Les Troubadours: Leurs vies — leurs oeuvres — leur influence
Part 13
Il existait une cité, je ne sais où; il y tomba une pluie de telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent fous: tous, à l'exception d'un seul... il se trouvait dans sa maison et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut cessé, il se leva et vint parmi le public; il vit faire toutes sortes de folies: l'un lançait des pierres, l'autre des bâtons, l'autre déchirait son manteau; celui-ci frappe son voisin, celui-là pense être roi, l'autre saute à travers les bancs... Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle, mais les autres manifestaient encore plus d'étonnement; ils pensent qu'il a perdu son bon sens, car ils ne lui voient pas faire ce qu'ils font; il leur semble que ce sont eux qui sont sages et sensés et que c'est lui le fou[14].
Bref ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s'enfuit à demi mort. C'est l'image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes sont les fous, mais ils regardent comme fou celui qui ne leur ressemble pas, parce qu'il a le «sens de Dieu» et non celui du «monde». C'est en somme un véritable sermon que cette fable, mais sous une forme imagée et en quelque sorte populaire. Peire Cardenal a un tempérament de sermonnaire et de prêcheur; ce côté de son talent sera étudié ailleurs, dans le chapitre suivant consacré à la poésie religieuse.
Quittons la satire générale pour étudier un autre côté important de l'oeuvre de Peire Cardenal: ce sont ses satires contre les croisés et contre le clergé. Les premières--contre les Français--sont les moins développées; Cardenal reproche aux croisés leur intempérance (reproche ordinaire adressé aux hommes du Nord) et leur cruauté. «Les Italiens (Apuliens), les Lombards et les Allemands sont fous, dit-il, s'ils veulent avoir les Français et les Picards pour maîtres et alliés; car leur plaisir consiste à tuer des innocents[15].» «Les Français buveurs ne vous font pas plus peur, dit-il ailleurs au comte de Toulouse, Raimon VI, que la perdrix à l'autour[16].»
Tels sont à peu près les seuls traits de satire contre les hommes du Nord; une allusion à Simon de Montfort est un éloge de sa vaillance.
C'est au clergé[17] qu'il réserve ses satires les plus hardies et les plus vigoureuses. Ce troubadour est un anticlérical enragé. Peire Cardenal est un croyant sincère, comme on le verra plus loin; mais il a contre le clergé séculier ou régulier de son temps une haine profonde. Il n'est pas de vice qu'il ne lui reconnaisse: la simonie, la débauche, la soif des richesses sont les plus communs. Quelques extraits de ses satires--et il en est de si violentes qu'on ne peut les citer--donneront une idée de cette haine et des motifs qui paraissent l'avoir provoquée chez Peire Cardenal.
Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des criminels; quand je les vois habiller, il me souvient d'Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l'enclos des brebis; mais par peur des chiens il se vêtit d'une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu'il voulut.
Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d'ordinaire le monde; maintenant ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l'ont gagné en volant ou en trahissant, par l'hypocrisie, les sermons ou la force... je parle des faux prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de Dieu[18].
* * * * *
Les rois, comtes, baillis ou sénéchaux, est-il dit dans une autre satire, s'emparent des villes et des châteaux; l'Église imite leur exemple.
Ses hauts prélats accroissent leurs dettes sans mesure; si vous tenez d'eux un beau fief, ils le convoiteront et ne vous le rendront pas facilement, à moins que vous ne leur donniez de l'argent et que vous ne fassiez avec eux une convention plus dure.
Si Dieu veut que les moines noirs (bénédictins) se sauvent par la bonne chère, les moines blancs par leur refus de payer, les chevaliers du Temple et de l'Hôpital par leur orgueil, et les chanoines par leurs prêts à usure, je tiens pour fous saint Pierre et saint Andrien qui souffrirent pour Dieu grand tourment, si ces gens-là parviennent à leur salut[19].
Voici d'autres traits satiriques du même genre: «Un seigneur avide n'aime pas voir son pareil; les clercs ont la même convoitise; ils ne voudraient voir dans le monde aucune autre classe d'hommes qui détienne le pouvoir; ils ont fait des lois pour obtenir des terres, pour les accroître, non pour les diminuer, car un peu de puissance ne gêne pas.
«Je vois les clercs essayer de toutes leurs forces de mettre le monde en leur puissance... et ils y arrivent en prenant ou en donnant, par hypocrisie ou pardon, par le boire ou le manger, avec l'aide de Dieu ou avec l'aide du diable[20].»
