Et pendant toute une journée ce ne furent que charges désespérées sur le sable, presque dans les premières vagues, belles chevauchées d'escadrons, marche serrée des bataillons traversant l'Yser sous le feu, avec de l'eau jusqu'aux hanches, chocs et carnages jusqu'à déroute complète des Espagnols, qui laissèrent cinq mille cadavres dans la dune, autant de prisonniers et cent cinq drapeaux.
Une troisième ville, à quelque distance en remontant l'Yser, vivote dans les terres, endormie non moins mélancoliquement que Nieuport, parmi les pâturages où de loin en loin tourne quelque moulin.
C'est la curieuse petite Dixmude, bien plus tombée que Nieuport, si elle eut jadis trente mille habitants vivant à l'aise dans ces maisons qui n'en abritent plus maintenant que onze cents. Enchâssée dans la verdure de ses magnifiques prairies, elle dresse encore, pour attester son ancienne splendeur, des beffrois et des flèches.
Dixmude en son temps fut une grande cité, un port; il y a très longtemps, quand l'Yser pouvait lui amener des navires, elle fut ville forte et la marée baignait ses murailles; elle fut cité de commerce, elle eut des métiers et de nombreux artisans comme ses grandes voisines Ypres et Gand;--maintenant, revenue de tout, elle élève des vaches dans ses prairies et soigne la renommée de son beurre.
Hélas! où sont ses corporations et ses confréries? Ce qui en fit l'ombre d'une ville, ce furent des sièges et des sièges, des assauts par les milices de Gand ou Bruges, des pillages, des incendies, dont un seul, en 1553, détruisit le château, les Malles, avec trois cents maisons.
Onze cents habitants seulement. Un des coins de l'immense Grand'Place les contiendrait tous sans peine, car elle est encore plus grande que celles de Furnes et de Nieuport réunies. Le passant,--on doit dire le et non pas les, car il y en a rarement plus d'un à la fois,--le passant, qui la traverse en a pour cinq bonnes minutes.
Le voyageur circulaire n'a pas à regretter ses pas, car cette place fait un beau fond de tableau; il y a quelques vieilles maisons, une prison bien rébarbative, aux fenêtres formidablement quadrillées de barreaux de fer, un Hôtel de ville tout neuf et par-dessus les toits rouges, la masse sombre de l'église Saint-Nicolas.
Ces onze cents habitants se sont fait bâtir un nouvel hôtel de ville dans le beau style ogival flamand--on restaure et on construit beaucoup en Belgique, de très importants monuments, et toujours dans le style national.--Donc, pas si endormis dans la tristesse, les habitants de Dixmude. Leur Hôtel de ville est pourvu d'un joli beffroi en avant-corps, avec bretèche ouverte, comme au Moyen-Age pour parler au peuple dans les grandes occasions, tumultes ou autres. Dans la Dixmude moderne, ces occasions doivent être rares. L'ensemble s'arrange très bien, avec un pignon Renaissance à gauche, le pignon sévère de la prison à droite et Saint-Nicolas, comme repoussoir en arrière.
Saint-Nicolas, vaste église à grosse tour gothique, est l'écrin sombre et rugueux d'un joyau de pierre follement sculpté, fouillé, tarabiscoté et fanfreluché sur toutes les lignes et sur toutes les coutures, en gothique tout ce qu'il y a de plus fleuri, fantastique dentelle pétrifiée ou guipure de pierre arrangée en jubé devant le chœur.
Le jubé de Dixmude est célèbre et mérite sa réputation, ses arcs en anse de panier, se doublent et se triplent de moulures festonnées et refestonnées, qui se découpent en trilobes, se relèvent et s'avancent en pointe pour porter des statuettes nombreuses; c'est extraordinairement compliqué et flamboyant, en contraste avec les lignes un peu rudes de l'église.
En tournant à l'extérieur de Saint-Nicolas, on peut voir sur des carrefours étroits des porches sous de hauts fenestrages, et une petite place arrangeant très pittoresquement de vieilles maisons avec un petit marché au poisson, en avant de l'abside et des pignons des nefs latérales.
