Les vacances

Chapter 2

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«Arrête-le, arrête-le; prends-lui l'autre jambe», cria-t-elle à Sophie. Mais Camille et Madeleine se précipitèrent sur Sophie qui riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser. Marguerite, tout en riant aussi, s'était accrochée aux pieds de Jean qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaieté générale; Jean riait aux éclats, étendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite, tombée de son côté, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par Camille et Madeleine qui se roulaient à force de rire. L'air grave de Léon redoubla leur gaieté. Il se tenait debout auprès des poissons et demandait de temps en temps d'un air mécontent: «Aurez-vous bientôt fini? En avez-vous encore pour longtemps?»

Plus Léon prenait un air digne et fâché, plus les autres riaient. Leur gaieté se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever et de suivre Léon qui marchait gravement, accompagné d'éclats de rire et de gaies plaisanteries. Il approchèrent ainsi du petit bois où l'on construisait les cabanes et ils entendirent distinctement des coups de marteaux si forts et si répétés qu'ils jugèrent impossible qu'ils fussent donnés par le petit Jacques.

«Pour le coup, dit Jean en s'échappant et en entrant dans le fourré, je saurai ce qu'il en est!»

Sophie et Marguerite s'élancèrent par le chemin qui tournait dans le bois en criant: «Jacques! Jacques! gare à toi!» Léon courut de son côté et arriva le premier à l'emplacement des maisonnettes; il n'y avait personne, mais par terre étaient deux forts maillets, des clous, des chevilles, des planches, etc.

«Personne, dit Léon; c'est trop fort; il faut les poursuivre. À moi, Jean, à moi!»

Et il se précipita à son tour dans le fourré. Au bout de quelques instants on entendit des cris partis du bois:

«Le voilà! le voilà! il est pris!

--Non, il s'échappe!

--Attrape-le! à droite! à gauche!» Sophie, Marguerite, Camille, Madeleine écoutaient avec anxiété, tout en riant encore. Elles virent Jean sortir du bois, échevelé, les habits en désordre. Au même instant, Léon en sortit dans le même état, demandant à Jean avec empressement: «L'as-tu vu? Où est-il? Comment l'as-tu laissé aller?

--Je l'ai entendu courir dans le bois, répondit Jean, mais, de même que toi, je n'ai pu le saisir ni même l'apercevoir.»

Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essoufflé, sortit aussi du bois et leur demanda d'un air malin ce qu'il y avait, pourquoi ils avaient crié et qui ils avaient poursuivi dans le bois.

LÉON, _avec humeur.--_Fais donc l'innocent, rusé que tu es. Tu sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel côté il s'est échappé.

JEAN.--J'ai bien manqué de le prendre tout de même; sans Jacques qui est venu me couper le chemin dans un fourré, je l'aurais empoigné.

LÉON.--Et tu lui aurais donné une bonne leçon, j'espère.

JEAN.--Je l'aurais regardé, reconnu, et je vous l'aurais amené pour le faire travailler à notre cabane. Allons, mon petit Jacques, dis-nous qui t'a aidé à bâtir si bien et si vite ta cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le promets.

JACQUES.--Pourquoi feriez-vous semblant?

JEAN.--Pour qu'on ne te reproche pas d'être indiscret.

JACQUES.--Ha! ha! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bonté de m'aider, que ce quelqu'un serait fâché si je vous disais son nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lâche et ingrat, en faisant de la peine à celui qui a bien voulu se fatiguer à m'aider?

LÉON.--Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept ans! Nous allons bien te forcer à parler, tu vas voir.

JEAN.--Non, Léon, Jacques a raison; je voulais lui faire commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrétion.

LÉON.--C'est pourtant ennuyeux d'être joué par un gamin.

SOPHIE.--N'oublie pas, Léon, que tu l'as défié, que tu t'es moqué de lui et qu'il avait le droit de te prouver...

LÉON.--De me prouver quoi?

SOPHIE.--De te prouver... que... que...

MARGUERITE, _avec vivacité.--_Qu'il a plus d'esprit que toi et qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit de t'en fâcher.

