Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence

Part 16

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Il y en a plus d'une trentaine. Parmi eux Albert, marquis de Malaspina, est un des plus anciens. Gênes a donné naissance à une véritable pléiade; quelques-uns ont été retrouvés tout récemment; Lanfranc Cigala et Boniface Calvó sont les meilleurs. Le premier fut juge dans sa ville natale. «Il chantait volontiers de Dieu», nous dit son biographe. Il semble avoir eu en effet une conception élevée de son art et ses sirventés politiques, comme ses chansons de croisade, ne manquent pas de vigueur. Il est un des premiers, comme on l'a vu dans le précédent chapitre, à appliquer aux chansons à la Vierge les formules de la lyrique courtoise.

Son compatriote et contemporain Boniface Calvó[10] paraît avoir été d'humeur plus vagabonde que le juge poète Lanfranc Cigala. Il passa une partie de sa vie auprès du prince le plus lettré du temps, Alphonse X, roi de Castille. C'est là qu'il composa la plupart de ses sirventés, dont quelques-uns renferment, contre son protecteur, des plaintes que l'on retrouve chez d'autres troubadours vivant en Espagne.

Ses chansons, comme l'a remarqué Diez[11], se distinguent par une certaine recherche de traits nouveaux. C'est ainsi que, pour mieux exalter la beauté de sa dame, il suppose que Dieu lui-même, s'il voulait aimer une mortelle, n'en choisirait pas d'autre. Une élégie touchante sur la mort de celle qu'il aimait se termine par un trait analogue. «Je ne demande pas à Dieu de la recevoir en son paradis... car à mon avis, sans elle, la beauté du paradis ne serait pas complète[12]»; aussi n'a-t-il pas besoin de prier Dieu; celui-ci saura bien orner sa demeure comme il convient.

Malgré ces traits un peu affectés, quelques-unes de ses chansons ne manquent pas de grâce, comme le montreront les premières strophes de la suivante.

Amant parfait et loyal, je me suis mis, dame, en votre pouvoir; c'est vous que je veux aimer, craindre et louer, car vous m'avez conquis par vos douces manières; et je me suis enamouré de votre beau corps à cause de votre courtoise bienveillance.

Nulle autre femme ne me plaît, quelque grand amour que je puisse avoir, sauf vous, douce créature, à qui je me suis tout donné; je voudrais que vous daigniez me retenir (pour serviteur) par un pacte semblable; daignez me l'accorder, dame, car aucun autre amour ne me plaît.

J'ai confiance en votre grande intelligence que mon amour ne sera pas méprisé; aussi vous servirai-je en paix de tout mon talent, de tout mon savoir et de toute ma connaissance; et pour peu que vous m'accordiez votre pitié, il n'est joie au monde que la mienne ne dépasse[13].

Les accents de ce troubadour italien rappellent en pleine décadence ceux de Bernard de Ventadour ou de Jaufre Rudel.

Boniface Calvó de retour dans Gênes, sa patrie, eut l'occasion d'être utile à un confrère malheureux, au troubadour Bartholomée Zorzi. Ce troubadour était originaire de Venise où il s'adonnait au commerce. Pris dans un de ses voyages, poétiques ou commerciaux, par des corsaires génois, il fut emmené en captivité à Gênes, qui était en lutte avec sa ville natale. Il resta sept ans en prison. Boniface Calvó, dans un sirventés adressé aux Génois, n'avait pas ménagé les Vénitiens. Très courageusement le poète prisonnier composa pour la défense de sa patrie une réponse qu'il adressa à Boniface Calvó; celui-ci, loin d'en vouloir à son confrère malheureux, fit sa connaissance et devint son meilleur ami.

Mais le plus célèbre des troubadours d'origine italienne est sans contredit Sordel, né dans la patrie de Virgile, à Mantoue, au début du XIIIe siècle[14]. Il eut une vie des plus agitées. L'un de ses biographes dit qu'il était de «noble naissance, avenant de sa personne, bon chanteur et bon troubadour»; mais il ajoute qu'il était de mauvaise foi avec les barons qui avaient affaire à lui et... avec les femmes.

