Chapter 10
Et, prenant la main de Léon, elle s'enfuit en courant, laissant Mlle Yolande dans une colère d'autant plus furieuse qu'elle ne pouvait exercer aucune vengeance. Elle se dirigea vers le château et rentra au moment où son père venait de conclure un second marché avec M. de Rosbourg pour son hôtel à Paris, qu'il lui vendait tout meublé à peine le tiers de ce qu'il lui avait coûté. M. de Rosbourg offrait de l'argent comptant: M. Tourne-Boule, criblé de dettes malgré sa fortune, en avait besoin. Une heure après, un troisième marché était conclu. M. de Rosbourg achetait au nom de Paul d'Aubert, dont il s'était fait nommer tuteur, des forêts attenantes aux châteaux et aux fermes, et qui rapportaient plus de cent mille francs.
«Ainsi, demain, lui dit-il, j'irai signer les actes que vous allez faire préparer, et vous porter une lettre pour mon banquier.»
M. TOURNE-BOULE.--Oui, c'est convenu; mon hôtel, ma terre et la forêt.
--Comment père, votre hôtel? dit Mlle Yolande; et où logerons-nous?
M. TOURNE-BOULE.--Nous passerons l'hiver en Italie, Yolande.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Est-ce que vous le saviez, mère?
--Je le savais, ma fille, répondit majestueusement Mme Tourne-Boule.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Et tous vos bijoux, qu'en ferez-vous?
MADAME TOURNE-BOULE.--Je ne les ai plus, ma fille; je viens de les vendre à Mme de Fleurville et à Mme de Rosbourg pour Mlle Sophie de Réan dite Fichini et pour Mlle Marguerite de Rosbourg.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Mais vous en aviez tant!
MADAME TOURNE-BOULE.--J'ai tout vendu, ma fille.
MADEMOISELLE YOLANDE.--Oh! là là! oh! là là! mes colliers, mes bracelets, mes chaînes, mes broches! je n'aurai plus rien! je serai donc comme une pauvresse?
MADAME TOURNE-BOULE.--J'en achèterai d'autres, ma fille. J'ai besoin d'argent pour payer mes fournisseurs, qui menacent. Je te permets de vendre aussi toute ta défroque; tu feras ce que tu voudras de l'argent que tu en auras. Mais, pardon mesdames, dit-elle en se tournant vers ces dames qui riaient sous cape, je vous ennuie peut-être avec ces détails d'intérieur?
--Du tout, madame, répondit Mme de Fleurville en riant; cela nous amuse beaucoup au contraire.
Les affaires étant terminées, M., Mme et Mlle Tourne-Boule prirent congé de ces dames et montèrent en voiture. M. de Rosbourg ayant vanté la beauté des chevaux et l'élégance de la calèche:
«Je vous les vends, dit M. Tourne-Boule, qui avait le pied sur le marchepied de la voiture, je vous vends le tout quatre mille francs; je les ai payés douze mille francs, il y a un mois.
--C'est fait, dit M. de Rosbourg; j'achète. À demain.
--Quel drôle d'original! dit M. de Rosbourg à ses amis quand les Tourne-Boule furent partis. Il est fou de vendre ainsi à perte. Les terres du château valent plus de cinquante mille francs de revenu, et la forêt de Paul vaut plus de cent mille francs. Quant à l'hôtel de Paris, il vaut un million et demi, meublé comme il est. J'espère bien que nous y passerons l'hiver ensemble, chère et excellente amie, dit-il à Mme de Fleurville en lui baisant la main. Je me reprochais presque mon retour, si je vous séparais d'avec ma femme et Marguerite d'avec vos filles.
MADAME DE FLEURVILLE.--Je l'ai promis et je ne m'en dédis pas, mon ami; c'est un grand bonheur pour moi que cette vie commune avec vous et les vôtres. Quand vous partirez, je partirai; quand vous reviendrez, je reviendrai. Mais où sont les enfants? comment ont-ils laissé Mlle Yolande toute seule?
M. DE ROSBOURG.--Je soupçonne qu'elle les a mis en fuite par ses grands airs et sa méchante langue. Les voici qui accourent. Nous allons savoir ce qui s'est passé.
Les enfants furent bientôt arrivés. Mme de Fleurville demanda à ses filles pourquoi elles avaient commis l'impolitesse de quitter Mlle Tourne-Boule.
CAMILLE.--Maman, je suis restée la dernière avec elle; mais il n'y avait pas moyen d'y tenir; moi aussi, je me suis sauvée avec Léon quand elle m'a dit que vous étiez une folle.
