Les vacances

Chapter 7

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» Le lendemain, mon père et le Normand firent une seconde chambre à la maison où nous avions passé la nuit, comme ils l'avaient promis au roi, puis ils bâtirent une autre cabane pour nous-mêmes. Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptées, des coquilles travaillées, des flèches, des arcs et des massues. Mon père tailla quelques chevilles qu'il enfonça dans des intervalles des arbres, et il suspendit à ces clous de bois les armes et les autres trésors du roi, qui fut si enchanté de cet arrangement, qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient comprendre comment ces chevilles tenaient; mon père en fit une devant eux et l'enfonça dans une fente, à leur grande surprise et joie. J'aidais mon père et le Normand à préparer les chevilles, à couper les liens avec mon couteau, à chercher la mousse et la terre pour boucher les trous.

» Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la première, et, malgré les désirs du roi clairement exprimés, mon père voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues années que nous avons passées près de ces sauvages. Les jours suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un charmant effet.

» Je vous ai dit que le chef ami qui était en visite chez le roi avait _lié amitié _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand y avait de la répugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour obéir à son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on s'était laissé lier au bras d'un homme, on s'engageait à être son ami, à le protéger et à le défendre contre tous les dangers. Et quand, après avoir coupé le lien, on le mettait à son cou, on s'engageait à ne jamais se quitter, à se suivre partout. Quelques jours après son arrivée, le chef s'apprêta à retourner dans son île; quatre à cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut lié au bras de mon père, le Normand à celui du chef, et moi à ceux des petits sauvages. Nous étions loin de penser que cette cérémonie, que mon père avait accomplie comme un jeu et sans en connaître les conséquences, nous séparait de notre brave Normand. Après le repas, les chefs coupèrent les liens et les passèrent à leur cou, de même que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le Normand voulut revenir près de mon père, mais le chef lui passa le bras dans le sien et l'entraîna doucement et amicalement vers la mer. Le roi en fit autant pour mon père, et nous allâmes tous voir partir le chef et ses sauvages. Après le dernier adieu du chef, le Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand donna une secousse, mais le chef ne lâcha pas prise. Au même instant, deux ou trois cents sauvages se précipitèrent sur lui, le jetèrent à terre, le garrottèrent et l'emportèrent dans le canot du chef. Mon père voulut s'élancer à son secours, mais en moins d'une seconde, lui aussi fut jeté à terre, lié et emporté. «Mon pauvre Normand!» criait mon père. Le Normand ne répondait pas; les sauvages l'avaient bâillonné. «Paul, mon enfant, cria enfin mon père, ne me quitte pas. Reste là, près de moi, que je te voie au moins en sûreté.» J'accourus près de lui; on voulut me repousser, mais les petits sauvages parlèrent d'un air fâché, se mirent près de moi et me firent rester avec mon père. Je pleurais; ils essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire cesser leurs consolations. Les sauvages emportèrent mon père dans sa maison. Le roi vint se mettre à genoux près de lui en faisant des gestes suppliants et en témoignant son amitié d'une manière si touchante que mon père fut attendri et qu'il regarda enfin le roi en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un saut de joie et délia une des mains de mon père en le regardant fixement. Rassuré par l'immobilité de mon père, il délia l'autre main, puis les jambes. Voyant que mon père ne se sauvait pas, il ne chercha plus à contenir sa joie, et la témoigna d'une façon si bruyante, que mon père, ennuyé de cette gaieté, le prit par le bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant un sourire et un signe de tête amical. Il ferma la porte, et nous nous trouvâmes seuls.

» À partir de ce jour, mon père et moi nous passions une partie de notre temps au bord de la mer dans l'espérance d'apercevoir un vaisseau à son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas notre temps: mon père abattait des arbres, les préparait et les reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait, j'apprenais à lire les lettres qu'il me traçait sur le sable. Il eut la patience de m'apprendre à lire et à écrire de cette façon. Quand je sus lire, je traçais à mon tour les lettres que je connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon père eut la patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des histoires, des cartes de géographie.»

Il y eut encore une petite interruption, après laquelle Paul continua son récit:

«Nous sommes restés ainsi cinq longues années à attendre un vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand. L'année qui suivit celle de son enlèvement, le chef revint voir le roi; mon père parlait déjà bien son langage; il lui demanda où était notre ami. Le chef répondit d'un air triste qu'il était perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste, silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait plus retrouvé, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il était noyé ou mort de faim et de soif. Nous fûmes bien attristés de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui donner mon père, mais le roi le refusa avec colère. Le chef se fâcha; ils commencèrent à s'injurier; enfin le chef s'écria: «Eh bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me prêter.» Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tête de mon père; je devinai son mouvement et, m'élançant à son bras, je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lança par terre avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu le temps de voir mon père lui fendre la tête d'un coup de hache. Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon père m'a raconté qu'il y avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui furent tous massacrés; mon père fit des choses admirables de courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes tués. Moi, on m'avait emporté dans notre cabane. Après le combat, mon père accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de son couteau; je revins à moi, à la grande surprise du chef. Je fus malade bien longtemps, et jamais mon père ne me quitta. Quand je m'éveillais, quand j'appelais, il était toujours là, me parlant de sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dévouée. C'est à lui après Dieu que je dois la vie, très certainement. Je me rétablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de remettre ma veste et mon pantalon. Mon père me fit une espèce de blouse ou grande chemise, avec une étoffe de coton que fabriquent ces sauvages; c'était très commode et pas si chaud que mes anciens habits. Mon père s'habilla de même, gardant son uniforme pour les jours de fêtes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous passions nos couteaux, et mon père sa hache. Nous avions enfoncé dans le sable, au bord de la mer, une espèce de mât au haut duquel mon père avait attaché un drapeau fait avec des feuilles de palmier de différentes couleurs. Le drapeau, surmonté d'un mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer qu'il y avait de malheureux naufragés qui attendaient leur délivrance. Un jour, heureux jour! nous entendîmes un bruit extraordinaire sur le rivage. Mon père écouta, un coup de canon retentit à nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est impossible. Nous courûmes au rivage, où mon père agita son drapeau; un beau vaisseau était à deux cents pas de nous. Quand on nous aperçut, on mit un canot à la mer, une vingtaine d'hommes débarquèrent; c'était un vaisseau français, _l'Invincible, _commandé par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirés par le bruit, étaient accourus en foule sur le rivage. Dès que le canot fut à portée de la voix, mon père cria d'aborder. On fit force de rames, les hommes de l'équipage sautèrent à terre; mon père se jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps à perdre. L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin d'eau et de vivres frais. Mon père leur promit bon accueil, de l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restèrent à terre et dépêchèrent le canot vers le vaisseau pour prendre les ordres du capitaine. Peu d'instants après, nous vîmes le capitaine lui-même monter dans la chaloupe et venir à nous. Il descendit à terre, salua amicalement mon père qui le prit sous le bras, et, tout en causant, nous nous dirigeâmes vers le village; nous rencontrâmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau merveilleux dont lui avaient déjà parlé ses sujets. Il frotta son oreille à celle du capitaine, auquel mon père expliqua que c'était un signe d'amitié. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient, gambadaient. On arriva au village. Mon père fit voir sa maison, que le capitaine admira très sincèrement; c'était vraiment merveilleux que mon père eût pu faire, avec une simple hache et un couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous les meubles, les ustensiles de ménage qu'il avait fabriqués, et tout ce qu'il a appris aux sauvages.

» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal; j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.»

SOPHIE.--Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui t'aimaient tant?

PAUL.--Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure.

» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester. Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père, qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui demander.

» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne pas l'abandonner.

» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française, entouré de Français.»

--Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre raconter.

--Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose, cela ne vaut pas la peine d'être raconté.

M. DE ROSBOURG.--Ah! tu appelles peu de chose les deux plus grands dangers que j'aie courus.

MARGUERITE.--Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.

PAUL.--C'est d'abord qu'un jour mon père a été piqué par un serpent et que les sauvages l'ont guéri; et puis que mon pauvre père a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore guéri.

M. DE ROSBOURG.--Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauvé du désespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me remercies, c'est toi qui prétends me devoir de la reconnaissance! Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les tiens.

En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et réunit dans un seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite. Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg, à son tour, saisit Paul dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit:

«Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mère? Oui, je suis ta mère reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu es déjà celui de mon mari.»

Quand l'émotion générale fut calmée, que Paul eut été embrassé par tous, les parents s'aperçurent qu'il était bien tard et que l'heure du coucher était passée depuis longtemps.

IX. Fin du récit de Paul.

Le lendemain, les enfants avaient rejoint M. et Mme de Rosbourg et Marguerite. Ils trouvèrent Lecomte dans la joie, parce que M. de Rosbourg venait de lui promettre qu'il le prendrait à son service, que sa femme serait près de Mme de Rosbourg comme femme de charge. Lucie devait être plus tard femme de chambre de Marguerite.

