Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence
Part 8
Tous mes amis m'ont bien perdu, là-bas, vers Ventadour, puisque ma dame ne m'aime plus... Elle me montre un visage irrité parce que je mets mon bonheur à l'aimer; voilà la seule cause de sa colère et de ses plaintes.
Semblable au poisson qui se lance sur l'appât et qui ne s'aperçoit de rien jusqu'à ce qu'il s'est pris à l'hameçon, je me laissai aller un jour à trop aimer, et je ne m'aperçus (de ma folie) que quand je fus au milieu des flammes qui me brûlent plus fort que le feu au four; et cependant je suis si pris dans les liens de cet amour que je ne puis secouer ses chaînes.
Je ne m'étonne pas qu'Amour me tienne pris dans ses liens, car ma dame est la plus belle qu'on puisse voir au monde; belle, blanche, fraîche, gaie et joyeuse, tout à fait semblable à mon idéal; je ne puis en dire aucun défaut...
Aussi ne peut-il pas rompre la chaîne mystérieuse qui l'attache à elle.
Je voudrai toujours son honneur et son bien, je serai toujours son homme-lige, son ami et son serviteur; je l'aimerai, que cela lui plaise ou non, car on ne peut maîtriser son coeur sans le tuer[9].
Malgré cette fidélité Bernard dut quitter pour toujours le Limousin. Il se rendit à la cour d'Éléonore d'Aquitaine, duchesse de Normandie. Éléonore était la petite-fille du premier troubadour Guillaume de Poitiers: elle avait hérité de son aïeul un caractère gai et enjoué, un grand amour pour la poésie, beaucoup de sympathie pour les poètes et aussi une légèreté de moeurs qui devint vite proverbiale. Elle fut pour toutes ces causes chantée des troubadours et des ménestrels. Divorcée d'avec le roi de France Louis VII depuis 1152, elle était fiancée à Henri, duc de Normandie, et devint reine d'Angleterre quelques années après.
Il nous reste plusieurs des chansons que Bernard de Ventadour composa pendant cette deuxième période de sa vie. Est-ce parce qu'il ne connaissait pas sa nouvelle dame depuis l'enfance comme il connaissait Agnès de Montluçon? Ou bien son aventure l'a-t-il rendu plus discret? Il semble que dans les chansons de cette période il se montre plus réservé et qu'il tire moins d'orgueil des sentiments d'amitié que la duchesse de Normandie lui témoigne.
Voici une des chansons qu'il a composées en son honneur.
Lorsque je vois, parmi la lande, des arbres tomber la feuille, avant que la froidure se répande et que le beau temps se cache, il me plaît qu'on entende mon chant: je suis resté plus de deux ans sans chanter, il faut que je répare (cette négligence).
Il m'est dur d'adorer celle qui me témoigne tant d'orgueil: car, si je lui demande une faveur, elle ne daigne pas me répondre un seul mot. Mon sot désir cause ma mort; car il s'attache aux belles apparences d'amour, sans remarquer qu'amour le lui rende.
Elle est douée de tant de ruse et d'adresse que je pense bien qu'elle voudra m'aimer bientôt tout doucement (secrètement?) et me confondre avec son doux regard. Dame, ne connaissez-vous nulle ruse? Car j'estime que le dommage retombera sur vous, s'il arrive quelque mal à votre homme-lige.
Que Dieu, qui gouverne le monde, lui mette au coeur la volonté de m'accueillir près d'elle. Je ne jouis d'aucun bien, tellement je suis craintif devant ma dame; aussi je me mets à sa merci, pour qu'elle me donne ou me vende selon son plaisir.
Elle agira bien mal, si elle ne me mande pas de venir près d'elle, dans sa chambre, pour que je lui enlève ses souliers bien «chaussants», à genoux et humblement, s'il lui plaît de me tendre son pied.
Le _vers_ est terminé et il n'y manque aucun mot; il a été écrit au delà de la terre normande et de la mer profonde et sauvage; et quoique je sois éloigné de ma dame, elle m'attire vers elle comme un aimant; que Dieu la protège!
Si le roi anglais et duc normand le permet, je la verrai avant que l'hiver nous surprenne[10].
