Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française

Part 11

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En représailles de tous les bombardements à outrance, avec brûlots et machines infernales, par lesquels les Anglais essayaient de détruire tous les ports français, Le Havre, Saint-Malo, Calais, Granville, Dunkerque, Dieppe, etc., Villeroy déchaîna sur Bruxelles pendant trois jours, du 13 au 15 août 1695, un ouragan de bombes et de boulets rouges. L'incendie, activé par un vent violent, fit de la ville une effroyable fournaise. Seize églises ou chapelles, quatre mille maisons furent réduites en cendres. L'Hôtel de ville flambait, les Maisons des corporations s'écroulaient, ce fut un désastre épouvantable qui n'empêcha pas Namur de tomber aux mains du roi d'Angleterre, et les batailles de continuer.

La prospérité de Bruxelles n'avait fait que grandir sous les princes de la maison de Bourgogne, son commerce s'était développé, ses métiers pouvaient rivaliser avec ceux de Gand et d'Anvers et le règne de l'empereur Charles-Quint avait été pour la ville un temps de splendeur. La Grand'Place, cadre magnifique pour les fêtes et les tournois, devait voir après Charles-Quint de tout autres spectacles.

Les querelles religieuses commencées, aux ravages des iconoclastes, aux excès de tout genre, répondirent les supplices et les massacres, la guerre répondit à la guerre. C'est à Bruxelles que, le 3 avril 1566, les gentilshommes confédérés réunis au nombre de quatre cents à l'Hôtel de Culembourg, apportèrent solennellement à la Gouvernante Marguerite de Parme, le Compromis d'Union et la requête de suspension des édits contre les protestants; c'est alors qu'ils adoptèrent pour leur parti le nom de _Gueux_, se parant fièrement d'une injure reçue de l'un des conseillers de la Gouvernante. Tout le pays était précipité dans la guerre civile et l'anarchie. Le duc d'Albe fut chargé de faire tête à la rébellion, aux _gueux des bois_ harcelant les Espagnols par toutes les provinces, aux _gueux de mer_ qui donnaient la chasse aux navires d'Espagne, et faisaient des descentes victorieuses dans les ports. Dès son arrivée à Bruxelles le 22 août 1567, le Conseil des Troubles commença son œuvre de répression. Le duc d'Albe fit prononcer la peine capitale contre les signataires du Compromis et raser l'Hôtel de Culembourg.

Le comte d'Egmont et le comte le de Horn, arrêtés, non comme Réformés puisqu'ils étaient catholiques, ainsi que bon nombre de signataires du Compromis, mais comme défenseurs de l'indépendance flamande, furent amenés à Bruxelles et enfermés à la Maison du Roi, en face de l'Hôtel de ville. Le 5 juin, à cinq heures du matin, vingt-deux compagnies espagnoles, mèches allumées, vinrent se serrer autour d'un échafaud drapé de noir. Le comte d'Egmont, le vainqueur de Saint-Quentin, parut au milieu des soldats; après s'être confessé à l'évêque d'Ypres et avoir reçu l'extrême-onction sur l'échafaud, il posa sa tête sur le billot. Dès que l'épée du bourreau se fut abattue, on amena le comte de Horn dont la tête roula bientôt près de celle de son ami, au milieu d'un tumulte de cris de fureur et de gémissements montant de la foule que les arquebusiers avaient peine à maintenir. D'une fenêtre de l'Hôtel de ville le duc d'Albe assistait au supplice, et, dit-on, pleurait aussi.

La Maison du Roi ou Halle au pain servit de maison communale jusqu'à l'achèvement de l'Hôtel de ville. L'édifice qui existe actuellement, en style ogival extrêmement fleuri et tout étincelant d'une récente restauration, fut construit en 1515. C'est aujourd'hui le Musée historique. La maison du Roi avait été restaurée déjà au dix-septième siècle. A cette époque, pour remercier Notre-Dame de la Paix d'avoir délivré Bruxelles de la peste, de la famine et de la guerre, on y grava l'inscription: _A peste fame et bello, libera nos Maria Pacis_; ce qui n'empêcha pas les bombes de 1695 de rendre nécessaire une autre restauration.