Un de ses premiers exploits causa un beau scandale. Sordel était à la cour du comte de Saint-Boniface; il lui enleva sa femme, la comtesse Cunizza, avec la complicité du propre frère de la comtesse. Le comte de Saint-Boniface était bien disposé à ne pas laisser ce méfait impuni et la vie de Sordel n'était rien moins que sûre. Aussi se décida-t-il bientôt à partir en Provence. Son humeur le mena plus loin, en Espagne et jusqu'en Portugal; c'est même le seul troubadour dont on trouve le nom cité dans les oeuvres de l'école portugaise. Revenu en Provence, il y devint le familier du comte Barral de Baux (qui défendit Marseille contre Charles d'Anjou), puis suivit son seigneur devenu l'allié de Charles. Il accompagna ce dernier dans son expédition de Sicile. «Il revenait ainsi en Italie vieilli, après une absence très longue pendant laquelle les événements les plus tragiques avaient dévasté la «Marche joyeuse» [celle de Trévise], théâtre de ses aventures de jeunesse[15].» La plupart des protecteurs ou des ennemis de Sordel étaient morts; seule Cunizza restait, veuve de trois maris, et retirée en Toscane.

Sordel reçut des donations de Charles d'Anjou, mais après avoir été mis en prison par lui, pour une cause que nous ne connaissons pas. Ce fut même le pape Clément IV (d'origine méridionale et auteur d'un poème sur les Sept Joies de la Vierge) qui intercéda pour le poète vieilli. Sordel mourut sans doute en 1269 et probablement de mort violente.

Le poète est plus intéressant que le personnage. Ses poésies se divisent en sirventés politiques, sirventés moraux et chansons. Un des trois sirventés politiques a eu de son temps un grand succès: c'est une plainte funèbre sur la mort de Blacatz, grand seigneur de Provence, troubadour et protecteur des troubadours. En quête d'originalité, Sordel a pris au folklore un de ses thèmes les plus étranges, celui du coeur partagé communiquant sa vaillance à ceux qui en mangent une partie. Ici sont conviés à ce funèbre festin l'empereur romain, Frédéric II, le roi de France, le roi d'Angleterre, celui d'Aragon, le comte de Champagne, roi de Navarre, le comte de Toulouse et le comte de Provence. Voici une strophe de cette étrange composition.

Que le premier à manger du coeur (car il en a grand besoin) soit l'empereur de Rome, s'il veut conquérir de force les Milanais, car c'est lui qu'ils tiennent conquis et il vit déshérité malgré ses Allemands; et qu'à côté de lui en mange le roi français, puis il recouvrera la Castille qu'il perd par sa sottise[16].

L'idée parut originale à deux troubadours contemporains qui s'en emparèrent aussitôt. L'un, Bertran d'Alamanon[17], reproche à Sordel de donner à des lâches le coeur de Blacatz qui était vaillant parmi les vaillants (_survaillant_, il y avait des sur-hommes déjà). Ce sont les nobles dames du temps qui se le partageront, dit-il; et il énumère toutes celles qui ont droit à une part: «Que Dieu le glorieux s'occupe de l'_âme_ de Blacatz; car le _coeur_ est resté avec celles qu'il aimait.»

L'autre troubadour, Peire Bremon[18], a renchéri sur Sordel. Puisqu'on a partagé le coeur, dit-il, il reste le corps; nous le donnerons par quartiers à la chrétienté; «nous garderons le quatrième, nous autres Provençaux, car si nous le donnions tout, cela irait trop mal; nous le mettrons à Saint-Gilles, comme en un lieu national»; et Rouergats, Toulousains et Biterrois, tous ceux qui ont le goût de la gloire, y viendront. Telles sont les puérilités auxquelles s'amusaient les troubadours de la décadence.

Comme poète d'amour, Sordel ne s'élève pas au-dessus du niveau commun, dit son éditeur. Ses chansons sont monotones; rarement un trait naturel vient rompre cette monotonie. Dans une discussion avec un autre troubadour, qui préférait à l'amour la vie des camps et la gloire des armes, Sordel défend son point de vue de la manière suivante: «Pourvu que celle en qui j'ai mis mon espérance croie que je suis vaillant, je vivrai toujours dans la joie parfaite...» Rien de bien neuf jusque-là, mais voici la fin: «Vous irez tomber de cheval pendant que je resterai près de ma dame; même si vous deveniez un des vaillants de France, un doux baiser vaut bien un coup de lance![19]» C'est à peu près le seul trait naturel qu'on puisse relever dans ses chansons.

