Chapter 3
--Mais où donc? mon Dieu! où donc! Je ne vois pas.» Et Jean, effrayé, désolé, cherchait, regardait de tous côtés, sur les arbres, par terre: il ne voyait pas Sophie. Tout le monde était accouru près de Jean, à l'appel de Mme de Rosbourg. Tous cherchaient sans trouver.
«Sophie, chère Sophie, cria Camille, où es-tu? sur quel arbre? Nous ne te voyons pas.»
SOPHIE, _d'une voix étouffée.--_Je suis tombée dans l'arbre qui était creux; j'étouffe; je vais mourir si vous ne me tirez pas de là.
--Comment faire? s'écriait-on. Si on allait chercher des cordes?
Jean réfléchit une minute, se débarrassa de sa veste et s'élança sur l'arbre, dont les branches très basses permettaient de grimper dessus.
«Que fais-tu? cria Léon; tu vas être englouti avec elle.
--Imprudent! s'écria M. de Rugès. Descends, tu vas te tuer.»
Mais Jean grimpait avec une agilité qui lui fit promptement atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'était élancé après Jean et arriva près de lui avant que son père et sa mère eussent eu le temps de l'en empêcher. Il tenait la veste de Jean et défit promptement la sienne. Jean, qui avait jeté les yeux dans le creux de l'arbre, avait vu Sophie tombée au fond et s'était écrié:
«Une corde! une corde! vite une corde!» Léon, Camille et Madeleine s'élancèrent dans la direction du moulin pour en avoir une. Mais Jacques passa les deux vestes à Jean qui noua vivement la manche de la sienne à la manche de celle de Jacques, et jetant sa veste dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques: «Prends ma veste, Sophie; tiens-la ferme à deux mains. Aide-toi des pieds pour remonter pendant que je vais tirer.» Jean, aidé du pauvre petit Jacques, tira de toutes ses forces. M. de Rugès les avait rejoints et les aida à retirer la malheureuse Sophie, dont la tête pâle et défaite apparut enfin au-dessus du trou. Au même instant, les vestes commencèrent à se déchirer. Sophie poussa un cri perçant. Jean la saisit par une main, M. de Rugès par l'autre, et ils la retirèrent tout à fait de cet arbre qui avait failli être son tombeau; Jacques dégringola lestement jusqu'en bas; M. de Rugès descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras Sophie à demi évanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et toutes ces dames s'empressèrent autour d'elle; Marguerite se jeta en sanglotant dans ses bras. Sophie l'embrassa tendrement. Dès qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien affectueusement de l'avoir sauvée. Lorsque Camille, Madeleine et Léon revinrent, traînant après eux vingt mètres de corde, Sophie était remise; elle put se lever et marcher à la rencontre de ses amis; elle sourit à la vue de cette corde immense.
MADAME DE FLEURVILLE.--Voilà Sophie bien remise de sa frayeur et nous voilà tous rassurés sur son compte; je demande maintenant qu'elle nous explique comment cet accident est arrivé.
M. DE RUGÈS.--C'est vrai, on était convenu de ne pas grimper aux arbres.
SOPHIE, _embarrassée.--_Je voulais... me cacher mieux que les autres. Je m'étais mise derrière ce gros chêne, pensant que je tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas.
MADAME DE TRAYPI.--Ah! par exemple! j'ai pris Madeleine, et puis Léon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre.
SOPHIE.--C'est précisément parce que je vous voyais de loin prendre Madeleine et Léon, que j'ai pensé à trouver une meilleure cachette. Les branches de l'arbre étaient très basses; j'ai grimpé de branche en branche.
MARGUERITE.--C'est-à-dire que tu as triché.
SOPHIE.--Donc, de branche en branche j'étais arrivée à un endroit où le tronc de l'arbre se séparait en plusieurs grosses branches; il y avait au milieu un creux couvert de feuilles sèches; j'ai pensé que j'y serais très bien. Je suis montée dans le creux; au moment où j'y ai posé mes pieds, j'ai senti l'écorce et les feuilles sèches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au fond de l'arbre. J'ai crié, mais ma voix était étouffée par la frayeur, puis par la profondeur du trou où j'étais tombée.
» J'étais à moitié morte de peur. Je croyais qu'on ne me trouverait jamais, car je sentais combien ma voix était sourde et affaiblie. Je pris courage pourtant quand j'entendis appeler de tous côtés; je redoublai d'efforts pour crier, mais j'entendais passer près de l'arbre où j'étais tombée, et je sentais bien qu'on ne m'entendait pas. Enfin, notre cher et courageux Jean m'a entendue et m'a sauvée avec l'aide de mon petit Jacques...
JEAN.--Et c'est lui qui a eu l'idée de nouer les deux vestes ensemble.