On sortait de la cruelle période des guerres, on avait souffert de la grande peste de 1578 qui avait emporté 27 000 Bruxellois, et l'on avait connu la famine pendant le blocus de 1584. Le règne réparateur de l'infante Isabelle, mariée à l'archiduc Albert, allait heureusement faire oublier les calamiteuses années et ramener la prospérité. La sève énergique de ce terrible seizième siècle perçait toujours, malgré désastres et catastrophes.

C'est de ces temps orageux que datent, pour la plupart, les grandes maisons de corporations qui bordent la Grand'Place de leurs façades compliquées et surchargées, rehaussées de peintures et de dorures, façades qu'il fallut malheureusement refaire avec modifications, après le bombardement de 1695.

A droite de l'Hôtel de ville, côté de la rue de la Tête-d'Or, c'est d'abord la _Maison du Renard_, construite par la corporation des merciers, un pignon à volutes et frontons, avec une statue en haut, et au balcon du premier étage cinq figures, les Parties du Monde; plus haut, des cariatides, et à l'entresol, des bas-reliefs.

A la _Maison des Bateliers_, sa voisine, c'est bien autre chose, le pignon a été transformé ultérieurement en gaillard d'arrière de frégate, avec balcon, canons, statues de matelots montant la garde, et au-dessous, une figure de Neptune et des chevaux marins cabrés dans les vagues de la mer.

Ensuite, la _Maison de la Louve_, indiquée par Romulus et Rémus allaités par la louve, en bas-relief, et qui était le local de la guilde des archers, statues nombreuses, fronton et, tout en haut, le phénix renaissant de son bûcher. Puis, _Maison du Sac_, aux tonneliers et menuisiers, beau pignon à volutes très ornementé, _Maison des Imprimeurs_ ensuite.

A gauche de l'Hôtel de ville, la _Maison du Cygne_, aux bouchers, la _Maison des Brasseurs_, très large fronton surmonté de la statue équestre du duc Charles de Lorraine, puis les pignons de la _Rose blanche_ et des _Drapeaux_. Tout le côté de la place en retour est pris par un grand édifice à pilastres et frontons précédé de trois perrons; c'est l'Hôtel dit des _ducs de Brabant_, pour la série de bustes à la base des pilastres, hôtel divisé en habitations particulières désignées, suivant la coutume ancienne, par des noms tirés de sculptures servant d'enseignes, comme Saint Antoine, la Fortune, la Pinte, etc., l'Hôtel des ventes en occupe une partie, et cela donne à la place déjà si mouvementée un supplément de mouvement et de bruit. On vend à l'encan, dans les salles intérieures, les ventes débordent sur le perron, les mobiliers s'entassent sur le pavé, les enchères volent, les commissaires-priseurs agitent leurs marteaux jusqu'au milieu de la Grand'Place.

En face de l'Hôtel de ville, la Maison du Roi est flanquée de deux groupes d'autres pignons, moins truculents qu'à côté, mais encore très joliment découpés, où l'on peut signaler la _Maison des Tailleurs_, en style classique, mais très décorée et très surchargée au sommet.

Tout autour, par derrière, dans les rues étroites, le pittoresque continue; ce sont des façades souvent presque aussi belles que celles de la Place, des recoins curieux, derrière la Maison du Roi, rue des Harengs ou rue Chair-et-Pain, rue au Poivre ou sur le Marché aux herbes, derrière l'Hôtel de ville, rue des Chapeliers, rue de la Tête-d'Or, rue de l'Amigo, rue de l'Etuve.

Ici arrêt forcé toujours, à l'angle décoré par le très fameux _Manneken-Pis_, fétiche bruxellois et curiosité légendaire. Ce petit bonhomme «shoking», le plus ancien bourgeois de Bruxelles, œuvre du sculpteur Duquesnoy, est là depuis 1648, et remplace une figure plus ancienne représentant un Godefroy, fils d'un duc de Brabant. Ce petit _Manneken_, nu ordinairement, a cependant, pour les jours de fête, une garde-robe bien fournie. Un Electeur de Bavière lui donna plusieurs riches habillements, avec un valet de chambre pour l'habiller. Louis XV, en réparation des insolences de quelques grenadiers français, le fit chevalier de ses ordres et lui envoya un magnifique costume, avec épée et chapeau à plumes, que l'inconstant personnage remplaça par un bonnet rouge en 93. A la Révolution de 1830, pour le conquérir au nouvel ordre des choses, on le fit officier de la garde civique.