LÉON, _piqué.--_Aussi je ne m'en fâche pas, mesdemoiselles; soyez assurées que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de votre protégé.

MARGUERITE, _vivement.--_Un protégé qui deviendra bientôt un protecteur.

JACQUES, _à Marguerite avec vivacité.--_Et qui ne se mettra pas derrière toi quand il y aura un danger à courir.

LÉON, _avec colère.--_De quoi et de qui veux-tu parler, polisson?

JACQUES, _vivement.--_D'un poltron et d'un égoïste.

Camille, craignant que la dispute ne devînt sérieuse, prit la main de Léon et lui dit affectueusement:

«Léon, nous perdons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre cabane si en retard, et distribue à chacun de nous l'ouvrage qu'il doit faire.

--Je me mets sous tes ordres», s'écria Jacques qui regrettait sa vivacité.

Léon, que la petite flatterie de Camille avait désarmé, se sentit tout à fait radouci par la déférence de Jacques, et, oubliant la parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, courut aux outils, donna à chacun sa tâche, et tous se mirent à l'ouvrage avec ardeur. Pendant deux heures il travaillèrent avec une activité digne d'un meilleur sort; mais leurs pièces de bois ne tenaient pas bien, les planches se détachaient, les clous se tordaient. Ils recommençaient avec patience et courage le travail mal fait, mais ils avançaient peu. Le petit Jacques semblait vouloir racheter ses paroles par un zèle au-dessus de son âge. Il donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec succès. Enfin, fatigués et suants, ils laissèrent leur maison jusqu'au lendemain, après avoir jeté un regard d'envie sur celle de Jacques déjà presque achevée. Jacques, qui avait semblé mal à l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et il alla droit chez son père qui le reçut en riant.

M. DE TRAYPI.--Eh bien! mon Jacquot, nous avons été serrés de près! J'ai bien manqué d'être pris! Si tu ne t'étais pas jeté entre le fourré où j'étais et Jean, il m'aurait attrapé tout de même. C'est égal, nous avons bien avancé la besogne; j'ai demandé à Martin de tout finir pendant notre dîner, et demain ils seront bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant.

--Oh! non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses petits bras autour du cou de son père. Laissez ma maison et faites finir celle de mes pauvres cousins.

--Comment! dit le père avec surprise, toi qui tenais tant à attraper Léon (il l'a mérité, il faut l'avouer), tu veux que je laisse ton ouvrage pour faire le sien!

JACQUES.--Oui, mon cher papa, parce que j'ai été méchant pour lui, et cela me fait de la peine de le taquiner depuis qu'il a été bon pour moi: car il pouvait et devait me battre pour ce que je lui ai dit, et il ne m'a même pas grondé.

Et Jacques raconta à son papa la scène qui avait eu lieu au jardin.

M. DE TRAYPI.--Et pourquoi l'as-tu accusé d'égoïsme et de poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et en quoi l'a-t-il mérité?

JACQUES.--Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous sommes sauvés et cachés dans le bois, Camille et Madeleine, nous entendant remuer, ont cru que c'étaient des loups ou des voleurs. Jean s'est jeté devant elles, et Léon s'est mis derrière, et je voyais à travers les feuilles, à son air effrayé, que, si nous bougions encore, il se sauverait au lieu d'aider Jean à les secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et c'était très méchant à moi, car c'était vrai.

M. DE TRAYPI, _l'embrassant en souriant.--_Tu es un bon petit garçon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois; et moi je vais faire finir leur maison pour être de moitié dans ta pénitence.

Le lendemain, quand les enfants, accompagnés cette fois de Sophie et de Marguerite, allèrent à leur jardin pour continuer leurs cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les voir toutes deux entièrement finies et même ornées de portes et de fenêtres! Ils s'arrêtèrent tout stupéfaits. Sophie, Jacques et Marguerite les regardaient en riant.

«Comment cela s'est-il fait? dit enfin Léon. Par quel miracle notre maison se trouve-t-elle achevée?