MADAME DE FLEURVILLE.--Pauvre fille! je la plains d'être si mal élevée; mais pourquoi les autres étaient-ils partis?
Les enfants racontèrent alors les impertinences que s'était permises Mlle Yolande et les réponses qu'elle s'était attirées.
«Je ne blâme qu'une chose, dit M. de Rosbourg en riant; c'est le tourne-broche de Paul et de Marguerite. Ceci était de goût un peu sauvage en effet.»
PAUL.--C'est vrai, mon père; une autre fois je tâcherai d'être plus civilisé. Les parents sont-ils aussi ridicules que leur fille?
M. DE ROSBOURG.--Ma foi, je n'en sais rien; ils sont terriblement communs, mais ils ne sont venus que pour faire des affaires; le père Tourne-Boule m'a vendu, outre sa terre et son château de Dinacre, son hôtel tout meublé à Paris et la forêt qui touche aux fermes du château et que j'ai achetée pour toi. Es-tu content de mon marché?
PAUL.--Je suis content de tout ce que vous faites, mon père, et de tout ce qui ne m'éloigne pas de vous.
M. DE ROSBOURG, _riant.--_Bien! Alors je continuerai à placer tes fonds.
PAUL.--Quels fonds, mon père? Comment ai-je des fonds?
M. DE ROSBOURG.--Tu as, outre la fortune de tes parents, deux millions que M. Fichini a laissés à ton père, qui était son ami d'enfance.
PAUL.--Il était donc bien riche, ce M. Fichini!
M. DE ROSBOURG.--Je crois bien, qu'il était riche! Il a laissé encore quatre millions à son ancien et cher ami M. de Réan, père de Sophie.
LÉON.--Dieu! que Sophie est riche! Je voudrais bien être riche, moi.
M. DE ROSBOURG.--Tu n'en serais pas plus heureux. N'avons-nous pas tout ce que nous pouvons désirer?
LÉON.--C'est égal, c'est agréable d'être riche. Tout le monde vous salue et vous respecte.
PAUL.--Pour ça, non. Est-ce que tu respectes les Tourne-Boule? Sont-ils plus heureux que nous?
MARGUERITE.--Personne n'est heureux comme nous, je crois, depuis le retour de papa et de Paul.
MADELEINE.--Et nous qui ne sommes pas riches, ne sommes-nous pas très heureuses?
CAMILLE.--Et notre bonheur est si vrai! personne ne peut nous l'ôter; il est au fond de nos coeurs, et c'est le Seigneur qui nous le donne.
PAUL.--C'est vrai. Quand on a de quoi manger, de quoi s'habiller, se chauffer et vivre agréablement, de quoi donner à tous les pauvres des environs, à quoi sert le reste? On ne peut pas dîner plus d'une fois, monter sur plus d'un cheval, dans plus d'une voiture, brûler plus de bois que n'en peuvent tenir les cheminées. Ainsi, que faire du reste, sinon le donner à ceux qui n'en ont pas assez?
M. DE ROSBOURG.--Tu as mille fois raison, mon garçon, et à nous deux nous battrons le pays à dix lieues à la ronde pour que tout le monde soit heureux autour de nous.
Les dames et les enfants rentrèrent chacun chez soi. Jacques et Marguerite allèrent dans leur cabane pour lire et causer. Paul et Léon allaient les suivre, lorsque M. de Rosbourg, prêtant l'oreille, dit:
«Mais... quel est ce bruit? Il me semble entendre des gémissements mêlés d'éclats de rire.»
PAUL.--Je les entends aussi. Viens, Léon, allons voir.
LÉON, _timidement.--_Je n'entends rien, moi. Tu te trompes, je crois.
PAUL.--Non, non, je ne me trompe pas. Dépêchons-nous. Viens. _(Tout bas, se penchant à l'oreille de Léon): _Viens donc: avec moi il n'y a pas de danger.
Paul saisit la main de Léon, et, tout en l'entraînant, il lui dit à mi-voix: «Courage, courage donc!... montre-leur que tu n'as pas peur! Ne me quitte pas... marche hardiment.»
Ils coururent vers le chemin d'où partait le bruit, pendant que M. de Rugès, surpris, répétait: «Le voilà parti! mais pour tout de bon, cette fois! il court aussi vite que Paul... C'est qu'il n'a pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu, Traypi?»
