Les vacances

Chapter 6

Chapter 64,016 wordsPublic domain

» Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine. Je crus voir sur son visage une vive inquiétude; le Normand ne revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait prisonnier? À chaque minute nous nous attendions à les voir apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près de nous, que mon père, m'écartant doucement, saisit sa hache et se tint prêt à frapper. Pendant quelques instants, nous restâmes immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me raccrochait à mon père qui me regarda avec surprise; il ne voyait pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le nez par terre si je ne m'étais retenu avec une force surnaturelle aux jambes de mon père. «Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et avec terreur.--Il me tire! il me tire! mon père, sauvez-moi!» lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux mains; il les saisit à son tour, et avec une force irrésistible il tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration; il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il appela à grands cris ses compagnons. «Nous sommes découverts, il ne s'agit plus de se cacher. Il faut à présent nous montrer hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon pauvre Normand! Où s'est-il fourré?» Le commandant se dirigea vers la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il entra dans la salle qui se remplissait de sauvages; à leur tête était le jeune garçon qui venait de nous quitter. «Arrière!» cria le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun, comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se retirèrent avec un effroi comique. «Suivez-moi!» leur dit-il de sa voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages, jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là, il regarda autour de lui, et, ne voyant pas le Normand, il cria: «Mon brave Normand, nous sommes découverts. Montre-toi et viens à moi, car ton bras peut m'être utile.» Aucune réponse ne se fit entendre; mais quelques minutes après je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les sauvages et dit au commandant: «Mon commandant, je n'ai pas répondu parce que j'étais à plat ventre dans les herbes et je ne voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais. Je suis rentré dans le bois en rampant. J'ai commencé mon évolution dès que j'ai entendu votre _Arrière! _retentissant.»

» Il réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi du Normand, il se dirigea vers la mer où il apercevait de loin les canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et les joncs piquants. À chaque coup de la hache, les sauvages se précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le Normand, lui, les éloignait en brandissant sa hache. Quand nous fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots, et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils obéirent, en approchèrent un; le commandant y entra avec moi, suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne sachant pas où nous allions. Le canot était grand; il pouvait contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y eurent grimpé, le commandant cria aux autres: _Arrière! _et brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et gagnèrent à la nage les autres canots dans lesquels ils entrèrent et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer; nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était nuit quand nous touchâmes à une terre: je n'ai jamais su laquelle ni le commandant non plus.

» Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous laisser passer.

» Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes, et, à la grande frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher, l'éclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous entendions de temps à autre; tantôt un chuchotement, tantôt un petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé comme de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte et s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages qui vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. «Allons, dit mon père en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour avoir de quoi manger et de quoi nous loger.» Je n'avais pas peur, car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes pieds, mes mains; ils faisaient de si drôles de mines et des gambades si étonnantes que je me mis à rire; ils eurent l'air enchanté de me voir rire; ils baisèrent leurs mains et me touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité, revinrent à moi en courant, et, me prenant chacun par une main, ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler d'une voix altérée: «Paul, Paul, reviens!». Mais je ne pouvais plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant: _Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons; il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir compagnie et je me mis à chanter à tue-tête.

» Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles. Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi et ses sujets quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les sauvages, y compris les petits, tombèrent tous la face contre terre; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient aussi et faisaient des gambades comiques.

SOPHIE.--Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es resté longtemps ainsi.

PAUL.--J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que c'était pour marquer l'affection qui devait me lier à mes nouveaux amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet, j'ai su depuis que, si je les avais défaits, c'eût été comme si nous leur eussions déclaré la guerre. Mon père me dit: «Tant qu'ils ne te feront pas de mal, mon garçon, laisse-les faire. Il ne faut pas risquer de les fâcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs ils n'ont vraiment pas l'air méchant.» Le roi fit alors signe à mon père d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien; le chef en attacha un bout au bras de mon père et lui donna l'autre bout en touchant son oreille de la sienne. Mon père prit le lien et l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi parut transporté de joie ainsi que tous les sauvages qui se mirent à pousser des hurlements d'allégresse et à faire autour de nous une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec eux, le roi dansa, mon père sauta aussi; nous nous mîmes tous à rire; ce rire gagna les sauvages et le roi; le Normand gambadait tant qu'il pouvait.

» Ce fut mon père qui donna le signal du repos en s'arrêtant et criant: «Halte-là! Assez pour aujourd'hui, sauvageons!» Sa voix domina le tumulte, et tout le monde s'arrêta. J'avais faim; je le dis à mon père qui fit signe au roi qu'il voulait manger. _Moune chak, _s'écria aussitôt le roi. _Pris kanine, _répondirent les sauvages, et ils se dispersèrent en courant. Ils revinrent bientôt, apportant des bananes, des fruits qui m'étaient inconnus, des noix de coco, du poisson séché. Nous mangeâmes de bon appétit; les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le roi et les petits sauvages mangèrent seuls avec nous.

» Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets, il témoigna une grande admiration. Mon père voulut lui faire essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon père, celles du Normand et les miennes, s'étonnant qu'elles ne fussent pas coupées comme les fruits et le poisson. _Régite, régite, _répétait-il. Ce qui veut dire: «Ça coupe.»

» Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon père attaché à son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes amis. Le Normand venait ensuite. «Ne perds pas Paul des yeux, lui avait dit mon père. Ma dignité me défend de me retourner trop souvent pour veiller sur lui; mais je te le confie. Emboîte son pas et ne laisse pas les sauvages trop en approcher.

»--Soyez tranquille, mon commandant, lui répondit le Normand. Je considère cet enfant comme le vôtre, et dès lors pas de danger tant que j'ai l'oeil sur lui.»