Voici qui est plus subtil. Sordel raconte comment son coeur lui a été enlevé par l'Amour. «Ma dame sut bien m'enlever mon coeur, dès que je la vis, avec un doux regard amoureux que me lancèrent ses yeux voleurs. Ce jour-là, avec ce regard, Amour m'entra au coeur de telle sorte qu'il me l'enleva et le mit en sa possession. Aussi est-il toujours auprès d'elle, où que j'aille ou que je sois.»

Cette manière subtile et affectée est beaucoup plus dans le goût de Sordel. Sa conception de l'amour se rattache assez bien à la conception classique. Pour lui aussi l'amour est un principe de bien et de vertu; aussi est-il jaloux de l'honneur de sa dame et exprime-t-il à plusieurs reprises son mépris pour les passions charnelles. L'amour ainsi conçu est une passion noble et pure.

Mais Sordel renchérit, comme la plupart des troubadours de la décadence, sur cette doctrine. L'amour, pour lui comme pour les poètes du temps, est quelque chose de plus éthéré, de plus quintessencié encore qu'à la période précédente[20]. La dame aimée n'a plus ni corps, ni figure; c'est une abstraction créée par l'esprit, le coeur n'y a point de part. Cette conception facilite dans le Midi de la France la transformation de la lyrique profane en lyrique religieuse; en Italie, elle annonce et prépare l'école de Bologne, où fleurit l'amour mystique.

Tel nous apparaît Sordel dans l'histoire et dans l'histoire littéraire; un chevalier de moyenne naissance dont la vie--sauf pendant sa jeunesse--n'offre rien de bien extraordinaire, qu'un poète de peu d'originalité.

Il a paru tout autre à Dante, qui lui a donné, dans la _Divine Comédie_, une place immortelle. Virgile lui montre, dans le _Purgatoire_, une âme éloignée des autres, «fière et dédaigneuse», qui les regardait. Virgile la prie de lui indiquer la route; mais l'âme, sans lui répondre, lui demande à son tour quelle est sa patrie. «Mantoue...» répond Virgile. Aussitôt l'âme inconnue parle: «O homme de Mantoue, je suis Sordel, originaire de ta terre et aussitôt l'autre l'embrassait.» C'est ici que se place la célèbre apostrophe de Dante à l'Italie: «O esclave Italie, maison de douleur, navire sans nocher dans la grande tempête, cette âme noble fut aussitôt prête, rien qu'en entendant le doux nom de sa terre, à faire fête à son concitoyen; tandis que tes fils se font une guerre sans trêve, et qu'ils s'enlèvent mutuellement ce qu'un mur ou un fossé renferment. Regarde, malheureuse, autour de tes rivages, et puis regarde dans ton sein si aucune partie jouit de la paix...» Et l'apostrophe se continue, violente et pathétique, jusqu'à la fin du chant[21].

Le chant suivant du _Purgatoire_ est encore consacré à Sordel; et c'est en le lisant qu'on s'explique la place d'honneur que Dante a donnée au troubadour de Mantoue. Sordel montre à Virgile les âmes de ceux qui implorent leur pardon en chantant _Salve Regina_ au milieu des fleurs suaves; ce sont les rois et princes qui ont négligé de faire leur devoir; et, en comptant bien, on y retrouve[22] ceux auxquels Sordel, dans sa plainte funèbre sur Blacatz, veut donner une part du coeur du mort. C'est donc cette composition--qui paraît faible à notre goût moderne--qui a inspiré Dante dans ce passage célèbre. On peut dire que Dante a vu Sordel transfiguré; la satire que celui-ci adressait aux rois était remarquable par l'étrangeté de la forme plutôt que par la violence du fond. Cependant elle a suffi pour que Dante donnât à Sordel, dans le _Purgatoire_, l'allure «fière et dédaigneuse» d'un poète redresseur de torts et pour qu'il lui accordât une place d'honneur dans la _Divine Comédie_. Si l'on songe que Sordel était mort depuis une quarantaine d'années, on voit que la légende, ou plus simplement l'imagination de Dante, avaient vite fait du poète une personnalité plus intéressante qu'il ne fut en réalité.

