Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française

Part 10

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On vient de commencer la restauration de l'édifice composite, à la fois Halles et Palais du Grand Conseil. Il en avait besoin; en certaines parties, c'était presque une ruine, utilisée tant bien que mal en maisons. Cela faisait tout récemment encore un amalgame extrêmement pittoresque. La façade était en trois morceaux distincts: un grand pavillon au centre, grande porte ogivale surmontée d'une galerie crénelée et d'un pignon flanqué de tourelles;--un pignon du seizième siècle à droite,--et sur le flanc gauche, un édifice tronqué, découronné, d'une très belle architecture du seizième siècle, fortement écorchée, montrant çà et là des sculptures brisées ou grattées, avec les restes d'une jolie tourelle d'angle au-dessus d'un estaminet, et des boutiques banales au rez-de-chaussée, sous des galeries bouchées qui devaient avoir été fort belles. D'ailleurs, sur toute la façade, de grandes ogives murées, des rafistolages de plâtre, des blessures béantes, des estafilades et des cicatrices, montraient combien outrageusement le pauvre palais de Charles-Quint avait été maltraité.

C'était là que siégeait le Grand Conseil, la _Consulte_, au temps où la Cour de la Gouvernante et les administrations établies par elle à Malines apportaient à la ville animation et prospérité. Malines ne produisait pas que des dentelles pour les fraises des nobles dames, elle fondait des canons et des bombardes pour les armées espagnoles.

Mais les beaux jours avaient parfois de tristes lendemains: ce n'était pas assez de l'épouvantable catastrophe amenée par l'explosion de son grand magasin à poudre, qui détruisit plusieurs églises et trois cents maisons, en tuant ou blessant huit cents personnes, Malines eut encore à souffrir des dévastations et des mises à sac en 1566, 1578 et 1580. Alors disparurent bien des riches logis et les édifices survivants reçurent de nombreuses blessures.

La vieille Maison échevinale, en meilleur état que le Palais de Charles-Quint, n'a pas autant d'importance; c'est cependant un bâtiment d'une assez jolie silhouette grâce à un arrangement de pignons, à la tourelle d'angle et au petit clocheton posé sur son toit.

Sur les _Bailles de fer_,--joli nom d'allure romantique,--qui commencent là, se voient quelques pignons du dix-septième siècle encadrant gentiment le marché. Ces _Bailles de fer_, large rue plutôt que place, conduisent au Grand Pont sur la Dyle, pont du treizième siècle, mais fort abîmé, dont les vieilles arches sombres tiennent à tout un quartier de vieilles constructions patinées à souhait.

En face, sur le Quai au sel, on trouve quelques-unes des plus curieuses parmi les maisons de Malines; la maison d'Adam et Eve a deux étages d'arcatures gothiques: celles de rez-de-chaussée encadrent les deux bas-reliefs qui ont fourni le nom à l'immeuble, la tentation d'Eve, puis Adam et Eve chassés du Paradis. D'après d'anciennes vues, la maison possédait jadis une belle tourelle d'angle disparue. A côté, autre pignon, de bois cette fois, très fouillé, avec sirènes à l'auvent et statuettes à chaque poteau d'encorbellement.

Il s'en trouve un peu plus loin un autre non moins remarquable, en pierre, qui présente du haut en bas des encadrements de fenêtres fort compliqués, arcs trilobés, surbaissés, avec une jolie porte intacte comme sculptures et panneaux. Çà et là se montre quelque haute tourelle de briques, tourelle d'escalier sans doute, montant à une belle hauteur par-dessus les toits, ou surgissant dans des cours de maisons jadis importantes.

Que voir encore de Malines au hasard des petites rues? Le Palais de la Gouvernante, Marguerite de Parme, sert aujourd'hui de Palais de justice, c'est un bel édifice de noble architecture complètement restauré de nos jours. Un débris des remparts apparaît isolé parmi les arbres du boulevard, c'était la porte de Bruxelles, ouvrant entre deux fortes tours coiffées de bizarres poivrières, énormes et renflées en haut. Combien cela devait être plus joli avec l'avancée au-delà du fossé, comme le montrent les estampes d'autrefois.

