Les vaines tendresses Études et Portraits littéraires, premier série
Part 3
Toute la Genèse y figure; Le lion, l'ours et l'éléphant; Du monde la grandeur obscure Y troublait mon âme d'enfant.
Sur chaque bête un mot énorme Et d'un sens toujours inconnu, Posait l'énigme de sa forme A mon désespoir ingénu.
Ah! dans ce lent apprentissage La cause de mes pleurs, c'était La lettre noire, et non l'image Où la Nature me tentait.
Maintenant j'ai vu la Nature Et ses splendeurs, j'en ai regret: Je ressens toujours la torture De la merveille et du secret,
Car il est un mot que j'ignore Au beau front de ce sphinx écrit, J'en épelle la lettre encore Et n'en saurai jamais l'esprit.
SUR LA MORT
I
On ne songe à la Mort que dans son voisinage: Au sépulcre éloquent d'un être qui m'est cher, J'ai pour m'en pénétrer fait un pèlerinage, Et je pèse aujourd'hui ma tristesse d'hier.
Je veux, à mon retour de cette sombre place Où semblait m'envahir la funèbre torpeur, Je veux me recueillir, et contempler en face La Mort, la grande Mort, sans défi mais sans peur.
Assiste ma pensée, austère Poésie Qui sacres de beauté ce qu'on a bien senti; Ta sévère caresse aux pleurs vrais s'associe, Et tu sais que mon coeur ne t'a jamais menti.
Si ton charme n'est point un misérable leurre, Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi, Ne m'abandonne pas précisément à l'heure Où pour ne pas sombrer j'ai tant besoin de toi.
Devant l'atroce énigme où la raison succombe, Si la mienne fléchit tu la relèveras; Fais-moi donc explorer l'infini d'outre-tombe Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras;
Fais taire l'envieux qui t'appelle frivole, Toi qui dans l'inconnu fais crier des échos, Et prêtes par l'accent, plus sûr que la parole, Un sens révélateur au seul frisson des mots.
Ne crains pas qu'au tombeau la morte s'en offense, O Poésie, ô toi, mon naturel secours, Ma seconde berceuse au sortir de l'enfance, Qui seras la dernière au dernier de mes jours.
II
Hélas! j'ai trop songé sous les blêmes ténèbres Où les astres ne sont que des bûchers lointains, Pour croire qu'échappé de ses voiles funèbres L'homme s'envole et monte à de plus beaux matins;
J'ai trop vu sans raison pâtir les créatures, Pour croire qu'il existe au delà d'ici-bas Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures, Quelque être ayant pris forme et qui ne souffre pas.
Toute forme est sur terre un vase de souffrances, Qui, s'usant à s'emplir, se brise au moindre heurt; Apparence mobile entre mille apparences Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt.
N'es-tu plus qu'une chose au vague aspect de femme, N'es-tu plus rien? Je cherche à croire sans effroi Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame, Aujourd'hui, morte aimée, il n'est plus rien de toi.
Je ne puis, je subis des preuves que j'ignore. S'il ne restait plus rien pour m'entendre en ce lieu, Même après mainte année y reviendrais-je encore Répéter au néant un inutile adieu.
Serais-je épouvanté de te laisser sous terre? Et navré de partir, sans pouvoir t'assister Dans la nuit formidable où tu gis solitaire, Penserais-je à fleurir l'ombre où tu dois rester?
III
Pourtant je ne sais rien, rien, pas même ton âge: Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir, Les tiens n'ont-ils pas fait quelque immense passage Du temps qui court au temps qui n'a plus à courir?
Ont-ils joint leur durée à l'ancienne durée? Pour toi s'enchaînent-ils aux ans chez nous vécus? Ou dois-tu quelque part, immuable et sacrée, Dans l'absolu survivre à ta chair qui n'est plus?