Les petites rues n'offrent guère autre chose; de vieilles maisons bordent le canal, un superbe moulin de bois tourne à deux pas de la Grand'Place, mais il y a le béguinage. Ah! si la ville semble plongée dans le sommeil, le béguinage, petite cité dans la cité, bien enclose dans une enceinte particulière, c'est le royaume du Silence. Tout y semble figé et endormi depuis des siècles. Petits murs bordant les jardins, petites maisons entourant une petite place, petite église vieille, vieille, qui semble ratatinée et courbée vers le sol, petites ruelles tournant autour, tout est en briques peintes en blanc, avec une bordure de peinture noire en bas, soulignant tous les angles.
Pas un bruit, pas un souffle. Ce béguinage de petite ville, c'est du silence dans le silence: le feuillage des jardinets oserait-il remuer si le vent soufflait? Le ciel est bleu, il y a du soleil sur ces briques blanchies, ce n'est pas triste. Une forme noire passe sans bruit, lentement, c'est une béguine encapuchonnée, une bonne petite vieille trottinant doucement sous la cape de sa mante, une figure ronde et rose, mais toute plissée de rides, le menton et le nez tendant à se rejoindre. On lui donnerait plusieurs centaines d'années, elle doit dater de la fondation du béguinage, et peut-être est-ce Sainte Begga elle-même, fondatrice de l'ordre des Béguines, en tournée de surveillance.
IV
COURTRAI
Triomphe et mise à sac, la journée des Eperons d'or.--Rosebecke.--Le Vieux Beffroi.--Un pont fortifié.--Le Béguinage.
Voilà une de ces grandes Communes batailleuses du Moyen-Age, Courtrai, restée ville importante, populeuse, trente-cinq mille habitants, industrielle comme jadis et continuant à tisser le lin de sa campagne. Vieille et célèbre ville qui eut aussi sa large part de malheurs, de sièges et de mises à sac, au cours des siècles, et qui ne s'en porte pas plus mal aujourd'hui.
Son histoire particulière est mouvementée, et en la prenant seulement au commencement du quatorzième siècle, il faut se rappeler qu'elle vit sous ses murs la chevalerie française écrasée à la bataille des Eperons d'or par les communes et les métiers des Flandres.
Ce fut la grande journée triomphale des milices communales des Flandres. Le roi de France, Philippe le Bel, venait conquérir le comté de Flandre, qui avait pris parti contre lui dans sa lutte avec l'Angleterre. Réunie au domaine royal, la Flandre eut un gouverneur. Visites royales aux villes annexées, joyeuses entrées, fêtes, la Flandre étonne par sa richesse et le luxe de ses riches commerçants. Mais les taxes et les exactions des garnisons françaises soulèvent les colères et les révoltes. En une nuit, Bruges égorge trois mille hommes, venus, disait-on, avec une provision de cordes achetées à Courtrai pour pendre les principaux bourgeois. Gand et Audenarde avaient fait de même pour les partisans de la France. Courtrai ne demandait qu'à suivre l'exemple, mais la petite troupe de Français en garnison dans son château se défendit furieusement et mit quelque peu le feu à la ville.
Une armée accourut de France, pour ruiner l'orgueil de ces vilains de Flandre. Elle comptait une nombreuse chevalerie sous le commandement de Robert d'Artois et du connétable Raoul de Nesle. Elle rencontra les Flamands sous les murs de Courtrai et engagea une de ces batailles féroces où, de part et d'autre, la haine et la fureur sont telles, que la lutte tourne vite au massacre.
C'était le 13 Juillet 1302. Toutes les milices et les corporations des grandes communes des Flandres étaient là, Pierre de Koninck et Jean Breidel avec quelques milliers de gens des métiers de Bruges, les hommes de Gand, d'Ypres, de Furnes et les soldats amenés par les barons flamands du parti national, en tout, trente mille combattants qui comptaient bien faire de nouveau un terrible usage de leurs fameux _Goedendags_ ou _Bonjours_, les longs marteaux à pointes de fer qui leur avaient déjà si bien servi.