--Parce qu'il était temps de faire finir une plaisanterie qui aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois. Jacques m'a raconté ce qui s'était passé hier, et m'a demandé de vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui dès le commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses d'un coupable. Deux fois j'ai été à deux pas de mes poursuivants. Toi, Jean, tu me prenais, sans la présence de Jacques, et toi, Léon, tu m'as effleuré en passant près d'un buisson où je m'étais blotti.

Les enfants remercièrent leur oncle d'avoir fait terminer leurs maisons. Léon embrassa le petit Jacques qui lui demanda tout bas pardon. «Tais-toi, lui répondit Léon, rougissant légèrement, ne parlons plus de cela.» C'est que Léon sentait que l'observation de Jacques avait été vraie. Et il se promit de ne plus la mériter à l'avenir. Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun des enfants demanda et obtint une foule de trésors, comme tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux, porcelaines et cristaux ébréchés. Tout ce qu'ils pouvaient attraper était porté dans les maisons. Chaque jour ajoutait quelque chose à l'agrément des cabanes; M. de Rugès et M. de Traypi s'amusaient à les embellir au-dedans et au-dehors. À la fin des vacances elles étaient devenues de charmantes maisonnettes; l'intervalle des planches avait été bouché avec de la mousse au-dedans comme au-dehors; les fenêtres étaient garnies de rideaux; les planches qui formaient le toit avaient été recouvertes de mousse rattachée par des bouts de ficelle pour que le vent ne l'emportât pas. Le terrain avait été recouvert de sable fin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrèrent pour beaucoup dans les regrets de la séparation. Mais les vacances devaient durer près de deux mois; on n'était encore qu'au troisième jour et l'on avait le temps de s'amuser.

III. La visite au moulin.

«Je propose une grande promenade au moulin, par les bois, dit M. de Rugès. Nous irons voir la nouvelle mécanique établie par ma soeur de Fleurville, et, pendant que nous examinerons les machines, vous autres enfants vous jouerez sur l'herbe où l'on vous préparera un bon goûter de campagne: pain bis, crème fraîche, lait caillé, fromage, beurre et galette de ménage. Que ceux qui m'aiment me suivent!»

Tous l'entourèrent au même instant. Les enfants, qui étaient partis au galop, revinrent sur leurs pas et se groupèrent autour de leurs parents.

La promenade fut charmante, la fraîcheur du bois tempérait la chaleur du soleil; de temps en temps on s'asseyait, on causait, on cueillait des fleurs, on trouvait quelques fraises. Tout en causant, on approcha du moulin; les enfants virent avec surprise une foule de monde assemblée tout autour; une grande agitation régnait dans cette foule; on allait et venait, on se formait en groupes, on courait d'un côté, on revenait avec précipitation de l'autre. Il était clair que quelque chose d'extraordinaire se passait au moulin.

«Serait-il arrivé un malheur et d'où peut venir cette agitation? dit Mme de Rosbourg.

--Approchons, nous saurons bientôt ce qui en est», répondit Mme de Fleurville.

Les enfants regardaient d'un oeil curieux et inquiet. En approchant on entendit des cris, mais ce n'étaient pas des cris de douleur, c'étaient des explosions de colère, des imprécations, des reproches. Bientôt on put distinguer des uniformes de gendarmes; une femme, un homme et une petite fille se débattaient contre deux de ces braves militaires qui cherchaient à les maintenir. La petite fille et sa mère poussaient des cris aigus et lamentables; le père jurait, injuriait tout le monde. Les gendarmes, tout en y mettant la plus grande patience, ne les laissaient pas échapper. Bientôt les enfants purent reconnaître le père Léonard, sa femme et Jeannette. Malgré les cris perçants de Jeannette et de sa mère et les imprécations du père, les gendarmes leur lièrent les mains, les pieds et les assirent ainsi garrottés sur un banc, pendant que l'un d'eux allait chercher une charrette pour les transporter à la prison de la ville.

Mme de Fleurville et ses compagnes étaient restées un peu à l'écart avec les enfants. MM. de Rugès et de Traypi s'étaient approchés des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation. Léon et Jean les avaient suivis.

