Part 13
Quand il fut arrivé à un groupe de va-nu-pieds, installés à l’ombre des paniers de charbon, un garçon râblé et bête se leva à sa rencontre. Il avait le visage marbré de rouge et le cou égratigné; il portait toutes les traces d’une récente bataille. Il se mit à marcher à côté de Tchelkache et lui dit à demi-voix:
--Les douaniers de la marine ne peuvent trouver deux caisses de marchandises. Ils cherchent. Tu entends, Grichka?
--Alors?... demanda Tchelkache, le mesurant tranquillement des yeux.
--Quoi donc--alors? Ils cherchent, voilà tout.
--M’a-t-on réclamé, moi, pour les aider dans leurs recherches?
Et Tchelkache regarda avec un sourire aigu les magasins de la Flotte.
--Va au diable!
L’autre, alors, retourna sur ses pas.
--Eh! attends!... Qui t’a arrangé de la sorte? Toute ta devanture est abîmée... As-tu vu Michka par ici?
--Il y a longtemps que je ne l’ai vu! cria l’autre, en rejoignant les débardeurs.
Tchelkache alla plus loin, accueilli par tous en ami. Mais lui, d’ordinaire gai et mordant, était évidemment de mauvaise humeur ce jour-là, et répondait brièvement aux questions.
Derrière une balle de marchandises, apparut un gardien de la douane, vert-foncé, poussiéreux et militairement raide. Il barra le chemin à Tchelkache, en se mettant devant lui dans une pose de provocation, la main gauche à son épée, et de la droite essayant de prendre Tchelkache au collet.
--Arrête, où vas-tu?
Tchelkache recula d’un pas, leva les yeux sur le gardien et sourit sèchement.
Le visage rouge, rusé et bon enfant du douanier s’appliqua à paraître terrible; à cette fin, il se gonfla, devint pourpre, agita les sourcils, fit de gros yeux et n’en fut que plus drôle.
--On te l’a déjà dit: n’ose pas entrer dans le port, sinon je te casse les côtes! cria férocement le gardien.
--Bonjour, Sémenitch! Il y a longtemps qu’on ne t’a vu, répondit tranquillement Tchelkache, et il lui tendit la main.
--Je me passerais bien de jamais te voir, moi!... Va ton chemin!
Mais Sémenitch serra pourtant la main qu’on lui tendait.
--Voici ce qu’il faut que tu me dises, poursuivit Tchelkache sans lâcher de ses doigts crochus la main de Sémenitch et la secouant familièrement. N’as-tu pas vu Michka?
--Quel Michka? Je ne connais aucun Michka! Va-t’en, frère, sinon l’inspecteur te verra; il te...
--Le roux, avec qui j’ai travaillé jadis sur le «Kostroma», continuait sans s’émouvoir Tchelkache.
--Avec qui tu voles, voilà la vérité! On l’a mis à l’hôpital, ton Michka: il s’est écrasé la jambe sous une barre de fer. Va-t’en, frère, puisque je t’en prie, sinon je devrai te renvoyer avec des coups.
--Ah!... Et toi qui disais:--je ne connais pas Michka!--Tu vois bien que tu le connais. Qu’est-ce qui t’a fâché, Sémenitch?
--C’est bon, Grichka, ne me chante plus rien et file...
Le gardien commençait à s’irriter et, jetant des regards à droite et à gauche, s’efforçait de libérer sa main de la poigne ferme de Tchelkache. L’autre le regardait tranquillement sous ses épais sourcils, souriant dans sa moustache, et, sans lui lâcher la main, continuait à parler.
--Ne me presse pas. Quand j’en aurai assez de causer avec toi, je m’en irai. Raconte-moi un peu comment tu vis. Ta femme et tes enfants se portent-ils bien?
Et, lançant des coups d’œil terribles, montrant les dents en un sourire moqueur, il ajouta:
--Je me propose toujours de te faire visite, mais je n’ai jamais le temps: je suis toujours ivre...
--C’est bon, c’est bon, laisse ça... Ne plaisante pas, diable osseux! Sinon, frère, je... Ou bien as-tu vraiment l’intention de piller les maisons et les rues?...
--Pourquoi? Il y a ici assez pour nous deux. Dieu, oui!... Sémenitch! Tu as de nouveau soufflé deux caisses de marchandises?... Fais attention, Sémenitch, sois prudent! qu’on ne te prenne pas, un beau jour!