Du Marché aux herbes, la rue de la Montagne conduit à l'église Sainte-Gudule, l'imposante masse sombre qui se dresse là-haut sur l'ancienne Colline aux moulins. Les deux grosses tours de la façade, au-dessus d'un large soubassement formant perron d'une quarantaine de marches, ont, bien que très ornées, une grandiose sévérité de lignes, par leur plate-forme crénelée, par les robustes contreforts en tourelles d'angle et par leurs fenêtres en lancettes, sévérité compensée par un gable du quatorzième siècle, très découpé, à statues, pinacles et clochetons, au-dessus du portail central. De très beaux et très riches porches latéraux s'ouvrent sur les transepts au pignon très orné.

A l'intérieur, beaux vitraux, monuments divers, grands mausolées, et naturellement chaire du même style extraordinaire que dans toutes les églises importantes,--peut-être la plus extraordinaire de toutes. Sous la chaire proprement dite, Adam et Eve, figures colossales, sont chassés du Paradis terrestre par l'ange à l'épée flamboyante et guettés par la Mort.--Au double escalier, troncs d'arbres, branchages entrelacés garnis d'oiseaux et d'animaux divers; tout en haut sur l'abat-voix en feuillages et draperies soulevés par des anges voltigeants, la Vierge sur le Croissant écrase la tête du Serpent.

Le Bruxelles officiel, élégant, le Bruxelles des palais du dix-neuvième siècle, occupe tout le sommet de la ville haute, la longue colline qu'escaladent les rues de la Montagne, Montagne-aux-Herbes-potagères, Montagne-de-la-Cour, et autres voies pittoresques aux noms amusants, comme rue Fosse-aux-Loups, rue du Bois-Sauvage, Montagne-des-Aveugles, etc... On y trouve même la «rue d'une Personne».

Il y a la colonne du Congrès, sur sa place en belvédère dominant tous les toits de la basse ville, le Parc, entre le Palais du Roi et le Palais de la Nation, où siègent les Chambres, la Place Royale et l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, classique du dix-huitième siècle, sans compter d'autres Palais, Musées ou Ministères, le Palais des Comtes de Flandre, le Palais du duc d'Arenberg, pour arriver à la masse formidable du nouveau Palais de Justice. Il faudrait entasser les uns sur les autres les adjectifs «_énorme_, _formidable_, _colossal_, _babylonien_» pour essayer de qualifier comme il conviendrait cet extraordinaire ensemble de portiques, de vestibules ouverts à la grecque, de colonnades, de temples, de bâtiments posés sur d'immenses plates-formes, sur d'autres bâtiments, amalgamés, entassés, superposés, le tout portant, sur une terrasse supérieure, comme couronnement majestueux, un édifice carré à colonnades, avec statues colossales assises aux angles, sur lequel se pose un étage circulaire et enfin la coupole terminale, l'ensemble occupant 25 000 mètres carrés.

Le Guide affirme qu'il y a là vingt-sept grandes salles d'audience et deux cent quarante-cinq pièces de moindre dimension. C'est effrayant quand on songe à ce que ces chiffres, formidables comme tout le reste, permettraient de supposer comme quantité indispensable de procès pour les justifier ensuite, comme membres de juges, avocats, greffiers, huissiers, etc., pour occuper tous ces prétoires, tous ces greffes, tous ces locaux divers... Mais resterait-il assez de Belges pour fournir de plaideurs ce temple de la déesse Chicane?

Sur la place du Sablon s'élève une autre église gothique, Notre-Dame-du-Sablon, d'une belle découpure de lignes dans l'ensemble, avec un très gracieux portail, mais sans flèche ni tour.

