Les vaines tendresses Études et Portraits littéraires, premier série

Part 1

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SULLY PRUDHOMME

LES VAINES TENDRESSES

PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 31, Passage Choiseul, 31 M DCCC LXXV

AUX AMIS INCONNUS

Ces vers, je les dédie aux amis inconnus, A vous, les étrangers en qui je sens des proches, Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus, Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches Et dont les coeurs au mien sont librement venus.

Comme on voit les ramiers sevrés de leurs volières Rapporter sans faillir, par les cieux infinis, Un cher message aux mains qui leur sont familières, Nos poëmes parfois nous reviennent bénis, Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières.

Et quel triomphe alors! quelle félicité Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde, Quand répond à nos voix leur écho suscité Par delà le vulgaire en l'invisible monde Où les fiers et les doux se sont fait leur cité!

Et nous la méritons, cette ivresse suprême, Car si l'humanité tolère encor nos chants, C'est que notre élégie est son propre poëme, Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants, En lui parlant de nous lui parler d'elle-même.

Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise; Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir, Tombe comme une larme à la place précise Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir;

Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers, Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre, Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez, Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre.

Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment Que la sainte beauté de la douleur humaine, Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant, Sans avoir à descendre où j'ai conçu ma peine, Les aurez entendus dans le ciel seulement;

Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme, N'ayant connu mes torts que par mon repentir, Mes terrestres amours que par leur pure flamme, Pour qui je me fais juste et noble sans mentir, Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'âme!

Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu, Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble; Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu: Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble, Le reste en est fragile, épargnons-nous l'adieu.

PRIÈRE

Ah! si vous saviez comme on pleure De vivre seul et sans foyers, Quelquefois devant ma demeure Vous passeriez.

Si vous saviez ce que fait naître Dans l'âme triste un pur regard, Vous regarderiez ma fenêtre Comme au hasard.

Si vous saviez quel baume apporte Au coeur la présence d'un coeur, Vous vous assoiriez sous ma porte Comme une soeur.

Si vous saviez que je vous aime, Surtout si vous saviez comment, Vous entreriez peut-être même Tout simplement.

CONSEIL

Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore, Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant, Au pas ferme, à la voix sonore, Qui n'aille pas rêvant.

Sois généreuse, épargne aux coeurs de se méprendre. Au tien même, imprudente, épargne des regrets, N'en captive pas un trop tendre, Tu t'en repentirais.

La nature t'a faite indocile et rieuse, Crains une âme où la tienne apprendrait le souci, La tendresse est trop sérieuse, Trop exigeante aussi.

Un compagnon rêveur attristerait ta vie, Tu sentirais toujours son ombre à ton côté Maudire la rumeur d'envie Où marche ta beauté.

Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles Il abaissait sur toi le délicat réseau, Comme d'un seul petit coup d'ailes S'affranchirait l'oiseau!

Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait Quand il arrache au coeur la proie Que la lèvre effleurait;

Quand l'extase, pareille à ces bulles ténues Qu'un souffle patient et peureux allégea, S'évanouit si près des nues Qui s'y miraient déjà.

Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants: Ils chercheraient des crépuscules Dans ces soleils levants;

Il leur faut une amie à s'attendrir facile, Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau, Dont le coeur leur soit un asile Et les bras un berceau,

Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères, Inépuisable en soins calmants ou réchauffants, Soins muets comme en ont les mères, Car ce sont des enfants.

Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude, Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser, Il leur faut une solitude Où voltige un baiser.

Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble, Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d'eux, Vous seriez malheureux ensemble Bien qu'innocents tous deux.