Ils restèrent quelque temps chez Lecomte qui leur raconta comment il s'était échappé de chez les sauvages. «Je les ai tout de même bien attrapés, et ils n'ont rien gagné à m'avoir séparé de mon commandant et de M. Paul. Ils croyaient que j'allais leur bâtir des maisons. Ils me montraient toujours ma hache. «Eh bien! qu'est-ce que vous lui voulez à ma hache? que je leur dis. Croyez-vous pas qu'elle va travailler pour vous, cette hache? Elle ne vous coupera pas seulement un brin d'herbe.» Et comme ils avaient l'air de vouloir me la prendre: «Essayez donc, que je leur dis en la brandissant autour de ma tête, et le premier qui m'approche je le fends en deux depuis le sommet de la tête jusqu'au talon.» Ils ont eu peur tout de même, et m'ont laissé tranquille pendant quelques jours. Puis j'ai vu que ça se gâtait; ils me regardaient avec des yeux, de vrais yeux de diables rouges. Si bien qu'une nuit, pendant qu'ils dormaient, je leur ai pris un de leurs canots, pas mal fait tout de même pour des gens qui n'ont que leurs doigts, et me voilà parti. J'ai ramé, ramé, que j'en étais las. J'aperçois terre à l'horizon; j'avais soif, j'avais faim; je rame de ce côté et j'aborde; j'y trouve de l'eau, des coquillages, des fruits. J'amarre mon canot, je bois, je mange, je fais un somme. Je charge mon canot de fruits, d'eau que je mets dans des noix de coco évidées, et me voilà reparti. Je suis resté trois jours et trois nuits en mer. J'allais où le bon Dieu me portait. Les provisions étaient finies; l'estomac commençait à tirailler et le gosier à sécher, quand je vis encore terre. J'aborde; j'amarre, je trouve ce qu'il faut pour vivre; arrive une tempête qui casse mon amarre, emporte mon canot, et me voilà obligé de devenir colon dans cette terre que je ne connaissais pas. J'y ai vécu près de cinq ans, attendant toujours, demandant toujours du secours au bon Dieu, et ne désespérant jamais. Rien pour me remonter le coeur, que l'espérance de revoir mon commandant, ma femme et ma Lucie. Un jour je bondis comme un chevreuil: j'avais aperçu une voile, elle approchait; je hissai un lambeau de chemise, on l'aperçut, il vint du monde; quand ils me virent, je vis bien, moi, que ce n'étaient pas des Français, mais des Anglais. Ils m'ont pourtant ramassé, mais ils m'ont traîné avec eux pendant six mois. Je m'ennuyais, j'ai fait leur ouvrage, et joliment fait encore! Ils ne m'ont seulement pas dit merci; et, quand ils m'ont débarqué au Havre, ils ne m'ont laissé que ces méchants habits que j'avais sur le dos quand vous m'avez trouvé dans la forêt, messieurs, mesdames, et pas un shilling avec.»

Le soir, Sophie rappela que Paul n'avait pas entièrement terminé l'histoire de leur délivrance. Tout le monde en ayant demandé la fin, Paul reprit le récit interrompu la veille.

«Il ne me reste plus grand-chose à raconter. Je me retrouvai avec bonheur sur un vaisseau français. Je reconnus beaucoup de choses pareilles à celles que j'avais vues sur la _Sibylle. _J'avais tout à fait oublié le goût des viandes et des différents mets français. Je trouvai très drôle de me mettre à table, de manger avec des fourchettes, des cuillers, de boire dans un verre. Le dîner fut très bon; je goûtai une chose amère, que je trouvai mauvaise d'abord, bonne ensuite. C'était de la bière. Je pris du vin, que je trouvai excellent; mais je n'en bus que très peu parce que mon père me dit que je serais ivre si j'en avalais beaucoup. Ce qui me rendait plus heureux que tout cela, c'était le bonheur de mon père: ses yeux brillaient comme je ne les avais jamais vus briller; je suis sûr qu'il aurait voulu embrasser tous les hommes de l'équipage.

» Le lendemain, après une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut un lit délicieux, on nous apporta des vêtements. L'habit de mon père était superbe, avec des galons partout; le mien était un habillement de mousse et très joli. Après un bon déjeuner nous retournâmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage. Le capitaine nous avait donné une escorte nombreuse, de peur que les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et abattu. Au moment de se rembarquer, mon père donna au roi sa hache et son couteau. Je donnai un couteau à chacun de mes petits amis. Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et deux cents couteaux, que mon père distribua aux sauvages. Il leur donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des épingles et des aiguilles pour les femmes.

» Ces présents causèrent une telle joie que notre départ devint facile. La nuit était venue quand nous arrivâmes à _l'Invincible. _Deux heures après on appareilla, c'est-à-dire qu'on se mit en marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous étions en pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois après, nous arrivions au Havre, où recommencèrent les joies de mon père qui se sentait si près de ma mère et de ma soeur. Nous partîmes immédiatement pour Paris; nous courûmes au Ministère de la Marine, où nous rencontrâmes M. de Traypi. Mon père repartit sur-le-champ pour Fleurville, où M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mère. Il y avait dix minutes à peine que nous étions arrivés, lorsque Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon père; j'étais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie se précipita à mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.»

X. Histoires de revenants.

Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'y était pas mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser quand on se sépara pour aller se coucher.

Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus possible; mais ce n'était pas chose facile, parce que tous les enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'oeuvre sous sa direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces jours-là c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours heureux quand ils se trouvaient en présence de leur père; tous les autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon, qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bonté. Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des éloges.