Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française
Part 2
Lille se montre grande ville, très grande ville, les larges boulevards très mouvementés, les immenses voies sillonnées de tramways électriques sont bien d'une capitale; par malheur, cette capitale de la Flandre française, très modernisée, cité industrielle de première grandeur, ressemble à toutes les villes modernes d'importance, trop riches, trop lancées dans le mouvement industriel, pour avoir conservé grand'chose, sinon des monuments du passé, au moins des aspects caractéristiques des époques précédentes. Partout ce sont rues de commerce et d'affaires, avenues, boulevards neufs se prolongeant vers des quartiers usiniers, lesquels s'allongent à leur tour et marchent à la conquête des villages de leur banlieue pour les envelopper et les dévorer, et à la rencontre des villes voisines qui joindront un jour les volutes de fumée de leurs hautes cheminées aux fumées des siennes, pour la grande bataille industrielle.
Et partout de grands monuments bien modernes: le Palais des Beaux-Arts, vaste édifice Renaissance qui ressemble un peu au château de Chantilly et renferme d'importants Musées, l'institut Pasteur, l'Ecole des Arts et Métiers, le Lycée, les Facultés, le palais de Rameau, etc., etc.
Le point central, où bat le cœur de la ville, la Grand'Place, est certainement d'un noble aspect, tout à fait modernisée aussi, mais encore avec quelques monuments âgés d'un siècle ou deux, et quelques façades à lignes intéressantes, pour encadrer tout le mouvement sur cette place: l'Hôtel de ville, l'ancienne Grand'Garde, la Bourse et la colonne du siège de 1792.
L'Hôtel de ville, c'est à la fois le plus jeune et le plus vieux de ces monuments. Sur la place il date du règne de Louis-Philippe et cela se voit, mais si l'on traverse la cour, pour passer derrière, on y trouve les restes de l'hôtel de Rihour, ancien palais des Comtes de Flandre, une tour de briques, deux hauts pignons briques et pierres soutenus par des contreforts et percés de hauts fenestrages éclairant une belle salle gothique dite du Conclave.
En ces bâtiments résidèrent souvent les Comtes de Flandre de la maison de Bourgogne, ceux du quinzième siècle, époque brillante, période de prospérité pour la Flandre, après les luttes et les guerres terribles des treizième et quatorzième siècles, entre les rois de France et les ducs, depuis Ferrand que Philippe-Auguste ramena _ferré_, dans un chariot pour le tenir treize ans prisonnier en son donjon du Louvre:
«Lors fut Ferrand tout enferré, «Dans la Tour du Louvre enserré.»
entre Français, Flamands et Anglais, et avant l'époque espagnole, seconde période de malheurs, de guerres et de ravages, qui ne cessa qu'avec les victoires du Grand Roi.
En face de l'Hôtel de ville, la Bourse fait meilleure figure; c'est un bel édifice carré du dix-septième siècle, en style de la Renaissance flamande, dont les façades à deux étages présentent une suite de colonnes décorées de gaines et de cariatides, alternées, encadrant des frontons très chargés de sculptures au-dessus de chaque fenêtre. L'ensemble est joli, avec le grand comble régnant sur le tout et toutes les cheminées, et le campanile malheureusement un peu maigre à la partie supérieure.
A l'intérieur, une cour à arcades, au milieu de laquelle la statue de Napoléon contemple une série de bustes de savants illustres, sous les arceaux.
Sur le côté de la place, troisième édifice, plus modeste. C'est un corps de garde élevé en 1717, sur un immense perron en avant-corps; la Grand'Garde est sans beauté particulière malgré son perron et ses frontons, mais elle rachète sa lourdeur par sa silhouette, d'autant mieux qu'elle est flanquée de quelques maisons anciennes à grands toits.