AU BORD DE L'EAU

S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe, Le voir passer; Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace, Le voir glisser; À l'horizon, s'il fume un toit de chaume, Le voir fumer; Aux alentours si quelque fleur embaume, S'en embaumer; Si quelque fruit, où les abeilles goûtent, Tente, y goûter; Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent, Chante, écouter... Entendre au pied du saule où l'eau murmure L'eau murmurer; Ne pas sentir, tant que ce rêve dure, Le temps durer; Mais n'apportant de passion profonde Qu'à s'adorer, Sans nul souci des querelles du monde, Les ignorer; Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse, Sans se lasser, Sentir l'amour, devant tout ce qui passe, Ne point passer!

EN VOYAGE

Je partais pour un long voyage. En wagon, tapi dans mon coin, J'écoutais fuir l'aigu sillage Du sifflet dans la nuit au loin;

Je goûtais la vague indolence, L'état obscur et somnolent, Où fait tomber sans qu'on y pense Le train qui bourdonne en roulant;

Et je ne m'apercevais guère, Indifférent de bonne foi, Qu'une jeune fille et sa mère Faisaient route à côté de moi.

Elles se parlaient à voix basse: C'était comme un bruit de frisson, Le bruit qu'on entend quand on passe Près d'un nid le long d'un buisson;

Et bientôt elles se blottirent, Leurs fronts l'un vers l'autre penchés, Comme deux gouttes d'eau s'attirent Dès que les bords se sont touchés;

Puis, joue à joue, avec tendresse Elles se firent toutes deux Un oreiller de leur caresse, Sous la lampe aux rayons laiteux.

L'enfant sur le bras de ma stalle Avait laissé poser sa main, Qui reflétait comme une opale La moiteur d'un jour incertain;

Une main de seize ans à peine: La manchette l'ombrait un peu; L'azur d'une petite veine La nuançait comme un fil bleu;

Elle pendait molle et dormante, Et je ne sais si mon regard Pressentit qu'elle était charmante Ou la rencontra par hasard,

Mais je m'étais tourné vers elle, Sollicité sans le savoir: On dirait que la grâce appelle Avant même qu'on l'ait pu voir.

«Heureux, me dis-je, le touriste Que cette main-là guiderait!» Et ce songe me rendait triste: Un voeu n'éclôt que d'un regret.

Cependant glissaient les campagnes Sous les fougueux rouleaux de fer, Et le profil noir des montagnes Ondulait ainsi qu'une mer.

Force étrange de la rencontre! Le coeur le moins prime-sautier D'un lambeau d'azur qui se montre Improvise un ciel tout entier:

Une enfant dort, une étrangère, Dont la main paraît à demi, Et ce peu d'elle me suggère Un voeu de bonheur infini!

Je la rêve, inconnue encore, Sur ce peu de réalité, Belle de tout ce que j'ignore Et du possible illimité...

Je rêve qu'une main si blanche, D'un si confiant abandon, Ne peut être que sûre et franche Et se donnerait tout de bon.

Bienheureux l'homme qu'au passage Cette main fine enchaînerait! Calme à jamais, à jamais sage... --Vitry! cinq minutes d'arrêt!

A ces mots criés sur la voie Le couple d'anges s'éveilla, Battit des ailes avec joie, Et disparut. Je restai là:

Cette enfant qu'un autre eût suivie, Je me la laissais enlever. Un voyage! telle est la vie Pour ceux qui n'osent que rêver.

SONNET

A LA PETITE SUZANNE D...

En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir, Où des races le sang fatigué dégénère, Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère, De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.

Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère: Le dieu de la nature et celui de ta mère; L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir.

L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.

Et par cette alliance ingénument profonde, Dans une même femme auront un jour vécu L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde.

ENFANTILLAGE

Madame, vous étiez petite, J'avais douze ans; Vous oubliez vos courtisans Bien vite!

Je ne voyais que vous au jeu Parmi les autres; Mes doigts frôlaient parfois les vôtres Un peu...

Comme à la première visite Faite au rosier, Le papillon sans appuyer Palpite,

Et de feuille en feuille, hésitant, S'approche, et n'ose Monter droit au miel que la rose Lui tend,

Tremblant de ses premières fièvres Mon coeur n'osait Voler droit des doigts qu'il baisait Aux lèvres.