«Pourquoi arrêtez-vous la famille Léonard, gendarmes? demanda M. de Rugès. Qu'ont-ils fait?

--C'est pour vol, monsieur, répondit poliment le gendarme en touchant son képi; il y a longtemps qu'on porte plainte contre eux, mais ils sont habiles; nous ne pouvions pas les prendre. Enfin, l'autre jour, au marché, la petite s'est trahie et nous a mis sur la voie.»

M. DE RUGÈS.--Comment cela?

LE GENDARME.--Il paraîtrait qu'ils ont volé une pièce de toile qui était à blanchir sur l'herbe. Ils l'ont cachée dans leur huche à pain, sous de la farine; mais, dans la nuit, la petite s'est dit: «Puisque mon père et ma mère ont volé la toile de la femme Martin, je puis bien aussi leur en voler un morceau; ça fait que j'aurai de quoi acheter des gâteaux et des sucres d'orge.» La voilà qui se lève et qui en coupe un bon bout. C'était la veille du marché. Le lendemain, la petite se dit: «Ce n'est pas tout d'avoir la toile, il faut encore que je la vende.» Et la voilà qui, sans rien dire à père et mère, part pour le marché et offre sa toile à la fille Chartier. «Combien en as-tu? lui dit la fille Chartier.--J'en ai bien six mètres, de quoi faire deux chemises, répond la petite Léonard.--Combien que tu veux la vendre?--Ah! pas cher, je vous la donnerai bien pour une pièce de cinq francs. --Tope là, et je te la prends; tiens, voilà la pièce et donne-moi la toile.» Les voici bien contentes toutes les deux, la petite Léonard d'avoir cinq francs, la fille Chartier d'avoir de quoi faire deux chemises et pas cher. Mais, quand elle la rapporte chez elle, qu'elle la montre à sa mère et qu'elle la déploie pour mesurer si le compte y est, ne voilà-t-il pas que la farine s'envole de tous côtés; la chambre en était blanche; la mère et la fille Chartier étaient tout comme des meunières. «Qu'est-ce que c'est que ça? disent-elles. Cette toile a donc été blanchie à la farine? Faut la secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue; ce sera bien vite fait.» Les voilà qui secouent devant leur porte quand passe la mère Martin. «Où allez-vous donc, que vous avez l'air si affairée? lui demanda la mère Chartier.

