Chapter 9
»--Eh bien! ma bonne femme, reprit le maréchal en riant, vous pourrez toujours dire avec vérité que vous m'avez mis dans de beaux draps et pour vous faire dire plus vrai encore, au lieu de deux, je vous en rendrai dix, puisque c'est grâce à mon obstination que vous les avez perdus. Combien valaient vos draps?
»--Quatre écus[1], monsieur le marquis, aussi vrai qu'il y a des esprits dans cette tour de malheur.
»--Eh bien! en voici vingt: cela vous fait vos cinq paires ou vos dix draps. Et maintenant à déjeuner, et bonsoir!
» L'hôtesse fit révérence sur révérence, et courut chercher le déjeuner du maréchal. La voyant revenir toute seule: «Vous n'avez donc plus peur des esprits, lui dit-il, que vous allez et venez ainsi sans escorte?--Oh! monsieur, tant qu'il fait jour, il n'y a pas de danger; ce n'est qu'aux approches de minuit.»
» Le maréchal paya généreusement sa dépense et celle de ses gens, et laissa l'hôtesse plus persuadée que jamais de la présence des esprits dans la tour du vieux château. Depuis ce jour, elle invoquait toujours le nom du maréchal de Ségur pour convaincre les incrédules du danger d'habiter la tour; et voilà comme se font toutes les histoires de revenants!»
Les enfants remercièrent beaucoup M. de Rugès de cette histoire qui les avait vivement intéressés.
«Moi, dit Jacques, je suis fâché que le maréchal n'ait pas vu le fantôme tout de bon.
--Pourquoi donc?» dit son père.
JACQUES.--Parce qu'il avait bien répondu au chevalier. J'aime ses réponses, elles sont très courageuses.
MARGUERITE.--J'aurais eu joliment peur, à sa place, quand les balles n'ont pas tué le chevalier.
LÉON.--Tu aurais eu peur, parce que tu es une fille, mais je suis bien sûr que Paul n'aurait pas eu peur.
PAUL.--Je crois, au contraire, que j'aurais eu très peur. Il n'y a plus de défense possible contre un esprit que les balles ni l'épée ne peuvent mettre en fuite.
M. DE ROSBOURG.--Il y a toujours l'éternelle défense de la prière à Dieu.
JEAN.--C'est vrai, mais c'est la seule.
M. DE ROSBOURG.--Et la seule toute-puissante, mon ami; cette arme-là, dans certaines occasions, est plus forte que le fer et le feu.
SOPHIE.--Comme c'était drôle, quand le maréchal s'est éveillé.
CAMILLE.--Il s'est tiré d'embarras avec esprit, tout de même.
MADELEINE.--Seulement, je trouve qu'il a eu tort de laisser croire à l'hôtesse que ses draps avaient été emportés par les esprits.
M. DE TRAYPI.--Que veux-tu? À ce prix seulement son honneur était sauf, comme il l'a dit lui-même.
MADAME DE FLEURVILLE.--Au risque d'être toujours la mère Rabat-joie, je rappelle que l'heure du coucher est plus que passée.
--Vous avez raison aujourd'hui comme toujours, chère Madame, dit M. de Rosbourg en posant à terre sa petite Marguerite, assise sur ses genoux. Va, chère enfant, embrasser ta maman et tes amis.
Marguerite obéit sans répliquer. «Maintenant à l'ordre de mon commandant! dit M. de Rosbourg en emportant Marguerite. C'est ma récompense de tous les soirs: obéir à l'ordre de ma petite Marguerite, la coucher et être le dernier à l'embrasser.
--Vous ne pleurez plus, papa, tout de même. Vous avez l'air si heureux, si heureux, tout comme Paul!» dit Marguerite en l'embrassant.
Elle continua son petit babil, qui enchantait M. de Rosbourg, jusqu'au moment de la prière et du coucher. Quand elle fut dans son lit: «Je vous en prie, papa, dit-elle, restez là jusqu'à ce que je sois endormie. Quand je m'endors avec ma main dans la vôtre, je rêve à vous; et alors je ne vous quitte pas, même la nuit.»
M. de Rosbourg se sentait toujours doucement ému de ces sentiments si tendres que lui exprimait Marguerite; il était lui-même trop heureux de voir et de tenir son enfant, pour lui enlever cette jouissance dont il avait été privé si longtemps.