Je sentais en moi tour à tour Plaisir et peine, Un mélange d'aise et de gêne: L'amour.

L'amour à douze ans! Oui, madame, Et vous aussi, N'aviez-vous pas quelque souci De femme?

Vous faisiez beaucoup d'embarras, Très-occupée De votre robe, une poupée Au bras.

Si j'adorais, trop tôt poëte, Vos petits pieds, Trop tôt belle, vous me courbiez La tête.

Nous menâmes si bien, un soir, Le badinage, Que nous nous mîmes en ménage, Pour voir.

Vous parliez des bijoux de noces, Moi du serment, Car nous étions différemment Précoces.

On fit la dînette, on dansa; Vous prétendîtes Qu'il n'est noces proprement dites Sans ça.

Vous goûtiez la plaisanterie Tant que bientôt J'osai vous appeler tout haut: Chérie,

Et je vous ai (car je rêvais) Baisé la joue; Depuis ce soir-là je ne joue Jamais.

AUX TUILERIES

Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie, Tous ces bambins, hommes futurs, Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie Aux cils câlins de tes yeux purs.

Ils aiment de ta voix la roulade sonore, Mais plus tard ils sentiront mieux Ce qu'ils peuvent à peine y discerner encore, Le timbre au charme impérieux;

Ils touchent, sans jamais en sentir de brûlure, Tes boucles pleines de rayons, Dont l'or fait ressembler ta fauve chevelure À celle des petits lions.

Ils ne devinent pas, aux jeux où tu te mêles, Qu'en leur jetant au cou tes bras, Rieuse, indifférente, et douce, tu décèles Tout le mal que tu leur feras.

Tu t'exerces déjà, quand tu crois que tu joues En leur abandonnant ton front; Tes lèvres ont déjà, plus faites que tes joues, La grâce dont ils souffriront.

L'AMOUR MATERNEL

à MAURICE CHÉVRIER

Fait d'héroïsme et de clémence, Présent toujours au moindre appel, Qui de nous peut dire où commence, Où finit l'amour maternel!

Il n'attend pas qu'on le mérite, Il plane en deuil sur les ingrats; Lorsque le père déshérite La mère laisse ouverts ses bras;

Son crédule dévoûment reste Quand les plus vrais nous ont menti, Si téméraire et si modeste Qu'il s'ignore et n'est pas senti.

Pour nous suivre il monte ou s'abîme, À nos revers toujours égal, Ou si profond ou si sublime Que sans maître il est sans rival:

Est-il de retraite plus douce Qu'un sein de mère, et quel abri Recueille avec moins de secousse Un coeur fragile endolori?

Quel est l'ami qui sans colère Se voit pour d'autres négligé? Qu'on méconnaît sans lui déplaire, Si bon qu'il n'en soit qu'affligé?

Quel ami dans un précipice Nous joint sans espoir de retour, Et ne sent quelque sacrifice Où la mère ne sent qu'amour?

Lequel n'espère un avantage Des échanges de l'amitié? Que de fois la mère partage Et ne garde pas sa moitié!

Ô mère, unique Danaïde Dont le zèle soit sans déclin, Et qui, sans maudire le vide, Y penche un grand coeur toujours plein!

L'ÉPOUSÉE

Elle est fragile à caresser, L'Épousée au front diaphane, Lis pur qu'un rien ternit et fane, Lis tendre qu'un rien peut froisser, Que nul homme ne peut presser, Sans remords, sur son coeur profane.

La main digne de l'approcher N'est pas la main rude qui brise L'innocence qu'elle a surprise Et se fait jeu d'effaroucher, Mais la main qui semble toucher Au blanc voile comme une brise;

La lèvre qui la doit baiser N'est pas la lèvre véhémente, Effroi d'une novice amante Qui veut le respect pour oser, Mais celle qui se vient poser Comme une ombre d'abeille errante.

