Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence

Part 18

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Je désire à la manière provençale faire maintenant un chant d'amour; je voudrais y louer ma dame, à qui ne manque ni le mérite, ni la beauté, ni la bonté. J'ajouterai encore: Dieu la fit si parfaite en toutes qualités qu'elle vaut mieux que toutes les dames du monde. Dieu voulut, en créant ma dame, lui donner la connaissance de tout bien et de toute valeur... et il lui fit un grand honneur quand il ne permit pas qu'aucune autre lui fût égale. En ma dame Dieu ne mit jamais le mal; il y mit mérite et beauté, lui apprit à bien parler et à mieux sourire qu'aucune autre femme[16].

L'imitation est heureuse et le roi poète s'est bien assimilé la manière des troubadours.

Cependant ce serait une erreur de croire que les poésies du roi Denis et les autres oeuvres de l'école galicienne doivent tout à l'imitation provençale. D'abord l'imitation des poésies de langue d'oïl y est sensible; il est vrai que la poésie lyrique du Nord de la France a pris ses modèles dans le Midi, comme on va le voir.

Ce qui est plus important, c'est que la poésie portugaise comprend beaucoup d'oeuvres qui paraissent être d'inspiration populaire. Et il y en a de charmantes qui semblent ne rien devoir à l'imitation.

L'influence provençale sur cette poésie consisterait donc surtout en ceci: c'est qu'elle aurait contribué à faire de cette poésie populaire une poésie courtoise. L'imitation n'est pas aussi sensible que dans la première poésie italienne; mais l'influence des troubadours a été capitale pour transformer cette poésie[17].

Comment et à quelle époque s'est produit le contact entre troubadours provençaux et galiciens? Problème intéressant, mais non encore résolu. Peu de troubadours provençaux ont visité le Portugal; mais l'école galicienne n'était pas confinée dans les limites, surtout dans les limites actuelles de ce pays. Les chevaliers poètes vivaient souvent aux cours de Léon et de Castille, où fréquentèrent si volontiers les troubadours, depuis le XIIe siècle. C'est par là que se serait faite l'initiation. En ce qui concerne l'influence de la langue d'oïl, elle a pu s'exercer par les mêmes moyens. Mais il y a ici un élément de plus: c'est que plusieurs des premiers princes du Portugal sont de race bourguignonne. Ajoutons enfin que par ses côtes la Galice et le Portugal étaient en relations directes avec d'autres pays que le Midi de la France. Pour conclure, le Portugal paraît avoir eu une poésie autochtone; mais c'est l'influence des troubadours provençaux qui en a fait une poésie courtoise. Si le problème est encore discuté dans le détail, la solution est depuis longtemps acceptée.

Transportons-nous maintenant de l'extrémité de la péninsule ibérique aux bords du Danube où a fleuri la poésie des premiers Minnesinger[18].

On divise l'histoire des Minnesinger en deux périodes: la première comprend les poètes de l'école austro-bavaroise, dont l'activité poétique s'est exercée surtout dans la vallée du Danube, en Bavière et en Autriche. Cette première période serait celle de la poésie populaire. «Le chant d'amour courtois, dit un historien de la littérature allemande, sortit, en Autriche et en Bavière, de la chanson d'amour populaire. Encore aujourd'hui les habitants des Alpes bavaroises et autrichiennes se distinguent par le don d'une hardie improvisation musicale. Il faut y voir un héritage des temps primitifs. De courts chants d'amour n'étaient pas plus étrangers aux vieux Ariens et aux Germains qu'à tous les autres peuples de la terre, même les plus humbles... Les chants d'amour populaires volèrent comme des fils à la Vierge, des vertes prairies sur lesquelles dansaient les paysans, jusqu'aux châteaux des nobles[19].»

La deuxième période est l'époque de l'école rhénane. On s'accorde à reconnaître l'influence de la poésie française et provençale sur les poètes de cette école. La première seule serait indépendante de toute imitation.