Devant l'église s'étend une grande place arrangée en square, au-dessous du Palais du duc d'Arenberg. On a placé là, sur une fontaine monumentale, les statues des comtes d'Egmont et de Horn, entourés d'un cercle de personnages du seizième siècle.

Un peu plus loin se trouve l'église de la Chapelle, autre église gothique, mais bizarrement restaurée de nos jours et pourvue d'un très disgracieux clocher.

Un bel échantillon des défenses du vieux Bruxelles des anciens jours subsiste sur le boulevard de Waterloo, derrière le Palais de Justice. C'est la Porte de Hal, imposant morceau conservé à la démolition des remparts en 1830 et qui valait bien d'être maintenu et restauré. Outre ses bons services militaires, ce donjon avait été utilisé en prison sous le proconsulat du duc d'Albe; on lui a donné aujourd'hui une meilleure destination en en faisant un Musée d'armures.

[Illustrations: LIÉGE.--STATUE DE CHARLEMAGNE. LE PERRON.--TOUR ROMANE A SAINT-JACQUES.]

XV

LIÉGE

Histoire mouvementée.--Troubles, massacres et boucheries.--Les Princes-Evêques et leur Palais.--Les sièges de Charles le Téméraire. --Eglises romanes et gothiques.--Vieilles pierres et modernités.

L'illustration historique de cette grande cité de Liége, remonte à de longs siècles, et son passé mouvementé n'est qu'une succession d'épisodes tragiques.

Ce n'est certes pas une ville morte, bien qu'elle ait eu, à certaines heures terribles, toutes les chances pour devenir aussi défunte que nulle autre. Ses gens des Métiers furent, au temps des grandes Communes, parmi les plus ombrageux et les plus turbulents, les plus difficiles à manier et les plus prompts à s'enflammer pour leurs droits, comme à se jeter avec une énergie furieuse, en toutes occasions, dans les violences, les séditions et les troubles. Que de luttes, pendant des siècles, contre les princes-évêques ou les suzerains, que de batailles, que de malheurs aussi aux époques sanglantes!

Pourtant Liége vit toujours. Dévastée et dépeuplée après les plus lugubres catastrophes, elle se rebâtissait et se repeuplait. Toujours ouvrière, manufacturière, c'est un centre industriel de premier ordre, une vaste cité où s'agite et travaille une population de 160 000 habitants.

La large Meuse s'y réunit à l'Ourthe dans les bas quartiers industriels. La partie importante de la ville est sur la rive gauche, à la base et sur le flanc des collines, où les grands quartiers modernes flanquent les vieux quartiers de la ville historique, que domine tout en haut la citadelle.

Une statue équestre de Charlemagne, sur le boulevard d'Avroy, nous rappelle l'importance que Liége commençait à prendre dès les derniers temps des vieux Carlovingiens, des Pépin d'Héristal ou de Landen, ducs d'Austrasie nés dans la contrée. Sans remonter jusqu'à cette lointaine époque, nous voyons, vers l'an mille l'évêque Notger, successeur de saint Lambert dont les reliques sont à la cathédrale, et de saint Hubert, le patron des chasseurs, fonder, pour ainsi dire, la principauté ecclésiastique indépendante de Liége, et pendant trente-cinq ans d'épiscopat, travailler au bien et à la grandeur de son évêché, créer des écoles, construire des églises et pour garantir la sécurité de ses ouailles, entourer Liége de solides remparts.

Pendant quelques siècles, Liége poursuit sa marche ascendante, malgré les querelles intestines, les troubles amenés par les compétitions pour le trône épiscopal, ou les luttes des évêques cherchant l'agrandissement de leur domaine. A travers toutes ces secousses, malgré l'existence d'une aristocratie féodale, à côté du pouvoir épiscopal, la bourgeoisie et les métiers de Liége, alliés tantôt des uns, tantôt des autres, conquièrent un échevinage et des garanties pour les libertés communales, non sans émeutes, sans explosions de fureurs et sans égorgements par les rues et les places publiques.