Et les bras faits pour l'embrasser, Ne sont pas les bras dont l'étreinte Laisse une impérieuse empreinte Au corps qu'ils aiment à lasser, Mais ceux qui savent l'enlacer Comme une onde où l'on dort sans crainte.

L'hymen doit la discipliner Sans lire sur son front un blâme, Et les prémices qu'il réclame Les faire à son coeur deviner: Elle est fleur, il doit l'incliner, La chérir sans lui troubler l'âme.

DISTRACTION

À mon insu j'ai dit: «ma chère» Pour «madame», et, parti du coeur, Ce nom m'a fait d'une étrangère Une soeur.

Quand la femme est tendre, pour elle Le seul vrai gage de l'amour, C'est la constance naturelle, Non la cour;

Ce n'est pas le mot qu'on hasarde, Et qu'on sauve s'il s'est trompé, C'est le mot simple, par mégarde Échappé...

Ce n'est pas le mot qui soupire, Mendiant drapé d'un linceul, C'est ce qu'on dit comme on respire, Pour soi seul.

Ce n'est pas non plus de se taire, Taire est encor mentir un peu; C'est la parole involontaire, Non l'aveu.

À mon insu j'ai dit: «ma chère» Pour «madame», et, parti du coeur, Ce nom m'a fait d'une étrangère Une soeur.

INVITATION À LA VALSE

SONNET.

C'était une amitié simple et pourtant secrète: J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir, Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir, J'aimais à l'arrêter devant moi toute prête.

Elle abattait sa jupe en renversant la tête, Et consultait mes yeux comme un dernier miroir, Puis elle me glissait un furtif: «Au revoir!» Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fête.

Je l'y suivais bientôt. Sur un signe connu, Parmi les mendiants que sa malice affame, Je m'avançais vers elle, et modeste, ingénu:

«Vous m'avez accordé cette valse, madame?» J'avais l'air de prier n'importe quelle femme, Elle me disait: «Oui» comme au premier venu.

CE QUI DURE

Le présent se fait vide et triste, Ô mon amie, autour de nous; Combien peu du passé subsiste! Et ceux qui restent changent tous:

Nous ne voyons plus sans envie Les yeux de vingt ans resplendir, Et combien sont déjà sans vie Des yeux qui nous ont vus grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure, Qui n'en rapporte jamais rien! Pourtant quelque chose demeure: Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attache Et souffre depuis qu'il est né, Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache Que ma mère m'avait donné;

Ce coeur où plus rien ne pénètre, D'où plus rien désormais ne sort; Je t'aime avec ce que mon être A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort même, Si le meilleur de l'homme est tel Que rien n'en périsse, je t'aime Avec ce que j'ai d'immortel.

UN RENDEZ-VOUS

Dans ce nid furtif où nous sommes, Ô ma chère âme, seuls tous deux, Qu'il est bon d'oublier les hommes, Si près d'eux.

Pour ralentir l'heure fuyante, Pour la goûter, il ne faut pas Une félicité bruyante, Parlons bas;

Craignons de la hâter d'un geste, D'un mot, d'un souffle seulement, D'en perdre, tant elle est céleste, Un moment.

Afin de la sentir bien nôtre, Afin de la bien ménager, Serrons-nous tout près l'un de l'autre Sans bouger;

Sans même lever la paupière: Imitons le chaste repos De ces vieux châtelains de pierre Aux yeux clos,

Dont les corps sur les mausolées, Immobiles et tout vêtus, Loin de leurs âmes envolées Se sont tus;

Dans une alliance plus haute Que les terrestres unions, Gravement comme eux, côte à côte, Sommeillons.

Car nous n'en sommes plus aux fièvres D'un jeune amour qui peut finir; Nos coeurs n'ont plus besoin des lèvres Pour s'unir,

Ni des paroles solennelles Pour changer leur culte en devoir, Ni du mirage des prunelles Pour se voir.