Au milieu de la place s'élève la colonne commémorative du fameux siège de 1792, colonne robuste et trapue, dressée sur un soubassement entouré d'obusiers pris à l'ennemi, et portant sur son sommet crénelé une figure de Lille au geste énergique, le boute-feu à la main. C'est le dernier des sièges soutenus par la vieille cité flamande, contre une armée autrichienne forte de trente-cinq mille hommes. Elle se défendit héroïquement avec une garnison peu nombreuse et des volontaires qui se distinguèrent, particulièrement les fameux Canonniers bourgeois, vieille et célèbre compagnie bourgeoise des Canonniers de Sainte-Barbe, dont l'hôtel actuel conserve nombre de précieux souvenirs. Une attaque vigoureuse, neuf jours et neuf nuits de bombardement pendant lesquels une partie de la ville flamba, n'eurent pas raison de la résistance héroïque des Lillois, et les Autrichiens, très éprouvés, durent lever le siège.
Si la ville voulait élever sur sa grande place une colonne pour tous les sièges qu'elle a soutenus, victorieusement ou malheureusement, mais toujours avec honneur, les Lillois actuels pourraient s'y promener à l'ombre. En prenant seulement leur histoire au temps du malheureux comte Ferrand et de ses démêlés avec Philippe-Auguste, nous voyons le roi de France assiéger et prendre trois fois Lille, et la troisième fois, pour en finir avec sa résistance obstinée, l'incendier et dévaster de fond en comble. C'est encore un siège sous Philippe le Bel, cent ans plus tard, lorsque Philippe le Bel, peu après la terrible défaite des Eperons d'or, eut écrasé les milices des villes flamandes à Mons-en-Puelle. Ensuite, au seizième siècle, pendant les troubles de la Réforme et la révolte des Pays-Bas, ce sont des coups de main et des surprises.
Puis, c'est le siège de 1667, Louis XIV en personne conduit son armée sous les murs de la vieille cité, qui se défend énergiquement avec deux mille quatre cents hommes de garnison et ses dix-huit compagnies bourgeoises. Mais, après dix jours de tranchée ouverte, une capitulation honorable est signée; moyennant le maintien de ses coutumes et privilèges, Lille fait partie désormais du royaume de France et elle aura à prouver bientôt sa fidélité au roi aussi complètement que jadis à ses ducs.
Vauban transforme la place et construit une citadelle très forte. A cette citadelle viennent se heurter en 1708, lors des guerres de la Succession d'Espagne, le prince Eugène et Marlborough. C'est le temps des désastres des armées royales en Flandre. Siège terrible, Boufflers défend la place à outrance. Après deux mois passés de tranchée ouverte, de famine et de bombardement pendant lesquels les Lillois montrent bien leur vaillance accoutumée, les violons narguant les canons, leur théâtre, malgré bombes et boulets, jouant insolemment la comédie tous les soirs, il faut rendre la ville; mais Boufflers se retire dans la citadelle et se défend encore deux mois, pendant lesquels Lille continue à vivre sous une pluie de fer et de feu.
Des remparts de la première période, Lille peut montrer près de l'église Saint-Sauveur _la Noble Tour_, qui n'est simplement que la base d'une grosse tour du quinzième siècle, mais, sauf modifications, éventrements et démolitions, la citadelle de Vauban est toujours là, et aussi quelques portes monumentales comme la Porte de Paris, très important arc triomphal, plutôt que porte, élevé par Louis XIV.
Lille a dédié à Saint Maurice une grande église à cinq nefs égales, superbe morceau d'architecture ancienne avec quelques reconstructions ou restaurations. Sur la façade, au-dessus de quatre hauts pignons, s'élève une grosse tour fort intéressante comme détails avec une belle flèche moderne. Du côté de l'abside, Saint-Maurice se prolonge par des sacristies, des chapelles basses en gothique très fleuri, s'alignant sous les hautes verrières.
Il y a encore Sainte-Catherine, Saint-Sauveur, Saint-André, Notre-Dame-de-la-Treille, etc., édifices peu anciens ou tout à fait modernes, quelques-uns intéressants à l'intérieur par des détails ou des œuvres d'art.