M. DE ROSBOURG.--Ne les suivons pas de trop près, pour leur donner le mérite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin de renfort, Paul sait que je suis là, prêt à me rendre à son appel... Tiens... quel accent indigné a Paul!... L'entendez-vous? belle voix de commandement! c'est dommage qu'il ne soit pas encore dans la marine ou dans l'armée... Ah diable! l'affaire se gâte! j'entends des cris et des coups... approchons, il est temps.
En hâtant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou plutôt courut vers le lieu du combat, car il était clair qu'on se battait. En arrivant, ils virent étendu à terre, entièrement déshabillé, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et Léon, animés par le combat qu'ils venaient de livrer et qui était loin d'être fini. Attaqués par une douzaine de grands garçons, tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et coups de pied. Paul en avait couché deux à terre; il terrassait le troisième, donnait un coup de pied à un quatrième, un croc-en-jambe et un coup de genou au cinquième, pendant que Léon, moins habile que lui, mais non moins animé, en tenait deux par les cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un rempart contre les cinq ou six restant, qui faisaient pleuvoir sur Paul et sur Léon une grêle de coups de poing. M. de Rosbourg s'élança sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces grands garçons par les reins, les enleva et les lança par-dessus la haie; il en fit autant de deux autres; ce que voyant, les derniers cherchèrent à se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa facilement et leur administra à chacun une correction qui leur fit pousser des hurlements de douleur.
«Allez, maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez!»
Et il les congédia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps, Paul et Léon, aidés de M. de Rugès et de M. de Traypi, relevèrent le pauvre idiot qui restait à genoux tout tremblant et pleurant. Son corps était prodigieusement enflé et rouge; son dos et ses reins étaient écorchés en plusieurs endroits.
«Pauvre malheureux! s'écria M. de Rosbourg; que lui ont-ils fait pour le mettre en cet état?
--Quand nous sommes arrivés, mon père, nous avons trouvé ces misérables, armés les uns de grandes verges, les autres de poignées d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que les deux plus grands le maintenaient à terre. Ils l'avaient attiré dans ce chemin isolé, l'avaient déshabillé, et s'amusaient, comme je vous l'ai dit, à le fouetter d'orties. C'est Léon qui, accouru le premier et indigné de ce spectacle, leur a ordonné de finir, le pauvre idiot nous a expliqué tant bien que mal ce que je viens de vous dire; je leur ai ordonné à mon tour de laisser ce pauvre garçon. «Ah bah! ont-ils répondu, vous êtes deux, nous sommes douze plus forts que vous: laissez-nous nous amuser, ou nous vous en ferons autant.» Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je lui criai: «Arrête, drôle! Pars à l'instant, ou je t'allonge un coup de pied qui te fera voler à dix pieds en l'air.» Pour toute réponse, il donne un coup à ce pauvre idiot, retombé de peur. Je saute sur ce misérable en criant: «À moi, Léon! Joue des pieds et des mains!» Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus comme un lion; j'en couche un à terre, puis un second; j'étais en train d'en travailler quelques autres quand vous nous êtes venu en aide; sans vous, nous aurions eu du mal; mais il n'en restait que dix: nous en serions venus à bout tout de même, n'est-ce pas, Léon? Tu en as cogné quelques-uns et solidement; tu as le poing et les pieds bons! Ils te le diront bien.»
Léon, tout fier et presque étonné de son courage, ne répondit qu'en relevant la tête. M. de Rugès, s'approchant, lui prit les mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant. À ce témoignage d'estime de son père et d'un homme qu'il considérait comme un homme supérieur, Léon rougit vivement et des larmes de bonheur vinrent mouiller ses yeux.
«Il ne s'agit que de commencer, mon brave Léon, lui dit M. de Rosbourg. Tu vois, te voilà l'associé de Paul, le brave des braves.»
M. DE RUGÈS.--Occupons-nous de ce pauvre garçon, qui est là sans vêtements et dans un état à faire pitié.
M. DE ROSBOURG.--Où demeure-t-il? Est-ce loin d'ici?
LÉON.--Non, à deux cents pas, dans le hameau voisin.
M. DE ROSBOURG.--Où ont-ils mis tes habits, mon pauvre garçon?
L'IDIOT.--Ils... les ont... jetés... par-dessus la haie. En un clin d'oeil Paul sauta par-dessus la haie et saisit les habits de l'idiot. «Tiens, reçois-les», dit-il à Léon en les lui lançant.