Cunizza nous apparaît aussi transfigurée dans le poème de Dante; elle est même mieux traitée que son ami Sordel; elle est dans le _Paradis_ (ch. IX) et prend joyeusement son parti d'être encore dans un cercle inférieur: «Je fus appelée Cunizza, déclare-t-elle, et je brille à cette place parce que la lumière qui vient de cet astre (Vénus) me vainquit; mais je me pardonne joyeusement et je ne me plains pas de mon sort.» Elle ajoute; «cela peut vous paraître un peu fort à vous autres, vulgaire»; élevons-nous donc au-dessus du vulgaire, pour que cela ne nous paraisse pas trop fort.

Ce n'est pas la première fois que nous avons, dans ces études, l'occasion de citer Dante. On a rappelé à plusieurs reprises ses jugements sur certains troubadours, principalement sur ceux de la première période: Pierre d'Auvergne, Bernard de Ventadour, Bertran de Born, Giraut de Bornelh, Arnaut de Mareuil et surtout Arnaut Daniel. Il connaissait bien leur langue et c'est en provençal qu'il fait répondre le même Arnaut Daniel à la fin du chant XXVI du _Purgatoire_. Il a enfin montré dans son traité _De vulgari eloquentia_ la connaissance profonde qu'il avait de leur technique poétique si délicate et si complexe; il est un des premiers à l'analyser.

Mais le sujet de la _Divine Comédie_ ne se prêtait pas à l'imitation de la poésie des troubadours. C'est dans la _Vita Nuova_[23] et dans ses chansons que cette influence est sensible. Dante, en effet, avant d'écrire son grand poème, composa un certain nombre de poésies lyriques, chansons ou sonnets; ces derniers sont enchâssés dans la _Vita Nuova_. Comme poète lyrique Dante se rattache à l'école de Bologne, qui, dans la deuxième partie du XIIIe siècle, brilla d'un si vif éclat. Elle a hérité des traditions de la poésie sicilienne, où se trouvent tant de traces de l'influence provençale; seulement les poètes de l'école de Bologne l'emportent de beaucoup sur les Siciliens par plus d'imagination, plus de grâce et aussi plus de talent. Même quand ils imitent les troubadours, modèles communs de l'école sicilienne et de la leur, ils gardent leur originalité. Voici par exemple la traduction d'une des chansons les plus célèbres de Guido Guinicelli, le père de cette école poétique; on y retrouve des traits bien connus dans la poésie provençale; mais on y remarque aussi une imagination brillante et ingénieuse, qui rappelle Bernard de Ventadour.

La dame qui m'a rendu amoureux règne dans le ciel de l'amour, semblable à la belle étoile qui mesure le temps. De même que celle-ci illumine chaque jour le monde de sa face, ainsi ma dame resplendit aux nobles coeurs et aux âmes généreuses.

O douce dame, lumière dont je me suis éloigné, éperdu et dolent, je vous porte dans ma pensée plus belle que vous ne serez dans mes vers, car je ne suis point doué d'assez d'intelligence pour parler d'un objet si haut, ni pour me lamenter d'un si grand mal...

Tout ce que je vis, tout ce que j'entendis d'elle me revient à l'esprit; et tout est douleur dans mon souvenir. Si je me rappelle l'amitié qu'elle me montra quelquefois, je songe que je l'ai quittée. Si je me la rappelle sévère et courroucée, je crains qu'elle ne soit telle encore...

Les larmes où je me fonds coulent plus abondantes toutes les fois que mes yeux rencontrent une belle femme... L'image de celle que je porte en moi devient alors si vivante et tellement impérieuse que je me sens mourir[24].

Cette imagination gracieuse, que gâte un peu d'affectation et de préciosité, défaut commun à la lyrique provençale et italienne, elle apparaît mieux encore dans une autre chanson du même poète, dont nous citerons les deux premières strophes.