Aussi, devant cette tendresse extrême, devant l'affection si vive de sa femme, devant la tendresse passionnée et dévouée de Paul, il ne se sentait plus le courage de continuer sa carrière de marin, et de jour en jour il se fortifiait dans la pensée de quitter le service actif et de vivre pour ceux qu'il aimait. L'éducation de ses enfants, l'amélioration du village occuperaient suffisamment son temps.
XI. Les Tourne-Boule et l'idiot.
Les vacances étaient bien avancées; un grand mois s'était écoulé depuis l'arrivée des cousins; mais les enfants avaient encore trois semaines devant eux, et ils ne s'attristaient pas si longtemps d'avance à la pensée de la séparation. Léon s'améliorait de jour en jour; non seulement il cherchait à vaincre son caractère envieux, emporté et moqueur, mais il essayait encore de se donner du courage. Son nouvel ami Paul avait gagné sa confiance par sa franche bonté et son indulgence; il avait osé lui avouer sa poltronnerie.
«Ce n'est pas ma faute, lui dit-il tristement; mon premier mouvement est d'avoir peur et d'éviter le danger; je ne peux pas m'en empêcher. Je t'assure, Paul, que bien des fois j'en ai été honteux au point d'en pleurer en cachette; je me suis dit cent fois qu'à la prochaine occasion je serais brave; pour tâcher de le devenir, je me faisais brave en paroles. J'ai beau faire, je sens que je suis et serai toujours poltron.»
Il avait l'air si triste et si honteux en faisant cet aveu, que Paul en fut touché.
«Mon pauvre ami, lui dit-il (il appuya sur _ami), _je trouve au contraire qu'il faut un grand courage pour dire, même à un ami, ce que tu viens de me confier. Au fond, tu es tout aussi brave que moi!»
Léon relève la tête avec surprise.
«Seulement tu n'as pas eu occasion d'exercer ton courage avec prudence. Tu es entouré de cousines et d'amis plus jeunes que toi; tu t'es trouvé dans des moments de danger, plus ou moins grand, avec la certitude que tu n'avais ni la force ni les moyens de t'en préserver; alors tu as tout naturellement pris l'habitude de fuir le danger et de croire que tu ne peux pas faire autrement.»
LÉON.--Mais pourtant, Paul, toi, je te vois courir en avant dans bien des occasions où je me serais sauvé.
PAUL.--Moi, c'est autre chose; j'ai passé cinq années entouré de dangers et avec l'homme le plus courageux, le plus déterminé que je connaisse; il m'a habitué à ne rien craindre. Mais moi-même, que tu cites comme exemple, c'est par habitude que je suis courageux, et cette habitude, je l'ai prise parce que je me sentais toujours en sûreté sous la protection de mon père. Marchons ensemble à la première occasion, et tu verras que tu feras tout comme moi.
--J'en doute, reprit Léon; en tout cas, je tâcherai. Je te remercie de m'avoir remonté dans ma propre estime; j'étais honteux de moi-même.
--À l'avenir, tu seras content, tu verras, dit Paul en lui serrant affectueusement la main. Léon rentra tout joyeux pour travailler; Paul monta chez M. de Rosbourg, qui lui dit en souriant: «Mon cher Paul, puisque te voilà, causons donc ensemble de ton avenir. Y as-tu pensé quelquefois?»
PAUL.--Non, mon père, je vous en ai laissé le soin; je sais que vous arrangerez tout pour mon plus grand bien.
M. de Rosbourg attira Paul vers lui et le baisa au front.
M. DE ROSBOURG.--J'y ai pensé, moi, et j'ai arrangé ta vie de manière à ne pas la séparer de la mienne...
PAUL, _s'écriant et sautant de joie.--_Merci, merci, mon père, mon bon père. Que vous êtes bon! je vais aller le dire à Marguerite.
M. DE ROSBOURG, _riant.--_Mais attends donc, nigaud; que lui diras-tu? Tu ne sais rien encore!
PAUL.--Je sais tout, puisque je sais que je resterai toujours près de vous, près de ma mère et de Marguerite.
M. DE ROSBOURG.--Tiens, tiens, comme tu as vite arrangé cela, toi! Et ma carrière, la marine? qu'en fais-tu?
PAUL, _étonné.--_Votre carrière? est-ce que...? est-ce que vous retourneriez encore en mer?