Moines blancs ou moines noirs, prêtres de toute robe et de tout ordre sont compris dans ces satires. Mais parmi les ordres nouveaux un paraît exciter plus que tout autre la verve satirique de Peire Cardenal, ce sont les Jacobins; si le portrait qu'il en trace est exact--et d'autres documents nous renseignent sur l'état des ordres religieux fondés après la croisade--on peut voir quels étranges serviteurs soutenaient au milieu des populations méridionales la cause de la religion pour laquelle ces populations avaient été frappées.
Avec une voix angélique, d'une langue déliée, avec des mots subtils, avec de purs sanglots, ils montrent la voie du Christ que chacun devrait suivre, comme il la suivit pour nous... La religion fut d'abord honorée par des hommes ennemis du bruit; mais les Jacobins ne se taisent pas après leur repas; ils discutent sur les vins pour savoir quels sont les meilleurs; querelles et procès sont leur vie ordinaire et ils traitent de Vaudois qui les en détourne; ils cherchent à connaître les secrets pour mieux se faire craindre...
Leur pauvreté n'est pas une pauvreté spirituelle; tout en gardant leurs biens ils prennent celui des autres; ils laissent pour de belles robes tissées en laine anglaise le cilice qui leur est trop rude; ils ne partagent pas leur manteau comme faisait saint Martin--ils convoitent les aumônes destinées aux pauvres[21].
Voici dans la même satire le portrait en pied du jacobin.
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelles à la française, et quand il fait grand froid en bon cuir de Marseille bien cousu, ils vont prêchant et disent qu'au service de Dieu ils mettent leur coeur et leur avoir...
Cette vie inspire à notre troubadour une réflexion toute rabelaisienne: vivons gaîment, dit-il, plus de jeûne ni de pénitence, bons «coulis et bonne sauces bien grasses», des vins de choix, suivons le bon exemple: «si les bons vins, la bonne chère et la bonne vie mènent à Dieu, nous irons sûrement», aussi sûrement qu'eux.
Cette dernière réflexion ne doit pas nous cacher ce qu'il y a de grave et de hardi dans ces satires. On y trouve en raccourci les arguments les plus redoutables qu'on ait invoqués sinon contre l'Église et contre la religion, du moins contre ses serviteurs. La recherche de la puissance politique, la mainmise sur les coeurs, dans un ordre moins relevé l'amour des richesses en désaccord si parfait avec la pauvreté de l'Église primitive, ce sont là des attaques qui ne lui ont pas été ménagées dans la polémique moderne; elles datent de loin; parmi les ordres qui se forment pendant le XIIIe siècle celui des Frères Mineurs, rival de celui des Dominicains, a pour règle et pour principes le mépris des richesses et ce principe engendrera avec Bernard Délicieux des querelles et des hérésies.
Les attaques suivantes ne sont pas moins graves.
Les moines sont si cupides, si pleins d'orgueil et de mauvais désirs, qu'ils connaissent cent fois plus de ruses que voleurs et malfaiteurs; s'ils peuvent causer avec vous de vos secrets vous ne pourrez pas plus vous en défaire que s'ils étaient vos frères.
Voilà comment ils bâtissent leurs maisons et créent leurs beaux vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui convertiront Turcs ou Persans, car ils ont trop peur de passer la mer et d'y mourir; ils aiment mieux bâtir ici que se battre là-bas (en Terre Sainte).
Pour de l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon, quelque mal que vous ayez fait; pour de l'argent ils sont tellement ingénieux qu'ils donnent la sépulture aux usuriers; mais ils ne visitent, ni n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre.
Ils ne font que quêter toute l'année; puis ils s'achètent de bons poissons, beau pain blanc, bons vins savoureux, bons vêtements chauds contre le froid; plût à Dieu que je fusse de tel ordre, si je pouvais être sauvé[22]!
Et voici enfin contre les ordres religieux un dernier trait plus violent que les autres.
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse; aussitôt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie l'accable, ils se font faire des donations... Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien; c'est la Mort qui les abat et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne leur manqueront pas[23]...
Cependant l'homme qui a écrit ces violentes satires et bien d'autres que nous ne pouvons citer fut un croyant sincère. Cela ressort de l'ensemble de son oeuvre et aussi d'un bel acte de foi qui forme la première partie d'une de ses satires, et dont voici la traduction.
Avec des mots nouveaux, avec art et sur un sujet divin, je ferai un poème magistralement composé: car je crois que Dieu naquit d'une mère sainte par qui le monde fut sauvé; il est Père, Fils et Sainte Trinité et il est un en trois personnes.
Je crois qu'il entr'ouvrit le ciel et qu'il en fit choir les anges quand il vit qu'ils étaient damnés. Je crois que saint Jean le tint entre ses bras et le baptisa dans l'eau du fleuve...