Révolté de l’impudence de Tchelkache, Sémenitch se mit à trembler de tout son corps; il crachait de la salive, dans un vain effort pour parler. Tchelkache lâcha sa main et s’en retourna tranquillement, d’un pas allongé, à l’entrée du port. Le gardien, jurant comme un forcené, le suivit.
Tchelkache était redevenu gai; il sifflait doucement entre ses dents, et, enfonçant les mains dans les poches de son pantalon, marchait lentement, en homme désœuvré, lançant à droite et à gauche des remarques mordantes et des plaisanteries. On lui répondait de même.
--Heureux Grichka, comme les autorités ont soin de lui! cria quelqu’un du groupe des débardeurs qui avaient déjà dîné et se reposaient, étendus à terre.
--Je n’ai pas de souliers; aussi Sémenitch craint-il que je ne me blesse les pieds, répondit Tchelkache.
On approchait de la porte. Deux soldats fouillèrent Tchelkache et le poussèrent doucement dehors.
--Tenez-le! cria Sémenitch, qui s’était arrêté dans la cour du port.
Tchelkache traversa la voie et s’assit sur une borne, devant la porte d’un cabaret. Du port sortait avec fracas une file interminable de voitures chargées. En sens inverse arrivaient à fond de train des voitures vides, avec des cochers qui ressautaient. Le port soufflait un bruit de tonnerre, une poussière âcre. Le sol frémissait...
Habitué à ce va-et-vient insensé, Tchelkache, que la scène avec Sémenitch avait aiguillonné, se sentait à son aise. Un solide bénéfice lui souriait dans l’avenir, sans grande dépense d’énergie et d’adresse. Il était sûr que ni l’un ni l’autre ne lui ferait défaut, et, pinçant les yeux, songeait à la fête du lendemain, quand tout serait fait et qu’il aurait des billets dans sa poche. Puis, il pensa à l’ami Michka, qui aurait été très utile, cette nuit, s’il ne s’était cassé la jambe. Tchelkache jura en lui-même, à l’idée que peut-être, sans Micha, il ne viendrait pas à bout de son entreprise. Quelle nuit aurait-on?... Il interrogea le ciel et inspecta la rue.
A six pas de lui, accroupi près du trottoir sur la chaussée, le dos appuyé à une borne, il y avait un gars, en blouse et pantalon bleus, en chaussures d’écorce, et coiffé d’une casquette roussie. Près de lui, un petit sac et une faux sans manche, entourée de foin roulé et soigneusement ficelée. Le garçon était large d’épaules, râblé, blond, le visage hâlé et tanné par le vent; ses yeux étaient grands et bleus et regardaient Tchelkache avec confiance et bonhomie.
Tchelkache montra les dents, tira la langue et, faisant une épouvantable grimace, le dévisagea avec obstination.
Le gars, surpris, cligna, puis tout à coup éclata de rire et cria:
--Ah! qu’il est drôle!
Puis, presque sans se lever de terre, il se roula lourdement de sa borne à celle de Tchelkache en traînant son sac dans la poussière et frappant les pierres de sa faux.
--Eh! dis donc, frère, tu as rudement fait la noce! dit-il à Tchelkache en le tirant par son pantalon.
--C’est comme tu dis, nourrisson, c’est comme tu dis! répondit avec franchise Tchelkache. Ce robuste et naïf gars aux yeux d’enfant lui plut dès le premier abord.
--Tu viens de la fenaison?
--Mais oui. On a fauché une verste et on a gagné un copek! Les affaires sont mauvaises! Il y en a, du monde! Les affamés se sont amenés... ont gâté les prix. On donnait soixante copeks à Koubagne. Que ça! Et jadis, à ce qu’on dit, trois, quatre roubles, même cinq!...
--Jadis!... Jadis, rien que pour la permission de regarder un vrai Russe, on donnait trois roubles. Il y a dix ans, je m’étais fait un commerce de cela. J’arrivais dans un village et je disais: «Je suis russe, moi!» Et tout de suite on me regardait, on me palpait, on s’étonnait,--et voilà trois roubles dans ma poche! Et encore on me faisait manger et boire! Et on m’invitait à rester tant que je voulais.
Le gars, en écoutant Tchelkache, avait commencé par ouvrir largement la bouche, en exprimant de toute sa ronde figure une admiration surprise; puis, comprenant que cet homme en haillons blaguait, il ferma la bouche avec bruit et éclata de rire. Tchelkache demeurait sérieux, cachant un sourire dans sa moustache.