M. DE ROSBOURG.--Et si j'y retournais, est-ce que tu ne m'y suivrais pas? ou bien aimerais-tu mieux achever ton éducation ici, avec ta mère et ta soeur?
--Avec vous, mon père, avec vous partout et toujours, s'écria Paul en se jetant dans les bras de M. de Rosbourg.
--J'en étais bien sûr, dit M. de Rosbourg en le serrant contre son coeur et en l'embrassant. Tu serais aussi malheureux séparé de moi que je le serais de ne plus t'avoir, mon fils, mon compagnon d'exil et de souffrance. Mais sois tranquille; quand je m'y mets, les choses s'arrangent mieux que cela. Voici ce que j'ai décidé. J'envoie ma démission au Ministre; nous vivrons tous ensemble; tu n'auras d'autre maître, d'autre ami que moi, et nous emploierons nos heures de loisir à améliorer l'état de nos bons villageois et la culture de nos fermes: vie de propriétaire normand. Nous élèverons des chevaux, nous cultiverons nos terres et nous ferons du bien en nous amusant, en nous instruisant et en améliorant tout autour de nous.
Paul était si heureux de ce projet, qu'il ne put d'abord autrement exprimer sa joie qu'en serrant et baisant les mains de son père. Il demanda la permission de l'aller annoncer à Mme de Rosbourg et à Marguerite.
M. DE ROSBOURG.--Ma femme le sait; je pense tout haut avec elle; c'est à nous deux que nous avons arrangé notre vie; mais nous avons voulu te laisser le plaisir d'annoncer cette heureuse nouvelle à ma petite Marguerite. Va, mon ami, et reviens ensuite; nous avons bien des choses à régler pour l'emploi de nos journées.
Paul partit comme une flèche; il courut aux cabanes; il y trouva Marguerite qui lisait avec Sophie et Jacques.
PAUL.--Marguerite, Marguerite, nous restons; je ne te quitterai jamais. Mon père ne s'en ira plus; nous travaillerons ensemble; nous aurons une ferme; nous serons si heureux, si heureux, que nous rendrons heureux tous ceux qui nous entourent.
--Ah çà! tu es fou, dit Sophie, en se dégageant des bras de Paul, qui, après Marguerite, l'étouffait à force de l'embrasser. Qu'est-ce que tu nous racontes de travail, de ferme, de je ne sais quoi?
--Oh! moi, je comprends, dit doucement Marguerite en rendant à Paul ses baisers. Papa ne sera plus marin; lui et Paul resteront avec nous; c'est papa qui sera notre maître.
C'est cela, n'est-ce pas, Paul?
PAUL.--Oui, oui, ton coeur a deviné, ma petite soeur chérie.
--Et moi donc! qu'est-ce que je deviens dans tout cela? demanda Sophie. C'est joli, monsieur, de m'oublier dans un pareil moment!
PAUL.--Tiens! je peux bien t'avoir oubliée un instant, toi qui m'as oublié pendant cinq ans.
SOPHIE.--Oh! mais moi, j'étais petite!
PAUL.--Et moi, je suis grand. Voilà pourquoi je comprends le bonheur de vivre près de mon père et d'être élevé par lui.
MARGUERITE.--Mais pourquoi donc nous quitterais-tu, Sophie? nous vivrons tous ensemble comme avant.
SOPHIE.--Je crois que c'est impossible. Ton père voudra être chez lui.
MARGUERITE.--Eh bien! nous t'emmènerons.
SOPHIE.--C'est impossible. Je gênerai là-bas; je ne gêne pas ici. M. de Fleurville est pour moi ce que ton papa est pour Paul; Camille et Madeleine sont pour moi ce que tu es pour Paul. Je resterai.
JACQUES.--Et moi, je ne suis donc rien du tout, qu'on ne me regarde seulement pas.
PAUL.--Tu es un ancien ami de Marguerite. Je te connais assez pour savoir que tu seras toujours le mien. Mais toi, Jacques, tu vis avec ton papa et ta maman qui t'aiment; tu n'as pas d'inquiétude à avoir sur ton bonheur, et je suis sûr que tu partages le mien.
JACQUES.--Oh! oui, j'ai le coeur content comme si c'était pour moi. Je sais que je te verrai autant que si vous restiez tous ensemble: ainsi moi je n'ai qu'à me réjouir.