Je crois à Rome et à saint Pierre, à qui il fut ordonné d'être juge de pénitence, de sens et de folie[24].
Il n'est pas sans intérêt de comparer à cet acte de foi le «credo» que Dante exprime au chant XXIV du _Paradis_.
Je crois en un seul Dieu, seul et éternel, qui fait mouvoir le Ciel et qui n'est agité ni par l'amour ni par le désir... je crois en trois personnes éternelles et je crois qu'elles sont d'une seule et d'une triple essence... Pour cette croyance je n'ai pas les seules preuves physiques et métaphysiques, mais j'ai encore comme preuve la vérité qui s'est manifestée sur terre par Moïse, par les Prophètes, par les Psaumes et par l'Évangile...
Sans doute ce sont là des formules bien connues des catholiques, mais chez ces deux poètes, Peire Cardenal et Dante, elles prennent un éclat nouveau par la place qui leur est donnée. Dante, en plaçant sa déclaration presque à la fin de son grand poème, a voulu donner la preuve, la marque de son orthodoxie et il l'a fait en vers magnifiques. Peire Cardenal a eu aussi la même intention. Un acte de foi de ce genre n'était pas chose inutile en ce temps-là; mais celui-ci prend encore plus de valeur par le contraste qu'il forme avec la fin de la composition; le tempérament satirique du poète reparaît; voilà ce que je crois, dit Peire Cardenal, mais voilà ce que ne croient pas les mauvais prêtres, «larges en convoitises mais chiches de bonté; ils sont beaux de visage, mais leur âme criminelle fait horreur; Caïphe et Pilate obtiendront grâce plutôt qu'eux».
On a remarqué sans doute le passage où Peire Cardenal affirme sa croyance à Rome et à saint Pierre[25]. Il s'en prend en effet aux faux prêtres, aux ordres religieux nouvellement institués, mais ne s'attaque pas à la papauté, seule responsable cependant des malheurs et des misères dont il est le témoin. Est-ce par prudence ou plus probablement par scrupule de croyant? Quoi qu'il en soit, ces scrupules n'ont pas arrêté un de ses contemporains, le troubadour Guillem Figueira[26]. Il était originaire de Toulouse et paraît avoir séjourné dans la Haute-Italie, à la cour de l'empereur Frédéric II. Le milieu où il était né et celui où il vécut n'étaient pas faits pour développer ses sentiments de respect envers la papauté. On lui doit en effet la satire la plus violente et la plus hardie que le moyen âge se soit permise contre cette puissance. On en jugera par les extraits suivants.
Je ne m'étonne pas, Rome, si le monde est dans l'erreur, car c'est vous qui avez déchaîné dans le siècle les maux de la guerre... Rome trompeuse, la convoitise vous trompe aussi, car à vos brebis vous tondez trop de laine...
Rome, aux hommes simples vous rongez la chair et les os et vous menez les aveugles avec vous dans la fosse; vous foulez aux pieds les commandements de Dieu, et votre convoitise est trop grande, car vous pardonnez les péchés pour de l'argent. Rome, vous vous chargez d'un grand fardeau de crimes. Puisse Dieu vous abattre et vous faire déchoir, car vous régnez pour l'argent... Rome, vous tenez votre griffe si serrée que ce que vous pouvez tenir vous échappe difficilement...
Et voici le trait final de cette série d'invectives:
Rome, vous avez l'allure simple de l'agneau, mais au fond vous avez la rapacité du loup; vous êtes un serpent couronné, engendré de vipère, et le diable vous aime comme son intime ami[27].
Cette attaque ne resta pas sans réponse; le champion de la papauté fut une poétesse, une dame de Montpellier, dame Gormonde. Elle répond strophe par strophe à la pièce de Guillem Figueira; elle souhaite à Toulouse, la patrie du mécréant, et au comte Raimon tous les malheurs possibles. Mêmes voeux pour Frédéric II, ennemi de la papauté et protecteur du troubadour; elle termine par la charitable prière suivante. «Rome, que le Roi glorieux qui pardonna à Madeleine fasse périr le fou enragé qui répand de telles calomnies et qu'il le fasse mourir de la mort des hérétiques.» Le souvenir du pardon accordé à Marie-Madeleine n'a pas adouci le coeur de la dévote poétesse[28].