Le lien étroit qui rattache la conception de l'amour aux coutumes de la chevalerie apparaît dans plusieurs passages de cette chanson. Le poète est à la disposition de sa dame, qui peut faire de lui ce qu'elle voudra. Au point de vue du droit féodal si le vassal subit quelque dommage, c'est le suzerain qui en souffre en dernier lieu. Bernard de Ventadour est un des premiers à rappeler ce principe et d'autres troubadours le rappelleront après lui. Enfin on a pu noter la strophe où il lui demande la permission de lui enlever ses souliers, à genoux; c'est encore un trait de moeurs chevaleresques.
Cette chanson est une des rares poésies de Bernard de Ventadour qui contienne quelques allusions à sa vie. Ordinairement elles ne renferment aucun trait qui permette de reconnaître à qui elles sont adressées. De plus Bernard de Ventadour emploie plusieurs pseudonymes pour désigner sa dame, l'appelant tantôt _Belle-Vue_ (il s'agit d'Agnès de Montluçon), tantôt _Confort_, _Aimant_ ou _Tristan_. Cette discrétion contribue à rendre assez obscure l'histoire de sa vie. Ici il nous apprend seulement qu'il a cessé de chanter depuis deux ans, que sa dame lui témoigne de la froideur--plainte ordinaire des troubadours et que nous retrouverons chez lui--et que son chant est composé «au delà de la terre normande et de la mer profonde». La pièce aurait-elle été composée en Angleterre? Peut-être; Bernard de Ventadour serait en ce cas un des rares troubadours--le seul probablement--qui auraient visité ce pays[11].
Une autre de ses chansons paraît avoir été écrite comme celle-ci loin de la cour de la reine ou, tout au moins, pendant une absence d'Éléonore. Il y exprime son amour avec une sincérité touchante, relevée çà et là par la grâce ou l'éclat d'un style imagé. On y notera au passage l'éloge de la _mesure_, qualité hautement prisée des troubadours.
J'ai le coeur si plein de joie que tout me paraît changer de nature; il me semble que le froid hiver est plein de fleurs blanches, vermeilles et claires. Avec le vent et la pluie croît mon bonheur; c'est pourquoi mon chant s'élance et s'élève et mon mérite grandit. Car j'ai au coeur tant d'amour, de joie et de douceur, que l'hiver me semble plein de fleurs et que la neige m'apparaît comme un tapis de verdure.
Je puis aller sans vêtements, car l'amour parfait me protège contre la froide bise. Celui-là est fou qui s'emporte et ne garde pas la mesure. C'est pourquoi je me suis surveillé depuis que j'ai recherché l'amour de la plus belle...
J'ai placé si bon espoir en celle qui me secourt si peu que je suis balancé comme le navire sur l'onde.
Je ne sais où fuir pour éviter les malheurs qui m'accablent. D'amour me vient tant de peine que l'amant Tristan n'en eut pas d'aussi grande d'Iseut la blonde.
Ah! Dieu, si je pouvais ressembler à l'hirondelle et venir dans la nuit profonde là-bas vers sa demeure! Noble dame gaie, votre amant a bien peur que son coeur ne se fonde, si ce tourment dure. Dame, devant votre amour je joins mes mains et je prie...
Il n'est au monde nulle chose à laquelle je pense autant. J'aime tant à me représenter ses traits qu'aussitôt qu'on en parle je me retourne et mon visage s'éclaire de joie: je suis alors sur le point de me trahir. Et je l'aime d'un amour si parfait que souvent je pleure, trouvant dans les soupirs plus de saveur.
Messager, cours et va dire à la plus belle ma peine, ma douleur, mon martyre[12].
Mais il était écrit que l'éclat de sa renommée poétique nuirait à la tranquillité de notre troubadour. Après quelques années de séjour auprès d'Éléonore il fut obligé de partir--et probablement pour les mêmes raisons qui l'avaient fait quitter quelques années auparavant le château de Ventadour. Les médisants[13], dont il se plaignit toute sa vie, eurent sans doute quelque part dans cette disgrâce. C'est du moins ce que nous pouvons conjecturer d'un passage d'une de ses chansons. Il y loue avec l'exagération habituelle des troubadours la beauté et les charmes de la gaie souveraine qu'il est obligé de quitter--et il y exprime ses sentiments amoureux avec sa grâce et aussi son afféterie coutumières.