--Drôle de corps!... Tu parles comme si c’était vrai, et moi j’écoutais avec confiance. Non, vrai, jadis, là-bas...
--Et qu’est-ce que je disais donc, moi? Je disais aussi que jadis, là-bas...
--Va te promener! dit le gars avec un geste de la main. Es-tu cordonnier? ou bien tailleur? dis?
--Moi? demanda Tchelkache; puis, après un moment de réflexion, il ajouta: Je suis pêcheur.
--Pêcheur? Vrai! Qu’est-ce que tu pêches? du poisson?
--Pourquoi pêcherais-je le poisson? Ici les pêcheurs ne pêchent pas que cela. Plus souvent des noyés, de vieilles ancres, des bateaux coulés,--tout enfin! Il y a des lignes pour cela...
--Invente, invente encore! Peut-être es-tu de ces pêcheurs qui chantent à propos d’eux-mêmes:
Nous autres, jetons nos filets Sur les bords bien secs, Sur les granges et les étables!...
--En as-tu vu de ceux-là? demanda Tchelkache en le regardant avec ironie et songeant que ce brave garçon devait être très bête.
--Non, je n’en ai pas vu; mais j’ai entendu parler d’eux.
--Ils te plaisent?
--Pourquoi pas? Ce sont des gens sans crainte et libres.
--Et qu’as-tu besoin de liberté? Est-ce que tu aimes la liberté?
--Comment ne l’aimerai-je pas? On est son propre maître, on va où on veut, on fait ce qu’on désire... Comment donc? Si on réussit à se maintenir et si on n’a pas de pierre au cou,--c’est parfait! On n’a qu’à faire la noce tant qu’on veut, pourvu qu’on n’oublie pas Dieu.
Tchelkache cracha avec mépris et interrompit ses questions, en se détournant du gars.
--Prends-moi, par exemple... dit l’autre avec une subite animation. Quand mon père mourut, il ne laissa que peu de bien. La mère est vieille, la terre est fatiguée, que me reste-t-il à faire? Il faut bien vivre. Et comment? On ne sait pas. Je deviendrais bien gendre dans une bonne maison, pardi! Si on donne sa part à la fille!... Eh! bien, non! le diable de beau-père ne veut pas faire le partage. Et alors, il faudra que je peine pour lui... longtemps... des années. Vois-tu comment sont les affaires? Tandis que, si je pouvais mettre de côté une centaine et demie de roubles, je me sentirais d’aplomb et je saurais parler au vieux. «Veux-tu donner sa part à Marfa?» Non! «C’est bon! Dieu merci, il n’y a pas qu’elle de fille dans le village.» Et j’aurais été tout à fait libre, mon propre maître. Oui!--Le gars soupira.--Et maintenant, il n’y a rien à faire, que d’entrer dans une famille. J’ai pensé que, si j’allais à Koubagne, je ferais bien deux cents roubles. Alors, ça y est, je suis quelqu’un. Mais non, coulé, enfoncé! Alors, il faut bien entrer dans une famille, se faire esclave, parce que je ne puis me tirer d’affaire avec ce que j’ai... impossible! Éhé!...
Le gars détestait cette idée de devenir le mari d’une fille riche qui resterait dans sa famille. Son visage en devint terne et triste. Il s’agitait lourdement à terre, ce qui tira Tchelkache des réflexions où ce discours l’avait laissé tomber.
Tchelkache sentit qu’il n’avait plus aucune envie de causer, mais il demanda néanmoins:
--Et maintenant, où vas-tu?
--Où je vais? à la maison, bien sûr!
--Pourquoi serait-ce sûr?... Peut-être que tu désires aller en Turquie.
--En Turquie?... traîna le gars. Est-ce que les chrétiens y vont? Que dis-tu là?
--Quel imbécile tu es! soupira Tchelkache, et, de nouveau, il se détourna de son interlocuteur, sentant, cette fois-ci, qu’il ne voulait plus lui jeter un seul mot. Ce robuste paysan éveillait en lui quelque chose d’obscur.
Un sentiment confus, qui mûrissait lentement, une espèce de dépit s’agitait au plus profond de son être, l’empêchait de se recueillir et de penser à tout ce qu’il avait à faire cette nuit.