L'importance de cette principauté indépendante explique toutes les compétitions pour le trône épiscopal; les Evêques féodaux, grands seigneurs ou cadets de familles princières, une fois en possession de la mitre, menaient dans leur palais une existence fastueuse, et grâce à leurs richesses se livraient parfois aux plus scandaleux désordres. De là exactions, calamités, insurrections diverses.

En 1408, le peuple de Liége en pleine révolte chasse un de ces prélats indignes, Jean de Bavière, et le remplace. La guerre éclate. Liége peut fournir une armée de 15 000 hommes de pied et de 700 cavaliers, conduits par le nouvel Evêque Jean de Horn et par son père, armée qui se heurte près de Tongres aux 35 000 hommes amenés par Jean de Bavière et le duc de Bourgogne.

Les Liégeois sont écrasés. Après un épouvantable carnage, les têtes du nouvel Evêque et de son père sont portées à Jean de Bavière. Celui-ci, rentré dans Liége, supprime les libertés et privilèges de la ville et se livre à des cruautés qui lui valent le surnom de Jean sans pitié.

Ce Jean de Bavière, Evêque à dix-sept ans, abandonna plus tard son évêché pour se marier et courir à de nouvelles ambitions.

Quelque cinquante années après, Liége recevait un nouvel Evêque, Louis de Bourbon, un prélat de seize ans, neveu du duc de Bourgogne, et ce nouvel Evêque apportait à ses ouailles une longue suite de malheurs. En 1465, la ville révoltée contre Louis de Bourbon l'assiège à Huy et l'oblige à une fuite précipitée. La guerre se poursuit, les Liégeois se savent encouragés par le roi de France Louis XI, mais une armée bourguignonne leur inflige une cruelle défaite à Saint-Trond et marche sur Liége. Commines, qui suivait alors la fortune de Charles le Téméraire, raconte les péripéties de l'entrée en ville, le désaccord des Liégeois sans direction et qui auraient pu encore se défendre et ne pas subir la capitulation extrêmement dure qui leur fut imposée. Louis XI surpris par leur défaite trop prompte n'avait pu rien pour eux.

Six mois après, nouveau soulèvement, les Liégeois n'avaient pas si complètement livré leurs armes, de la première vouge à la dernière arbalète, qu'ils ne pussent encore mettre sur pied une armée considérable, mais dépourvue d'engins d'artillerie, et ils comptaient encore sur Louis XI.

Mais à Péronne, Louis XI s'est mis imprudemment entre les mains du duc Charles. Au lieu d'un allié, c'est un ennemi que le duc de Bourgogne traîne avec lui contre Liége. La ville, démantelée six mois auparavant, peut à peine se défendre contre les 40 000 Bourguignons de Charles le Téméraire. Il n'y avait «portes ny murailles, ny fossez, ny une seule pièce d'artillerie qui rien valut». Les Liégeois ne peuvent que vendre chèrement leur vie; ils commencent par infliger un échec à l'avant-garde ennemie, en lui tuant 2 000 hommes. Les assiégeants installent leur camp en attendant l'heure de l'assaut. Charles le Téméraire a son quartier sur les hauteurs de Sainte-Walburge, du côté de la citadelle actuelle; à côté de son logis, Louis XI, son otage, a le sien, séparé du duc par une grange où sont entassés 300 hommes.

L'assaut devait avoir lieu à la pointe du jour, mais, la nuit même, les Liégeois se sont résolus à une tentative désespérée. Commines racontant «comment les Liégeois firent une merveilleuse sortie sur les gens du duc de Bourgogne, là où lui et le roy furent en grand danger», dit que 600 hommes du pays de Franchimont près Liége, se laissant glisser sans bruit par les brèches, eussent tué le duc et le roi couchés dans leurs lits, si, rencontrant deux grandes tentes où dormaient quelques seigneurs bourguignons, ils ne se fussent «amusés» à lancer de grands coups de piques à travers, ce qui donna l'alarme. Au bruit, les 300 hommes de la grange commencèrent à sortir à demi armés, les archers du duc se levèrent et une horrible mêlée s'engagea dans l'obscurité, devant le logis de Charles qui s'armait à la hâte. D'autre part, le logis du roi était également attaqué, les quelques archers écossais de Louis XI se défendaient à coups de flèches tirés au petit bonheur dans la masse des gens qui s'égorgeaient sans se voir, serrés dans un si petit espace. Mais tout le camp réveillé arrivait à la rescousse, les 600 Liégeois moururent jusqu'au dernier.