Certes, dans ma pensée, aux autres invisible, Ton image demeure impossible à ternir, Où t'évoque mon coeur tu luis incorruptible, Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir?
Servant de sanctuaire à l'ombre de ta vie, Je la préserve encor de périr en entier. Mais que suis-je? Et demain quand je t'aurai suivie, Quel ami me promet de ne pas t'oublier?
Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, Et jusque dans les coeurs elle meurt par lambeaux, J'en voudrais découvrir le vrai dépositaire, Plus sûr que tous les coeurs et que tous les tombeaux.
IV
Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose. Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu Du mourant qui pressent sa lente apothéose? Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu?
Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée? Ou contre le néant un héroïque effort? Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée, Quand le balancier tombe, oublié du ressort?
Naguère ce problème où mon doute s'enfonce, Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser; J'interrogeais de loin, sans craindre la réponse, Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser.
Ah! doctrines sans nombre où l'été de mon âge Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir, De mes veilles sans fruit réparez le dommage, Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,
Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve, Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir, Ou que, la même encor sous une forme neuve, Vers la plus haute étoile elle se sent ravir!
Faites-moi croire enfin dans le néant ou l'être, Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés. Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître, Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés!
Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes, Qui du Juif magnanime avez couvert la voix; Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes, Vaine philosophie où tout sombre à la fois;
Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire Changes la vision pour le tâtonnement, Science, qui partout te heurtant au mystère Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement.
Des mots! des mots! Pour l'un la vie est un prodige, Pour l'autre un phénomène. Eh! que m'importe à moi! Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je, Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.
V
Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres, Apprendre ton vrai sort, ô morte que j'aimais, Arrière les savants, les docteurs, les apôtres. Je n'interroge plus, je subis désormais.
Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'âme, Elle a contre elle-même armé son propre enfant; L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blâme, Le coeur qu'elle a fait haut la méprise en rêvant.
Avec elle longtemps, de toute ma pensée Et de tout mon amour, j'ai lutté corps à corps, Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insensée, Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.
Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races, Abominable excuse au carnage que font Des peuples malheureux les nations voraces, De tout aveugle espoir m'a vidé l'âme à fond,
Je succombe épuisé, comme en pleine bataille, Un soldat, par la veille et la marche affaibli, Sans vaincre, ni mourir d'une héroïque entaille, Laisse en lui les clairons s'éteindre dans l'oubli;
Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui, Mais trop las pour frapper il lègue la victoire Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.
Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait naître, Qu'on vous nomme hasard, force, matière ou dieux, Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le maître, Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.
Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble, Ouvriers inconnus de l'infini malheur, Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble, Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur!
Et si je dois fournir aux avides racines De quoi changer mon être en mille êtres divers, Dans l'éternel retour des fins aux origines Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.
DÉFAILLANCE ET SCRUPULE
I
Mon besoin de songe et de fable, La soif malheureuse que j'ai De quelque autre vie ineffable, Me laisse tout découragé.
Quand d'un beau vouloir je m'avise, Je me répète en vain: «Je veux. --A quoi bon?» répond la devise Qui rend stériles tous les voeux.
A quoi bon nos miettes d'aumône? Si la plèbe veut s'assouvir; Ou nos rêves d'État sans trône? S'il plaît au peuple de servir.
A quoi bon rapprendre la guerre? S'il faut toujours qu'elle ait pour but Le gain menteur, cher au vulgaire, D'une auréole et d'un tribut.
A quoi bon la lente science? Si l'homme ne peut entrevoir, Après tant d'âpre patience, Que les bornes de son savoir.
A quoi bon l'amour? si l'on aime Pour propager un coeur souffrant, Le coeur humain, toujours le même Sous le costume différent.
A quoi bon, si la terre est ronde, Notre infinie avidité? On est si vite au bout d'un monde, Quand il n'est pas illimité!
Or ma soif est celle de l'homme, Je n'ai pas de désir moyen, Il me faut l'élite et la somme, Il me faut le souverain bien!