» Nous marchâmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent quelques mots de leur langage, que je parlai en peu de temps aussi bien qu'eux-mêmes. Il n'était pas très difficile, mais il leur manque une foule de mots; nous leur apprîmes à notre tour le français, qu'ils prononçaient d'une manière très drôle; mais tout cela ne se passa que longtemps après.

» Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du village. Chaque hutte était partagée en deux: une partie servait au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants. Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans et ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de l'arc, à se servir d'une massue, à faire des flèches et les armes, à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester parmi les sauvages. Ils avaient l'air de délibérer pendant que les femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient, nous examinaient, nous touchaient.

» Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami.

» Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leur bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. «Paul, me dit mon père, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec le Normand couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne veux pas me faire servir par ces braves gens comme si j'étais une femme. Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos haches au bout de nos bras.»

M. DE ROSBOURG.--Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de Paul: l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin à demain. Qu'en dit la société?

MADAME DE ROSBOURG.--Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre Paul est fatigué ou doit l'être. À demain la suite de cet intéressant récit. Allez vous coucher, mes enfants.

M. DE ROSBOURG.--Et ne rêvez pas sauvages et naufrages.

VIII. La délivrance.

Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa bonté pour Paul.

«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il te regarde.»

PAUL.--Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur chérie, puisque nous avons le même père.

MARGUERITE.--Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort, ne t'aimait pas?

PAUL.--Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant moi.

MARGUERITE.--Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui a l'air si bon?

PAUL.--Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et qu'il aimait comme il t'aime.

MARGUERITE.--Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas resté avec vous?

PAUL.--Tu sauras cela ce soir.

MARGUERITE.--Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta soeur.

PAUL, _l'embrassant et riant.--_Une petite soeur que j'aime bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la patience.

Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.

Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras.

«J'en suis resté hier, dit Paul, au moment où mon père appelait le Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les sauvages s'étaient déjà mis au travail; ils commençaient à couper lentement et péniblement de jeunes arbres avec des pierres tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon père et le Normand arrivèrent à eux, les écartèrent, brandirent leurs haches et abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restèrent d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux leur roi et le chef ami qui était chez eux en visite. Mon père et le Normand continuèrent leur travail. À chaque arbre qui tombait, les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie coupée, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres nécessaires furent coupés, taillés et prêts à être enfoncés en terre, mon père et le Normand firent signe aux sauvages de les aider à les transporter. Tous s'élancèrent vers les arbres qui, en cinq minutes, furent enlevés et portés ou traînés en triomphe à travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirèrent les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte; ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres furent apportés sur l'emplacement où devait être bâtie la hutte, mon père et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et enfoncèrent en terre les pieux épointés par un bout. Ils eurent bientôt fini et ils se mirent à faire la couverture avec les bouts des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posèrent en travers sur les murs formés par les arbres. Ils relièrent ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les attachèrent de place en place aux arbres qui formaient les murs. Ensuite ils bouchèrent avec de la mousse, des feuilles et de la terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider et furent enchantés d'avoir réussi. Il ne s'agissait plus que de faire une porte. Mon père alla couper quelques branches longues et minces et se mit à les entrelacer comme on fait pour une _claie. _Quand il en eut attaché avec des lianes une quantité suffisante, lui et le Normand tirèrent leurs couteaux de leurs poches et se mirent à tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils avaient laissée. Ils l'attachèrent ensuite aux murs, comme on attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'étaient tenus assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison, ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de véritables enfants.

» Le roi s'approcha de mon père, lui frotta l'oreille de la sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette maison. Mon père le comprit, le prit par la main, le fit entrer dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se posséda pas de joie, ressortit et commença avec ses sujets une ronde autour de la maison. Il fit signe à mon père que cette nuit la maison servirait à ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le lendemain. Mon père lui expliqua, par signes aussi, que le lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait d'un oeil triste et envieux, lorsque tout à coup son visage prit un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui répondit: _Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand, frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air inquiet. «Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-là. Le sauvage me déplaît; au diable lui et son oreille!--Tu vas le mettre en colère, mon Normand, rends-lui son frottement d'oreille.» En frottant son oreille contre celle du sauvage: «Tiens, diable rouge, la voilà mon oreille de chrétien, qui vaut mieux que ton oreille de païen.» Le chef parut aussi joyeux que l'avait été le roi, et donna un ordre qu'exécuta un sauvage; il reparut avec le lien de l'amitié; le chef fit à son bras et à celui du Normand la même cérémonie qu'avait faite le roi à mon père.

» Mon père serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi embrasser le Normand qui allait les repousser avec colère, lorsque je lui dis: «Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils m'aiment.» Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure changer d'expression à ces paroles et me regarder d'un air attendri en embrassant les sauvageons du bout des lèvres. Pendant ce temps, on avait apporté le repas du soir. Tout le monde s'assit par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes amis sauvages me placèrent entre eux deux, en face de mon père, qui était entre le roi et le Normand, lié au bras du chef. Après le souper, que je mangeai de bon appétit, le chef délia le Normand, qui fut obligé de passer à son cou la moitié du lien, et chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des têtes apparaître par les trous qui servaient d'entrée aux huttes.

» Avant d'entrer dans notre maison, nous vîmes tous les sauvages à l'entrée de leur hutte, nous regardant avec curiosité, mais en silence. Nous rentrâmes, le Normand ferma la porte. «Il nous faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si l'on est en sûreté avec ces diables rouges.» Mon père sourit, lui promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'étendis entre lui et le Normand; je ne tardai pas à m'endormir. Mon père et le Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre jours, s'endormirent aussi.