L'amour s'abrite toujours en noble coeur, comme l'oiseau bocager dans le feuillage. La nature ne créa point l'amour avant noble coeur, ni noble coeur avant l'amour. La lumière ne fut point avant le soleil; elle fut avec lui et au même instant que lui. Comme du feu naît la chaleur, ainsi l'amour naît de noblesse; et flamme d'amour prend en noble coeur.

Une pierre précieuse ne s'imprègne point de la clarté d'une étoile, si le soleil ne l'a auparavant épurée, n'en a extrait toute parcelle grossière: alors seulement l'étoile lui communique sa splendeur. C'est ainsi, qu'en guise d'étoile, une dame remplit d'amour le coeur que la nature a créé noble et fier.

«Flamme d'amour naît en noble coeur», dit Guido Guinicelli; c'est presque par les mêmes termes que commence un sonnet célèbre de Dante dans la _Vita Nuova_.

Comme dit le Sage [Guido Guinicelli] l'amour et un noble coeur ne font qu'un; et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est comme quand l'âme abandonne la raison.

La nature, quand elle est amoureuse, rend l'amour le Maître, et fait du coeur la maison dans laquelle on se repose en dormant, tantôt peu, tantôt longtemps.

Cependant la beauté se manifeste aux yeux par les traits d'une dame sage, et cet objet agréable fait naître un désir de la posséder; et quelquefois ce désir persiste de telle sorte qu'il éveille l'esprit d'amour. Un homme de mérite produit le même effet sur une dame[25].

Voilà comment Dante explique la naissance de l'amour; et voici comment, dans un autre sonnet, il en décrit les effets.

Ma dame porte amour dans ses yeux; aussi ennoblit-elle tout ce qu'elle regarde. Partout où elle passe, chaque homme tourne les yeux vers elle, et elle fait battre le coeur de celui qu'elle salue.

Aussi baisse-t-il la tête, et devient-il pâle, en se plaignant du peu de mérite qu'il a. L'orgueil et la colère fuient devant elle. Unissez-vous donc à moi, mes dames, pour lui faire honneur.

Non, il n'est pas de pensée douce et modeste qui ne naisse dans le coeur de celui qui l'entend parler; aussi celui qui la voit le premier est-il bienheureux.

L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer ni retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nouveau et éclatant[26].

Rapprochons enfin de ces deux sonnets la chanson suivante de la _Vita Nuova_.

Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'amour, je veux m'entretenir avec vous de ma dame, non que j'espère la louer dignement, mais dans l'intention de soulager mon esprit en parlant d'elle. Je dis que, lorsque je réfléchis à mon mérite, l'amour se fait si doucement entendre à moi que, si je ne perdais pas toute hardiesse en ces moments, ce que je dirais rendrait tout le monde amoureux. Mais je ne veux pas m'élever si haut, dans la crainte que ma timidité ne me fasse tomber trop bas. Je traiterai donc avec vous, dames et demoiselles, mais bien légèrement, eu égard à son mérite, des éminentes qualités de ma dame.

Un ange invoqua Dieu en disant: «Sire, on voit au monde une merveille dont les manières nobles et gracieuses procèdent d'une âme dont la splendeur s'élève et parvient jusqu'ici.» Le ciel, à qui il ne manquait rien que de la posséder, la demanda à son seigneur, et chaque saint la réclame par ses prières. La seule pitié plaide ma cause dans le Ciel; en sorte que Dieu, sachant qu'il s'agit de ma dame, dit: «O mes bien-aimés! souffrez tranquillement que celle que vous désirez de voir reste autant qu'il me plaira là où il y a quelqu'un (Dante) qui s'attend à la perdre, et qui dira aux damnés dans l'enfer: «J'ai vu l'espérance des bienheureux.»