Par le doux chant que fait le rossignol, la nuit quand je suis endormi, je me réveille tout éperdu de joie, l'âme pleine de rêves amoureux; car ce fut la seule occupation de ma vie d'aimer la joie et c'est par la joie que commencent mes chants.
Si l'on savait la joie que j'ai et si je pouvais la faire entendre, toute autre joie serait bien petite en comparaison de la mienne. Tel se vante de la sienne et croit être riche et supérieur en amour parfait qui n'en a pas la moitié comme moi.
Je contemple souvent par la pensée le corps gracieux et bien fait de ma dame, si distinguée par sa courtoisie et qui sait si bien parler. Il me faudrait un an entier, si je voulais dire toutes ses qualités, tellement elle a de courtoisie et de distinction.
Dame, je suis votre chevalier et je le serai toujours, toujours prêt à votre service--je suis votre chevalier par serment; vous êtes ma première joie et vous serez la dernière, tant que ma vie durera.
Ceux qui croient que je suis loin d'elle ne savent pas comment l'esprit se rapproche facilement, quoique le corps soit loin; sachez que le meilleur messager que j'ai d'elle, c'est la pensée, qui me rappelle sa beauté.
Je m'en vais triste et dolent, sans savoir quand je vous reverrai. C'est pour vous que j'ai quitté le roi; par grâce, faites que je n'aie pas à souffrir de cette séparation, quand je me présenterai courtoisement dans une cour (étrangère) au milieu des dames et des chevaliers[14].
Est-ce la nécessité de vivre qui inspire cette dernière pensée? On dirait que Bernard demande à Éléonore une sorte de recommandation, de «viatique». Ou, peut-être, s'excuse-t-il par avance de la joie qu'il sera obligé de montrer, malgré son chagrin intime, dans les nouveaux milieux où il va passer sa vie.
Il ne revit sans doute jamais Éléonore; en quittant sa cour il vint à celle du comte de Toulouse, Raimond V. Ce prince était un des souverains les plus puissants du Sud de la France; ses possessions s'étendaient jusqu'aux rives du Rhône. Il était surtout un de ceux qui distribuaient leurs largesses avec le plus de prodigalité, soit à ses vassaux, soit aux troubadours. Un chroniqueur, Geoffroy de Vigeois, nous raconte[15] qu'en 1174 le roi Henri II d'Angleterre convoqua une réunion de grands seigneurs à Beaucaire pour essayer de rétablir la paix entre le roi d'Aragon et le comte de Toulouse. Cette réunion fut l'occasion de dépenses folles. Le comte de Toulouse fit cadeau à un seigneur de Provence, le baron d'Agoult, de cent mille sols que le baron distribua à ses chevaliers. Un autre seigneur fit labourer un champ et y sema trente mille sols; un troisième, qui avait amené trois cents chevaliers, fit préparer le repas de ses hommes à la chaleur de flambeaux de cire; les autres folies de ce genre n'auraient pas été rares. Sans doute ce sont là des récits légendaires du moyen âge avec leur exagération habituelle; mais légende et exagération ne sont peut-être que des déformations de la vérité et le chroniqueur n'a pas tout tiré de son imagination.
Nous ne savons rien de l'activité poétique de Bernard de Ventadour à la cour du comte de Toulouse. Il s'y rencontra avec de nombreux troubadours[16]: il dut y connaître en particulier Peire Rogier, Peire Raimon, fils d'un bourgeois toulousain, qui après avoir vécu auprès du roi d'Aragon revint à Toulouse comme poète de cour; peut-être y connut-il aussi Peire Vidal et Folquet de Marseille, et beaucoup d'autres. Il était alors en pleine gloire et bien supérieur à tous ses rivaux. Mais pour nous cette période de sa vie est la plus obscure, à cause du petit nombre d'allusions que contiennent ses chansons.
C'est sans doute pendant son séjour auprès de Raimond V de Toulouse qu'il composa quelques chansons en l'honneur d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne[17]. Cette princesse, qui administra sa vicomté pendant plus de cinquante ans (1142-1193) et qui se distingua par des qualités politiques et même militaires de premier ordre, avait réuni autour d'elle les troubadours les plus célèbres du temps. Elle eut même son poète attitré, Peire Rogier, originaire d'Auvergne, qui, venu à Narbonne, s'éprit d'elle et resta à sa cour jusqu'à ce que «les médisants» ayant répandu des bruits malveillants sur son compte l'eurent obligé à partir.
Bernard de Ventadour, s'adressant à Ermengarde, se plaint lui aussi que les «médisants» l'aient perdu auprès de sa dame: est-ce de la duchesse de Normandie qu'il s'agit? Cela est fort vraisemblable pour plusieurs raisons: mais ici encore, à cause de la discrétion habituelle de Bernard de Ventadour, et même à cause des habitudes générales des troubadours, qui cachaient avec soin le nom de leur dame, nous sommes réduits aux conjectures. Voici la chanson qu'il adressa à sa «dame de Narbonne» qui ne saurait être une autre personne qu'Ermengarde.
J'ai entendu la voix du rossignol sauvage, elle m'est entrée au coeur; elle allège les soucis et les chagrins qui me viennent d'amour...
Celui-là mène une vie bien misérable qui ne guide pas vers la joie et l'amour son coeur et ses désirs; car la nature déborde de joie, les échos en résonnent partout, prés, jardins et vergers, vallées, plaines et bois.
Moi hélas! que l'amour oublie, j'aurais ma part de joie, mais la tristesse me trouble et je ne sais où me reposer... Ne me tenez pas pour léger si j'en dis quelque mal.
Une dame fourbe et discourtoise, racine de mauvais lignage, m'a trahi; mais elle est trahie à son tour et cueille le rameau avec lequel elle se bat elle-même...
Je l'avais pourtant bien servie jusqu'au moment ou j'ai vu son coeur volage; puisqu'elle ne m'accorde pas son amour, je serais bien fou de la servir; car un service qui n'est pas récompensé et une attente bretonne font du seigneur un écuyer.
Que Dieu donne une mauvaise destinée à qui porte mauvais message; sans les médisants, j'aurais joui de son amour; c'est folie de discuter avec sa dame, je lui pardonne si elle me pardonne, et tous ceux-là sont menteurs qui m'en ont fait dire du mal[18].
Bernard demeura à la cour du comte de Toulouse jusqu'à la mort de ce dernier (1194). Bernard était à ce moment-là un homme âgé, car ses premières poésies datent d'avant 1150. A la mort du comte il se retira dans une abbaye célèbre de son pays natal, l'abbaye de Dalon, où il mourut. Notre poète connut la gloire; ses poésies se trouvent dans la plupart des «chansonniers», c'est-à-dire dans les anthologies qui renferment les poésies des troubadours. Il est souvent cité par les troubadours suivants qui lui empruntent de nombreux passages. Un grand poète contemporain, Carducci, lui a consacré une étude intitulée: _Bernard de Ventadour, un poète de l'amour au XIIe siècle_[19].
C'est bien le titre qui lui convient: c'est l'amour qui l'a rendu poète et il ne conçoit pas d'autre inspiration poétique que celle qui lui vient de cette source. Une de ses chansons n'est qu'un développement de ce thème; nous en citerons un simple extrait en terminant.
La poésie n'a guère pour moi de valeur, si elle ne vient du fond du coeur--mais elle ne peut venir de cette source que s'il y règne un parfait amour--c'est pour cette raison que mes chants sont supérieurs à ceux des autres; car la joie d'amour remplit tout mon être, bouche, yeux, coeur et sentiment.
Que Dieu s'abstienne de m'enlever le désir d'aimer; quand je ne devrais rien posséder, quand chaque jour m'apporterait de nouveaux maux, j'aurai toujours le coeur prêt à l'amour.