M. DE ROSBOURG.--Avant de l'habiller, lavons-le dans la mare qui est ici auprès; l'eau fraîche calmera l'inflammation laissée par les orties et les coups de verges. Viens, mon pauvre garçon; appuie-toi sur mon bras; n'aie pas peur, je ne te ferai pas de mal.
--Oh! non. Vous êtes bien bon... je vois bien... répondit l'idiot en tremblant de tous ses membres. Mais... ça me fait mal... de marcher...
M. de Rosbourg et M. de Rugès le prirent dans leurs bras et le portèrent dans la mare. La fraîcheur de l'eau le soulagea.
«Ne me laissez pas, disait-il: ils reviendraient et ils me battraient encore. Oh! là là! qu'ils cinglaient fort! Oh! que ça me fait mal!»
M. DE ROSBOURG.--Courage, mon ami! courage! ça va se passer! Nous allons t'habiller maintenant et te ramener chez toi.
L'IDIOT.--Vous n'allez pas me laisser, pas vrai? vous ne me laisserez pas tout seul?
M. DE ROSBOURG.--Non, mon pauvre garçon, je te le promets. Passe ta chemise... Là... ton pantalon maintenant... Puis ta blouse! Et c'est fini. Mets tes sabots et partons. Ça va-t-il mieux?
L'IDIOT.--Pour ça, oui. Ça fait du bien, la mare.
M. DE TRAYPI.--Connais-tu les noms de ces mauvais drôles qui t'ont battu? Pourrais-tu le dire?
L'IDIOT.--Pour ça, oui. Le grand Michot, puis Jimmel le roux, puis Daniel le borgne, puis Friret, puis Canichon, puis les deux Richardet, puis Lecamus, puis Frognolet le bancal et Frognolet le louche, puis les deux garçons du père Bertot.
M. DE TRAYPI.--Bien, ne les oublie pas; j'irai voir leurs parents et je leur ferai donner une correction solide devant moi, pour être bien sûr qu'ils l'ont reçue.
L'idiot se mit à rire et à se frotter les mains. «Ha! ha! ha! ils vont en avoir aussi, les brigands, les scélérats. Faites-les battre rondement. Ha! ha! ha! que je suis donc content!... Ça fait du bien tout de même. Ha! ha! ha! Faut les battre avec des orties. Ça leur fera bien plus mal.
--Pauvre garçon, dit M. de Rosbourg à Paul et à Léon, il ne pense qu'à la vengeance. Pas moyen de lui faire comprendre que le bon Dieu ordonne de rendre le bien pour le mal. Mais nous voici arrivés. Rugès et Traypi, chargez-vous de rendre l'idiot à ses parents. Je vais revenir avec nos braves et raconter leurs exploits à nos amis. Je serai heureux de parler de Léon comme il le mérite.»
Et, serrant encore la main de l'heureux Léon, il se mit en route; trouvant le salon vide, il monta chez sa femme, laissant Paul et Léon chercher leurs amis.
Quand ils furent seuls, Léon sauta au cou de Paul.
«Paul, mon ami, mon meilleur ami, tu m'as sauvé! Je ne suis plus poltron, je le sens. Avec toi, d'abord, et seul plus tard, je n'aurai plus peur; je le sens, oui, je le sens dans mon coeur, dans ma tête, dans tout mon corps. Je me sens plus fort, je me sens plus fier, je me sens homme. Merci, mille fois merci, mon ami. Tu m'as tout changé.»
PAUL.--Allons chercher les autres, Léon, je suis impatient de leur raconter ce que tu as fait.
Et tous deux coururent aux cabanes, où ils trouvèrent en effet tous les enfants, chacun dans la sienne, et les attendant avec impatience.
«Arrivez donc, arrivez donc, leur crièrent-ils, nous vous attendons pour manger un plat de fraises et de crème que la mère Romain vient de nous apporter.
--Avons-nous de la liqueur dans nos armoires, s'écria Paul, pour boire à la santé de Léon, qui vient de se battre vaillamment avec moi contre douze grands garçons et de les mettre en fuite?
--Pas possible! dit Jean surpris.
--Je vois dans les yeux de Léon que c'est vrai, dit Jacques; il a un air que je ne lui ai jamais vu, quelque chose qui ressemble à Paul.»
LÉON.--Tu me fais trop d'honneur en trouvant cette ressemblance, mon petit Jacques.
SOPHIE.--Mais qu'as-tu donc? C'est drôle, tu es tout changé!
PAUL.--Vous avez raison, mes amis; Léon n'est plus le même; il vient de se battre avec un courage de lion contre une bande de douze grands garçons pour défendre le pauvre Relmot l'idiot.