Et les églises: Saint-Jean, belle tour, jolie petite rosace au portail, Sainte-Catherine, Notre-Dame d'Hanswyck, coupole basse du seizième siècle, Notre-Dame-au-delà-de-la-Dyle, plus intéressante, ces deux dernières s'arrangeant de façon très pittoresque parmi le fouillis des masures et des arbres au-dessus de la rivière.

Il n'y a pas un grand nombre de kilomètres entre Malines et Louvain, toutes les deux situées à une quinzaine de kilomètres de Bruxelles et aussi sur la même petite rivière, la capricieuse Dyle qui la traverse divisée en plusieurs bras enfermant des îlots de maisons, ou les blocs de grands bâtiments des brasseries.

Louvain, vieille cité qui eut aussi ses jours de grandeur et d'opulence, se trouve aujourd'hui, après une série de mauvaises chances et de malheurs, très au large dans l'enceinte à peu près circulaire tracée il y a cinq ou six siècles, qu'elle remplissait de ses rues populeuses, de ses maisons serrées. Maintenant la ville s'est comme recroquevillée sur elle-même, la campagne a refranchi l'ancienne ligne des remparts et reconquis bien du terrain, de rue en rue.

Cette résidence des anciens ducs de Brabant était pourtant, comme tant d'autres villes de métiers, importante avec ses puissantes et riches corporations du drap et de la toile, et de plus une ville d'Université depuis 1426.

Le temps de prospérité des drapiers et tisserands est le quatorzième siècle: alors Louvain comptait deux cent mille âmes, plus que la plupart des capitales d'alors. Son Université au siècle suivant eut parfois huit mille étudiants répartis dans quarante-trois collèges. Aujourd'hui, temps de renaissance après une éclipse presque totale, elle en a deux mille.

Au quinzième siècle, la draperie déclinait déjà; il fallut pour l'achever que le siècle suivant apportât avec lui tous les malheurs, la peste et la guerre. La peste s'acharna sur la malheureuse ville, elle tua cinquante mille habitants, dépeupla l'Université de ses élèves et finit par emporter tous les professeurs.

Ensuite les guerres de la Réforme survinrent, lesquelles détruisirent, suivant les historiens, trois mille trois cents maisons, ce qui faisait ressembler Louvain «moins à une ville qu'à une campagne ravagée». Actuellement, la ville remonte la pente, puisque de vingt-six mille habitants, en 1840, elle en compte maintenant plus de quarante mille.

Il reste à Louvain, de son âge prospère, un splendide édifice, un Hôtel de ville de toute magnificence, construit au milieu du quinzième siècle, et qui semble véritablement le chef-d'œuvre d'une confrérie d'orfèvres qui auraient travaillé la pierre, ou de maçons qui auraient tenté d'imiter l'œuvre des dentellières.

Construit tout à fait sur le modèle de ces châsses merveilleuses destinées à renfermer des reliques vénérées, il ne lui manque que des émaux et des pierres précieuses étincelant et rutilant au bout de ses pinacles ou dans les découpures de ses balustrades.

Cette fabuleuse architecture, ne pouvant être renfermée dans un musée, brille au plein soleil sur une Grande Place, pas très grande, étroite même, resserrée entre ce magnifique reliquaire d'art gothique et l'église Saint-Pierre, autre très beau morceau, au point de vue pittoresque surtout.