Marguerite embrassa Jacques et courut bien vite chez son papa, auquel elle témoigna sa joie avec une tendresse dont il fut profondément touché. Pendant ce temps, Paul avait couru remercier Mme de Rosbourg, qu'il trouva aussi heureuse qu'il l'était lui-même. Elle lui dit qu'ils venaient d'acheter un château et une terre magnifique qui n'était qu'à une lieue de Fleurville, et qui appartenait à des voisins qu'on ne voyait jamais, tant ils étaient ridicules, fiers et vulgaires; qu'après les vacances ils iraient s'établir dans ce château; que Sophie resterait chez Mme de Fleurville, et qu'au reste M. de Rosbourg achèterait à Paris un hôtel où ils logeraient tous ensemble pendant l'hiver. Paul en fut content pour Sophie et pour Marguerite qui, de cette manière, quitterait le moins possible ses amies.
... Peu de temps après, on vit arriver une voiture élégante; les enfants se mirent aux fenêtres et virent avec surprise descendre de voiture d'abord un gros petit monsieur d'une cinquantaine d'années, puis une dame magnifiquement vêtue et enfin une petite fille de douze ans environ, habillée comme pour aller au bal: robe de gaze à volants et rubans, fleurs dans les cheveux, le cou et les bras nus et couverts de colliers et de bracelets.
Les enfants se regardèrent avec stupéfaction.
«Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Paul.
--Je n'ai jamais vu ces figures-là, dit Camille.
--C'est peut-être les ridicules voisins du château vendu, dit Madeleine.
--Comment s'appellent ces originaux? dit Jean.
--Ce doivent être les Tourne-Boule, dit Sophie.
--Ceux qui ont vendu leur château à papa?» demanda Marguerite.
CAMILLE.--Ton papa a acheté leur château?
MARGUERITE.--Oui, il vient de me le dire.
MADELEINE.--Mais que viennent-ils faire ici?
JEAN.--Faire connaissance en même temps qu'ils font leurs adieux, probablement.
LÉON.--On n'a jamais voulu les recevoir ici; ils sont fiers, sots et méchants.
JEAN.--C'est pour cela qu'ils viennent sans être priés; quittant le pays, ils sont toujours sûrs d'être bien reçus; on dit que le père a été marmiton.
PAUL.--Que la toilette de cette petite est ridicule!
CAMILLE.--Descendons pour la recevoir; il le faut bien.
MADELEINE.--Comme c'est assommant!
PAUL.--Nous irons tous avec vous: de cette façon ce sera moins ennuyeux.
CAMILLE.--Merci, Paul; j'accepte avec plaisir.
JEAN.--Quelle foule nous allons faire! la pauvre fille ne saura auquel entendre: entrons et défilons deux à deux, comme pour une princesse.
Et tous les enfants, étant convenus de faire des révérences solennelles, firent leur entrée au salon marchant deux à deux. C'était une petite malice à l'intention des toilettes et de la mère et de la fille.
Camille et Léon se donnant la main avancèrent, saluèrent et allèrent se ranger pour laisser passer Madeleine et Paul, qui en firent autant, ensuite Sophie et Jean, auxquels succédèrent Marguerite et Jacques. M. de Rosbourg regardait d'un air surpris tous les enfants défiler et saluer; il sourit au premier couple, rit au second, se mordit les lèvres au troisième, et se sauva pour rire à l'aise au quatrième. Mlle Yolande Tourne-Boule parut ravie de cet accueil solennel; elle crut avoir inspiré le respect et la crainte et rendit les saluts par des révérences de théâtre accompagnées d'un geste protecteur de la main; elle traversa ensuite le salon et alla se placer devant les enfants qui s'étaient groupés au fond.
«Je suis très satisfaite, messieurs et mesdemoiselles, dit-elle, de vous connaître avant de quitter le pays; j'espère que vous viendrez me voir à Paris, à l'hôtel Tourne-Boule, qui est à mon père, et qui est un des plus beaux hôtels de Paris. Je vous ferai inviter aux soirées et aux bals que ma mère compte y donner. Et même, pour ne vous laisser aucune inquiétude à ce sujet, je vous engage, monsieur _(s'adressant à Paul), _pour la première valse, et vous, monsieur _(s'adressant à Jean), _pour la première polka, et monsieur _(s'adressant à Léon), _pour la première contredanse..»
PAUL.--Je suis désolé, mademoiselle, de ne pouvoir accepter cet honneur, mais je ne valse pas; je ne connais que la danse des sauvages qui ne vous serait peut-être pas agréable à danser.
