Les vacances

Chapter 5

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L'après-midi du troisième jour, Mme de Rosbourg et les enfants rentraient, après avoir passé deux heures chez Lecomte et Françoise. En approchant du perron, elle crut reconnaître M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des nouvelles de son mari, elle hâta le pas, et, montant rapidement les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg lui-même. Tous deux poussèrent ensemble un cri de bonheur; Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire à son bonheur. Elle embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'était bien lui; son coeur débordait de joie. Après les premiers instants de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme, regarda les enfants groupés autour d'eux et chercha à reconnaître sa petite Marguerite; ses yeux s'arrêtèrent sur Sophie.

«Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il, Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?»

Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies.

Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et son enfant, il s'avança vers Sophie, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa deux ou trois fois.

«Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle! Où est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous?

--Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher Paul, où est-il? Vit-il encore?»

M. DE ROSBOURG.--Paul est un grand et beau garçon, ma chère enfant; il est ici; il déballe et range nos affaires.

SOPHIE.--Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans quelle chambre est-il, que je coure le chercher?

M. DE ROSBOURG.--Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on m'a donnée et où Paul a monté mes effets.

Sophie courut à cette chambre; on entendit des cris de joie, des gambades, des rires et bientôt on vit accourir Sophie entraînant Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages inconnus.

«Viens, mon garçon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi, à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis... Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront leurs noms après.»

La mêlée fut générale; tout le monde s'embrassait en riant. La belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait déjà séduit tous les enfants; l'air déterminé de Paul, sa taille élevée, son apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en riant avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis.

«Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et qui est notre aîné à tous; il a treize ans.»

Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis. Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé; il promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes.

MARGUERITE.--Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous aimerai bien aussi.

PAUL.--Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout court et pas monsieur.

MARGUERITE.--Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est si gênant de dire _vous!_

PAUL.--Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi.

MARGUERITE.--Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi.

PAUL.--Comment, Sophie, tu m'avais oublié?

SOPHIE, _tristement.--_Oublié, non, mais tu dormais dans mon coeur et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au passé et à ceux qui m'avaient aimée.

JEAN.--Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et très bonne; elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie, elle vous racontera ses trois années de malheur.

Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds pour l'embrasser, il lui dit:

«Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous deux quand elle en aura besoin.»

Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami dévoué et celui de Marguerite.

Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier, que le temps eût augmenté leur intimité. Bientôt on entendit sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon. Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari qui tenait sa petite Marguerite par la main.

La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul avait mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la même promesse à ces dames et à ces messieurs.

SOPHIE.--Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé ici, à Fleurville?

PAUL.--Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au Ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie et encore moins ici. Je croyais que tu avais dû périr avec ton papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons.

SOPHIE.--Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que je t'ai su vivant et chez les sauvages.

PAUL.--Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? Où cela? Où est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient tué.

SOPHIE.--Il y a trois jours seulement que le _Normand _est revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons rencontré, par hasard, dans la forêt.

PAUL.--Brave homme! Que je serai content de le revoir!

MARGUERITE.--Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi.

JACQUES.--Et après tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté cinq ans chez les sauvages?

PAUL.--Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il est trop tard pour commencer.

--Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel ami Paul doit être fatigué...

M. DE ROSBOURG, _interrompant.--_Paul fatigué! Il en a fait bien d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme un vrai marin.

--Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de force à lutter avec Paul.

M. de Rosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse.

«Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou, que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher!

--Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon enfant», répondit M. de Rosbourg.

Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre, à la grande joie de Marguerite qui répétait en l'embrassant:

«Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.»

M. DE ROSBOURG.--En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle?

--Maman disait que vous étiez le plus beau et le meilleur des hommes; que sans moi elle mourrait de chagrin; qu'elle ne pouvait pas être heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore. Et puis elle pleurait si souvent et si fort, que je pleurais quelquefois aussi; alors elle essuyait ses yeux, elle souriait et m'embrassait.

Tout en causant, Marguerite s'était déshabillée. Pour finir, elle se jeta au cou de son père, qui, vaincu par son émotion, la serra dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite effrayée lui demanda:

«Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi?

--Mon enfant, ma Marguerite chérie, c'est le bonheur qui fait couler mes larmes; c'est la joie!»