Tout le monde se leva et l'on se dirigea vers la maison, tout en causant vivement des événements de la matinée.
IV. Une rencontre inattendue.
«J'aime beaucoup la forêt du moulin, dit un jour Léon à ses cousines et à ses amies.
--Et moi, je ne l'aime pas du tout», dit Sophie.
JEAN.--Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle.
SOPHIE.--Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette forêt. Je n'aime pas quand on y va.
LÉON.--Je ne vois pas quel malheur y est arrivé. On s'y amuse toujours beaucoup.
SOPHIE.--Toi, tu t'y amuses, c'est possible; mais je te réponds que je ne m'y suis pas amusée le jour que j'ai manqué étouffer dans le creux de l'arbre...
LÉON.--Oh! mais c'était ta faute.
SOPHIE.--Je ne dis pas que ce n'était pas ma faute; mais j'ai manqué tout de même d'y étouffer.
LÉON.--Est-ce que tu étais bien mal dans cet arbre?
SOPHIE.--Comment, si j'y étais mal? Puisque je te dis que j'étouffais.
LÉON.--Tu ne pouvais pas étouffer! Tu avais de l'air par le haut.
SOPHIE, _avec impatience.--_Mais j'étais tout au fond, le corps serré par l'écorce.
LÉON.--Ah bah! Je m'en serais bien tiré, moi.
SOPHIE.--En vérité! J'aurais voulu t'y voir.
LÉON.--Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en sortir, je t'en réponds.
JEAN, _avec ironie.--_Tu te vantes, mon brave.
JACQUES.--Rien de plus facile que d'essayer: allons à la forêt, monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne t'aiderons pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu?
LÉON, _embarrassé.--_Je le ferais certainement, si..., si...
JACQUES, _riant.--_Si quoi?
LÉON, _embarrassé.--_Si je ne craignais d'effrayer mes cousines qui pourraient croire... qui pourraient craindre...
JACQUES.--Craindre quoi? puisque tu es si brave.
LÉON.--Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi qui me conseilles de le faire?
JACQUES.--Parce que je crois, moi, que c'est très dangereux, et j'aurais peur.
LÉON, _avec ironie.--_Peur, toi qui fais toujours le brave, toi qui te précipites toujours au milieu des dangers qui n'existent pas, pour te donner la réputation d'un Gérard-tueur-de-lions. Tu aurais peur, toi, Jacques le téméraire, le batailleur.
JEAN.--Oui, il aurait peur, précisément parce qu'il a le vrai courage, celui qui le porte à secourir les autres dans le danger, et non pas à le braver inutilement.
LÉON.--Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux que Jacques. Allons à la forêt, je me glisserai dans le creux de l'arbre... Seulement... il faut que je demande la permission à papa.
JEAN.--Ha, ha! voilà qui est bon! Ce sera une manière d'avoir raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas faire.
LÉON.--Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y a aucun danger. Vous allez voir.
Léon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son papa, qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en demandant à Léon ce qu'il voulait.
LÉON.--Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans la forêt du moulin avec mes cousines.
M. DE RUGÈS.--Pour quoi faire?
LÉON.--Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans lequel Sophie prétend avoir étouffé l'autre jour.
M. DE RUGÈS, _souriant.--_Mais ne crains-tu pas, si tu entres dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir?
LÉON.--Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le défendez, je ne le ferai pas.
M. DE RUGÈS.--Non, non, je ne te le défends pas; je te recommande seulement d'être prudent.
LÉON, _inquiet.--_Papa, si vous craignez le moindre accident, je ne l'essayerai certainement pas; je serais bien fâché de vous causer quelque inquiétude. Je dirai à mes cousines, à Jean et à ce petit moqueur de Jacques, que vous ne trouvez pas la chose raisonnable.
M. DE RUGÈS.--Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux. J'irai même avec vous pour être témoin de ton acte de courage... inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui t'accusent de poltronnerie.
LÉON, _abattu.--_Papa, je vous remercie... j'irai certainement... je n'ai certainement pas peur... j'ai... certainement... certainement... très envie... de leur montrer... qu'il n'y a pas de danger... Mais je crains que... maman ne soit pas contente... ne permette pas...
M. DE RUGÈS, _impatienté.--_Sac à papier! mon garçon, tu n'as pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne, moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frère, qui consentit en souriant.
Les enfants, qui étaient restés à la porte de la chambre, étaient un peu inquiets. «Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne trouvez-vous pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet arbre?»
M. DE RUGÈS.--Chère petite, ton oncle de Traypi et moi nous avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Léon de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse à cet acte de courage, qu'il n'exécutera pas et que je ne laisserai pas s'exécuter. Il va être assez puni par la peur qu'il aura pendant toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois comme il est pâle!
CAMILLE.--Oh! mon oncle, il me fait pitié; pauvre garçon, comme il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre.