Par ignorance, la foule grossière blâme l'amour; cela ne lui cause aucun dommage; il n'y a de basses amours que les amours vulgaires, qui n'ont que le nom et l'apparence d'amour...
L'amour de deux parfaits amants consiste à plaire et à avoir mêmes désirs; on n'obtient rien si les désirs ne sont pas semblables; celui-là est vraiment fou qui reproche à l'amour ce qu'Amour désire et qui lui vante ce qui ne lui plaît pas[20].
Ce n'est pas étonnant, dit-il ailleurs, que je chante mieux que les autres troubadours, car je suis plus porté qu'eux vers l'amour et je suis mieux fait à ses commandements; j'ai mis en lui mon corps et mon coeur, mon savoir et mon intelligence, ma force et mon espoir; je suis tellement entraîné vers l'amour que rien plus au monde ne m'intéresse[21].
Nous pouvons nous arrêter sur ces déclarations; aussi bien on les retrouve partout dans l'oeuvre de notre poète.
Il est aussi un des troubadours qui ont le mieux exprimé le pouvoir ennoblissant de l'amour, qui est, suivant leur doctrine, la plus noble passion de l'homme, source de toute vertu et de tout talent. Seulement il était difficile de varier à l'infini le développement de ce thème; on l'épuisa de bonne heure et il y eut--trop tôt pour la poésie provençale--trop de convention, trop d'artifice dans l'expression de cette théorie.
Ce défaut capital, qui va s'accentuant pendant le XIIIe siècle, n'apparaît guère encore chez Bernard de Ventadour. Sans doute les yeux exercés peuvent y reconnaître des germes de caducité et de décadence, mais ils y sont rares. Ce qui domine c'est la finesse, une finesse apprêtée et maniérée dont malheureusement le charme disparaît dans la traduction; une imagination vive et sensible; et surtout une fraîcheur de sentiment et de poésie qu'on ne retrouve pas souvent dans la poésie provençale. Il n'est pas jusqu'aux débuts de ses chansons (qui en sont pourtant la partie conventionnelle) qui ne se distinguent par la fraîcheur et l'originalité des descriptions. Il a vu «l'alouette mouvoir de joie ses ailes vers le soleil»; il a entendu le rossignol «se réjouir sous les fleurs du verger». Il sait exprimer avec une grâce et une poésie toutes naïves les sentiments que fait naître en lui le contraste entre l'aspect de la nature et l'état de son coeur. Quand ce coeur est à la joie, peu lui importe que la neige couvre le sol: l'hiver est alors un printemps et la neige lui rappelle les fleurs blanches du mois de mai; quand le pâle soleil d'hiver est caché, «une clarté d'amour ensoleille son coeur». Le chant du rossignol l'éveille, «tout réjoui d'amour»; mais si son coeur est à la tristesse, ce même chant n'a plus de charmes: «moi qui aimais chanter, je meurs de tristesse et d'ennui, quand j'entends joie et allégresse». C'est le même sentiment qui lui a inspiré la chanson citée plus haut et dont nous rappelons le trait suivant: «car la nature déborde de joie, les échos en résonnent partout, prés, jardins et vergers, vallées, plaines et bois».
Ce sont bien là des accents de poète lyrique; ils sont moins profonds ou moins éclatants que ceux auxquels nous ont habitués les poètes contemporains; mais ils proviennent de la même source: du coeur plutôt que de l'esprit. Cette sincérité dans l'inspiration, sa conception de la vie, son imagination naïve et gracieuse, tout contribue à donner à Bernard de Ventadour une place privilégiée dans la littérature provençale.
CHAPITRE VI
LA PÉRIODE CLASSIQUE
La période «classique».--Arnaut de Mareuil; tendance à la poésie morale et didactique.--Giraut de Bornelh.--Sa manière.--La poésie morale.--Le poète de la «droiture».--Arnaut Daniel; Dante.--Le «style obscur».--Bertran de Born; le sirventés politique; la poésie de la guerre.
Les troubadours étudiés jusqu'ici sont originaires du Sud-Ouest de la France. Marcabrun est Gascon, Jaufre Rudel appartient à la Saintonge, Bernard de Ventadour au Limousin. C'est aussi au Limousin et à la contrée voisine, le Périgord, qu'appartiennent les troubadours suivants: Arnaut de Mareuil, Giraut de Bornelh, Arnaut Daniel, Bertran de Born. Avec Bernard de Ventadour, dont ils sont contemporains, ils forment un groupe de troubadours que nous pouvons appeler classiques. Les deux premiers se rattachent à lui par leur conception de l'amour; Arnaut Daniel, s'en distingue, à son dam, par une recherche exagérée du style obscur et de la rime difficile; Bertran de Born enfin introduit définitivement dans la poésie provençale le sirventés politique. Ils ont vécu à la même époque (deuxième moitié du XIIe siècle et en partie début du XIIIe); ils sont nés dans la même région, le Limousin et le Périgord; la nature les a pour ainsi dire réunis; il n'y a pas de raison pour les séparer dans notre étude. Avec Bernard de Ventadour, et deux ou trois autres troubadours dont il sera question plus loin, ils représentent ce que la poésie provençale a produit de plus parfait. Il y a, dans la période suivante, des troubadours aussi brillants; il n'y en a pas, sauf peut-être une exception, de supérieurs.
Le premier, Arnaut de Mareuil, originaire du Périgord, était de petite naissance. Il fut clerc dans sa jeunesse; mais il quitta bientôt cette condition pour courir le monde. «Sa bonne étoile, dit la biographie provençale, le conduisit à la cour de la comtesse de Burlatz, fille du comte Raymond V de Toulouse et femme du vicomte de Béziers.» Il avait de précieux talents de société: «il chantait bien et lisait de même»; de plus il était très «avenant de sa personne et la vicomtesse l'honorait et l'estimait beaucoup». Il écrivit pour elle de nombreuses chansons; mais il prenait la précaution un peu enfantine de faire croire qu'il n'en était pas l'auteur; il se trahit un jour; la vicomtesse accepta ses hommages, elle lui fit donner de beaux habits--chose très importante selon les moeurs du temps--et lui accorda la permission de composer des vers en son honneur.
Suivant une autre tradition, le pauvre troubadour eut bientôt un rival redoutable en la personne d'Alfonse II d'Aragon, qui aimait la vicomtesse et qui s'était aperçu des sentiments qu'elle témoignait à son poète. Le roi fit si bien qu'elle se sépara d'Arnaut de Mareuil, et il s'en vint triste et «dolent» auprès du seigneur de Montpellier. C'est sans doute là qu'il passa la plus grande partie de sa vie. Ses poésies lyriques, au nombre d'une vingtaine, ont presque toutes trait à l'amour, elles renferment peu d'allusions à la vie de leur auteur.
Sa conception de l'amour ne diffère guère de celle de Bernard de Ventadour; et il l'exprime comme lui avec sincérité et naïveté. Il a moins d'imagination peut-être, les débuts de ses chansons sont moins poétiques, on n'y trouve pas ces traits de pittoresque qu'on est souvent surpris et charmé de trouver chez Bernard; mais il a la même sincérité un peu ingénue, la même grâce. La convention est encore absente de cette poésie; ou du moins on la sent à peine et Arnaut de Mareuil a eu la prétention d'être original et sincère. Tous les troubadours, dit-il, affirment que leur dame est la plus belle qui soit au monde; je leur sais gré de cette affirmation, dit-il à la sienne, «car ainsi mes vers passent tranquillement au milieu de leurs vantardises»; moi seul, vous et amour, continue-t-il, connaissons notre serment[1].
S'il l'oubliait d'ailleurs, ou si seulement il était tenté de l'oublier, un messager fidèle et discret viendrait le lui rappeler. Ce messager n'est autre que le coeur du poète qui par fiction est resté auprès de sa dame. C'est lui qu'il met en scène dans une gracieuse épître; c'est un genre nouveau qui apparaît dans la littérature provençale avec Arnaut de Mareuil: genre un peu faux sans doute, mais qui ne l'est qu'aux mains des poètes maladroits. L'épître d'Arnaut de Mareuil, malgré un excès de recherche et de finesse, malgré en un mot la préciosité, peut rester comme modèle du genre.