L'Hôtel de ville fait penser à une Sainte-Chapelle, c'est la même simplicité de plan, la même netteté de lignes, un rectangle à deux pignons lançant une svelte tourelle à chaque pointe, avec une autre tourelle à chaque angle, mais le tout est fouillé et sculpté de la base au faîte, fleuri de la première à la dernière pierre. Trois étages de fenêtres entre chacune desquelles une colonnette engagée au bas porte sur une saillie triangulaire, en guise de contreforts, une série de statues superposées sous des dais délicatement ciselés; tout le long du toit, règne une belle galerie de créneaux ajourés en balustrade flamboyante. Les tourelles d'angle, à partir de là, ont encore deux étages de plates-formes et une flèche aussi ajourée. Sur le toit, quatre étages de lucarnes.

Et partout, du haut en bas des arcatures trilobées, un hérissement de fleurons, de crochets, de pierres miraculeusement frisées, dentelées, tortillées. Et l'ensemble est d'une grâce souriante et épanouie. Il n'est pas d'architecture plus gaie que ce gothique flamboyant; par tous les temps, à travers bourrasques, brumes, tempêtes et révolutions, le gothique sourit toujours. Quelles lunettes portaient donc les gens du dix-huitième siècle qui l'accusaient d'être un art de tristesse!

Cet admirable monument était, comme tant d'autres, comme presque tous les monuments du Moyen-Age, arrivé à notre époque fort maltraité, et il a dû subir de nos jours une complète restauration; bien entendu les statues manquaient ou se trouvaient mutilées, il a fallu les refaire.

On fait commencer la décadence de Louvain à la fin du quatorzième siècle, après les dissensions entre les nobles et les artisans qui ensanglantèrent maintes fois la ville. Un des principaux chefs des gens des métiers ayant été assassiné à Bruxelles par des nobles chassés de Louvain, le peuple, quand la nouvelle en arriva, se rua en fureur sur les logis des nobles qui durent chercher refuge à l'Hôtel de ville.

Mais la foule les y pourchassa et enfonça toutes les portes, les nobles furent impitoyablement massacrés et jetés par les fenêtres sur les piques du populaire entassé sur la place.

Les massacres suscitèrent d'autres massacres en représailles, il en résulta une longue guerre qui se termina mal pour Louvain. Le duc de Luxembourg, Wenceslas, futur empereur d'Allemagne, petit-fils de Jean de Luxembourg, le roi de Bohême aveugle qui mourut à Crécy, amena une armée pour châtier la ville où il entra par la brèche en janvier 1382. C'est alors que la fabrication des draps commença à décliner et que beaucoup d'artisans portèrent leurs Métiers en Angleterre.

Cette décadence n'empêcha pourtant pas Louvain de construire l'admirable Hôtel de ville actuel, pour remplacer celui qui avait été le théâtre de cette _défenestration_, et que sans doute la guerre avait ruiné comme une énorme quantité de maisons en ville.

Presque en face de l'Hôtel de ville s'ouvre le porche latéral de l'église Saint-Pierre. Ce côté de la place est tout à fait pittoresque, il y a encore de vieilles petites maisons rouges, à lucarnes flamandes pourvues de frontons à volutes, sous les chapelles de l'église. Pourvu qu'on ne les démolisse pas! l'abside est déjà complètement dégagée et il y a bien des démolitions en train autour de Saint-Pierre. Cela fait si bien partout, ces églises surgissant au-dessus des maisons basses serrées, nichées, pour ainsi dire, dans le giron du grand monument. Ici comme ailleurs, l'église y prend une majesté et une grandeur remarquables, cet entourage cadre très bien avec l'architecture rude du porche devant lequel s'avancent les bases d'un portail commencé, et les deux étages de fenêtres, d'un joli dessin, les pignons des chapelles et tous les arcs-boutants ajoutent encore du mouvementé.

Pour l'intérieur, il faudrait comme à presque toutes les églises, répéter qu'il est majestueux et riche en monuments et œuvres d'art: jubé gothique, grand tabernacle, tombeaux, retables, tableaux, chaire décorative posée sur un gros rocher de bois sculpté formant grotte, avec arbres, feuillages sculptés et statues, particulièrement un saint Paul de grandeur naturelle tombant de cheval sur la route d'Ephèse.