M. DE RUGÈS.--Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette leçon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas s'exposer à un pareil danger.
On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et tous s'étonnaient que M. de Rugès lui permît de s'y exposer. Camille alla de l'un à l'autre; à mesure qu'elle leur parlait, leur tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur gaieté; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Léon d'un air malicieux; tous étaient contents de cette punition infligée à son mauvais caractère et à son manque de courage. Léon, qui n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort et restait en arrière comme pour éloigner le terrible moment; il allait tristement, la tête basse, le visage pâle; il répondait par monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa bravoure. Quand il aperçut de loin le chêne qui pouvait être son tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres continuaient leur route. M. de Rugès avait bien vu la manoeuvre de Léon et le dit tout bas à M. de Traypi.
«Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons de là.»
M. DE TRAYPI.--Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras décidé à grimper sur l'arbre, je l'arrêterai en te disant que le danger de Sophie a été très réel et très grand.
On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient à s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on entendit un cri de terreur sortir du buisson où il était caché. MM. de Rugès et de Traypi s'apprêtaient à courir de ce côté, lorsqu'ils virent sortir précipitamment du sentier Léon criant au voleur et suivi par un homme misérablement vêtu qui tenait un bâton à la main.
L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son vieux chapeau. «Qu'y a-t-il? dit M. de Rugès; qui êtes-vous? qu'est-il arrivé à mon fils?»
L'HOMME.--Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais, c'est que j'allais au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit; que, me sentant fatigué, je m'étais endormi au pied d'un arbre, et qu'en m'éveillant j'ai vu, à trois pas de moi, ce petit monsieur blotti près d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas venir non plus une grosse vipère qui touchait presque à son pied. Je n'avais pas le temps de le prévenir: au premier mouvement la vipère l'aurait piqué; je ne fis ni une ni deux: je m'élançai sur lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère eût fait son coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme s'il avait été saisi par le diable et il a couru comme si le diable courait après lui.
M. de Rugès comprit très bien que Léon avait cédé à la frayeur. Déjà fort abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait pas pu résister à la terreur que lui causa cet enlèvement si brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand.
Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à Léon et lui faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu, resté au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le regardait avec une surprise mêlée d'émotion; elle cherchait à recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu ce visage brûlé par le soleil, cette figure franche et honnête; il lui semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son côté, après avoir regardé successivement les enfants, avait arrêté ses yeux sur Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage et fit place à l'émotion.
«Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon, mam'selle; mais n'êtes-vous pas mam'selle Sophie de Réan?
--Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur son front... Mais... il y a si... longtemps... si... longtemps... N'êtes-vous pas... le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je me souviens... le _Normand._
L'HOMME.--C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous échappé au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa.
SOPHIE, _avec attendrissement.--_Papa m'a sauvée, je ne sais plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre cousin Paul qui était resté près du capitaine.
L'HOMME.--Oh! mam'selle de Réan, que je suis donc heureux de vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était pleine de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma chère Normandie?
Les enfants étaient restés stupéfaits de cette reconnaissance de Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de Réan. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini.
Léon paraissait très honteux de ce qui s'était passé. Il osait à peine lever les yeux sur son père, qui le regardait d'un air froid et mécontent. Il fut donc très satisfait de voir l'attention générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua à interroger celui qu'elle appelait le _Normand._
SOPHIE.--Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul; a-t-il péri avec le vaisseau?
L'HOMME.--Non, mam'selle de Réan. Quand le commandant vit que les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup de monde avait péri, qu'il ne restait plus personne sur le bâtiment, il me gronda de ne pas m'être sauvé avec les autres. Je lui dis que je ne quitterais ni mon commandant ni mon bâtiment. Il me serra la main, regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas et se tenait collé contre lui. «À notre tour, mon Normand, me dit-il. Tâchons de nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une heure.» Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long: en dix minutes nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce que je pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le commandant avait sa boussole, une hache passée à la ceinture. Nous mîmes à l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il pouvait s'engloutir d'un moment à l'autre. J'avais mis des rames sur le radeau, et je me mis à ramer. Le commandant essuya une larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonné le bâtiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il examina les étoiles qui commençaient à briller, et parut content. «Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand, mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las, je te relèverai de faction.»
SOPHIE.--Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il?
L'HOMME.--Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne l'abandonnerait pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi, je ramais avec le commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je vis que nous approchions de ce qui me parut être une île. Nous abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et boisé; et c'est comme cela que le bon Dieu nous a sauvés.
SOPHIE.--Mais Paul n'est donc pas mort? Où est-il? Qu'est-il devenu?