JEAN.--Moi aussi, mademoiselle, de même que mon ami Paul, je suis désolé de refuser polka et bal; mais, en fait d'exercice de ce genre, je ne sais que battre la semelle, et je n'oserais vous proposer ce passe-temps agréable, mais peu gracieux.
LÉON.--J'accepterais bien volontiers votre contredanse, mademoiselle, mais je serai au collège au moment où vous la danserez, les ronflements de mes camarades remplaçant la musique de votre orchestre.
--Alors, messieurs, dit Mlle Yolande d'un air hautain, je retire mes invitations.
PAUL.--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle.
JEAN.--Veuillez croire à ma reconnaissance, mademoiselle.
LÉON.--Vous me voyez confus de vos bontés, mademoiselle.
--C'est bien, c'est bien, messieurs, dit Mlle Yolande avec un sourire gracieux. Je verrai à vous recevoir autrement qu'au bal. Mesdemoiselles de Fleurville, on m'a parlé de charmants chalets que vous avez fait construire; ne pourrais-je les voir?
MARGUERITE.--Vous voulez dire les cabanes que nous avons faites nous-mêmes avec nos cousins et nos amis? Paul nous a fait une jolie hutte de sauvage.
--Qui est cette petite? dit Mlle Yolande d'un air dédaigneux.
PAUL, _avec indignation.--_Cette _petite _est Mlle Marguerite de Rosbourg, ma soeur et mon amie.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... qu'est-ce que c'est que ça, Rosbourg?
PAUL, _très vivement.--_Quand on parle de M. de Rosbourg, on en parle avec respect, mademoiselle. M. de Rosbourg est un brave capitaine de vaisseau, et personne n'en parlera légèrement devant moi. Entendez-vous, mademoiselle Tourne-Broche?
MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dignité.--_Tourne-Boule, monsieur.
PAUL.--Tourne-Boule, Tourne-Broche: c'est tout un. Laissez-nous tranquilles avec vos airs.
--Paul, dit M. de Rosbourg qui s'était approché, tu oublies que mademoiselle est en visite ici.
PAUL.--Eh! mon père, c'est mademoiselle qui oublie qu'elle est en visite chez nous et qu'elle n'a pas le droit de faire l'impertinente ni la princesse; je ne lui permettrai jamais de parler de vous comme elle l'a fait.
M. DE ROSBOURG.--Mon pauvre enfant, que nous importe? Sait-elle ce qu'elle dit seulement? Voyons, au lieu de rester au salon, allez tous vous promener: la connaissance se fera mieux dehors que dedans.
Camille et Madeleine proposèrent avec empressement à Mlle Yolande d'aller voir leur petit jardin. Elle y consentit.
On se mit en route; Mlle Yolande marchait majestueusement, poussant de temps en temps un cri lorsqu'elle posait le pied sur une pierre ou quand elle apercevait soit une grenouille, soit un ver ou d'autres insectes tout aussi innocents. Voyant que ses cris n'attiraient l'attention de personne, elle ne pensa plus à faire l'effrayée et l'on arriva au jardin.
«Ce ne sont pas des chalets», dit-elle avec dédain en regardant la cabane.
CAMILLE.--Ce ne sont que des maisonnettes bâties par nous-mêmes, comme vous l'a dit Marguerite.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Vous vous êtes donné la peine de faire vous-mêmes un aussi sale ouvrage? Chez mon père j'ai des ouvriers qui font tout ce que je leur commande.
MADELEINE.--C'est pour nous amuser que nous les avons bâties, et nous les aimons beaucoup plus que si on nous les avait faites.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Peut-on y entrer?
CAMILLE.--Certainement; voici la mienne et celle de Madeleine et de Léon.
MADELEINE.--Voici celle de Sophie et de Jean, et voici enfin celle de Paul, de Marguerite et de Jacques.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Quelle horreur de meubles! Ah Dieu! comment supportez-vous cela? J'aurais tout jeté au feu si on m'avait donné une pareille friperie!
MARGUERITE.--Nous, qui ne sommes pas des Tourne-Boule, nous nous trouvons bien ici, dans notre hutte de sauvage.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... c'est une hutte de sauvage? Comment avez-vous eu ce bel échantillon d'architecture?
MARGUERITE.--C'est Paul qui l'a bâtie; il a été cinq ans chez des sauvages.
MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dédain.--_On le voit bien.
MARGUERITE.--Est-ce parce qu'il a refusé vos bals et vos valses?
MADEMOISELLE YOLANDE.--Parce qu'il ne sait pas les usages du monde.
MARGUERITE.--Cela dépend de quel monde, mademoiselle; si c'est du vôtre, c'est possible; aucun de nous n'y a jamais été; mais, si c'est du monde poli, bien élevé, comme il faut, il en connaît les usages, aussi bien que mes amies, leurs parents et les nôtres.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle... Marguerite, je crois, sachez que les Tourne-Boule sont nobles et puissants seigneurs, et que leurs armes...
MARGUERITE.--Sont un tourne-broche, nous le savons bien...
MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle, vous êtes une petite insolente...
--Pas un mot de plus! cria Paul d'une voix impérieuse. Silence! ou je vous ramène à vos parents de gré ou de force... Viens, petite soeur, ajouta-t-il d'une voix calme, laissons cette petite qui veut faire la grande; viens avec moi, Sophie et... avec qui encore? dit-il en se retournant vers les autres.
Jean et Jacques répondirent ensemble: «Et avec nous.» Léon fit signe qu'il restait pour protéger ses pauvres cousines Camille et Madeleine obligées par politesse de rester près de Mlle Yolande. Elle leur parla tout le temps des richesses de son père, de sa puissance, de ses relations.
À Paris il ne voyait que des ducs, des princes, des marquis et, par condescendance, quelques comtes d'illustres familles. Elle parla de ses toilettes, de ses dépenses...
«Papa me donne tout ce que je veux, dit-elle. La toilette que vous me voyez n'est rien auprès de celles que j'ai à Paris; Maman a tous les jours une robe neuve; elle dépense cinquante mille francs par an pour sa toilette.
--Cinquante mille francs! s'écria Camille, mais combien donne-t-elle donc aux pauvres alors?
--Aux pauvres! ha! ha! aux pauvres! en voilà une drôle d'idée! répondit Mlle Yolande riant aux éclats. Comme si l'on donnait aux pauvres! Mais les pauvres n'ont besoin ni de robes ni de diamants. Puisqu'ils sont pauvres, c'est qu'ils n'ont besoin de rien. Leurs haillons et une vieille croûte, c'est tout ce qu'il faut.»
CAMILLE.--Mais encore faut-il le leur donner, mademoiselle. Pendant que vous avez cinquante robes inutiles, il y a près de chez vous de pauvres familles qui sont nues; pendant que vous avez dix plats à votre dîner, ces mêmes pauvres n'ont pas seulement la croûte de pain dont vous parliez tout à l'heure.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Laissez donc! Ce sont de mauvais sujets, des paresseux; ils n'ont besoin de rien.
MADELEINE.--Camille, je ne veux pas entendre cela, c'est trop fort; je vais rejoindre nos amis.
LÉON.--Va, Madeleine: je reste avec la pauvre Camille.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Pauvre! vous la trouvez donc bien malheureuse de rester avec moi, monsieur? Pourquoi y restez-vous vous-même?
LÉON.--Ce n'est pas avec vous que je reste, mademoiselle: c'est avec la _pauvre _Camille.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Encore?
LÉON.--Encore et toujours tant que vous serez là, mademoiselle, quoiqu'il fût plus juste de vous appeler _pauvre, _vous, toute riche que vous êtes.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Ce serait assez drôle, en effet. Moi, pauvre! avec trois cent mille francs de rente? Ha! ha! ha!
CAMILLE.--Ne riez pas, ma pauvre demoiselle; ne riez pas! Vous êtes en effet à plaindre. Léon a raison: vous êtes pauvre de bonté, pauvre de charité, pauvre d'humilité, pauvre de raison et de sagesse. Vous voyez bien que vous n'avez pas la vraie richesse, et que, si vous perdiez votre fortune, il ne vous resterait plus rien.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Prrrr! quel sermon! Ah çà! mais vous êtes une famille de prêcheurs vertueux, ici. On nous avait bien dit que votre mère était une folle, ainsi que...
CAMILLE.--À mon tour de vous répéter: «C'est trop fort, mademoiselle.» Je ne souffre pas qu'on injurie maman. Viens, Léon, allons rejoindre nos amis; que mademoiselle devienne ce qu'elle pourra avec ses brodequins de satin rose et sa robe de gaze.