Notons encore un Christ singulier, vêtu d'une robe de velours, et très vénéré parce qu'un jour, suivant une légende, il détacha un bras de sa croix pour saisir un voleur en train d'enlever le calice de l'autel.

Il paraît que jadis, au-dessus de la façade, une énorme tour montait à 175 mètres, sans la croix, entre deux autres de 140. C'était de toute l'Europe la pointe monumentale la plus haute. Le 31 janvier 1604, un ouragan formidable soufflait sur Louvain; la grosse tour, orgueil de la ville, vacilla soudain sur ses deux voisines qui fléchirent, et toutes trois s'écroulèrent sur les maisons voisines, pendant que la grande croix emportée passait par-dessus les maisons de la Place et s'en allait au loin tomber dans la Dyle.

Ici, comme dans toutes les villes, les riches corporations possédaient des Halles monumentales. Les anciennes Halles aux draps, actuellement occupées par l'Université, ne sont qu'un débris de l'édifice primitif du treizième siècle; il reste le rez-de-chaussée, très dénaturé extérieurement, sur lequel au dix-septième siècle, on a construit un étage sans beauté. Cependant la grande salle d'entrée est d'un beau caractère, avec son double escalier dans le fond, son plafond à grosses poutres, porté par une épine de fortes colonnes gothiques.

Partout on rencontre l'eau dans la ville, la Dyle que l'on passe et repasse; partout fument de grandes brasseries: c'est la ville de Gambrinus, partout roulent de grandes voitures chargées de tonneaux. Dans toutes ces rues où l'atmosphère a l'odeur et le goût de la bière, on peut rencontrer un certain nombre de vieilles maisons ou de choses intéressantes, mais sans exagération.

Il y a, non loin de l'Université, un beau et grand pignon de briques à rosaces curieuses, qui provient peut-être de quelque collège; plus loin, un reste de tour avec un morceau de rempart dans un parc. Dans la rue de Bruxelles, se voit, près de l'Hôpital, un vieux portail roman assez curieux appliqué à une chapelle moderne.

Parmi les églises, Sainte-Gertrude et Saint-Jacques surtout, ont quelque intérêt, le grand pignon de Saint-Jacques et sa flèche, se découpent pittoresquement sur le ciel. Quant aux bâtiments de l'Abbaye du Parc aux portes de la ville, ils ont été modernisés au dix-huitième siècle.

Audenarde, c'est encore un Hôtel de ville de premier ordre, encore un très merveilleux édifice qui peut bien se mettre au premier rang, à côté de celui de Louvain. Il est dans le même caractère et tout autant ciselé, tout autant fouillé et travaillé, avec la délicieuse fantaisie du gothique le plus flamboyant, et même il possède, pour le distinguer de la Châsse de Louvain, quelque chose de plus, un beffroi superbe.

C'est pourtant une bien petite ville par le chiffre actuel de sa population, six mille habitants, mais il ne lui suffit pas d'avoir pour Hôtel de ville un chef-d'œuvre de l'art gothique, elle a encore deux belles et grandes églises. D'ailleurs Audenarde jadis était artiste, ce n'est pas des draps qu'elle fabriquait, mais des tapisseries de haute lisse très fameuses, et c'est même chez elle qu'on vint chercher, à la fondation des Gobelins, des ouvriers habiles et le maître tapissier Jans pour les diriger.

Son histoire est celle de toutes les villes voisines pendant les siècles du Moyen-Age. Lorsque Gand se révolta contre le duc Philippe le Bon en 1452, un corps d'hommes d'armes du duc, commandé par le sire de Lalaing, défendit la ville d'Audenarde contre les milices gantoises, trente mille hommes, qui avaient amené avec elles, entre autres pièces d'artillerie, le grand canon Dulle Griet, Marguerite l'Enragée, et Audenarde allait succomber si l'armée du duc, avec toute la noblesse des Flandres, n'était venue livrer bataille aux assiégeants sous les murs de la ville.