Le gars qu’il venait d’injurier marmottait quelque chose à demi-voix, en lui lançant par moment des regards de travers. Les joues s’étaient drôlement enflées, les lèvres s’étaient avancées et les yeux rétrécis clignaient souvent et d’une manière qui prêtait à rire. Évidemment il ne s’attendait pas à ce que sa conversation avec ce personnage moustachu finît si vite et d’une façon si humiliante.
Tchelkache ne faisait plus aucune attention à lui. Il sifflait avec préoccupation, assis sur sa borne, et battait la mesure de son talon nu et sale.
Le gars eut envie de reprendre sa revanche.
--Eh! pêcheur! Es-tu souvent ivre? commença-t-il; mais, au même moment, le pêcheur se retourna rapidement vers lui et demanda:
--Écoute, nourrisson! Veux-tu travailler cette nuit avec moi? Hein? Réponds vite.
--Travailler à quoi? demanda avec méfiance le gars.
--A ce que je te dirai... Nous ferons la pêche. Tu rameras...
--Si c’est ainsi... pourquoi pas? Bon! Je puis bien travailler... Seulement, pourvu qu’on n’arrive pas à mal en ta compagnie: tu n’es pas rassurant, avec tes airs mystérieux...
Tchelkache sentit quelque chose comme une brûlure dans la poitrine et dit avec une rage concentrée:
--Ne parle pas de ce que tu ne peux pas comprendre. Sinon, je te donnerai un si bon coup sur la tête que tes idées s’éclairciront vite.
Il sauta de sa borne, se tira la moustache avec la main gauche, serra son poing droit sillonné de veines noueuses et dur comme le fer; ses yeux étincelèrent.
Le gars eut peur. Il jeta un rapide regard tout autour de lui et, clignant timidement, sauta aussi sur ses pieds. Ils se mesurèrent des yeux en silence.
--Eh bien? demanda sévèrement Tchelkache.
Il était bouillant et frémissant de l’injure que lui avait faite ce jeune veau qu’il avait méprisé tout en causant avec lui et que maintenant il s’était pris à haïr à cause de ses purs yeux bleus, de son visage sain et hâlé, de ses bras courts et forts, et parce qu’il avait, quelque part là-bas, un village et sa maison dans ce village, parce qu’on lui proposait d’entrer comme gendre dans une famille aisée, et surtout parce que cet être qui n’était qu’un enfant en comparaison de lui, Tchelkache, osait aimer la liberté, dont il ne connaissait pas le prix et qui lui était inutile. Il est toujours désagréable de voir qu’un individu que nous considérons comme inférieur, aime ou déteste les mêmes choses que nous et que, par cela même, il devient pareil à nous.
Le gars regardait Tchelkache et sentait en lui son maître.
--Mais... dit-il; je consens. Je veux bien. C’est de l’ouvrage que je cherche. Ça m’est égal pour qui travailler, pour toi ou pour un autre. J’ai seulement dit ça parce que tu ne ressembles pas à un homme qui travaille... tu es par trop déguenillé. Pourtant je sais bien que cela peut arriver à chacun. N’ai-je donc jamais vu un ivrogne? Eh! combien j’en ai vu, et de pires que toi!
--C’est bon!... Alors tu consens? demanda, en s’adoucissant, Tchelkache.
--Moi, mais oui, avec plaisir. Dis ton prix.
--Mon prix dépend du travail. C’est selon ce que nous ferons et prendrons. Peut-être recevras-tu cinq roubles. As-tu compris?
Mais, maintenant qu’il s’agissait d’argent, le paysan voulait être clair et exigeait de son entrepreneur de la netteté. Il redevint méfiant et soupçonneux.
--Cela ne me va guère ainsi, frère. Il faudrait que je les tienne maintenant, ces cinq roubles.
Tchelkache entra dans son rôle.
--Assez causer, attends un peu. Allons au cabaret.
Ils marchèrent côte à côte dans la rue. Tchelkache avec la mine importante d’un patron se roulant la moustache, le gars avec un air de soumission, mais plein pourtant de méfiance et de crainte.
--Comment t’appelles-tu? demanda Tchelkache.
--Gavrilo, répondit le gars.
Quand ils furent entrés dans le cabaret sale et enfumé, Tchelkache s’approcha du comptoir et commanda, du ton familier d’un habitué, une bouteille d’eau-de-vie, de la soupe aux choux, de la viande rôtie, du thé, et, après avoir énuméré sa commande, lança un bref: «au crédit!» A quoi le garçon répondit par un signe de tête silencieux. Alors, Gavrilo se sentit plein de respect pour son maître, qui, malgré ses allures de filou, était si bien connu partout et inspirait une telle confiance.