Les Flamands, pour se couvrir contre les charges de l'innombrable chevalerie bardée de fer, s'étaient rangés au milieu des prairies marécageuses dans la plaine de Groeningue, derrière des abattis d'arbres.
Au moment d'engager le combat, dans les rangs des Flamands, bourgeois et hommes de métiers réunis en masses serrées, des prêtres passèrent avec le viatique et donnèrent une absolution générale. La chevalerie française chargea à fond tout de suite, sans reconnaître le terrain, enfonça sous le choc les premières lignes, mais s'en alla se noyer dans des canaux et des marais recouverts de branchages. Alors la boucherie commença, l'égorgement de tous ces cavaliers enfermés dans leurs bardes de fer et écroulés sous leurs chevaux pantelants dans la boue du marécage.
Les Flamands, frappant comme des bûcherons, ou coupant des gorges comme des bouchers, avaient pour mot d'ordre de n'accorder aucun quartier, de ne recevoir personne à rançon. Six mille nobles gens d'armes périrent et des milliers d'autres combattants. Les Flamands recueillirent les éperons d'or de toute cette chevalerie, puis, dans la joie du triomphe, les mesurèrent au _boisseau_, pour les distribuer aux villes confédérées. Courtrai eut la grosse part et suspendit ces trophées aux voûtes de son église Notre-Dame.
Ces éperons d'or devaient attirer de terribles malheurs sur la ville. Quatre-vingts ans plus tard, lors des grandes luttes d'Artevelde et des Gantois pour les libertés des Flandres, une armée française, amenée par le duc de Bourgogne, écrasa les Flamands à Rosebecke, près Courtrai, le 25 novembre 1382, et pour achever de venger l'ancienne défaite, fonça dans Courtrai, décrocha les éperons d'or, et mit tout à feu et à sang dans la ville. Les infortunés bourgeois massacrés ou chassés, le duc de Bourgogne enleva l'horloge du beffroi avec la cloche et les Jacquemards qui sonnaient les heures, et fit placer le tout sur la tour de l'église Notre-Dame, à Dijon, où les Jacquemards flamands sont encore.
Du sac et de l'incendie, Courtrai se remit pourtant. Voici la Grande Place et le vieux beffroi isolé au milieu, dernier reste des Halles disparues. Il y a quelques années, il était encore tout enveloppé jusqu'à mi-hauteur de maisons sans caractère, et pourvu d'un avant-corps dix-huitième siècle à fronton qui ne lui allait guère. On l'a débarrassé de tout cela et il apparaît plus fier maintenant, sorti de sa gangue, avec les cinq flèches aiguës qui le couronnent. L'horloge est bien modeste pour une horloge de beffroi. On voit que Courtrai regrette toujours celle que Dijon détient.
L'Hôtel de ville, en face du beffroi, n'est pas très important. C'est un bâtiment du seizième siècle, long et étroit, à un seul étage de fenêtres régulièrement espacées, avec un tout petit clocheton sur le toit. La salle échevinale renferme une belle cheminée surchargée de petits sujets sculptés sur trois rangées, les statues des Vertus, les Péchés capitaux, des diableries sur le linteau, et, sous un dais au milieu du panneau, la statuette de Charles-Quint.
Une grande église dresse sa grosse tour sous un large porche au bout d'une petite rue du fond de la place. Ce n'est pas l'église aux Eperons d'or, c'est Saint-Martin, fondée par saint Eloi, reconstruite au quinzième siècle. Belle tour à gros contreforts se terminant en tourelles d'angle à combles effilés et renflés en poire, pour accompagner la flèche-campanile ardoisée, renflée de même au sommet.
Courtrai n'abonde pas en maisons intéressantes. Comme motifs pittoresques, après la Grande Place et ses entours, la ville n'a plus à offrir que le pont fortifié de Broel, l'église Notre-Dame et le béguinage. L'église Notre-Dame où furent apportés les éperons d'or de la bataille, a malheureusement été refaite au dix-huitième siècle, avec trop de placages, de marbres somptueux, trop de rococo; mais elle a meilleur aspect à l'extérieur, vue du béguinage, avec sa tour d'architecture rude et la grande chapelle qui flanque sa nef.