Audenarde connut aussi toutes les alarmes, toutes les mauvaises chances des guerres du seizième siècle. Cependant, prise par Alexandre Farnèse, duc de Parme, dans sa campagne de 1581, elle fut plus heureuse que d'autres.

Une maison de la Grand'Place avait abrité un roman d'amour de l'Empereur Charles-Quint, et Farnèse, se souvenant que sa mère, Marguerite de Parme, fille naturelle de Charles-Quint et d'une belle Flamande, Jeanne van der Gheenst, de la famille d'un maître tapissier d'Audenarde, y était née, épargna à la ville les horreurs de la mise à sac. Plus tard, elle fut prise trois ou quatre fois par les Français qui la démantelèrent.

Pour l'Hôtel de ville, c'est la même ordonnance qu'à Louvain, un rectangle à double pignon, décoré de la même façon, avec la même prodigalité. En plus, le rez-de-chaussée est précédé d'une jolie galerie d'arcades en avant-corps, grand balcon régnant sur toute la façade, et du milieu duquel se détache le beffroi, jolie tour carrée aussi fouillée que tout le reste, ouverte au dedans de la galerie en manière de «bretèque» pour parler au peuple. La grande salle échevinale donne sur cette bretèque, une grande salle de noble caractère, avec une magnifique cheminée comme il s'en trouve une série à signaler dans les Hôtels de ville de Belgique.

Le beffroi a encore trois étages après la naissance du toit, dont deux octogonaux pour le campanile, et il se termine par une coupole à jour en forme de couronne impériale, fleuronnée et hérissée de crochets, au sommet de laquelle plane orgueilleusement une statue dorée d'homme d'armes, que les gens d'Audenarde appellent Hanske, le «petit Jean le Guerrier».

L'Hôtel de ville est dans tout l'éclat d'une récente restauration, qui met en relief toute la délicatesse de sa délicieuse ornementation: on a doré la crête du faîtage et les aigles impériales placées au sommet des grandes lucarnes.

De l'autre côté de l'immense Grand'Place, au delà d'une fontaine datant de l'occupation française sous Louis XIV, au-dessus de maisons qui semblent minuscules en raison de la distance, montent les murailles sombres de Sainte-Walburge, église considérable, dominée par une belle tour robuste de 98 mètres.

Pittoresque plutôt que belle, l'église est faite de morceaux abîmés ayant fortement souffert, ou de parties refaites, car elle a subi plusieurs dévastations, d'abord au seizième siècle, quand les Réformés iconoclastes mirent, à Audenarde comme ailleurs, les églises à sac, et ensuite, pendant les guerres du dix-septième siècle, par les sièges et ensuite, pendant les guerres en 1864.

Dans le quartier de Pamele, où jadis, entouré par l'Escaut, se trouvait le très curieux château à enceinte ronde ou plutôt octogonale, détruit au dix-septième siècle, s'élève une autre église, Notre-Dame de Pamele, édifice romano-gothique d'un bon effet, sur le bord de la rivière, dans le mouvement de la batellerie, parmi les mâts des péniches attendant l'éclusée.

XIV

BRUXELLES

La Grand'Place et ses souvenirs.--L'Hôtel de ville.--La Maison du Roi et les Maisons de corporations.--Les comtes d'Egmont et de Horn.--Sainte-Gudule et les églises.--Palais sur palais.--La porte de Hal.

Jamais personne n'a parlé de Bruxelles autrement que pour reconnaître son charme et ses agréments divers. Grande et superbe ville, Bruxelles trouve le moyen de se montrer vraiment une capitale très moderne, tout en demeurant une ville originale, bien flamande, bien caractérisée, d'aspect aimable et gai, d'être cosmopolite sans cosmopolitisme banal, et de conserver, ce qui devient si rare partout, la couleur locale.