LÉON.--Ajoute donc que tu étais avec moi; sans toi je crois en vérité que je n'y aurais pas été.
PAUL.--Et tu aurais bien fait. Seul contre douze, il n'y avait pas à essayer.
JEAN.--Mais qu'aurais-tu fait, toi, si tu avais été seul?
PAUL.--J'aurais appelé mon père, que je savais près de là.
JEAN.--Et s'il n'était pas venu?
PAUL, _avec feu.--_Mon père, ne pas venir à mon appel! Tu ne le connais pas, va; il accourrait n'importe d'où à la voix de son fils. Mais écoutez que je vous raconte les exploits de Léon.
Et Paul leur fit le récit de ce qui venait de se passer, vantant le courage de Léon, s'effaçant lui-même, et peignant avec vivacité et indignation les souffrances du pauvre idiot.
«Que je suis donc malheureux de n'avoir pas été avec vous! dit Jean en frémissant de colère. Avec quel bonheur je vous aurais aidés à rosser ces méchants garçons! J'espère bien que mon oncle n'oubliera pas les visites qu'il a promises aux parents, pour faire donner une bonne correction à ces mauvais garnements.
--Oh! papa ne l'oubliera pas, s'écria Jacques. Pauvre Relmot! nous irons le voir, n'est-ce pas Paul?»
PAUL.--Demain, mon petit Jacques, nous irons tous. À présent je rentre pour travailler avec mon père.
--Je vais t'accompagner, dit Marguerite.
--Et moi aussi, dit Jacques. Et, lui prenant chacun une main, ils marchèrent vers la maison.
«C'est toi qui as donné du courage à Léon, lui dit Marguerite quand ils furent un peu loin.
--Mais pas du tout, ma petite Marguerite, c'est lui tout seul qui s'en est donné.
--Bon Paul! reprit Marguerite en baisant la main qu'elle tenait dans les siennes.
--Paul, plus je te connais et plus je t'aime», dit Jacques en serrant son autre main.
PAUL.--Il en est de même pour moi, mon petit Jacques, je t'aime comme un frère.
JACQUES.--Si nous pouvions toujours rester ensemble! comme je serais heureux!
PAUL.--Mais, si nous nous quittons, nous nous retrouverons toujours.
JACQUES.--Je n'aime pas à pleurer, Paul, et je ne pleure presque jamais; mais, quand je vous quitterai, toi et Marguerite, j'aurai un tel chagrin que je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer; je ne pourrai pas m'en empêcher, je le sens.
MARGUERITE.--Ce ne sera pas pour longtemps, Jacques.
JACQUES.--Mais ce sera bientôt; dans huit jours les vacances seront finies.
MARGUERITE.--Mais toi, qui n'es pas en pension, tu n'as pas besoin de t'en aller à la fin des vacances.
JACQUES.--Non, mais papa a des affaires; il m'a dit qu'il ne pourrait pas rester. Je tâche d'avoir du courage, de n'y pas penser; je fais tout ce que je peux, mais... je ne peux pas.
Et Paul sentit une grosse larme tomber sur sa main. Il s'arrêta, embrassa tendrement son petit ami; Marguerite aussi se jeta à son cou.
«Ne pleure pas, Jacques! Oh! ne pleure pas, je t'en prie; si tu as du chagrin, je ne serai plus heureuse; je serai triste comme toi, et Paul sera triste aussi, et nous serons tous malheureux. Jacques, je t'en prie, ne pleure pas.»
Le bon petit Jacques essuya ses pauvres yeux tout prêts à verser de nouvelles larmes; il voulut parler, mais il ne put pas; il essaya de sourire, il les embrassa tous deux et leur promit d'être courageux et de ne penser qu'au retour. Ils se séparèrent, Paul pour travailler, Marguerite pour raconter à son papa le chagrin de Jacques, et Jacques pour aller pleurer à l'aise sur l'épaule de son papa.
Jacques pleura quelque temps et finit par sécher ses larmes. Marguerite pleura un peu de son côté dans les bras de son père, dont les caresses et les baisers ne tardèrent pas à la consoler. Paul, habitué à se commander, fut pourtant triste et sombre tant que dura le chagrin de Marguerite; son visage s'éclaircit au premier sourire de sa petite soeur, et il reprit son travail quand il la vit tout à fait calme et riante.