Ne me fais plus jurer que j'aime, Ne me fais plus dire comment; Goûtons la félicité même Sans serment.

Savourons, dans ce que nous disent Silencieusement nos pleurs, Les tendresses qui divinisent Les douleurs!

Chère, en cette ineffable trêve Le désir enchanté s'endort; On rêve à l'amour comme on rêve À la mort.

On croit sentir la fin du monde; L'univers semble chavirer D'une chute douce et profonde, Et sombrer...

L'âme de ses fardeaux s'allége Par la fuite immense de tout; La mémoire comme une neige Se dissout.

Toute la vie ardente et triste, Semble anéantie alentour, Plus rien pour nous, plus rien n'existe Que l'amour.

Aimons en paix: il fait nuit noire, La lueur blême du flambeau Expire... Nous pouvons nous croire Au tombeau.

Laissons-nous dans les mers funèbres, Comme après le dernier soupir, Abîmer, et par leurs ténèbres Assoupir...

Nous sommes sous la terre ensemble Depuis très-longtemps, n'est-ce pas? Écoute en haut le sol qui tremble Sous les pas.

Regarde au loin comme un vol sombre De corbeaux, vers le nord chassé, Disparaître les nuits sans nombre Du passé,

Et comme une immense nuée De cigognes (mais sans retours!) Fuir la blancheur diminuée Des vieux jours...

Hors de la sphère ensoleillée Dont nous subîmes les rigueurs, Quelle étrange et douce veillée Font nos coeurs?

Je ne sais plus quelle aventure Nous a jadis éteint les yeux, Depuis quand notre extase dure, En quels cieux.

Les choses de la vie ancienne Ont fui ma mémoire à jamais, Mais du plus loin qu'il me souvienne Je t'aimais...

Par quel bienfaiteur fut dressée Cette couche? et par quel hymen Fut pour toujours ta main laissée Dans ma main?

Mais qu'importe! Ô mon amoureuse, Dormons dans nos légers linceuls, Pour l'éternité bienheureuse Enfin seuls!

L'OBSTACLE

Les lèvres qui veulent s'unir, À force d'art et de constance, Malgré le temps et la distance, Y peuvent toujours parvenir.

On se fraye toujours des routes; Flots, monts, déserts n'arrêtent point, De proche en proche on se rejoint, Et les heures arrivent toutes.

Mais ce qui fait durer l'exil Mieux que l'eau, le roc ou le sable, C'est un obstacle infranchissable Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil.

C'est l'honneur; aucun stratagème, Nul âpre effort n'en est vainqueur, Car tout ce qu'il oppose au coeur Il le puise dans le coeur même.

Vous savez s'il est rigoureux, Pauvres couples à l'âme haute Qu'une noble horreur de la faute Empêche seule d'être heureux.

Penchés sur le bord de l'abîme, Vous respectez au fond de vous, Comme de cruels garde-fous Les arrêts de ce juge intime;

Purs amants sur terre égarés, Quel martyre étrange est le vôtre! Plus vos coeurs sont près l'un de l'autre, Plus ils se sentent séparés.

Oh! que de fois fermente et gronde Sous un air de froid nonchaloir Votre souriant désespoir Dans la mascarade du monde!

Que de cris toujours contenus! Que de sanglots sans délivrance! Sous l'apparente indifférence Que d'héroïsmes méconnus!

Aux ivresses, même impunies, Vous préférez un deuil plus beau, Et vos lèvres, même au tombeau, Attendent le droit d'être unies.

LA COUPE

Dans les verres épais du cabaret brutal, Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde; Dans les calices fins plus rarement abonde Un vin dont la clarté soit digne du cristal.

Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal Attend, vide toujours, bien que large et profonde, Un cru dont la noblesse à la sienne réponde: On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal.