Très près de Lille, à cheval sur la frontière belge, à mi-chemin d'Ypres, la petite ville de Commines dresse sur sa grande place l'un des plus curieux, des plus originaux de ces beffrois municipaux de la Flandre. Toutes les villes belges ont gardé précieusement leurs donjons communaux, symboles de leurs libertés et franchises, belle famille de tours géantes, variées dans leurs structures, parfois vraiment colossales comme à Ypres ou Bruges, couronnées de façon si diverses, crénelées, coiffées de campaniles où tintent des carillons, ou bien découpées, ciselées en fantastiques bouquets de fleurs de pierres, comme à Audenarde ou Louvain.
La Flandre française peut, à côté de ces belles tours, avec un rang honorable dans la famille, montrer, outre celui de Douai, les beffrois de Commines et de Bergues.
A Commines, ville franco-belge, en deux parties séparées par la Lys et par une Douane, c'est une grosse tour carrée du quatorzième siècle, en briques et pierres, colorée d'une patine chaude, se terminant par une galerie de fausses arcatures flanquée de quatre tourelles, sous un énorme couronnement bulbeux en coupole ardoisée, coiffée à son tour par un campanile à deux étages, encore surmonté d'un autre clocheton, bulbeux comme les pointes des tourelles renflées en double poire.
L'Hôtel de ville, sous ce beffroi, est une construction quelconque moderne; en arrière, le clocher de l'église ne fait pas mal au-dessus des maisons, malheureusement sans caractère comme le reste de la ville. La faute en est sans doute aux guerres du seizième siècle, pendant lesquelles toute la ville brûla.
Si, comme le veut la tradition, Philippe de Commines est né au château de Commines et non à Argenton, en Poitou, cela fait avec Monstrelet et Froissart un joli trio de chroniqueurs. Il serait dommage de les séparer. Le fin politique qui sut vivre sans accident trop grave,--le cachot de Loches à part,--à côté de Charles le Téméraire et de Louis XI, et nous les pourtraicturer dans ses Mémoires, voisine admirablement avec Froissart et Monstrelet.
Bergues est mieux que Commines. C'est une petite ville gaie d'aspect, ceinte de remparts, de bastions baignant dans l'eau fournie par des canaux, avec des paysages de verdures tout à l'entour, animée par le clairon et le tambour des petits fantassins résonnant dans les vieilles murailles. Les rues de la ville n'ont pas grand caractère et l'église gothique est sans beauté particulière, mais, sur la grande place, s'élève le magnifique beffroi, haute et superbe tour complètement revêtue de haut en bas de grandes arcatures ogivales en sept ou huit zones, sans autres ouvertures que d'étroites meurtrières. Quatre grosses tourelles également plaquées d'arcatures, cantonnent la plate-forme portant le cadran de l'horloge sur ses créneaux. Au-dessus s'élève le campanile où chante le carillon, campanile à dôme renflé en poire ou en gourde, accompagné de petites gourdes ardoisées sur les tourelles.
Un petit corps de garde à arcades s'accote au bas de la tour. Malheureusement l'Hôtel de ville appuyé à côté n'est qu'un bâtiment sans style, refait il y a quarante ans.
Ce magnifique beffroi, par-dessus les petites maisons éparpillées à ses pieds, peut regarder ses vieilles connaissances les tours de l'abbaye de Saint-Winoc, dressées sur le mamelon du Groenberg, à deux ou trois rues de distance, dans le balancement, au vent de la mer assez proche, des masses de verdures de grands vieux arbres alignés, ombrageant une jolie promenade, laquelle fut sans doute le jardin de l'abbaye.