II
Ainsi mon orgueil dissimule Les défaillances de ma foi, Mais je sens bientôt un scrupule Qui s'élève et murmure en moi:
Mon fier désespoir n'est peut-être Qu'une excuse à ne point agir, Et comme au fond je me sens traître, Un prétexte à n'en point rougir,
Un dédain paresseux qui ruse Avec la rigueur du devoir, Et de l'idéal même abuse Pour me dispenser de vouloir.
Parce que la terre est bornée, N'y faut-il voir qu'une prison, Et faillir à la destinée Qu'embrasse et clôt son horizon?
Parce que l'amour perpétue La vie et ses âpres combats, Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue Et qu'Athènes n'existe pas?
Parce que la science est brève Et le mystère illimité, Faut-il lui préférer le rêve Ou la complète cécité?
Parce que la guerre nous lasse, Faut-il par mépris des plus forts, Tendant la gorge au coup de grâce, Leur fumer nos champs de nos corps?
Parce que la force nombreuse Appelle droit son bon plaisir, Songe creux le savoir qui creuse, Et l'art qui plane: vain loisir,
Faut-il laisser cette sauvage Brûler les oeuvres des neuf Soeurs Pour venger l'antique esclavage Nourricier des premiers penseurs!
Ah! faut-il que de la justice, Et de l'amour, désespérant, Le coeur déçu se rapetisse Dans un exil indifférent?
Non, toute la phalange auguste Des créateurs, doit pour ses dieux, Qui sont le vrai, le beau, le juste, Combattre en dessillant les yeux,
Et du temple où chaque âge apporte Le fruit sacré de ses efforts, Ouvrir à deux battants la porte, En défendre à mort les trésors!
SURSUM CORDA
Si tous les astres, ô Nature, Trompant la main qui les conduit, S'entre-choquaient par aventure Pour se dissoudre dans la nuit;
Ou comme une flotte qui sombre, Si ces foyers, grands et petits, Lentement dévorés par l'ombre, Y disparaissaient engloutis,
Tu pourrais repeupler l'abîme, Et rallumer un firmament Plus somptueux et plus sublime, Avec la terre seulement!
Car il te suffirait, pour rendre À l'infini tous ses flambeaux, D'y secouer l'humaine cendre Qui sommeille au fond des tombeaux,
La cendre des coeurs innombrables, Enfouis, mais brûlants toujours, Où demeurent inaltérables Dans la mort d'immortels amours.
Sous la terre, dont les entrailles Absorbent les coeurs trépassés, En six mille ans de funérailles Quels trésors de flamme amassés!
Combien dans l'ombre sépulcrale Dorment d'invisibles rayons! Quelle semence sidérale Dans la poudre des passions!
Ah! que sous la voûte infinie Périssent les anciens soleils, Avec les éclairs du génie Tu feras des midis pareils;
Tu feras des nuits populeuses, Des nuits pleines de diamants, En leur donnant pour nébuleuses Tous les rêves des coeurs aimants;
Les étoiles plus solitaires, Éparses dans le sombre azur, Tu les feras des coeurs austères Où veille un feu profond et sûr;
Et tu feras la blanche voie Qui nous semble un ruisseau lacté, De la pure et sereine joie Des coeurs morts avant leur été;
Tu feras jaillir tout entière L'antique étoile de Vénus D'un atome de la poussière Des coeurs qu'elle embrasa le plus;
Et les fermes coeurs, pour l'attaque Et la résistance doués, Reformeront le zodiaque Où les Titans furent cloués!
Pour moi-même enfin, grain de sable Dans la multitude des morts, Si ce que j'ai d'impérissable Doit scintiller au ciel d'alors,
Qu'un astre généreux renaisse De mes cendres à leur réveil! Rallume au feu de ma jeunesse Le plus clair, le plus chaud soleil!