--Voilà, nous allons manger un morceau, et puis nous causerons. Attends-moi un instant, je reviens.
Il s’en alla. Gavrilo regarda autour de lui. Le cabaret était dans un sous-sol; il y faisait humide, obscur, et il était tout imprégné de fumée de tabac, de goudron et d’une odeur aigre. En face de Gavrilo, à une autre table, il y avait un homme ivre en costume de matelot, à la barbe rousse, tout sale de charbon et de goudron. Il ronronnait, avec un hoquet incessant, une chanson dont les paroles étaient estropiées et faussées, tantôt sifflantes, tantôt gémissantes. Il n’était évidemment pas Russe.
Derrière lui se tenaient deux femmes moldaves, déguenillées, très brunes, hâlées et qui grinçaient aussi une chanson.
Plus loin, sortaient encore de l’obscurité d’autres figures, toutes étrangement échevelées, toutes à moitié ivres, tordues, agitées...
Gavrilo eut peur de rester seul. Il souhaitait le retour du maître. Les bruits divers du cabaret se fondaient en une seule note: on aurait dit le rugissement de quelque énorme animal aux cent voix, furieux, se débattant aveuglément dans cette boîte de pierre et ne trouvant pas d’issue. Gavrilo sentait son corps s’imbiber de quelque chose d’enivrant et d’alourdissant, qui lui donnait le vertige et troublait sa vue, malgré son désir curieux d’observer...
Tchelkache revint; ils se mirent à boire et à manger en causant. Dès le troisième verre, Gavrilo était gris. Il s’égaya; il désirait dire quelque chose d’aimable à son hôte qui, brave homme, sans encore s’être servi de lui, le régalait si bien. Mais les paroles, qui montaient en vagues à son gosier, refusaient de quitter sa langue, subitement empâtée.
Tchelkache le regardait. Il dit, en souriant avec ironie:
--Te voilà à point, déjà!... Allons donc! pour cinq petits verres? Comment pourras-tu travailler?
--Ami, bégayait Gavrilo, ne crains rien! Je te servirai. Ah! comme je te servirai! Laisse-moi t’embrasser, dis?
--C’est bon, c’est bon!... Encore un coup?
Gavrilo buvait. Tout s’agita bientôt à ses yeux en ondes égales. C’était désagréable et cela faisait mal au cœur. Son visage avait un air d’inspiration stupide. Dans ses efforts pour parler, il allongeait drôlement les lèvres et mugissait. Tchelkache le regardait fixement comme s’il se souvenait de quelque chose, tordait sa moustache et souriait sans discontinuer, mais, cette fois-ci, d’un air sombre et méchant.
Le cabaret était plein d’un vacarme ivre. Le matelot roux dormait, accoudé à la table.
--Sortons d’ici! dit Tchelkache en se levant.
Gavrilo tenta de se lever, mais n’y réussit pas, lança un formidable juron, et éclata d’un rire imbécile d’ivrogne.
--Te voilà frais! dit Tchelkache, en reprenant sa place en face de lui. Gavrilo riait toujours, contemplant bêtement son maître. L’autre le regardait avec une attention lucide et pénétrante. Il voyait devant lui un homme dont il tenait la vie entre ses pattes de loup. Lui, Tchelkache, se savait de force à en faire ce qu’il voudrait. Il pouvait le plier comme une carte, ou l’aider à se déployer dans un cadre villageois et stable. Se sentant maître et seigneur d’un autre être, il jouissait de cette pensée et se disait que jamais ce gars ne boirait à la coupe que la destinée lui avait fait vider à lui, Tchelkache... Et il enviait et plaignait cette jeune existence, se moquait d’elle et s’attendrissait à l’idée qu’elle pourrait retomber dans des mains comme les siennes... Et tous ces sentiments se fondirent enfin en un seul, paternel et autoritaire. Il plaignait le gars, et pourtant le gars lui était nécessaire. Alors, Tchelkache prit Gavrilo sous le bras, le conduisit, en le poussant avec douceur, hors du cabaret et le déposa à l’ombre d’une pile de bois coupé; lui-même s’assit à côté et alluma sa pipe. Gavrilo s’agita un moment, mugit et s’endormit.