Cette théorie a été contestée, en particulier par M. A. Jeanroy. Sans reprendre ici cette discussion, remarquons seulement, à la suite du savant auteur des _Origines de la poésie lyrique en France_, que plusieurs imitations d'auteurs provençaux paraissent évidentes chez les minnesinger de la première période. Toute cette poésie primitive, que l'on prétend populaire, «est déjà profondément imprégnée des théories courtoises de l'amour». «L'amant fait hommage à sa dame de sa personne... il s'engage à faire tout ce qu'elle lui ordonnera; il lui est soumis «comme le bateau l'est au pilote quand la mer est calme[20]». Le service, le vasselage amoureux y est chose connue. Comme Jaufre Rudel, le minnesinger Meinloh a recherché sa dame pour sa «vertu». «Quant je t'ai entendu louer, je voulais te connaître; pour ta grande vertu, j'ai couru çà et là jusqu'à ce que je t'aie trouvée.» L'amour a un pouvoir ennoblissant, comme chez les troubadours; comme eux aussi, et plus encore peut-être, si on en juge pas leurs plaintes, les minnesinger ont à souffrir des «médisants».

Il semble donc que ce soit avec raison qu'on ait cherché et retrouvé jusque dans les plus anciens minnesinger des traces de l'imitation provençale. Aussi un des derniers historiens qui s'est occupé de la question divise-t-il les minnesinger en deux groupes[21]: le premier comprend ceux qui n'ont pas eu assez d'originalité pour s'élever au-dessus des modèles qu'ils imitaient; ce sont la plupart des poètes du «Minnesangs Frühling»; au second groupe appartiennent ceux qui, comme Walter von der Vogelweide, Hartmann von Aue, ou l'Alsacien Reinmar, ont su garder leur originalité. Ce qui caractérise ce second groupe c'est que l'influence de la poésie lyrique ou épique de langue d'oïl y est partout sensible.

Comment les minnesinger ont-ils pu être en contact avec les troubadours? D'abord par la vallée du Danube, où apparaissent les premiers minnesinger et qui est précisément une des grandes routes des peuples et des croisades en particulier: on sait que plus d'un jongleur l'a parcourue. Une autre route importante conduisait de Venise à Vienne, en Hongrie et en Bohême. C'est sans doute celle que prit Peire Vidal, quand il alla visiter la cour de Hongrie. De plus on a remarqué un fait important et qui mérite d'être mis en lumière. Beaucoup de minnesinger ont été au service des Hohenstaufen et ont séjourné, à ce titre, assez longtemps en Italie. Enfin il ne faut pas oublier les prétentions des empereurs germaniques sur le petit royaume d'Arles: en 1179 Frédéric Ier fit un séjour de trois mois en Provence. C'est entre 1170 et 1190 que se serait produit le contact entre troubadours et minnesinger.

Cependant cette imitation resta originale. Il en est un peu de l'ancienne poésie lyrique allemande comme de l'ancienne poésie portugaise. Il y avait certainement des chants populaires; et les dons poétiques n'ont jamais manqué à la race allemande. Aussi tout en prenant une partie de leur inspiration chez les troubadours, les minnesinger ont-ils gardé leur originalité; leur conception de l'amour en particulier est par certains côtés une création nouvelle, indépendante de son modèle[22].

Elle est, en partie, une image de la société germanique du temps, où il semble qu'il y ait eu moins de liberté dans les moeurs qu'au pays des troubadours. Il est souvent question, chez les minnesinger, d'un personnage chargé de veiller sur la conduite de la femme; on n'a signalé que deux mentions d'un personnage semblable chez deux troubadours, Guillaume de Poitiers et Marcabrun. Le minnesinger ne choisit pas une dame pour objet de ses chants, il ne la désigne pas par un pseudonyme, un _senhal_, comme c'est d'usage dans la poésie provençale; il chante la femme en général. La discrétion est une des qualités principales de l'amant d'après la théorie des troubadours; ce côté de la doctrine de l'amour courtois est un de ceux que les minnesinger ont développé le plus volontiers; la discrétion (_tougen minne_) paraît avoir joué encore un plus grand rôle dans la société amoureuse germanique qu'en Provence. Enfin le «vasselage amoureux» y a pris une allure plus formaliste. «Le Germain a une prédilection pour le formalisme dans le droit», dit un historien des minnesinger; ce goût est en effet sensible dans l'emploi fréquent des termes les plus connus du vasselage féodal.