--Ah! je vais porter plainte à la gendarmerie: on m'a volé ma belle pièce de toile cette nuit. Faut que je tâche de la rattraper.--Et moi je viens d'en acheter un bout qui n'est pas cher, dit la mère Chartier.--Tiens, dit l'autre en la regardant, mais c'est tout comme la mienne. Qu'est-ce que vous lui faites donc à votre toile?--Je la secoue; elle était si pleine de farine que nous en étions aveuglées, Lucette et moi.--Tiens, tiens! de la toile enfarinée? Mais où donc l'avez-vous eue?-- C'est la petite Léonard qui me l'a vendue comme ça.--La petite Léonard? où a-t-elle pu avoir de la toile aussi fine?... Mais!... laissez-moi donc voir le bout; cela ressemble terriblement à la mienne.» La mère Martin prend la toile, l'examine, arrive au bout et reconnaît une marque qu'elle avait faite à sa pièce. Les voilà toutes trois bien étonnées: la mère Martin bien contente d'être sur la piste de sa toile, la mère Chartier bien attrapée d'avoir donné sa pièce de cinq francs pour un bout de toile qui était volée; elles arrivent toutes trois chez moi et me racontent ce qui vient d'arriver. «Toute votre toile y est-elle? que je dis à la femme Martin.--Pour ça non! répond-elle. Il y en avait près de cinquante mètres.--Alors il faut tâcher de ravoir les quarante-quatre mètres qui vous manquent, mère Martin. Laissez-moi faire; je crois bien que je vous les retrouverai. Nous allons bien surveiller le marché; si la femme ou le père Léonard y apporte votre toile, je les arrête; s'ils n'y viennent pas ou qu'ils viennent avec rien que leurs sacs de farine, j'irai demain avec mes camarades faire une reconnaissance au moulin. Puisque c'est la petite Léonard qui vous en a vendu un bout, c'est que l'autre bout est au moulin.--Mais si elle la vend à quelque voisin? dit la mère Martin.--N'ayez pas peur, ma bonne femme, elle n'osera pas; tout le monde chez vous sait que votre toile est volée.--Je crois bien qu'on le sait, dit la mère Martin, je l'ai dit à tout le village et j'ai envoyé mon garçon et ma petite le dire partout dans les environs, de crainte qu'elle ne soit vendue par là!-- Vous voyez bien qu'il n'y a pas de danger», que je lui réponds. Et je me mets en quête avec les camarades. Rien au marché, rien dans la ville. Alors nous sommes venus ce matin faire notre visite au moulin, avec un ordre d'arrêter, s'il y a lieu. Nous avons cherché partout; nous ne trouvions rien. Les Léonard nous agonisaient d'injures. Enfin, je me rappelle la farine que secouaient les femmes Chartier, et l'idée me vient d'ouvrir la huche; elle était pleine de farine; je fouille dedans avec le fourreau de mon sabre. Les Léonard crient que je leur gâte leur farine; je fouille tout de même, et voilà-t-il pas que j'accroche un bout de la toile; je tire, il en venait toujours. C'était toute la pièce de la mère Martin. Les Léonard veulent s'échapper; mais les camarades gardaient les portes et les fenêtres. On les prend; ils se débattent. J'arrête aussi la petite qui crie qu'elle est innocente. Je raconte l'histoire de la toile enfarinée. La petite Léonard se trouble, pleure; la mère s'élance sur elle et la frappe à la joue; le père en fait autant sur le dos. Si les camarades et moi nous ne l'avions retirée d'entre leurs mains, ils l'auraient mise en pièces. Tout cela a duré un bout de temps, monsieur; le monde s'est rassemblé; il y en a plus que je ne voudrais, car c'est toujours pénible de voir une jeune fille comme ça déshonorée, et des parents qui ont mené leur fille à mal.

--Vous êtes un brave et digne soldat, dit M. de Rugès en lui tendant la main; le sentiment d'humanité que vous manifestez à l'égard de ces gens qui vous ont accablé d'injures est noble et généreux.

Le gendarme prit la main de M. de Rugès et la serra avec émotion.

«Notre devoir est souvent pénible à accomplir, et peu de gens le comprennent; c'est un bonheur pour nous de rencontrer des hommes justes comme vous, monsieur.»

Léon et Jean avaient écouté avec attention le récit du gendarme. Les dames et les enfants s'étaient aussi rapprochés et avaient pu l'entendre également, de sorte que Léon et Jean n'eurent rien à leur apprendre. Les Léonard avaient recommencé leurs injures et leurs cris; ces dames pensèrent que, n'ayant rien à faire pour les Léonard, il était plus sage de s'éloigner, de crainte que les enfants ne fussent trop impressionnés de ce qu'ils entendaient. On avait été obligé d'éloigner Jeannette de ses parents, qui, tout garrottés qu'ils étaient, voulaient encore la maltraiter. Mmes de Fleurville et de Rosbourg, et le reste de la compagnie, se dirigèrent vers une partie de la forêt assez éloignée du moulin pour qu'on ne pût rien voir ni entendre de ce qui s'y passait. Les enfants étaient restés tristes et silencieux, sous l'impression pénible de la scène du moulin. M. de Rugès demanda à faire une halte et à étaler sur l'herbe les provisions que portait l'âne qui les suivait; ce moyen de distraction réussit très bien. Les enfants ne se firent pas prier; ils firent honneur au repas rustique; crème, lait caillé, beurre, galette, fraises des bois, tout fut mangé. Ils causèrent beaucoup de Jeannette et de ses parents.

LÉON.--Comment Jeannette a-t-elle pu devenir assez mauvaise pour voler et vendre cette toile avec tant d'effronterie?

MADAME DE FLEURVILLE.--Parce que son père et sa mère lui donnaient l'exemple du vol et du mensonge. Bien des fois ils m'ont volé du bois, du foin, du blé, et ils se faisaient toujours aider par Jeannette. Tout naturellement, elle a voulu profiter de ces vols pour elle-même.