* * * * *
--Eh! bien, est-ce prêt? demanda à demi-voix Tchelkache à Gavrilo qui s’assurait des rames.
--Tout de suite! Un des tolets branle; pourrait-on frapper dessus avec une rame?
--Non, non! Pas de bruit! Appuie dessus avec les mains, il rentrera à sa place.
Tous deux tripotaient sans bruit le bateau, attaché à la proue d’un navire à voiles. Il y avait là toute une flottille de voiliers chargés d’écorces de chêne et de felouques turques encore à moitié pleines de palmiers, de bois de santal et de gros troncs de cyprès.
La nuit était obscure; sur le ciel se mouvaient de lourdes couches de nuages en lambeaux et la mer était tranquille, noire et épaisse comme de l’huile. Elle exhalait un arome humide et salé et bruissait doucement, frappant les bords des vaisseaux et la côte, et balançant doucement le bateau de Tchelkache. A une grande distance du bord, s’élevaient de la mer les silhouettes noires des vaisseaux, qui plantaient dans le ciel leurs mâts aigus avec, au sommet, des falots de couleur. La mer reflétait les feux et paraissait toute semée de taches jaunes, qui tremblaient sur son sein de velours doux, d’un noir mat et égal, soulevé par une puissante respiration. La mer dormait du sommeil sain et fort d’un travailleur las de sa journée.
--En route! dit Gavrilo, en plongeant ses rames.
--Nageons!
Tchelkache, d’un fort coup de rame, chassa le bateau dans un espace libre entre deux barques; il nageait rapidement sur l’eau glissante, qui s’allumait, au contact des rames, d’un feu bleu et phosphorescent. Une longue traînée de lumière doucement scintillante, suivait, en serpentant, le bateau.
--Eh! bien, ta tête te fait-elle bien mal? demanda Tchelkache avec bonté.
--Horriblement! Elle sonne comme une cloche... Je vais la mouiller un peu avec de l’eau.
--A quoi bon? Mouille-toi plutôt l’intérieur; tu te remettras plus vite.
Et il tendit une bouteille à Gavrilo.
--Tu penses? Avec la bénédiction de Dieu!...
Un doux glou-glou se fit entendre.
--Eh! toi, tu es heureux de la permission? Assez! cria Tchelkache en l’arrêtant.
Le bateau s’élança de nouveau, sans bruit; il se mouvait avec facilité entre les vaisseaux... Tout à coup, il s’échappa de leur masse, et la mer infinie, puissante, brillante, se déroula devant eux. Elle disparaissait dans le lointain bleu, où de ses eaux s’élevaient au ciel des montagnes de nuages gris-lilas, avec des bordures de duvet jaune, verdâtres comme l’eau de la mer, ou ardoisées, tristes, jetant ces ombres lourdes d’ennui qui oppressent les âmes et les esprits. Les nuages rampaient lentement les uns sur les autres et tantôt se fondaient ensemble, et tantôt se dispersaient les uns les autres; ils mélangeaient leurs couleurs et leurs formes, se dissolvaient, ou reparaissaient avec de nouveaux contours, majestueux et lugubres... Ce lent mouvement de masses inanimées avait quelque chose de fatal. Il semblait que, là-bas, aux confins de la mer, il y en avait d’innombrables qui toujours ramperaient avec indifférence sur le ciel, dans l’intention méchante et stupide de ne plus jamais lui permettre d’éclairer la mer endormie du million d’yeux d’or de ses étoiles polychromes, vivantes et songeuses, qui éveillent de nobles désirs dans les êtres en adoration devant leur sainte et pure lumière.
--Est-elle belle, la mer? demanda Tchelkache.
--Pas mal! Seulement on a peur dessus, répondit Gavrilo, ramant en mesure et fort. La mer sonnait à peine, ruisselait sous les longues rames et brillait toujours de ses phosphorescences bleues et chaudes.
--On a peur? Nigaud!... grogna Tchelkache avec ironie.
Lui, le voleur cynique, aimait la mer. Son tempérament bouillant, avide d’impressions, ne se rassasiait jamais de la contemplation de cette immensité infinie, libre et puissante. Et il était froissé d’entendre une semblable réponse à sa question sur la beauté de la mer, qu’il aimait. Assis au gouvernail, il coupait l’eau de sa rame et regardait tranquillement devant lui, plein du désir de nager encore longtemps sur cette plaine de velours.