Voici, pour sortir des généralités, une chanson du minnesinger Heinrich von Mohrungen (fin du XIIe siècle) où l'on trouvera un écho de la poésie des troubadours.

Le rossignol a pour coutume de se taire quand il est amoureux, j'aime mieux l'hirondelle; qu'elle aime ou qu'elle souffre, elle n'abandonne jamais le chant. Depuis que je dois chanter, je puis dire à bon droit: «Hélas! comme j'ai prié longtemps là-bas, et comme j'ai pleuré auprès de celle où je ne vois aucune pitié.»

Si je cesse mon chant, on dit que le chant me conviendrait mieux; si je me mets à chanter, je dois souffrir deux choses, haine et raillerie. Comment vivre pour celles qui vous empoisonnent avec de belles paroles? Hélas! cela leur a réussi et j'ai laissé mon chant pour elles; mais je veux chanter comme auparavant.

Comme je regrette le meilleur temps que j'ai passé à leur service, comme je regrette mes beaux jours heureux! Je déplore les nombreuses plaintes que j'ai fait entendre et qui ne lui sont jamais allées au coeur. Hélas! quel nombre d'années perdues! Je m'en repens en vérité; je ne m'en accuserai plus.

Sourires, bon visage et bon accueil m'ont endormi longtemps. Je n'ai pas eu d'autre bien et qui veut m'accuser d'indiscrétion ment... Hélas! sa vue seule était ma joie, je n'en ai dit aucun mal, mais je n'en ai eu aucun bien.

Quand un objet est rare, on lui attribue plus de valeur. On fait exception pour l'homme fidèle; celui-là, malheureusement, on l'estime peu. Il est perdu, celui qui aujourd'hui ne sait aimer qu'avec fidélité. Malheureux! à quoi cette fidélité m'a-t-elle servi? Aussi suis-je dans la tristesse; mais je sers toujours quoi qu'il advienne[23].

Nous n'avons pas à suivre l'histoire de la poésie lyrique en Allemagne; on sait avec quel éclat les minnesinger du XIIIe siècle la cultivèrent. Nous nous en voudrions cependant de ne pas citer au moins quelques strophes de Walter von der Vogelweide, le poète le plus original de cette période; on verra comment il a traité le thème du printemps, par lequel s'ouvrent la plupart des chansons des troubadours.

Quand les fleurs sortent de l'herbe, comme si elles riaient vers le soleil, au matin d'un jour de mai, quand les petits oiseaux chantent si joliment leurs plus belles chansons, quelle joie peut se comparer à la joie que révèlent leurs chants?... Quand, dans sa beauté, une belle et noble jeune fille, bien habillée et la tête parée, se rend au milieu d'une société joyeuse, accompagnée de fières et nobles dames, semblable en majesté au soleil parmi les étoiles, quand même mai donnerait tous ses ornements, pourrait-il apporter autant de grâce que ce corps gracieux? Nous négligeons les fleurs, nos regards vont à cette noble femme.

Voulez-vous savoir la vérité? Allons aux fêtes de mai; mai est arrivé avec toute sa puissance. Regardez-le et regardez les nobles femmes qui sont là, et demandez-vous si je n'ai pas choisi la meilleure part.

Cette brève citation montre que si, dans la poésie lyrique, Walter doit quelque chose à l'imitation des poètes provençaux ou français[24], son talent poétique l'a transformé; la plupart de ses chansons ont une vie, une fraîcheur que la poésie lyrique des troubadours ne connaissait plus et que la poésie lyrique de la France du Nord--au XIIIe siècle--a peu connues.

L'histoire «externe» de la poésie des troubadours que nous venons d'esquisser nous fait connaître l'influence profonde que cette poésie exerça sur les littératures des pays voisins; la poésie de langue d'oïl ne pouvait échapper à cette influence.

Le Nord de la France avait eu de très bonne heure une magnifique floraison d'épopées, et c'est cette partie de notre nation qui a fourni la matière épique à la plupart des littératures voisines. Elle possédait aussi une poésie lyrique autochtone, représentée par des «chansons de printemps», des «chansons de danses» et des «chansons satiriques». A cette poésie se rattachent aussi les «chansons de toile», les romances et pastourelles. Il y a de la grâce et de la fraîcheur dans cette poésie lyrique primitive, et peut-être les fruits auraient-ils «passé la promesse des fleurs» si les poètes lyriques ne l'avaient pas abandonnée d'assez bonne heure pour une poésie plus savante, plus raffinée et plus courtoise, qui est celle des troubadours[25].

Les poètes de langue d'oïl connurent cette poésie par différentes voies. Plusieurs troubadours ont séjourné dans le Nord de la France, surtout en Normandie, à la cour des rois d'Angleterre, qui avaient, par leurs possessions dans le Sud-Ouest, des sujets méridionaux. Un ou deux troubadours ont été à la cour de Marie, comtesse de Champagne, et lui ont adressé leurs vers. Éléonore de Poitiers, petite-fille du premier troubadour, devint reine d'Angleterre, après avoir été pendant quinze ans femme de Louis VII, roi de France. Quelques-uns des troubadours les plus illustres ont vécu auprès d'elle, comme Bernard de Ventadour. Enfin les croisades ont mis en relations hommes du Nord et hommes du Midi. Toutes ces circonstances, et bien d'autres encore, ont contribué à la diffusion de la poésie méridionale.

Elle était connue en «France» (et ce mot ne désignait alors que les pays de langue d'oïl) pendant la deuxième moitié du XIIe siècle. On y avait le sentiment de ses origines et on désignait les nouvelles formes poétiques qu'elle y introduisit sous le nom de sons «gascons» ou «poitevins».

Les plus anciens poètes de cette école dite provençalisante sont Conon de Béthune, né en 1155; Chrétien de Troyes, l'auteur de tant de gracieux romans d'aventures, qui vécut à la cour de Marie de Champagne, entre 1170 et 1180 environ; Jean de Brienne, plus tard roi de Jérusalem, Blondel de Nesles, Gui Couci, Gace Brulé, etc. La traduction de quelques-unes de leurs chansons fera mieux connaître l'esprit qui anime leur poésie. On y remarquera sans peine les traits les plus connus des chansons provençales: le désespoir sincère ou non du poète à qui ne vient aucun bien d'amour; l'assurance de sa fidélité à une amante dédaigneuse ou cruelle, et autres lieux communs de la poésie courtoise.

Les chansons de Conon de Béthune, qui est un des plus anciens trouvères de cette école, nous conduisent à la cour de la comtesse de Champagne. Conon de Béthune n'avait pas, paraît-il, le langage correct des Champenois et des Parisiens, car il se plaint dans une de ses chansons que la comtesse et ses amis se sont moqués de lui.

Amour m'excite à me divertir, quand je devrais me taire de chanter... car mon langage et mes chansons ont été raillés des Français, devant les Champenois, et de la comtesse, ce qui m'est bien plus dur.

La reine ne fut pas courtoise, qui me reprit, ainsi que son fils le roi. Encore que ma parole ne soit pas française, on peut bien la comprendre en français. Ceux-là ne sont ni bien appris ni courtois qui m'ont repris pour avoir dit quelque mot d'Artois--car je n'ai pas été élevé à Pontoise[26].

Voici une chanson de croisade de Conon de Béthune (1189) qui rappelle certaines chansons du même genre dans la poésie provençale.

Hélas! amour, comme il me sera dur de quitter la meilleure qui fût jamais aimée ou servie! Que Dieu, par sa douceur, me ramène auprès de celle que je laisse avec tant de douleur. Que dis-je, malheureux! je ne la quitte pas; si le corps va servir notre Seigneur, le coeur reste tout entier en son pouvoir.

Pour elle je m'en vais, soupirant, en Syrie, car je ne dois pas manquer à mon créateur. Qui lui manquera en ce besoin urgent, sachez que Dieu lui faillira aussi dans un besoin plus grand. Que les petits et les grands sachent bien que là-bas on doit se conduire en chevaliers, là où l'on conquiert le paradis, la gloire et l'honneur de sa mie[27].

Il y a dans ces chansons un mélange de grâce et de mélancolie qui fait oublier que l'inspiration n'en est pas originale. Cette note personnelle manque un peu chez le grand poète champenois Chrétien de Troyes dont les chansons sont surtout remarquables par la finesse et la subtilité. Le fond en est emprunté; le poète se déclare serviteur de sa dame, son coeur est en son pouvoir, mais il n'obtient aucune récompense de son service amoureux. Chrétien de Troyes, dont le talent dans la poésie lyrique est fait de finesse et d'ingéniosité, a mis à orner ces lieux communs toutes les ressources d'un esprit singulièrement fin et délié.

Enfin un des poètes où se reflète le mieux la poésie des troubadours est le châtelain de Couci. On jugera de son talent par la traduction suivante de quelques-unes de ses chansons.

La douce voix du rossignol sauvage que j'entends nuit et jour retentir m'adoucit et m'apaise le coeur et me donne envie de chanter pour me réjouir. Je dois bien chanter puisque cela fait plaisir à celle à qui j'ai fait hommage de mon coeur--et je dois avoir grande joie en mon âme, si elle veut me retenir à son service.

Envers elle je n'eus jamais un coeur faux ni volage; et cependant il devrait m'en venir plus de bonheur; mais je l'aime, je la sers et je l'adore toujours sans oser lui découvrir ma pensée; car sa beauté me cause un tel éblouissement que devant elle je perds la parole; je n'ose regarder son visage; tellement je redoute le moment où j'en retirerai mes yeux.

J'ai si bien mis en elle tout mon coeur que je ne pense à aucune autre; jamais Tristan, celui qui but le breuvage, n'aima plus loyalement. Je mets tout à son service, coeur, corps et désir, sens et savoir, et je ne sais si en toute ma vie je pourrai assez la servir, elle et amour.

J'aime bien mes yeux qui me la firent choisir; dès que je la vis, je lui laissai en otage mon coeur qui depuis y a fait un long séjour et je ne lui demande jamais de la quitter.

Chanson, va-t'en pour porter mon message là où je n'ose aller, tellement je redoute la mauvaise gent jalouse qui devine avant qu'arrivent les biens d'amour; Dieu les maudisse! A maint amant ils ont causé tristesse et dommage; mais j'ai ce cruel avantage qu'il me faut vaincre mon coeur pour leur obéir[28].

Voici une autre de ses chansons dont le début paraît être une traduction des troubadours.

Quand l'été et la douce saison font reverdir feuilles, fleurs et prairies et que le doux chant des menus oisillons ramène la joie dans les coeurs, hélas! chacun chante, mais moi je pleure et soupire; et ce n'est ni justice ni raison; car je mets toute ma volonté, dame, à vous honorer et à vous servir.

Si j'avais le sens de Salomon, Amour me ferait tenir pour fou; car les chaînes qu'il me fait sentir sont si fortes et si cruelles! Amour devrait bien m'enseigner les moyens de me sauver; car j'ai aimé longtemps en vain et j'aimerai toujours sans me repentir.

Je voudrais savoir sous quel prétexte elle me fait si longuement languir; je sais fort bien qu'elle croit les méchants, les médisants (losengiers) que Dieu maudisse! Ils ont mis toute leur peine à me trahir. Mais leur trahison mortelle leur servira de peu, quand ils sauront quelle sera ma récompense, ô dame, que je n'ai jamais su trahir...

Si vous daignez écouter ma prière, je vous prie, douce dame, de penser à me récompenser; quant à moi je vous servirai mieux désormais. Je tiens pour non avenus tous mes maux, douce dame, si vous voulez m'aimer. En peu de temps vous pouvez me donner les biens d'amour que j'ai tant attendus![29].