Le lendemain l'armée bourguignonne forçait les retranchements et le duc Charles donnait le signal du massacre, des exécutions, des noyades en masse, du pillage à fond et de l'incendie final, de l'effroyable embrasement dont on aperçut les fumées tourbillonnantes depuis Aix-la-Chapelle, atrocités que le duc--l'impitoyable boucher de Nesle, de Gand, de Dinant et d'ailleurs,--devait justement expier un jour à Nancy, sous les piques des Suisses.

Liége semblait bien morte. Charles le Téméraire avait envoyé à la Bourse de Bruges, pour y être exposé «à la risée honteuse de la populace» selon une inscription qu'il y fit graver, le _Perron_ c'est-à-dire une colonne surmontée d'une pomme de pin, Palladium de la cité et symbole des libertés communales, devant laquelle se faisaient les proclamations au peuple. Ce perron, on le voit encore aujourd'hui, ou du moins l'édifice qui a hérité de sa place et de son nom, une jolie fontaine du dix-septième siècle, où la colonne, au lieu de la pomme de pin traditionnelle porte un petit groupe des Trois Grâces. Que de gentillesses aujourd'hui, pour un souvenir des époques dures, des rudes combats soutenus par les métiers liégeois et de tous les égorgements qui firent ruisseler tant de sang sous ce perron.

Il est sur la Place du Marché, devant un Hôtel de ville de 1714. Liége n'a malheureusement pas de maison communale du Moyen-Age, l'Hôtel de ville, construit une trentaine d'années après le sac de Charles le Téméraire, ayant été détruit à son tour par un bombardement en 1691.

Après les massacres et les destructions de 1468, Liége se repeupla pourtant, se reprit à vivre, mais ce n'était pas la dernière tragédie. A peine une douzaine d'années écoulées, c'est l'assassinat de l'Evêque Louis de Bourbon par Guillaume de la Marck, le farouche Sanglier des Ardennes, qui, à la tête d'une bande de 4000 routiers, était venu tendre une embuscade à l'Evêque, aux portes de la ville où il s'était ménagé des intelligences.

Entré en ville, Guillaume de la Marck, terrorisant les chanoines, leur imposa l'élection au trône épiscopal de son fils, Jean d'Arenberg qui n'était même pas clerc. Mais les chanoines ayant pu s'enfuir à Louvain, s'empressèrent d'élire un autre Evêque, lequel, soutenu par le Pape et l'Empereur, put quelque temps après mettre la main sur le farouche Sanglier des Ardennes et le faire décapiter.

Ce fut le signal d'une guerre de brigandages menée par la famille de la Marck, alliée à la populace liégeoise. Huit années de luttes et de surprises, jusqu'au jour où les Liégeois, fatigués de la tyrannie des partisans des la Marck, se révoltèrent et les massacrèrent jusqu'au dernier.

Malgré les troubles, pendant le seizième siècle, Liége s'efforce cependant de se tenir à l'écart des grandes guerres contre l'Espagne. Au dix-septième siècle, les divisions prennent un caractère aigu, la ville se partage entre deux partis: _Grignoux_--Grognards--parti populaire, et _Chiroux_,--Hirondelles--parti de l'aristocratie. Les émeutes et les bagarres se succèdent, le bourgmestre Laruelle est massacré, avec l'aide des Espagnols, mais les Grignoux, furieux, font à leur tour une boucherie de tout ce qui peut tenir au parti opposé.

Luttes contre les Princes-Evêques ou difficultés pour maintenir la neutralité de la principauté pendant les grandes guerres, soulèvements et réactions, cela recommence toujours jusqu'à la Révolution française, quand le dernier des quatre-vingt-dix-huit Princes-Evêques de Liége est obligé de quitter sa ville, devant les troupes de Dumouriez.