Rendant sa flamme primitive À Sirius, des nuits vainqueur, Fais-en la pourpre encor plus vive Avec tout le sang de mon coeur!
À L'OCÉAN
SONNET.
Océan, que vaux-tu dans l'infini du Monde? Toi, si large à nos yeux enchaînés sur tes bords, Mais étroit pour notre âme aux rebelles essors, Qui du haut des soleils te mesure et te sonde;
Presque éternel pour nous plus instables que l'onde, Mais pourtant, comme nous, oeuvre et jouet des sorts, Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts, Et nulle éternité dans les jours ne se fonde.
Comme une vaste armée où l'héroïsme bout Marche à l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche, Mais la roche est solide et reparaît debout.
Va, tu n'es cru géant que du nain qui t'approche: Ah! je t'admirais trop, le ciel me le reproche, Il me dit: «Rien n'est grand ni puissant que le Tout!»
À RONSARD
Ô maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, J'admire tes vieux vers, et comment ton génie Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.
Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art, J'aime ta passion d'antique poésie, Et cette téméraire et sainte fantaisie D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.
Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois, et l'onde, N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde, Car le monde sans lyre est comme inhabité!
Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes, Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes, Et tu refais aux dieux une immortalité.
À THÉOPHILE GAUTIER
Maître, qui du grand art levant le pur flambeau, Pour consoler la chair besoigneuse et fragile, Rendis sa gloire antique à cette exquise argile, Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau!
Ton âme a donc rejoint le somnolent troupeau Des ombres sans désirs, où l'attendait Virgile, Toi qui né pour le jour d'où le trépas t'exile, Faisais des Voluptés les prêtresses du Beau!
Ah! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose) Devaient ravir ce corps dans une apothéose, D'incorruptible chair l'embaumer pour toujours,
Et l'âme! l'envoyer dans la Nature entière, Savourer librement, éparse en la matière, L'ivresse des couleurs et la paix des contours!
AUX POËTES FUTURS
Poëtes à venir, qui saurez tant de choses, Et les direz sans doute en un verbe plus beau, Portant plus loin que nous un plus large flambeau Sur les suprêmes fins et les premières causes;
Quand vos vers sacreront des pensers grandioses, Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau; Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes.
Songez que nous chantions les fleurs et les amours Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes, Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds;
Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes, Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours Sur de plus hauts objets des poëmes sans larmes.
TABLE
AUX AMIS INCONNUS. PRIÈRE. CONSEIL. AU BORD DE L'EAU. EN VOYAGE. SONNET À LA PETITE SUZANNE D. ENFANTILLAGE. AUX TUILERIES. L'AMOUR MATERNEL, À Maurice Chevrier. L'ÉPOUSÉE. DISTRACTION. INVITATION À LA VALSE. CE QUI DURE. UN RENDEZ-VOUS. L'OBSTACLE. LA COUPE. PARFUMS ANCIENS, À François Coppée. L'ÉTOILE AU COEUR. DOUCEUR D'AVRIL, À Albert Mérat. PÈLERINAGE. JUIN. LA BEAUTÉ. LA VOLUPTÉ, SONNET. LES DEUX CHUTES, SONNET. L'INDIFFÉRENTE, SONNET. L'ART TRAHI. SOUHAIT. TROP TARD. LES AMOURS TERRESTRES. L'ÉTRANGER, SONNET. LA VERTU. LE TEMPS PERDU, SONNET. LES FILS, SONNET. LE CONSCRIT, ABDICATION. LE RIRE. LE VASE ET L'OISEAU. L'ALPHABET. SUR LA MORT. DÉFAILLANCE ET SCRUPULE. SURSUM CORDA. À L'OCÉAN, SONNET. À RONSARD. À THÉOPHILE GAUTIER. AUX POËTES FUTURS.
_Imprimé_ PAR J. CLAYE POUR A. LEMERRE, LIBRAIRE _À PARIS._
End of Project Gutenberg's Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme