Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence
Part 7
Je vous ai servie, dame, depuis l'heure où je vous ai vue; mais quel fruit me revient-il si vous me trompez? A vous sera la faute, à moi est le dommage; comme vous en aurez une part (car tous les savants du monde disent que le dommage va à celui qui tient la seigneurie) vous devez m'en garantir, dame; car je suis votre serviteur, je me reconnais pour tel et vous pouvez me traiter comme il est d'usage de les traiter.
Cependant Rigaut de Barbezieux aurait été le héros, suivant la légende, d'une aventure peu honorable pour un amant parfait comme lui et sa déloyauté aurait été cruellement punie. Suivant sa romanesque biographie, il ne fut tiré de la solitude où il voulut expier sa faute que lorsque les «amants sincères et loyaux», sa «dame» et la «Cour du Puy» l'eurent pardonné. Demandons-nous donc ce que fut cette «Cour du Puy», car c'est ici une des allusions les plus formelles aux cours d'amour que nous ayons dans la littérature provençale.
Raynouard a consacré une assez longue dissertation[13] à démontrer l'existence de ces cours d'amour. Elle remonteraient aux origines de la poésie provençale, car on trouve des allusions, dit-il, chez les troubadours les plus anciens.
Raynouard a emprunté la plupart de ses preuves à l'ouvrage d'André le Chapelain (XIIIe siècle) sur l'_Art d'aimer_. Cet écrit contient en effet un certain nombre d'arrêts prononcés par «le jugement des dames» (_judicio dominarum_); il y est question de cours d'amour qui auraient existé en Gascogne, à Narbonne, à la cour des comtesses de Champagne et des Flandres. Nostradamus en avait inventé quelques-unes de plus; il y en aurait eu aux châteaux de Pierrefeu et de Signe, en Provence, au château de Romanin, près Saint-Remy, en Avignon. La cour de Pierrefeu était «cour planière et ouverte, pleine d'immortelles louanges, aornée de nobles dames et de chevaliers du pays».
Avec son imagination coutumière Nostradamus a reconstitué ces tribunaux. Il nomme les dames qui en faisaient partie, ajoutant aux noms des femmes citées par les troubadours ceux que sa fantaisie lui suggérait. Il y avait Stéphanette, dame de Baux, Phanette de Gantelme, qui fit l'éducation de sa nièce, Laurette de Sade, la Laure de Pétrarque, et autres nobles dames aux noms gracieux. Ces cours étaient d'ailleurs des cours mixtes et les chevaliers pouvaient en faire partie.
Les jugements étaient rendus d'après un code poétique dont voici quelques extraits: «Le mariage n'est pas une excuse légitime contre l'amour.» «Qui ne sait cacher ne sait aimer.» «Personne ne peut avoir deux attachements à la fois.» «Le véritable amant est toujours timide.» «L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l'avarice.»
Les jugements rendus d'après ces principes ne manquent pas de piquant ni d'originalité. Voici celui qui est soumis à la cour de la vicomtesse Ermengarde de Narbonne: «Est-ce entre amants ou entre époux qu'existe la plus grande affection, le plus vif attachement?» La réponse du tribunal est la suivante: «L'attachement des époux et la tendre affection des amants sont des sentiments de nature et de moeurs tout à fait différentes. Il ne peut donc être établi une juste comparaison entre des objets qui n'ont pas entre eux de ressemblance et de rapport.»
Autre question: «Une dame, jadis mariée, est aujourd'hui séparée de son époux, par l'effet du divorce. Celui qui avait été son époux lui demande avec instance son amour.» Voici le jugement de la vicomtesse de Narbonne: «L'amour entre ceux qui ont été unis par le lien conjugal, s'ils sont ensuite séparés, de quelque manière que ce soit, n'est pas réputé coupable, il est même honnête.»
Voici encore une question posée à l'un de ces tribunaux: «Un chevalier divulgue des secrets amoureux; tous ceux qui composent la milice d'amour (_in castris militantes amoris_) demandent souvent que de pareils délits soient vengés, de peur que l'impunité ne rende l'exemple contagieux.» La cour d'amour de Gascogne répond de la manière suivante: «Le coupable sera désormais frustré de toute espérance d'amour; il sera méprisé et méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers; et si quelque dame a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure à jamais l'inimitié de toute honnête femme.»
Que de tels jugements soient bien dans les idées du temps, cela est tout à fait vraisemblable. Mais qu'ils aient jamais été rendus «en forme» comme disent les juristes, c'est toute une autre question. Laissons d'abord de côté les renseignements que Raynouard et d'autres, avant et après lui, ont tirés de Nostradamus. Ils ne méritent pas créance, quand on connaît la méthode de cet historien fantaisiste. Suivant son habitude il a transformé, amplifié ou dénaturé quelques menus faits qu'il a recueillis en lisant les troubadours.
Sans doute quelques-uns d'entre eux terminent leurs tensons en nommant dans l'_envoi_ la dame à laquelle ils la destinent. Dans une tenson citée par Raynouard après Nostradamus, l'un des deux interlocuteurs dit: «Je vous vaincrai pourvu que la cour soit loyale; j'envoie ma tenson à Pierrefeu où la belle tient cour d'enseignement.» «Et je voudrais pour me juger, dit son partenaire, l'honoré château de Signe.» Le dernier troubadour, Guiraut Riquier, demande qu'une dame assiste au jugement d'une de ses tensons. Deux autres troubadours désignent trois dames pour juger la question sur laquelle ils sont en désaccord.
Mais ce sont là de simples formules. C'était l'habitude des troubadours d'envoyer leurs discussions poétiques au jugement du seigneur qui les protégeait ou, plus rarement, à celui de leur dame. En adressant leurs poésies à la «cour» de Pierrefeu ou de Signe les troubadours n'avaient en vue que les dames de ces châteaux et peut-être leur entourage immédiat. Et la «cour» du Puy à laquelle Rigaut de Barbezieux adressait ses plaintes n'était autre chose qu'une «cour» de seigneurs et non de justice. Aucun des textes que nous connaissons--et nous avons cité quelques-uns des plus formels--n'autorise d'autre explication sur ce point.
Et combien il serait étrange qu'une institution si importante ne nous fût connue que par des allusions équivoques! La littérature provençale n'est pas réduite à quelques fragments obscurs et informes; elle est assez abondante pour qu'une institution de ce genre, si elle avait existé, n'y fût pas passée sous silence.
Quant aux textes d'André le Chapelain, auxquels Raynouard accorde tant de crédit, il n'y a qu'une observation à faire, c'est que cet auteur ne connaissait que par ouï-dire les habitudes littéraires du Midi de la France. Son livre reflète les idées qui avaient cours autour de lui, surtout dans la société des comtes de Champagne. Ce que lui-même a connu des troubadours, c'étaient déjà des légendes. Son témoignage est à peu près sans valeur sur ce point. Tout ce qu'on peut dire à sa décharge c'est qu'il fut sans doute de bonne foi, ce qui ne fut pas le cas de Nostradamus.
Il n'y eut donc, dans la société où vécurent les troubadours, ni cour particulière ni cour souveraine pour juger leur orthodoxie amoureuse; il n'y eut qu'un tribunal, ce fut celui de l'opinion publique, ou plutôt celui du milieu raffiné pour lequel ils écrivaient. Nous avons parlé au début du chapitre d'un code d'amour et d'un code sévère. Il ressemblait aux lois naturelles; sans être écrit nul part, il était connu de tous, profondément gravé au fond des coeurs. C'est à ses règles que se conformaient les troubadours; il était un peu comme le code de la chevalerie, si étroit, si rigoureux et que nul juriste n'éprouva le besoin de transcrire. Parler, à propos des troubadours, de lois, de code et de tribunal autrement que par métaphore, c'est transporter dans un passé poétique des conceptions très prosaïques des temps modernes.
Qu'il y ait eu des réunions poétiques dans les châteaux, cela est certain; et c'est probablement dans ces solennités que les troubadours récitaient, ou plutôt chantaient leurs poésies. L'ensemble de ces sociétés d'élite, de ces auditoires de choix formait le vrai tribunal de l'opinion publique; on verra en étudiant les grands troubadours, comment il se conformèrent à ses lois.
CHAPITRE V
LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIÈRE PÉRIODE
Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour «misogyne».--Jaufre Rudel: son amour pour la «Princesse Lointaine».--Bernard de Ventadour.--Sa conception de la vie.--Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.--Son séjour auprès d'Éléonore d'Aquitaine; auprès du comte de Toulouse, Raimon V.--Originalité de Bernard de Ventadour.
Si nous avions à faire une histoire complète de la poésie des troubadours, c'est par Guillaume, comte de Poitiers, qu'il faudrait la commencer. Il y aurait long à dire et de sa vie, active, désordonnée, quelquefois peu édifiante, et de son caractère joyeux, et de ses écrits, mélange étrange de grossièreté et de délicatesse, où ne manquent ni les pensées gracieuses ni les idées fines et subtiles, mais où domine en somme la sensualité. L'occasion s'est déjà présentée de marquer la place qu'il occupe dans l'histoire de la littérature provençale et de caractériser sa poésie. Mieux vaut donc s'arrêter à d'autres troubadours aussi intéressants et dont quelques-uns sont moins connus.
Un des plus originaux de cette première période est certainement le troubadour Marcabrun. Il était originaire de Gascogne, et, si l'on en croit la biographie, il eut une triste jeunesse. «On le trouva devant la porte d'un homme riche et on ne sut jamais rien de sa naissance.» On l'appelait, continue le biographe, _Pain perdu_ (_Pan perdut_). Diez plaçait son activité entre 1140 et 1195; mais il semble plus vraisemblable de ne pas la faire remonter au delà de 1150. Il fut l'élève du troubadour Cercamon[1], ainsi nommé parce qu'il avait passé une partie de sa vie à courir le monde; ce maître de Marcabrun par sa conception sensuelle (au moins en partie) de l'amour paraît se rattacher au comte de Poitiers: on va voir comment son disciple s'en éloigne[2].
Il reste de Marcabrun une quarantaine de poésies; parmi elles, il en est plusieurs qui se distinguent par leur fraîcheur et leur sincérité; nous avons déjà cité une de ses plus belles _romances_ et une jolie pastourelle. Mais toute une partie de son oeuvre reste obscure; «nous en comprenons à peine le quart» dit un critique. C'est qu'il est un des premiers à employer ce genre de style obscur et recherché qui s'appelle le _trobar clus_; c'est sa conception de la forme dans la haute poésie.
Ce qui fait son originalité, c'est sa conception de l'amour. Un des premiers représentants de cette poésie dont tout l'effort a pour ainsi dire porté sur le développement unique de ce thème est un misogyne; on doit à ce troubadour de la première période les satires les plus violentes contre l'amour et contre les femmes. Étrange début et qui a frappé non seulement les critiques modernes, mais aussi les troubadours contemporains de Marcabrun.
«Je suis Marcabrun, dit-il, dans une de ses chansons, le fils de dame Brune... je n'aimai jamais et ne fus jamais aimé.» Cette aversion pour l'amour fut-elle causée par des chagrins personnels? Ou faut-il croire avec un troubadour[3] qu'un enfant trouvé, comme Marcabrun, fût incapable de sentir le charme de l'amour et fût indigne d'en goûter les joies? Il semble qu'il y ait une autre explication plus plausible. La conception de l'amour telle que commençaient à la créer les grands troubadours, originaires du berceau de la poésie provençale (Limousin, Poitou, Saintonge) n'était pas encore unanimement admise; et c'est une originalité littéraire qu'a voulu se donner Marcabrun de traiter le thème de l'amour dans un esprit tout opposé à celui de Guillaume de Poitiers, son prédécesseur, et surtout de Jaufre Rudel, son contemporain.
Et voici comment, à l'encontre de l'opinion de son temps, il entend l'amour. «Famine, épidémie ni guerre, ne font tant de mal sur terre comme l'amour... quand il vous verra dans la bière, son oeil ne se mouillera pas.» Toute une série de comparaisons lui servent à mieux rendre sa pensée: «Amour, là où il ne mord pas, lèche plus âprement qu'un chat.» «Qui fait un marché avec amour s'associe au diable; il n'a pas besoin d'autre verge pour se faire battre; il ne sent pas plus que celui qui se gratte jusqu'au moment où il s'écorche tout vif.» «Amour pique plus doucement qu'une mouche, mais la guérison est bien plus difficile.» «Amour est semblable à l'étincelle qui couve au feu sous la suie et qui brûle la poutre et le chaume (de la maison); puis celui qui est ruiné par le feu ne sait où fuir.» Ce sont là, comme on voit, les traits ordinaires des satires contre l'amour; mais ils sont présentés ici avec une certaine vigueur et aussi avec quelque originalité dans les comparaisons. Il y a d'ailleurs dans l'oeuvre de Marcabrun des satires plus énergiques et plus vigoureuses encore, mais d'une crudité intraduisible.
Et pourtant le même poète a su parler avec discrétion et délicatesse de ce sentiment, comme dans la strophe suivante: «Qui veut sans tromperie donner l'hospitalité à l'amour doit joncher sa maison de courtoisie, en proscrire la félonie et le fol orgueil...» Il se plaint ailleurs des troubadours médiocres qui, entre autres erreurs, mettent sur le même pied le «faux» amour, l'amour peu sincère, avec l'amour «pur et parfait». L'amour ainsi entendu est le «sommet et la racine» de toute joie, la sincérité fait sa force et sa «puissance s'étend sur de nombreuses créatures».
Ainsi même ce contempteur de l'amour sait trouver les accents justes et sincères pour chanter non pas la passion vulgaire, mais l'amour ennobli tel qu'il le conçoit et tel que le conçurent en somme les troubadours. Par ce côté il est de leur lignée. Il l'est encore par la conception qu'il se fait de la courtoisie. Voici en quels termes il la définit et comment il la comprend. «De courtoisie peut se vanter qui sait garder la mesure... la mesure consiste à parler gentiment et la courtoisie consiste à aimer... Ainsi l'homme sage devient supérieur et l'honnête femme croît en vertu...» Remarquons ces deux mots associés: _courtoisie_ et _mesure_, ce sont des qualités dont les troubadours font souvent l'éloge; dans la société de leur temps leur union fait l'honnête homme, comme on eût dit au XVIIe siècle.
La curieuse composition d'où nous tirons ces extraits ressemble peu, quant au fond, à la plupart des autres poésies de Marcabrun. Elle est une exception dans son oeuvre; il a surtout le tempérament d'un poète satirique; il se distingue par la rudesse, la vigueur et la violence, plutôt que par la délicatesse et la grâce; c'est en somme un sceptique et un pessimiste.
Cette composition est intéressante par un autre côté. Elle est adressée au troubadour Jaufre Rudel[4], qui se trouvait alors en Terre Sainte.
«Je veux que le vers et la mélodie soient envoyés à Jaufre Rudel, outre-mer; et je veux que les Français l'entendent pour réjouir leur coeur.»
L'oeuvre du doux poète auquel Marcabrun dédie sa pièce forme dans sa brièveté un contraste saisissant avec celle de notre satirique. Nous ne rappellerons pas ici la romanesque aventure dont Jaufre Rudel fut le héros et la victime, mais nous nous en voudrions de ne pas donner quelques extraits du peu de chansons qui nous restent de lui. Il ne distingue pas dans l'amour, comme le fait Marcabrun; il n'y en a pour lui qu'une sorte, la plus pure et la plus idéale; c'est celui dont il brûla pour la dame qu'il n'avait jamais vue et qu'il ne devait jamais voir, sauf, si nous en croyons la légende, à ses derniers moments.
Voici d'abord en quels termes il s'adresse à l'amour personnifié: «Amour de terre lointaine, pour vous j'ai le coeur tout triste; et je ne puis trouver de remède, jusqu'à ce que vienne votre appel... Jamais Dieu ne forma de plus belle femme, ni chrétienne, ni juive, ni sarrasine, et celui-là est bien nourri de manne, qui obtient quelque part de son amour.»
La plupart des chansons de Jaufre Rudel sont pleines d'allusions à cet «amour lointain»; une est tout entière consacrée au développement de ce thème; le mot «lointain » y apparaît deux fois à la rime dans chaque strophe de sept vers; on dirait une sorte de refrain; l'impression produite par ce procédé est remarquable.
Lorsque les jours sont longs en mai, il m'est bien doux d'entendre de loin le chant des oiseaux; et quand je m'éloigne je me souviens d'un amour lointain. Je vais le coeur triste et la tête basse, si bien que chants ni fleur d'aubépine ne me plaisent pas plus que l'hiver glacé.
Jamais je n'aurai joie d'amour, si je n'en ai de cet amour lointain; car je ne sais, ni près ni loin, femme plus belle ni meilleure; son mérite est si parfait que je voudrais, pour elle, vivre dans la misère, là-bas, au royaume des Sarrasins...
Je partirai triste et content, quand j'aurai vu cet amour lointain; mais je ne sais quand je le verrai, car nos terres sont trop lointaines; il y a bien des défilés et bien des chemins; je ne suis pas devin, mais que tout aille comme il plaira à Dieu.
Je crois en Dieu, c'est pourquoi je verrai cet amour lointain; mais en échange d'un bien qui m'en arrive, je souffre un double mal, car cet amour est si loin; ah! pourquoi ne suis-je pas là-bas un pèlerin dont ses beaux yeux verraient le costume et le bâton!
Que Dieu, qui fit toutes les créatures et qui forma cet amour lointain, me donne le pouvoir, que j'ai au coeur, de voir bientôt cet amour, réellement, en un lieu commode, si bien que chambre et jardin me paraissent constamment un palais.
Celui qui m'appelle curieux et amoureux d'amour lointain dit la vérité; car nulle autre joie ne me plairait autant qu'une joie qui viendrait de cet amour de loin. Mais mes désirs sont irréalisables; car ma destinée est d'aimer sans être aimé[5].
On a pu remarquer dans cette pièce un mélange assez étrange de sentiments amoureux et religieux. C'est Dieu qui a formé cet amour lointain au fond du coeur du poète, puisqu'il est l'auteur de toutes choses; c'est à Dieu que notre troubadour demande la réalisation de son rêve; le poète est un croyant, un fidèle qui voudrait aller en pèlerinage en Terre Sainte (et il prit part sans doute à deux croisades); Dieu exaucera ses voeux.
Ce mélange d'amour et de religion, cette tendance au mysticisme érotique, une certaine obscurité qui règne dans toute la pièce, ont même fait croire à un critique contemporain que cet amour de terre lointaine n'était autre qu'un amour mystique pour la mère de Dieu, pour la Vierge[6]. La poésie courtoise se transforma en effet facilement en poésie religieuse: nous verrons les étapes de cette évolution et plus d'une pièce consacrée à la Vierge est écrite en termes bien plus équivoques que celle de Jaufre Rudel.
Mais il y a de sérieux motifs pour repousser l'hypothèse dont il vient d'être question; un des principaux est qu'à l'époque où a été écrite cette pièce la transformation de la lyrique courtoise n'avait pas encore commencé. Il faut attendre plus d'un demi-siècle--cette pièce ayant été composée sans doute avant 1150--pour voir le début de cette transformation.
Ce qui est plus intéressant, dans cette chanson, c'est qu'elle nous montre comment est née la légende dont le biographe provençal s'est fait l'écho. Jaufre Rudel eut l'occasion d'aller en Terre Sainte comme croisé. De ce fait on rapprocha l'élément romanesque qui se rencontre dans la plupart de ses chansons, c'est-à-dire cet amour pour la plus belle personne du monde, que le poète n'a jamais vue, qu'il ne verra que si Dieu le lui permet, et qu'il ne verra même pas, car sa destinée est d'aimer sans être aimé. C'est du rapprochement d'un fait historique et d'un élément romanesque qu'est née la légende. Mais on peut dire que le poète a tout fait pour la créer, et elle est un indice bien curieux de ce que nous appellerions la «mentalité» du temps.
Avec Bernard de Ventadour, contemporain de Marcabrun et de Jaufre Rudel, nous arrivons à un des plus grands noms de la poésie provençale. Nous ne reviendrons pas sur sa biographie. Du moins nous ne rappellerons de sa vie que ce qui est nécessaire pour l'intelligence de son oeuvre. Il se distingue de la plupart des autres troubadours par la naïveté, par la sincérité et la délicatesse des sentiments. Au milieu de cette littérature un peu monotone qu'est l'ancienne littérature provençale ses poésies sont un véritable charme.
Est-ce la conception qu'il se fit de la vie que lui a valu cette place à part? La voici dans sa franchise naïve: «Celui-là est bien mort, qui ne sent pas au coeur quelque douce saveur d'amour; et à quoi sert de vivre sans amour, si ce n'est à causer de l'ennui aux autres?» Ce n'est pas le lieu de disserter sur cette conception de la vie; il faudrait peut-être bien la modifier un peu dans notre société contemporaine; et avec Victor Hugo on pourrait demander, à côté de quelque «grand amour» quelque «saint devoir». Sans insister sur la valeur de cette conception, demandons-nous comment Bernard de Ventadour y a conformé sa vie.
On se souvient qu'il était fils d'un des plus pauvres serviteurs du château de Ventadour et que son châtelain avait fait son éducation poétique. Il adressa ses premières poésies à la femme de son seigneur, à Agnès de Montluçon, de la famille de Bourbon. «Depuis que nous étions tous deux enfants, dit-il, je l'ai aimée et je l'adore; et mon amour redouble à chaque jour de l'année...[7]» Cette liaison poétique aurait sans doute duré longtemps, conformément aux moeurs d'alors, si les médisants n'avaient perdu le poète dans l'esprit de son seigneur. Èble de Ventadour lui témoigna son mécontentement par sa froideur et Agnès finit par lui demander de s'exiler. Il semble sur le moment qu'il ait pris d'assez bonne humeur l'aventure et que le souvenir de son amour l'ait emporté sur son chagrin. Espérait-il peut-être, après quelque temps, voir s'affaiblir le ressentiment de son maître et revenir auprès de celle qui ne lui avait demandé de s'éloigner que contrainte et forcée? De toute manière il ne paraît pas avoir renoncé à l'espoir du retour, si on en juge par le début de la chanson suivante. Il y exprime en termes enthousiastes la joie que lui cause son amour; on remarquera en même temps les curieux conseils et les étranges consolations qu'il donne à sa dame, gardée sévèrement par le mari jaloux.
Quand paraît la fleur sous la feuille verte et que je vois le temps clair et serein, quand le doux chant des oiseaux dans le bois m'adoucit le coeur et me ranime, puisque les oiseaux chantent à leur manière, moi qui ai plus de joie qu'eux en mon coeur, je dois bien chanter, car tous mes jours sont joie et chant, et je ne pense à nulle autre chose.
Voici la strophe la plus curieuse.
Dame, si mes yeux ne vous voient, sachez que mon coeur vous voit; ne vous affligez pas plus que je ne m'afflige, car je sais qu'on vous surveille à cause de moi; et si le mari vous bat, gardez bien qu'il ne vous batte pas le coeur. S'il vous cause du chagrin, causez-lui-en aussi et qu'avec vous il ne gagne pas le bien pour le mal.
Admirons en passant la légèreté avec laquelle le troubadour supporte les... malheurs d'autrui. La strophe suivante est d'un ton plus relevé.
Celle du monde que j'aime le plus, de tout coeur et de bonne foi, qu'elle m'entende et accueille mes prières, qu'elle écoute et retienne mes paroles; si on meurt par excès d'amour, j'en mourrai, car en mon coeur je lui porte un amour si parfait et si naturel que tout amour, le plus loyal du monde, est faux en comparaison du mien[8].
Mais Bernard s'aperçut bientôt qu'il s'était trompé dans son espoir; la chanson suivante exprime la mélancolie qu'il éprouva de quitter son pays natal.