Une capitale toute pimpante de jeunesse et de modernité, cela se voit aux fastueuses architectures dans le goût du jour, aux dômes et coupoles s'allongeant ou bombant dans le ciel, au coin des grandes artères nouvelles sillonnées de trams électriques, agitées d'un mouvement intense,--mais tout ce décor vingtième siècle, tous ces quartiers de la vie actuelle, tous ces boulevards auxquels on passe la banalité des choses neuves qui n'ont pas encore beaucoup vécu, tout cela tourne autour d'un centre historique et artistique, où tout le caractère d'une vieille cité flamande se montre pleinement pittoresque et expressif.

Le noyau, le vieux Bruxelles central, pour quiconque ne s'attarde pas aux nouveautés des grandes voies ou aux élégances des magasins en recherche de somptuosité, offre autant de savoureuses satisfactions artistiques qu'on en peut désirer. Il y a tout le quartier de l'Hôtel de ville si curieux, si grouillant, si amusant, si haut en couleur, où tous les aspects, de coin de rue en coin de rue, sont intéressants par la variété, l'imprévu, le mouvementé.

La Grand'Place est un des points les plus caractéristiques de notre vieille Europe, par son merveilleux ensemble architectural: l'Hôtel de ville tenant tout un côté, la maison du Roi, ancienne Halle au pain en face, et l'entourage curieusement découpé des maisons de corporations.

Le colossal Hôtel de ville, avec ses 80 mètres de façade et sa tour haute de 114 mètres, domine superbement toutes ces architectures entassées, d'un mouvement, d'une richesse et d'une variété de lignes extraordinaires et si chaudement colorées. C'est aux premières années du quinzième siècle que Bruxelles, déjà ville florissante, s'offrit ce gigantesque édifice, que pour la glorification des libertés communales, on voulut faire puissant et somptueux, surchargé, hérissé de sculptures, polychromé et même recouvert de feuilles d'or par places, aux fines tourelles et ailleurs.

Commencé en 1402, l'œuvre s'acheva en 1455. L'énorme masse a deux étages de hautes fenêtres sur un rez-de-chaussée précédé d'une galerie d'arcades, des rangées de statues partout où le nu des murs pouvait se montrer, de belles tourelles d'angle montant aux pignons et une galerie crénelée. Le beffroi partage la façade en deux parties inégales, la plus longue est la plus ancienne; il y a quelque différence au premier étage, après la tour, dans l'aile droite commencée en 1444. Elle monte superbe à l'escalade des nuages, cette tour, fine et légère dans la moitié supérieure, polygonale, et soutenue, quand elle a dépassé le grand comble, par de fines tourelles faisant office de contreforts. Tout en haut, sur la pointe, le patron de la ville, un Saint Michel, statue de cuivre doré, ayant 5 mètres de taille, les pieds sur le Mauvais Ange, brandit l'épée et tourne à tous les vents depuis 1445.

Les bâtiments forment un vaste carré autour d'une cour centrale. Ils renferment nombre de belles salles restaurées et décorées, soit en 1718, soit à notre époque. Au point de vue historique, il faut retenir l'ancienne salle des Etats de Brabant, dans laquelle en 1556 l'empereur Charles-Quint vieilli, usé, cassé avant l'âge, prononça son abdication dans une séance mémorable et remit le sceptre à son fils Philippe II. C'est là aussi, que douze ans plus tard, les comtes d'Egmont et de Horn entendirent prononcer leur sentence. L'Hôtel de ville a beaucoup souffert du bombardement de 1695 et toute la partie postérieure de l'édifice dut être reconstruite.

Cette année-là, au cours des grandes guerres soutenues avec des fortunes diverses par Louis XIV, contre les puissances coalisées: Angleterre, Hollande, Espagne, Allemagne, Savoie, une armée de soixante mille hommes, sous le commandement de Villeroy, se présenta devant Bruxelles, pour faire lever, par une énergique diversion, le siège de Namur que défendait Boufflers.