Ma dame est désirée dans le plus haut des cieux. Maintenant je veux vous faire connaître quelque chose de son mérite et je dis: toute dame qui veut prendre des manières nobles doit aller avec elle, parce que, quand elle s'avance quelque part, Amour jette aussitôt une glace sur les coeurs corrompus, qui frappe et détruit toutes leurs pensées. Celui qui serait exposé à la voir ou s'ennoblirait ou mourrait; et quand elle rencontre quelqu'un digne de la regarder, celui-là éprouve toute la puissance de ses vertus; et s'il lui arrive qu'elle l'honore de son salut, elle le rend si modeste, si honnête et si bon, qu'il va jusqu'à perdre le souvenir de toutes les offenses qu'il a reçues. Cette dame a encore reçu une grâce particulière de Dieu; car la personne qui lui a adressé là parole ne peut pas mal finir...

Cette chanson, jointe aux deux sonnets qui précèdent, et aux chansons de Guido Guinicelli, nous montre quelle est la conception que les poètes de l'école du _dolce stil nuovo_ se font de l'amour. La dame chantée par eux devient de plus en plus une pure abstraction. C'est précisément la même transformation qui s'est produite chez les troubadours de la décadence. Cette conception d'un amour qui n'a plus rien de terrestre et de charnel, qui s'adresse à l'esprit et non à la matière, a facilité, on s'en souvient, la transformation de la poésie courtoise en poésie religieuse. C'est ce même esprit qui anime Dante chantant Béatrice et l'école poétique à laquelle il se rattache comme poète lyrique.

Sans doute ce n'est pas aux troubadours de la décadence que Dante a emprunté sa conception de l'amour; il connaissait plutôt ceux de la première période[27]. Mais lui et l'école de Bologne ou de Florence se rattachent à eux. Si les troubadours provençaux n'avaient pas traité pendant près de deux siècles l'amour courtois, sa noblesse, son influence sur le coeur et sur l'esprit de l'homme, l'école sicilienne ainsi que celle de Bologne n'auraient peut-être pas existé ou elles auraient traité d'autres sujets. Et sans doute nous aurions la _Divine Comédie_ ainsi que la poignante élégie de la _Vita Nuova_, mais on voit tout ce qui manquerait de gracieux et de subtil à l'oeuvre du grand poète italien.

Il manquerait quelque chose aussi à l'oeuvre de Pétrarque. On sait qu'il passa une grande partie de sa vie dans le Midi de la France, à Avignon, à Carpentras et à Montpellier. Le dernier troubadour était mort dans les dernières années du XIIIe siècle, mais Pétrarque vécut dans un milieu où le souvenir de la poésie provençale était resté vivant. Aussi fut-il un des admirateurs de cette poésie et voici les troubadours auxquels il a donné une place d'honneur dans son _Triomphe d'amour_; c'est une page d'histoire littéraire écrite par un poète. Pétrarque y rapproche les troubadours les plus célèbres des noms les plus connus de la lyrique italienne. A la suite des poètes anciens qui ont chanté l'amour, comme Anacréon, Virgile, Ovide, Pétrarque voit s'avancer les plus illustres de ses compatriotes, Dante et Béatrice, Cino da Pistoja, et Selvaggia, puis les deux Guide, Guinicelli et Cavalcanti, enfin les Siciliens qui sont déchus de leur ancienne royauté poétique.

Après eux venait «une troupe d'étrangers ayant écrit en langue vulgaire, le premier d'entre tous, Arnaut Daniel, grand maître d'amour, dont le style élégant et poli fait encore honneur au pays qui l'a vu naître; avec lui marchaient aussi l'un et l'autre Pierre (Pierre Rogier, Pierre Vidal?) si tendres aux coups de l'amour; et le moins fameux Arnaut (Arnaut de Mareuil), et tous ceux qu'amour ne put soumettre qu'après de longs efforts; c'est des deux Rambaut que je parle, qui tous deux chantèrent Béatrix de Montferrat (Rambaut d'Orange, Rambaut de Vaquières) et le vieux Pierre d'Auvergne, avec Giraut (de Bornelh); Folquet, dont le nom fait la gloire de Marseille, qui a frustré Gênes de cet honneur, et qui à la fin changea sa lyre et ses chansons contre une meilleure patrie, contre un costume et une condition plus saintes; Jaufre Rudel qui employa la rame et la voile pour chercher sa mort et mille autres encore à qui la langue fut toujours lance et épée, bouclier et casque[28].