La chanson suivante est du trouvère Gace Brulé, cité par Dante[30]; elle paraît elle aussi une traduction d'une chanson des troubadours. On y retrouve les réflexions les plus connues sur les biens qui viennent d'amour et qui récompensent en peu de temps une longue attente.

La plupart ont chanté d'amour par effort et sans loyauté; mais ma dame me doit savoir gré que j'ai toujours chanté sincèrement; ma bonne foi m'a rendu sincère, ainsi que l'amour qui remplit mon coeur...

Oui, j'ai aimé d'un coeur parfait et je n'aimerai jamais autrement; elle a bien pu s'en assurer, ma dame, pour peu qu'elle y ait pris garde. Je ne dis pas que j'ai été peiné de la voir refuser mes demandes; puisque toutes mes pensées vont à elle, je m'estime heureux de ce qu'elle m'accorde.

Quoique j'aie été loin du pays où sont mon bien et ma joie, je n'ai pas oublié d'aimer bien et loyalement. Si la récompense a tardé je me suis consolé en pensant qu'en peu de temps on obtient ce qu'on a longtemps désiré.

Amour m'a démontré par raisonnement qu'un amant parfait patiente et attend, qu'il appartient à l'amour, qu'il est en son pouvoir et qu'il doit implorer sincèrement sa pitié[31]...

Enfin terminons cette rapide revue en empruntant quelques couplets à une chanson du roi de Navarre, Thibaut IV, comte de Champagne.

Mes grands désirs et mes plus graves tourments viennent de là où sont toutes mes pensées. Et j'ai peur, car tous ceux qui ont vu son beau corps sont épris de ma dame, Dieu lui-même l'aime, je le sais à bon escient...

Je me demande, dans mon étonnement, où Dieu trouva une si étrange beauté. Quand il la mit ici-bas, sur la terre, il nous témoigna beaucoup de bonté; le monde entier a resplendi de son éclat... Dieu, comme il me fut pénible de me séparer d'elle! Amour, par pitié, faites-lui savoir ceci: un coeur qui n'aime pas ne peut pas avoir grande joie[32].

Ces exemples--surtout les chansons du châtelain de Couci--montrent suffisamment qu'à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe la poésie lyrique de langue d'oïl est sous la dépendance de sa «soeur de langue d'oc»[33]. Cette dépendance continue en partie pendant le XIIIe siècle et Thibaut de Champagne, qui fut en même temps roi de Navarre (mort en 1253) subit l'influence de la poésie méridionale, comme Charles d'Anjou, grand conquérant et poète amoureux.

Nous sommes ainsi arrivés au terme de notre excursion. Quoiqu'elle ait été rapide nous avons vu comment les semences de la poésie des troubadours dispersées dans la plupart des pays voisins y avaient rapidement germé. Il nous reste pour terminer son histoire à étudier l'oeuvre du dernier troubadour.

CHAPITRE XII

LE DERNIER TROUBADOUR

Guiraut Riquier, de Narbonne.--Narbonne au XIIIe siècle.--Riquier et le roi de France.--Riquier à la cour d'Alphonse X de Castille.--Sa requête au roi: distinction à établir entre jongleurs et troubadours.--Riquier et le comte de Rodez, Henri II.--Son oeuvre: les pastourelles.--Sa conception de l'amour.--Transformation de cette conception sous l'influence des idées religieuses du temps.--Commentaire de la chanson de Guiraut de Calanson.--Les chansons à la Vierge.--Le Consistoire du Gai-Savoir.--Clémence Isaure.--La Renaissance provençale.

Après nos excursions en Italie, en Espagne et en Portugal, en Allemagne et dans le Nord, il est temps de revenir dans le Midi de la France pour y étudier l'oeuvre du dernier troubadour.

On a pu voir, par les chapitres qui précèdent, quelles sont les causes de la décadence de la poésie provençale. Dès les débuts du XIIIe siècle la croisade dirigée contre les Albigeois, en ruinant la noblesse méridionale, rendit précaire l'existence de cette poésie. La décadence commença bientôt et se continue pendant la seconde moitié du XIIIe siècle.