--Pour tout oublier, dit Mme de Fleurville en se levant, je propose une partie de cache-cache, de laquelle nous serons tous, petits et grands, jeunes et vieux.

--Bravo! bravo! ce sera bien amusant, s'écrièrent tous les enfants. Voyons, qui est-ce qui l'est?

--Il faut l'être deux, dit Mme de Rosbourg; ce serait trop difficile de prendre étant seul.

--Ce sera moi et ma soeur de Fleurville, dit M. de Traypi; ensuite de Rugès avec Mme de Rosbourg; puis ceux qui se laisseront prendre. Une, deux, trois. La partie commence: le but est à l'arbre près duquel nous nous trouvons.

Toute la bande se dispersa pour se cacher dans des buissons ou derrière des arbres. «Défendu de grimper aux arbres! cria Mme de Traypi.

--Hou! hou! crièrent plusieurs voix de tous les côtés.

--C'est fait, dit M. de Traypi. Prenez de ce côté, ma soeur; je prendrai de l'autre.»

Ils partirent tout doucement chacun de leur côté, marchant sur la pointe des pieds, regardant derrière les arbres, examinant les buissons.

«Attention, mon frère! cria Mme de Fleurville, j'entends craquer les branches de votre côté.

--Ah! j'en tiens un», s'écria M. de Traypi en s'élançant dans un buisson.

Mais il avait parlé trop vite; Camille et Jean étaient partis comme des flèches et arrivèrent au but avant que M. de Traypi eût pu les rejoindre. Pendant ce temps Mme de Fleurville avait découvert Léon et Madeleine, elle se mit à leur poursuite; M. de Traypi accourut à son aide; pendant qu'ils les poursuivaient, Marguerite et Jacques les croisèrent en courant vers le but. Mme de Fleurville, croyant ceux-ci plus faciles à prendre, abandonna Léon et Madeleine à M. de Traypi et courut après Marguerite et Jacques; mais, tout jeunes qu'ils étaient, ils couraient mieux qu'elle, qui en avait perdu l'habitude, et ils arrivèrent haletants et en riant au but au moment où elle allait les atteindre.

Essoufflée, fatiguée, elle se jeta sur l'herbe en riant et y resta quelques instants pour reprendre haleine. Elle alla ensuite rejoindre son frère qui faisait vainement tous ses efforts pour attraper Léon, Madeleine et les grands; quant à Sophie, elle n'était pas encore trouvée. À force d'habileté et de persévérance, M. de Traypi finit par les prendre tous malgré leurs ruses, leurs cris, leurs efforts inouïs pour arriver au but. Sophie manquait toujours.

«Sophie, Sophie, criait-on, fais _hou! _qu'on sache de quel côté tu es.» Personne ne répondait.

L'inquiétude commença à gagner Mme de Fleurville.

«Il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas si elle est réellement cachée, dit-elle; je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque chose.

--Elle aura été trop loin, dit M. de Rugès.

--Pourvu qu'elle ne se perde pas, comme il y a trois ans, dit Mme de Rosbourg.

--Ah! pauvre Sophie! s'écrièrent Camille et Madeleine. Allons la chercher, maman.

--Oui, allons-y tous, mais chacun des petits escorté d'un grand», dit M. de Traypi.

Ils se partagèrent en bandes et se mirent tous à la recherche de Sophie, l'appelant à haute voix; leurs cris retentissaient dans la forêt, aucune voix n'y répondait. L'inquiétude commençait à devenir générale; les enfants cherchaient avec une ardeur qui témoignait de leur affection et de leurs craintes. Enfin, Jean et Mme de Rosbourg crurent entendre une voix étouffée appeler au secours. Ils s'arrêtèrent, écoutèrent... Ils ne s'étaient pas trompés.

«Au secours! au secours! Mes amis, sauvez-moi!

--Sophie, Sophie, où es-tu? cria Jean épouvanté.

--Près de toi, dans l'arbre, répondit Sophie.