Le pont de Broel, par exemple, dernier reste de ses remparts, est un beau morceau. Au tournant de la Lys chargée de péniches, encadrée d'usines et de fabriques, s'aperçoit tout à coup sur la droite un vieux pont aux piles moussues, défendu à chaque extrémité par une grosse tour trapue trempant dans l'eau, masses cylindriques aux briques noircies par le temps; les brèches et les blessures de jadis ont été soigneusement bouchées: sous les hauts combles aigus, l'étage des mâchicoulis demeure intact, comme pour recevoir sa garniture de hourds en cas de siège.
C'est tout ce qui reste de l'enceinte reconstruite au quinzième siècle après les désastres. Au dix-septième siècle, dans les luttes contre l'Espagne, ces remparts furent assaillis et enlevés plusieurs fois par les Français, repris au dix-huitième et finalement démolis. Sous les arches étroites du vieux pont, les péniches, quittant les fumées des hautes cheminées, filent lentement à la queue leu leu, pour aller se perdre parmi les arbres bordant les prairies.
Le béguinage Sainte-Elisabeth est charmant, soigné, entretenu, d'aspect vivant, du moins sur la jolie place en entrant, où se dresse, au milieu d'une pelouse, une statue de dame Moyen-Age, représentant la comtesse Jeanne de Flandre, fondatrice de l'établissement en 1241. Toujours des petites maisons bien closes, blanchies à la chaux, avec bordure noire en bas, petits jardinets, petites portes numérotées avec guichets et statuette de Vierge au-dessus, quelquefois.
Au fond de la place, à côté de la chapelle, une belle maison flamande, en briques restées rouges et chaînes de pierre, à double pignon en gradins, porte la date de 1649. Tout autour, à droite et à gauche, des petites rues se faufilent, modestes et timides, entre les murs blancs.
V
TOURNAI
Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq tours.--Le premier beffroi de Belgique.--Eglises et maisons romanes.--Le Pont des Trous et la tour d'Henri VIII.
Il y a vieille ville et vieille ville. La très antique Tournai peut regarder de haut ses voisines, dont l'illustration date des quatorzième et quinzième siècles, et qui peuvent à grand'peine, en fouillant au plus profond de leurs archives, se vanter d'une mise à sac par les Normands, retrouver le nom d'un _Baudouin au bras de fer_, marquis de Flandre, ou d'un _Baudouin à la hache_. Que d'autres cités parlent de sièges soutenus contre les Espagnols du duc d'Albe, où les Français de Louis XIV, ce sont là des gens d'avant-hier. Elle les a connus, aussi, ceux-là, mais après bien d'autres, car elle peut se vanter d'avoir été assiégée et prise par César, ce qui se passait quelques siècles auparavant.
Alors que toutes ses voisines n'étaient pas même nées, ou peut-être à peine de modestes villages, elle était déjà cité importante, ville capitale de ces chefs francs qui ont abattu l'orgueil et la puissance de Rome, capitale de Clodion le Chevelu, de Mérovée, le vainqueur d'Attila, et de Childéric, père du grand Clovis, fondateur de la monarchie française, ce qui fait descendre directement le royaume de France du royaume de Tournai. C'est quelque chose pour Tournai.
Voilà donc un bon commencement d'histoire. Quelle belle suite d'annales les plus vieilles pierres des monuments peuvent se raconter en regardant passer le vieil Escaut. Et Tournai fut aussi une antique cité religieuse, siège d'un évêché, peu après Clovis, évêché qui, vers 530, eut pour pasteur saint Médard, évêque de Noyon et Tournai.
La gloire de Tournai, c'est sa cathédrale, l'église mère, avec son cortège d'églises nombreuses, dont les tours et les flèches font un imposant cortège aux cinq tours puissantes du vieil édifice.