L'HOMME.--Voilà ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard ils emmenèrent le commandant et M. Paul d'un côté, et moi de l'autre. Je leur ai échappé, et j'ai bien cherché mon brave commandant, mais je n'en ai pas retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en ont fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans dans les bois; j'ai enfin été ramassé par un vaisseau anglais. Ces brigands m'ont ballotté pendant six mois avant de me mettre à terre; ils m'ont enfin débarqué au Havre, et je suis revenu au pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus retrouvés, et je continue à battre le pays pour tomber sur leur piste.
«Pauvre Paul!» dit Sophie en s'essuyant les yeux.
MM. de Rugès et de Traypi avaient écouté avec un grand intérêt le court récit du _Normand. _Pendant que ces messieurs l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourèrent Sophie.
MARGUERITE.--Tu as donc fait naufrage?
MADELEINE.--Ta maman et ton papa se sont noyés? Comment, toi, as-tu été recueillie?
JACQUES.--Qui est ce Paul dont tu parles?
CAMILLE.--Comment ne nous as-tu jamais parlé de cela?
LÉON.--Pourquoi cet homme t'appelle-t-il Mlle de Réan?
JEAN.--Je ne savais pas que tu eusses été si malheureuse, ma pauvre Sophie.
Ils parlaient tous à la fois; Sophie répondit à tous ensemble.
SOPHIE.--Oui, j'ai été très malheureuse. Je n'en ai jamais parlé parce que papa et ma belle-mère m'avaient défendu de jamais leur rappeler le passé. J'ai fini par n'y plus penser moi-même et par l'oublier. J'avais à peine quatre ans quand tout cela est arrivé.
JEAN.--Pourquoi le _Normand _t'appelle-t-il mademoiselle de Réan?
SOPHIE.--Parce que c'était mon nom quand je suis née.
MARGUERITE.--Comment, quand tu es née? Et comment as-tu pu changer de nom depuis?
CAMILLE.--Attendez! Je me souviens, en effet, que lorsque nous étions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta maman qui s'appelaient M. et Mme de Réan; et puis un oncle et une tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert était ton cousin.
SOPHIE.--Précisément et, après trois ans d'absence, je suis revenue avec ma belle-mère, Mme Fichini, et j'ai retrouvé Marguerite, que je ne connaissais pas et qui demeurait chez vous.
JACQUES.--Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini?
SOPHIE.--Je ne sais pas bien; je crois que papa a été en Amérique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a laissé une grande fortune à la condition qu'il prendrait son nom. JACQUES.--C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de Réan.
SOPHIE.--Mais qu'est devenu mon pauvre Paul? D'après ce que m'a dit le _Normand, _il est possible qu'il vive encore.
LÉON.--C'est impossible; depuis cinq ans!
JEAN.--Ce n'est pas du tout impossible, puisque le _Normand _est revenu.
LÉON.--Le _Normand _n'est pas un enfant.
JEAN.--Mais Paul était avec le commandant.
«Mes enfants, dit M. de Rugès, s'approchant d'eux très ému, rentrons à la maison. Ne parlez pas à Mme de Rosbourg de la rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la préparerai à le voir.»
CAMILLE.--Pourquoi cela, mon oncle? Est-ce qu'il connaît Mme de Rosbourg?
M. DE TRAYPI.--Cet homme n'est autre que LECOMTE, matelot à bord de la _Sibylle _avec le commandant de Rosbourg et...
--Avec mon pauvre papa! s'écria Marguerite. Oh! laissez-moi lui parler, lui demander des détails sur papa!
Le _Normand _s'approcha à un signe de M. de Traypi. «Voici, lui dit-il, la fille de votre commandant.
--La fille de mon commandant, de mon cher, vénéré commandant!» s'écria le _Normand. _Et, saisissant Marguerite, il lui donna trois ou quatre gros baisers avant qu'elle eût le temps de se reconnaître.
«Pardon, mam'selle, dit-il en la posant à terre. C'est le premier mouvement, ça; je n'en ai pas été maître. Mon pauvre commandant! Si je pouvais lui donner ma place!
Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle!
--Vous aimiez donc bien mon pauvre papa?» lui dit Marguerite en essuyant ses yeux pleins de larmes.
LECOMTE.--Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle, j'aurais donné mon sang, ma vie, pour mon brave commandant! Et de penser que le bon Dieu l'avait sauvé, et que sans ces gredins de sauvages!...
--M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte, dit Marguerite, et vous-même vous disiez que vous cherchiez votre femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle Lucie?
LECOMTE.--Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard?
MADELEINE.--Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont elles qui demeurent dans la maison blanche.
À cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie.
«Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer. Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous revoir.»
LECOMTE.--C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience! Depuis cinq ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan... N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il me semble que je ferais six lieues à l'heure!
«Partons», répondirent ensemble MM. de Rugès, de Traypi et tous les enfants.
Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et établies dans la maison blanche du village, quand elle avait appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie, qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre, repasser, savonner.