La riposte est d'ailleurs loin d'avoir l'allure violente et par moments si éloquente de l'attaque. Le fait qu'une femme écrit une poésie religieuse pour défendre la papauté est un nouveau signe des temps. Nous voilà loin, bien loin de la comtesse de Die. Il s'est produit dans les moeurs une transformation profonde. La ruine de la noblesse méridionale, la destruction de ces foyers intellectuels et surtout poétiques que furent la plupart des petites cours du Midi a porté à la poésie des troubadours une atteinte dont elle ne se relèvera pas; l'établissement de l'Inquisition, la création des ordres religieux, la transformation qui s'opère dans les moeurs amènent le développement d'une poésie nouvelle: c'est la poésie religieuse.
CHAPITRE IX
LA POÉSIE RELIGIEUSE
Le paganisme de la poésie des troubadours.--La morale.--La conception de la Divinité.--Chants de repentir: Guillaume de Poitiers.--Pierre d'Auvergne.--Les chansons de croisade.--Les plaintes funèbres.--Folquet de Marseille.--Les poésies religieuses de Peire Cardenal.--Ses poésies à la Vierge.--Saint Dominique et les Frères Prêcheurs.--Développement des poésies à la Vierge.--Transformation de la lyrique courtoise en lyrique religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de Lunel.
Un fonds ineffable de paganisme caractérise les origines de la poésie des troubadours et la première période de la littérature provençale. Le premier troubadour, Guillaume de Poitiers, part pour la Terre Sainte et y fait vaillamment son devoir, mais il s'y amuse encore davantage et surtout amuse ses compagnons de route et de bataille par des facéties de tout genre, par des paris ou des propositions fantastiques, où l'esprit religieux n'a aucune part: ce croisé de marque a par plus d'un côté l'âme d'un païen. Sa muse est aussi païenne que celle d'un Grec ou d'un Latin; s'il invoque Dieu ou quelque saint, c'est pour les mettre en assez mauvaise compagnie, et il leur rend, en les nommant, à peu près le même hommage qu'il leur rendrait par un juron.
Le sentiment religieux n'apparaît pas davantage chez les troubadours de la première période; il est également à peu près absent de la période «classique». Jaufre Rudel, Bernard de Ventadour, Arnaut Daniel, Bertran de Born, Arnaut de Mareuil n'ont composé aucune poésie religieuse.
C'est que la religion tenait peu de place dans la société où ils ont vécu. Il y avait peu de mécréants sans doute; mais il semble bien que les sentiments religieux y furent assez tièdes et que la religion y fut une affaire privée, la vie extérieure étant tournée vers des sujets plus profanes. Si nous jugeons de cette société du XIIe siècle par la littérature des troubadours, les doctrines de l'amour courtois paraissent avoir tenu plus de place dans ses occupations et ses préoccupations que l'étude de l'Évangile et celle plus austère de la théologie.
L'amour chanté par les troubadours était sans doute doué d'un pouvoir ennoblissant, il purifiait l'âme, en même temps qu'il élevait le coeur et l'esprit. Mais, d'abord, quelques troubadours--et non des moindres--concevaient l'amour sous une forme moins idéale et moins pure[1]. De plus l'amour ainsi conçu, comme on l'a vu dans un précédent chapitre, ne pouvait s'adresser qu'à la femme mariée. Certes cette conception paraissait moins immorale dans la société du temps qu'elle ne le serait aujourd'hui. La condition de la femme mariée n'était pas en réalité aussi bonne que l'aspect brillant de cette société le laisserait supposer. Le mariage était pour le grand seigneur une occasion d'accroître son domaine, simple seigneurie ou empire; le bon mariage était celui qui lui permettait d'arrondir rapidement ce domaine.
Les divorces sont innombrables et scandaleux. On trouvait facilement des prétextes, mais le vrai motif était à peu près toujours le même: se débarrasser d'un premier lien pour une union nouvelle plus profitable, plus utile. On a cité l'étrange aventure de la fille de l'empereur de Constantinople qui trouva son royal fiancé, le roi d'Aragon, marié, en arrivant dans le Midi de la France, et que le seigneur de Montpellier épousa, non par amour, mais pour la perspective des droits qu'elle pourrait lui donner sur l'empire grec. On conçoit que ces unions d'intérêts, où le coeur ne paraît avoir eu aucune part, se dissolvaient rapidement quand les motifs qui les avaient fait naître disparaissaient ou s'affaiblissaient. Aussi les liens du mariage étaient-ils très relâchés et fort fragiles[2].
Cependant ils existaient, et quelque excusable que fût aux yeux de cette société la conception que les troubadours se faisaient de l'amour, elle n'était pas moins contraire à la morale et même au dogme chrétiens. Qu'on ne s'étonne donc pas de ne pas voir fleurir la poésie religieuse pendant la période la plus brillante de la poésie des troubadours.