XII. La comtesse Blagowski.
Les vacances étaient près de leur fin; les enfants s'aimaient tous de plus en plus; Léon s'améliorait de jour en jour au contact de Paul et de ses excellentes cousines Camille et Madeleine. Son courage se développait avec ses autres qualités; plusieurs fois il avait eu occasion de l'exercer, et il courait maintenant à l'égal de Paul au-devant du danger, sans toutefois le braver inutilement. L'idiot avait été vengé; les parents des mauvais garnements qui l'avaient battu amenèrent les coupables chez Relmot père, et là, en présence du pauvre idiot, ils administrèrent chacun une correction si sanglante à leurs fils, que l'idiot se sauva en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre leurs cris. Jacques était triste, mais résigné et plus tendre que jamais pour Paul et pour Marguerite; Sophie se désolait du prochain départ de ses amis, mais surtout de celui de Jean, toujours si fraternel, si aimable pour elle.
«Tu n'as donc plus entendu parler de ta belle-mère? lui disait un jour Jean dans leur cabane. Où est-elle? Qu'est-elle devenue?
--Je ne sais, répondit Sophie. Elle n'écrit pas; j'avoue que je n'y pense pas beaucoup; elle m'avait rendue si malheureuse que je cherche à oublier ces trois années de mon enfance.»
JEAN.--Quel âge avais-tu quand elle t'a abandonnée? Et quel âge au juste as-tu maintenant?
SOPHIE.--J'avais un peu plus de sept ans; à présent j'en ai neuf, un an de moins que Madeleine et deux ans de moins que Camille.
JEAN.--Et Marguerite, quel âge a-t-elle?
SOPHIE.--Marguerite a sept ans, mais elle est plus intelligente et plus avancée que moi. Je ne m'étonne pas que Paul l'aime tant! Elle est si bonne et si gentille!
JEAN.--Oh! oui, Paul l'aime bien. Quand on dit quelque chose contre Marguerite, ses yeux brillent; on peut bien dire qu'ils lancent des éclairs.
SOPHIE.--Et comme il aime M. de Rosbourg!
JEAN.--Oh! quant à celui-là, si on s'avisait d'y toucher seulement de la langue, ce ne sont pas les yeux seuls de Paul qui parleraient, il tomberait sur vous des pieds et des poings.
--Sophie! Sophie! cria Camille qui accourait, maman te demande; elle a reçu des nouvelles de ta belle-mère qui vient d'arriver à sa terre et qui est bien malade.
Sophie poussa un cri d'effroi quand elle sut l'arrivée de sa belle-mère; elle voulut se lever pour aller chez Mme de Fleurville; mais elle retomba sur sa chaise, suffoquée par ses sanglots.
«Ma pauvre Sophie, lui dirent Camille et Jean, remets-toi; pourquoi pleures-tu ainsi?
--Mon Dieu, mon Dieu! il va falloir vous quitter tous et retourner vivre près de cette méchante femme. Ah! si je pouvais mourir ici, chez vous, avant d'y retourner!
--Pourquoi lui as-tu parlé de cela, Camille? dit Jean d'un air de reproche. Pauvre Sophie, vois dans quel état tu l'as mise!»
CAMILLE.--Maman m'avait dit de la prévenir; je suis désolée de la voir pleurer ainsi, mais je t'assure que ce n'est pas ma faute; je devais bien obéir à maman. Viens, ma pauvre Sophie, maman t'empêchera d'aller vivre avec ta méchante belle-mère, sois-en sûre.
--Crois-tu? dit Sophie un peu rassurée. Mais elle voudra m'avoir, je le crains. Viens avec nous, Jean, que j'aie du moins mes plus chers amis près de moi.
Jean et Camille, presque aussi tristes que Sophie, lui donnèrent la main, et ils entrèrent chez Mme de Fleurville qu'ils trouvèrent avec M. et Mme de Rosbourg. Les larmes de Sophie ne purent échapper à M. de Rosbourg; il se leva vivement, alla vers elle, l'embrassa avec bonté et tendresse, et lui demanda si c'était le retour de sa belle-mère qui la faisait pleurer.
SOPHIE, _en sanglotant.--_Oui, cher monsieur de Rosbourg; sauvez-moi, empêchez-moi de quitter Mme de Fleurville et mes amies.
M. DE ROSBOURG.--Rassure-toi, mon enfant, tu resteras ici; Mme de Fleurville est très décidée à te garder. Et moi, qui suis ton tuteur, ajouta-t-il en souriant et en l'embrassant encore, je t'ordonne de vivre ici.