On disait Bergues-Saint-Winoc jadis, l'abbaye étant quelque peu la mère de la ville, ainsi que du village de pêcheurs à deux lieues de là, qui devait devenir Dunkerque, et il ne reste de Saint-Winoc que ces deux tours isolées, l'une carrée, soutenue par d'énormes contreforts de briques, ancien clocher de l'église, et l'autre, octogonale, à quatre étages en retrait les uns sur les autres, terminée par une haute flèche filant très haut dans les airs. Ces pauvres vieilles tours n'ont échappé à la destruction générale que parce que, sur ces côtes basses, elles sont visibles de très loin au large et servent d'amers aux navires.
Gravelines, qui flanque Dunkerque à quelques lieues sur la gauche, est un bon modèle de la petite place de guerre à la mode du dix-septième siècle. Se promener le long de ses remparts, sur les glacis des larges fossés pleins d'eau, c'est relire et revivre un peu l'histoire des guerres avec l'Espagne dans nos provinces du Nord. La ville n'a pas d'importance, il n'y a pas de monuments, ou ces monuments sont d'une architecture tout à fait modeste, mais aux portes, sous les petits corps de garde à colonnes, on est tout surpris de ne pas voir un poste du régiment de Champagne ou de Picardie, des piquiers ou des mousquetaires commandés par un anspessade.
Existence agitée, coups de canons nombreux, sièges, assauts, prises et reprises, durant une centaine d'années, de Philippe II à Louis XIV, puis retour à la tranquillité, voilà l'histoire de Gravelines et des agglomérations voisines, presque ses faubourgs, Petit fort Philippe, Grand fort Philippe, à l'embouchure de l'Aa.
Un point surtout est bien dans le caractère de l'époque, figé aux temps de Louis XIII et de Louis XIV. C'est un décor de petite place solitaire: au fond l'église basse, fenêtres gothiques, petite porte Renaissance; à droite, de vieilles casernes réunies par un pont à la nef de l'église, pour que Mgr le Gouverneur pût, sans descendre dans la rue, gagner sa tribune à la messe.
Dans la ville actuelle de Dunkerque, rivale d'Anvers, grand port qui s'agrandit d'année en année, on ne peut guère retrouver grand'chose de la physionomie caractéristique du vieux port de la Flandre française, au temps des frégates du Roi Soleil, du terrible refuge de corsaires d'où, pendant trois siècles, sous les couleurs espagnoles, sous le pavillon fleurdelysé de Louis XIV et de Louis XV, ou sous le drapeau de la République, s'élancèrent tant de hardies escadrilles pour courir sus, à travers la Manche ou la mer du Nord, aux flottes des Hollandais ou des Anglais.
Ce Dunkerque-là est aussi loin que le Duyne-Kerke, _Eglise des Dunes_, village de pêcheurs des premiers siècles; il a disparu sous les transformations, avec les pittoresques jetées de bois, les estacades d'il y a cinquante ans, et tout le tohu-bohu irrégulier des constructions maritimes de jadis, avec la vieille marine et les frégates et les flûtes et les corvettes à voiles.
Aujourd'hui, ce sont de nombreux et vastes bassins à flot, un avant-port, un arrière-port, des quais s'étendant sur des immensités bordées d'immenses magasins, et des forts, des docks, des écluses communiquant avec les divers canaux de l'intérieur, de larges voies sillonnées de wagons, de tramways, encombrées de la multitude des camions et des fardiers, et toujours des pâtés de hautes bâtisses, par-dessus lesquelles se dressent des mâtures.
Si l'on cherche des traces du vieux Dunkerque, que trouvera-t-on? Sur le port, la vieille tour de Leughenaer, défigurée, enfermée dans les maisons, l'église Saint-Eloi, avec sa grosse tour-beffroi et son carillon, à peine çà et là quelques restes de vieilles maisons et c'est tout.
L'église Saint-Eloi renferme la sépulture de Jean Bart; le héros Dunkerquois, prototype des rudes marins sortis en foule de la cité flamande, des capitaines corsaires de la période héroïque, s'y repose sous les dalles, à côté de sa femme, de ses vingt années de courses glorieuses, pendant les grandes guerres maritimes qui firent d'un simple matelot pêcheur, un chef d'escadre de Louis XIV!