Les chefs de l'Église étaient eux-mêmes d'une remarquable tolérance et aussi indulgents que la société laïque pour la poésie profane. On se souvient que le Moine de Montaudon avait la permission de parcourir les contrées voisines de son couvent, à condition d'y rapporter les présents qu'il récoltait dans ses tournées poétiques. Encore au début du XIIIe siècle un chanoine de Maguelone (où paraît avoir existé une sorte d'abbaye de Thélème) charmait les loisirs de la solitude claustrale en écrivant des chansons dignes du chantre de Lisette.
On ne saurait reprocher aux troubadours de ne pas avoir été plus religieux que les religieux eux-mêmes. Ils ont eu évidemment une conception de la vie différente de celle qu'en a d'ordinaire l'Église. Ils ne l'ont pas considérée comme une triste «vallée de larmes», mais comme un gracieux jardin de joie dont ils ont respiré sans remords la plupart des parfums. Cette littérature est une littérature gaie, au moins pendant sa période de splendeur. Les esprits chagrins et boudeurs, comme Cercamon et surtout son disciple Marcabrun, y sont une exception. On y sent la joie de vivre, d'une vie heureuse, parfois délicate, rarement grossière. La sensualité y est chose rare; et si quelques troubadours s'expriment parfois avec brutalité, c'est là en somme une exception. Leur conception de la vie est saine et leur poésie élève l'âme et le coeur.
Les troubadours conçoivent la Divinité, comme la vie, d'une façon un peu particulière. Dieu ne leur est pas apparu au milieu des tonnerres et des éclairs, armé du «glaive de la Loi». Ils le considèrent comme une sorte d'ami très haut placé, très puissant et très pitoyable aux poètes, surtout aux poètes d'amour. Ils l'invoquent avec beaucoup de familiarité et souvent avec quelque inconscience. Une aube célèbre de Giraut de Bornelh commence par une invocation d'un ton élevé et grandiose: «Roi glorieux, vraie lumière et vraie clarté, seigneur tout-puissant...» Et que demande-t-il à ce Dieu ainsi invoqué? tout simplement de veiller sur un rendez-vous amoureux; et c'est pour la tranquillité des deux amants que lui-même n'a cessé de prier toute la nuit «à deux genoux».
Par suite de cette conception il n'est pas rare qu'un troubadour demande à Dieu de fléchir le coeur d'une amante trop rigoureuse; c'est par exemple dans cette intention qu'Arnaut Daniel fait brûler des cierges et fait dire et entend «mille messes»[3]. Même quelques troubadours, comme le comte d'Orange ou Peire Vidal, vont jusqu'à demander à Dieu aide et protection pour l'accomplissement de leurs désirs les plus sensuels.
Comme aux temps du Paganisme, la divinité n'est pas seulement indulgente aux faiblesses (dans la plupart des religions, à tout péché miséricorde), mais elle est complice de ces faiblesses. Nous connaissons même la conception que les troubadours se sont faite du Paradis; ils se le sont représenté comme un lieu de délices, où des poètes toujours jeunes et toujours inspirés chanteraient sans fin, à côté de leur dame, un amour éternel.
Le milieu où naissaient des conceptions de ce genre n'était pas tout à fait propre au développement et à la floraison de cette poésie un peu spéciale, un peu délicate aussi et difficile à s'acclimater, qu'est la poésie religieuse.
Cependant on a déjà relevé le nombre des troubadours qui ont fini leur vie dans un cloître; il est considérable[4]. Le sentiment religieux n'était pas tout à fait mort dans cette société; il sommeillait dans l'âme de plus d'un troubadour et s'y éveillait sous l'influence de circonstances spéciales ou par suite des leçons de la vie. Aussi n'est-il pas rare, même dès le XIIe siècle, de rencontrer quelques poésies religieuses perdues parmi les chansons profanes. Ce sont ordinairement des chants de repentir, d'inspiration sincère et touchante. Le poète, au déclin de la vie, examine s'il a bien employé le temps qui lui a été accordé et il demande grâce sinon pour le mal qu'il a fait, au moins pour le bien qu'il a négligé.
Une des plus anciennes pièces de ce genre est du premier troubadour, Guillaume de Poitiers. On ne s'attendrait pas à trouver une poésie religieuse parmi ses joyeuses chansons; et cependant il y en a une, simple et touchante. Il l'a sans doute écrite avant d'entreprendre un lointain pèlerinage, ou plus probablement aux approches de la mort. Il y exprime ses inquiétudes sur la succession qu'il laisse à son fils encore jeune, mais la partie la plus intéressante pour nous est celle où il dit adieu au monde: le gai compagnon qu'il fut trouve les accents les plus justes pour chanter cette séparation.