C'est une grande ville, cette mérovingienne et religieuse cité; une ville industrielle, vivante et gaie. L'Escaut la partage en deux parties à peu près égales, et, tout autour, des boulevards plantés tiennent la place de ses anciens remparts, dont il reste pourtant quelques vestiges dormant sous les verdures, et un magnifique pont fortifié comme celui de Courtrai.
C'est vers la cathédrale romane, joyau monumental de Tournai, que l'on va tout d'abord, vers ce bouquet de tours qui s'aperçoit de tous les carrefours, par-dessus pignons et toits. Elle est immense et superbe, et révèle des aspects différents quand on tourne par les petites rues irrégulières autour de ses puissantes murailles et des édifices ou maisons accrochées à ses flancs. Cette fantaisie de plan dans la découpure des rues est un charme de plus et permet d'admirer le colossal monument sous tous les angles. Voilà une cathédrale qui n'est pas servie sur un plateau et vue d'un coup d'œil! Pourvu seulement qu'on ne la dégage pas trop: il y a d'inquiétantes démolitions en train!
Quatre tours carrées, légères et d'une belle envolée, montant très haut leurs combles aigus, et percées de quatre étages de hautes arcatures irrégulières, cantonnent une grosse tour centrale également carrée. Du côté du portail, sur une petite place presque fermée, un beau pignon s'élève, percé d'un triangle d'arcatures, qui suivent le rampant du gable, flanqué de deux légères tourelles. En avant, un petit porche gothique, semblable à une galerie de cloître, abrite un grand placage de sculptures seizième et dix-septième siècles, garnissant tout le bas du portail.
Ce portail est réuni à l'évêché par un bâtiment du douzième siècle, sur voûte formant passage pour la rue; on arrive par là à une curieuse petite place donnant sur le jardin épiscopal, où de grands beaux arbres balancent des bouquets de feuillage sous les vieilles murailles sombres.
Toute cette partie de l'église date des onzième et douzième siècles, quand on reconstruisit la cathédrale mérovingienne. Sur chaque flanc, s'ouvrent de petits porches romans d'un beau dessin tous deux, curieux par leurs colonnes à torsades, leur décoration rongée par le temps, où se distinguent des bestiaires, des zodiaques écorchés, mutilés, à demi effacés.
Aux parties romanes vient s'adjoindre un magnifique et très vaste chœur, dans le grand style ogival du treizième siècle, qui remplace le chœur roman incendié en 1213. Intérieurement, la cathédrale est superbe de grandeur religieuse, de majesté impressionnante, tout particulièrement dans les transepts terminés en absides rondes, avec de hautes arcatures, des galeries supérieures très claires, de hautes voûtes au centre sous la grosse tour. Un jubé de marbre de la Renaissance ferme le chœur, mais les monuments, tombeaux d'évêques, statues, etc., qui remplissaient l'église autrefois, sont peu nombreux, en raison des dévastations de la Révolution.
Ville religieuse où la cathédrale est le centre principal, Tournai n'a pas une Grand'Place bien importante comme dimensions. C'est une place triangulaire derrière l'évêché et la cathédrale, se prolongeant au fond vers un carrefour étroit sur lequel se dresse le beffroi municipal.
Celui-ci serait, dit-on, le plus ancien de Belgique; il est, à la base, contemporain de sa voisine, c'est-à-dire roman du douzième siècle, repris au treizième siècle.
Grosse tour isolée cantonnée jusqu'à mi-hauteur de tourelles dont les pinacles portent des statues, étages en retrait et campanile. Son second étage aurait remplacé au quatorzième siècle, le haut de la tour détruit par un incendie. On y plaça alors trois grosses cloches appelées: le Vigneron, cloche des réjouissances, le Timbre, cloche d'alarme, et la Bancloke, cloche d'appel suprême pour la défense de la cité:
«Bancloke suis, de commune nommée, «Car pour effroy de guerre suis sonnée».
L'Hôtel de ville n'est pas là, il occupe à quelque distance, au milieu d'un vaste jardin, le bâtiment des abbés (dix-huitième siècle), de l'abbaye de Saint-Martin, rasée au temps de la Révolution.