III
FURNES--NIEUPORT--DIXMUDE
Le décor de la Grand'Place.--Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les Eglises.--Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport.--Fantôme de ville dans les Dunes.--Dixmude endormie dans ses prairies.
Une des plus gentilles portes pour entrer en Belgique est celle de Furnes. On a suivi depuis Dunkerque les longues ondulations des dunes piquées de végétation, qui menacent de couvrir, tout en les protégeant contre la mer, les petits villages blancs aux toits rouges; les montagnettes de sable envahissant se succèdent, laissant à peine entrevoir la mer entre elles, de temps à autre; on a passé à Zuitcote, marqué par le clocher de son église ensevelie sous le sable, clocher servant aujourd'hui de Sémaphore, et voici bientôt, en quittant le cordon des dunes pour la campagne verte toute sillonnée de canaux, la petite ville de Furnes, et ses tours et ses pignons rouges, et sa jolie gare en vieux style flamand, Furnes, ancienne petite cité d'aspect accueillant et gai, et qui peut montrer comme souvenirs de son passé de superbes édifices et une si magnifique Grand'Place.
Dans cette vaste plaine de Belgique qui s'ouvre, avec toutes ses villes à l'histoire tumultueuse pleine de grandeurs tragiques et de pages éclatantes, c'est le commencement des architectures caractéristiques, et Furnes, comme ensemble monumental, peut être placée immédiatement après les grandes cités d'art, Bruges, Gand et Ypres, au premier rang des villes secondaires.
Bien petite ville aujourd'hui, à peine six mille habitants, mais comme on prend une grande idée de son passé, lorsque, par les rues larges et propres, mais un peu vides, aux grandes et belles maisons bien entretenues, de couleur gaie, mais silencieuses, on débouche tout à coup sur la Grand'Place, carré immense de maisons à pignons flamands dominées par de hauts monuments. Ce forum le dit suffisamment, Furnes fut grande et importante cité jadis; il fallut bien des guerres, et leurs malheurs et leurs bouleversements, puis de lentes modifications économiques pour rétrécir la ville à ses proportions actuelles.
Tout Furnes est sur cette place, ou derrière la ligne de maisons rouges, qui semblent basses sous les hauts édifices montant en arrière. Des ravages de la guerre, Furnes en eut sa bonne part aux époques lointaines, dès le temps des Normands. Au treizième siècle, lorsque Robert d'Artois ayant battu, sous ses murailles, Guy, comte de Flandre, enleva Furnes, il la pilla et brûla de fond en comble. Plus tard, les troubles religieux et les guerres du seizième siècle amenèrent de terribles moments, ses églises en souffrirent, notamment Sainte-Walburge. Cependant elle connut encore des jours de prospérité après l'accalmie, puisque beaucoup de ses belles maisons, l'Hôtel de ville et le Palais de Justice datent de l'occupation espagnole.
Le Pavillon des Officiers espagnols sur la place, belle construction récemment restaurée, était la maison de ville du Moyen-Age, avant d'être occupé par les troupes d'Espagne. C'est d'ailleurs une sorte de gros donjon carré pourvu de créneaux et de tourelles d'angle sous le comble, avec un bâtiment en retour sur la rue, façade plus ornée, d'un grand air aussi, à fenestrages encadrés à la flamande.
Sur l'autre coin, au fond de la place, les Espagnols avaient fait un corps de garde d'une haute maison à pignons, dont le rez-de-chaussée forme une loggia à colonnettes. Cette maison avait été précédemment la Halle aux vins et le quartier des veilleurs de nuit.
Tout l'angle de la place, en face du Pavillon des Officiers, est occupé par l'Hôtel de ville et le Palais de Justice, bien différents de style, quoique très rapprochés comme âge. D'un côté, c'est une façade massive et presque sévère du dix-septième siècle, légèrement renfrognée, de l'autre c'est la Renaissance flamande plus grasse et plus belle, c'est-à-dire tout le charme d'un Rubens opposé à la froideur d'une belle personne classique.
