Les trophées

Chapter 6

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Enfin, les précédant de dix longueurs de vare, Et le premier de tous, marche François Pizarre.

Sa cape, dont le vent a dérangé les plis, Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis; Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race, Qui tous avaient quitté l'acier pour la cuirasse De coton, il gardait, sous l'ardeur du Cancer, Sans en paraître las, son vêtement de fer.

Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes Et hennissait; et lui, châtiant ces révoltes, Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts Les molettes d'argent de ses lourds éperons, Mais sans plus s'émouvoir qu'un cavalier de pierre, Immobile, et dardant de sa sombre paupière L'insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.

Son coeur aussi portait l'armure sans défaut Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine, Il caressait déjà dans son âme hautaine L'espoir vertigineux de faire, tôt ou tard, Un manteau d'Empereur des langes du bâtard.

VI

Ainsi précipitant leur rapide descente Par cette route étroite, encaissée et glissante, Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher, Faisant rouler sous eux le sable et le rocher, Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres Des défilés en pente et des gorges funèbres Qu'éclairait par en haut un jour terne et douteux Lorsque, subitement, s'effondrant devant eux, La montagne s'ouvrit sur le ciel comme une arche Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche Et comme s'ils sortaient d'une noire prison, Dans leurs yeux aveuglés l'espace, l'horizon, L'immensité du vide et la grandeur du gouffre Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre, L'eau bouillante, la lave et les feux souterrains, Soulevant son échine et crevassant ses reins, Avaient ouvert, après des siècles de bataille, Au flanc du mont obscur cette splendide entaille. Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs, Chevaux et cavaliers brusquement firent halte. Les Andes étageaient leurs gradins de basalte, De porphyre, de grès, d'ardoise et de granit, Jusqu'à l'ultime assise où le roc qui finit Sous le linceul neigeux n'apparaît que par place. Plus haut, l'âpre forêt des aiguilles de glace Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement On dirait d'un terrible et clair fourmillement De guerriers cuirassés d'argent, vêtus d'hermine, Qui campent aux confins du monde, et que domine De loin en loin, colosse incandescent et noir, Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir, Hausse, porte-étendard de l'hivernal cortège, Sa bannière de feu sur un peuple de neige. Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins Où, près des cours d'eau chaude, au milieu des jardins, Ils avaient vu, dans l'or du couchant éclatantes, Blanchir. à l'infini, les innombrables tentes De l'Inca, dont le vent enflait les pavillons Et de la solfatare en de tels tourbillons Montaient confusément d'épaisses fumerolles, Que dans cette vapeur, couverts de banderoles, La plaine, les coteaux et le premier versant De la montagne avaient un aspect très puissant. Et tous les Conquérants, dans un morne silence, Sur le col des chevaux laissant pendre la lance, Ayant considéré mélancoliquement Et le peu qu'ils étaient et ce grand armement, Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière Des mains de Gabriel Rojas, d'une voix fière: Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal, Moi, François Pizarro, son serviteur loyal, En la forme requise et par-devant Notaire, Je prends possession de toute cette terre; Et je prétends de plus que si quelque rival Osait y contredire, à pied comme à cheval, Je maintiendrai mon droit et laverai l'injure Et par mon saint patron, Don François, je le jure! Et ce disant, d'un bras furieux, dans le sol Qui frémit, il planta l'étendard espagnol Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales Tordit superbement les franges triomphales. Cependant les soldats restaient silencieux, Éblouis par la pompe imposante des cieux. Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule Sur des sables lointains la Pacifique houle, En une brume d'or et de pourpre, linceul Rougi du sang d'un Dieu, sombrait l'antique Aïeul De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre. En face, la sierra se dressait haute et sombre. Mais quand l'astre royal dans les flots se noya, D'un seul coup, la montagne entière flamboya De la base au sommet, et les ombres des Andes, Gagnant Caxamarca, s'allongèrent plus grandes. Et tandis que la nuit, rasant d'abord le sol, De gradins en gradins haussait son large vol, La mourante clarté, fuyant de cime en cime, Fit resplendir enfin la crête plus sublime; Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà Que le dernier sommet des pics étincela, Puis s'éteignit.

Alors, formidable, enflammée D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée, Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil, Salua d'un grand cri la chute du Soleil.