Quand il releva son visage baigné de larmes, elle était endormie. Il essuya la main humide de Marguerite, baisa son joli front blanc et pur, lui donna sa bénédiction paternelle, et sortit en se retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite figure dormant si paisiblement et si gracieusement.

VII. La mer et les sauvages.

Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire affectueux.

On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul, une douzaine à Marguerite; il fit un signe de tête amical à Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener au salon. La journée se passa à faire connaissance; on mena Paul voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc, le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant, il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde se groupa autour de lui, et il commença ainsi:

«Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le vaisseau qui allait périr; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis. Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont, nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prêt à s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et ma tante malgré leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les jeta dans la chaloupe où ils trouvèrent maman et ma tante qui nous appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau, on le retint de force; mon oncle cria: «Attendez-moi!» et remonta sur le bâtiment. Il ne me vit pas; j'étais derrière le commandant; mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la chaloupe; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma pauvre tante, ils s'éloignèrent. Leur chaloupe, trop chargée, fut presque immédiatement engloutie par une vague énorme avant que mon oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une planche ou un morceau de mât brisé.

» Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis pour la première fois des larmes dans les yeux de mon cher commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux et reprit tout son courage.

» Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses genoux en me disant: «Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton père, tu seras à l'abri des vagues; appuie ta tête sur ma poitrine.» Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir, mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud.

»--Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à chauffer; la lune était moins agréable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable de lune ne donne pas beaucoup de chaleur.

» Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non sans quelque peine sur ses épaules glacées. Le vent nous poussait vers la terre, mais nous eûmes de la peine à aborder parce qu'il y avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser, et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave Normand pour que notre pauvre petit radeau ne fût pas mis en pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: «Paul, tu es mon fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce monde; et je jure que je serai ton père tant que je vivrai.» Il a bien tenu parole, ce bon et cher père; vous le verrez bien par la suite de mon histoire.

» Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gâtât avant que nous eussions découvert une source; aidé du Normand, il le poussa à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits; mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand le commandant, voyant mes bras tachés de sang, me prit sur ses épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le commandant lui dit: «Tu as une tâche plus rude que la mienne, en marchant en avant et en me frayant un passage aux dépens de ta peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garçon! Et puis est-ce qu'un enfant pèse jamais trop sur les épaules de son père?» Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de me glisser de dessus ses épaules, il me retint d'une main de fer et me dit: «N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.» Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez doux et uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de ces grands arbres qui étaient des palmiers-cocotiers et des palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt le lait qu'elle contenait: c'était frais et délicieux; puis il me fit manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs, dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car j'exécutais ses idées qui n'étaient pas toujours heureuses, il faut le dire. Et maintenant, je me la représentais dans ce vilain baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien qu'elle était engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne mangeait pas lui-même: «Et vous, père? lui dis-je. Prenez, vous avez chaud, vous avez soif.--Ne t'occupe pas de moi, mon cher enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et boire de bon appétit.--Oh! père, je n'ai plus faim ni soif, si je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, où est-il?--Il est allé chercher d'autres noix, s'il peut en trouver.»

» Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. «Dors, mon ami, répondit mon père, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a été rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, étends-toi près de nous et tâchons d'oublier en dormant.» Le Normand obéit; il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur du soleil couchant.

» La faim se faisait sentir, je demandai à manger. «Nous t'attendions pour dîner, me dit mon père. Le couvert est mis, ici à côté! Viens voir notre salle à manger.» Je le suivis; il me mena dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmier-dattier et de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table, étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour les saler; une énorme coquille lui avait servi de casserole. Il avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux, et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un bruit singulier se fit entendre. Mon père se releva d'un bond; le Normand lui fit signe de ne pas bouger. Ils écoutaient avec une anxiété qui me fit peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit tout bas: «Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui débarquent.» Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines; je me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un sourire et me dit encore tout bas: «N'aie pas peur, mon ami: tous les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, comme nous ne les connaissons pas, restons tranquilles pour leur échapper. Pendant que je te garderai, le Normand va tâcher de les reconnaître; il saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous montrer.» Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne pas être vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourré il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me fit quitter la cabane et me traîna avec lui dans un massif de jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant tout près de mon père qui me serrait contre son coeur et me faisait signe de me taire.