L'Hôtel de ville, de 1612, montre deux beaux pignons décorés de frontons, de colonnettes, de motifs Renaissance, et, passant la tête par-dessus les grands toits, une tourelle octogonale au comble surmonté d'une petite coupole en poire. Sous l'un des pignons, une très élégante loggia en avant-corps forme perron, avec balustrades en ramages Renaissance découpés.
Par-dessus le grave Palais de Justice de 1628, tout en pilastres, colonnes et balustrades, monte le beffroi, grosse tour en partie gothique, avec, en retrait, sur la plate-forme carrée, une seconde tour octogonale portant un campanile à coupoles.
Toutes les maisons de la place, sur la ligne du Palais de Justice, ont des toits de tuiles rouges derrière des pignons en escalier, pignons Renaissance à décoration variée, chacun avec une belle fenêtre à la partie supérieure, surmontée d'une niche en coquille et encadrée de colonnettes et de frontons, décorée d'écussons ou d'arabesques. Sur le côté de l'Hôtel de ville, une autre façade plus ancienne, dans le style du seizième siècle, présente une très belle disposition de moulures montant d'en bas pour encadrer les fenestrages jusqu'à la pointe du pignon.
Par-dessus les petites maisons Renaissance, s'élève le chœur de l'église Sainte-Walburge, le chœur considérable et imposant qui est, avec le transept, toute l'église, le reste manquant, ayant été détruit ou n'ayant pas été achevé, ainsi qu'en témoignent un portail interrompu, des fragments en attente de reconstruction et des débris enchâssés autour de l'église dans la verdure du jardin. A l'intérieur, ce chœur est très majestueux.
On conserve à Sainte-Walburge, les groupes sculptés et les accessoires de la grande procession annuelle du dernier dimanche de Juillet, établie en souvenir de l'aventure d'un comte de Flandre, qui, rapportant de Jérusalem, au temps des Croisades, un morceau de la vraie Croix, et assailli sur les côtes flamandes par la tempête, fit vœu de l'offrir à la première église qu'il apercevrait à terre. La fureur de la mer s'apaisa aussitôt et le croisé, à travers les dernières vagues, aperçut la tour de Sainte-Walburge de Furnes pointant au-dessus de la ligne sablonneuse du rivage.
Par la suite, des confréries se fondèrent en l'honneur de la vraie Croix, et instituèrent une solennelle procession, qui était en même temps une représentation du Mystère de la Passion. Cette procession, supprimée seulement pendant les troubles religieux de la Réforme, a lieu encore, ou plutôt ce Mystère se joue encore tous les ans, et déroule dans les rues de Furnes, à travers le magnifique décor de la Grand'Place, tous les épisodes de l'histoire du Christ, depuis l'étable de Bethléem, la fuite en Egypte, la trahison de Judas, la flagellation, jusqu'au grand drame du Calvaire et la Résurrection, les uns figurés par des personnages vivants, les autres par des groupes sculptés avec une foule considérable de figurants: Prophètes, Apôtres, Juifs, anges, cavaliers, soldats romains accablant le Christ de coups de lance lorsqu'il succombe sous le poids de sa croix, etc., etc. A la suite, à travers les foules accourues pour cette célèbre procession, passent les pénitents et pénitentes, en longue robe noire, la tête couverte de la cagoule, pieds nus, portant ou traînant d'énormes croix de bois.
Sur la partie de la Grand'Place en prolongement du Pavillon des Espagnols, les façades, sauf le joli pignon du théâtre, n'ont plus de caractère artistique, mais se découpent encore pittoresquement en avant de la deuxième église de Furnes, Saint-Nicolas, dont la vieille tour se dresse, épaisse et rugueuse, ses vieilles briques écorchées et patinées par le temps.
En dehors de cette Grand'Place si bien meublée, Furnes n'a plus autre chose à montrer; quelques maisons çà et là et sa belle gare gothique.