Plus le vase est grossier de forme et de matière, Mieux il trouve à combler sa contenance entière, Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.

C'est ainsi: plus on vaut, plus fièrement on aime, Et qui rêve pour soi la pureté suprême D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur.

PARFUMS ANCIENS

A FRANÇOIS COPPÉE

O senteur suave et modeste Qu'épanchait le front maternel, Et dont le souvenir nous reste Comme un lointain parfum d'autel,

Pure émanation divine Qui mêlais en moi ta douceur A la petite senteur fine Des longues tresses d'une soeur,

Chère odeur, tu t'en es allée Où sont les parfums de jadis, Où remonte l'âme exhalée Des violettes et des lis.

* * * * *

O fraîche senteur de la vie Qu'au temps des premières amours Un baiser candide a ravie Au plus délicat des velours,

Loin des lèvres décolorées Tu t'es enfuie aussi là-bas, Jusqu'où planent, évaporées, Les jeunesses des vieux lilas,

Et le coeur, cloué dans l'abîme, Ne peut suivre, à ta trace uni, Le voyage épars et sublime Que tu poursuis dans l'infini.

* * * * *

Mais ô toi, l'homicide arome Dont en pleurant nous nous grisons, Où notre coeur cherchait un baume Et n'aspira que des poisons,

Ah! toi seule, odeur trop aimée Des cheveux trop noirs et trop lourds, Tu nous laisses, courte fumée, Des vestiges brûlant toujours.

Dans les replis où tu te glisses Tu déposes un marc fatal, Comme l'âcre odeur des épices S'incruste aux coins d'un vieux cristal.

* * * * *

Et tel, dans une eau fraîche et claire, Le flacon, vainement plongé, Garde l'âcreté séculaire De l'essence qui l'a rongé,

Tel, dans la tendresse embaumante Que verse au coeur, pour l'assainir, Une fidèle et chaste amante, Sévit encor ton souvenir.

Ô parfum modeste et suave, Épanché du front maternel, Qui laves ce que rien ne lave, Où donc es-tu, parfum d'autel!

L'ÉTOILE AU COEUR

Par les nuits sublimes d'été, Sous leur dôme d'or et d'opale, Je demande à l'immensité Où sourit la forme idéale.

Plein d'une angoisse de banni, À travers la flore innombrable Des campagnes de l'Infini, Je poursuis ce lis adorable...

S'il brille au firmament profond, Ce n'est pas pour moi qu'il y brille: J'ai beau chercher, tout se confond Dans l'océan clair qui fourmille.

Ma vue implore de trop bas Sa splendeur en chemin perdue, Et j'abaisse enfin mes yeux las, Découragés par l'étendue.

Appauvri de l'espoir ôté, Je m'en reviens plus solitaire, Et cependant cette beauté, Que je crois si loin de la terre,

Un laboureur insoucieux, Chaque soir à son foyer même, Pour l'admirer, l'a sous les yeux Dans la paysanne qu'il aime.

Heureux qui, sans vaine langueur Voyant les étoiles renaître, Ferme sur elles sa fenêtre: La plus belle luit dans son coeur.

DOUCEUR D'AVRIL

À ALBERT MÉRAT

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi Qu'éveille sa douceur touchante; Vous qu'elle a troublés comme moi, C'est pour vous seuls que je la chante.

En décembre, quand l'air est froid, Le temps brumeux, le jour livide, Le coeur, moins tendre et plus étroit, Semble mieux supporter son vide.

Rien de joyeux dans la saison Ne lui fait sentir qu'il est triste; Rien en haut, rien à l'horizon Ne révèle qu'un ciel existe.

Mais, dès que l'azur se fait voir, Le coeur s'élargit et se creuse, Et s'ouvre pour le recevoir Dans sa profondeur douloureuse,

Et ce bleu qui lui rit de loin, L'attirant sans jamais descendre, Lui donne l'infini besoin D'un essor impossible à prendre.