Les trophées

Chapter 4

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Et fixant l'eau, l'air, l'ombre et l'heure insaisissables, Sur une toile étroite il a fait réfléchir Le ciel occidental dans le miroir des sables.

Bretagne

Pour que le sang joyeux dompte l'esprit morose, Il faut, tout parfumé du sel des goëmons, Que le souffle atlantique emplisse tes poumons; Arvor t'offre ses caps que la mer blanche arrose.

L'ajonc fleurit et la bruyère est déjà rose. La terre des vieux clans, des nains et des démons, Ami, te garde encor, sur le granit des monts, L'homme immobile auprès de l'immuable chose.

Viens. Partout tu verras, par les landes d'Arèz, Monter vers le ciel morne, infrangible cyprès, Le menhir sous lequel gît la cendre du Brave;

Et l'Océan, qui roule en un lit d'algues d'or Is la voluptueuse et la grande Occismor, Bercera ton coeur triste à son murmure grave.

Floridum Mare

La moisson débordant le plateau diapré Roule, ondule et déferle au vent frais qui la berce; Et le profil, au ciel lointain, de quelque herse Semble un bateau qui tangue et lève un noir beaupré.

Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpré, Céruléenne ou rose ou violette ou perse Ou blanche de moutons que le reflux disperse, Verdoie à l'infini comme un immense pré.

Aussi les goëlands qui suivent la marée, Vers les blés mûrs que gonfle une houle dorée, Avec des cris joyeux, volaient en tourbillons;

Tandis que, de la terre, une brise emmiellée Éparpillait au gré de leur ivresse ailée Sur l'Océan fleuri des vols de papillons.

Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit, Dorent l'âpre sommet que le couchant allume; Au loin, brillante encor par sa barre d'écume, La mer sans fin commence où la terre finit.

À mes pieds, c'est la nuit, le silence. Le nid Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume; Seul, l'Angélus du soir, ébranlé dans la brume, À la vaste rumeur de l'Océan s'unit.

Alors, comme du fond d'un abîme, des traînes, Des landes, des ravins, montent des voix lointaines De pâtres attardés ramenant le bétail.

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre, Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre, Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

Maris Stella

Sous les coiffes de lin, toutes, croisant leurs bras Vêtus de laine rude ou de mince percale, Les femmes, à genoux sur le roc de la cale, Regardent l'Océan blanchir l'île de Batz.

Les hommes, pères, fils, maris, amants, là-bas, Avec ceux de Paimpol, d'Audierne et de Cancale, Vers le Nord, sont partis pour la lointaine escale. Que de hardis pêcheurs qui ne reviendront pas!

Par-dessus la rumeur de la mer et des côtes Le chant plaintif s'élève, invoquant à voix hautes L'Étoile sainte, espoir des marins en péril;

Et l'Angélus, courbant tous ces fronts noirs de hâle, Des clochers de Roscoff à ceux de Sybiril S'envole, tinte et meurt dans le ciel rose et pâle.

Le Bain

L'homme et la bête, tels que le beau monstre antique Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein, Parmi la brume d'or de l'âcre pulvérin, Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.

Et l'étalon sauvage et le dompteur rustique, Humant à pleins poumons l'odeur du sel marin, Se plaisent à laisser sur la chair et le crin Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.

La houle s'enfle, court, se dresse comme un mur Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue En jets éblouissants fait rejaillir l'eau bleue;

Et, les cheveux épars, s'effarant dans l'azur, Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume, Au fouet échevelé de la fumante écume.

Blason céleste

J'ai vu parfois, ayant tout l'azur pour émail, Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre, À l'Occident où l'oeil s'éblouit à les suivre, Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.

Pour cimier, pour supports, l'héraldique bétail, Licorne, léopard, alérion ou guivre, Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre, Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.

Certe, aux champs de l'espace, en ces combats étranges Que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges, Cet écu fut gagné par un Baron du ciel;

Comme ceux qui jadis prirent Constantinople, Il porte, en bon croisé, qu'il soit George ou Michel, Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.

Armor

Pour me conduire au Raz, j'avais pris à Trogor Un berger chevelu comme un ancien Évhage; Et nous foulions, humant son arôme sauvage, L'âpre terre kymrique où croît le genêt d'or.

Le couchant rougissait et nous marchions encor, Lorsque le souffle amer me fouetta le visage; Et l'homme, par-delà le morne paysage Étendant un long bras, me dit: Senèz Ar-Mor!

Et je vis, me dressant sur la bruyère rose, L'Océan qui, splendide et monstrueux, arrose Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir;

Et mon coeur savoura, devant l'horizon vide Que reculait vers l'Ouest l'ombre immense du soir L'ivresse de l'espace et du vent intrépide.

Mer montante

Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs. Du Raz jusqu'à Penmarc'h la côte entière fume, Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume, À travers la tempête errent les goëlands.

L'une après l'autre, avec de furieux élans, Les lames glauques sous leur crinière d'écume, Dans un tonnerre sourd s'éparpillant en brume, Empanachent au loin les récifs ruisselants.

Et j'ai laissé courir le flot de ma pensée, Rêves, espoirs, regrets de force dépensée, Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer.

L'Océan m'a parlé d'une voix fraternelle, Car la même clameur que pousse encor la mer Monte de l'homme aux Dieux, vainement éternelle.

Brise Marine

L'hiver a défleuri la lande et le courtil. Tout est mort. Sur la roche uniformément grise Où la lame sans fin de l'Atlantique brise, Le pétale fané pend au dernier pistil.

Et pourtant je ne sais quel arôme subtil Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise, D'un effluve si tiède emplit mon coeur qu'il grise; Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il?

Ah! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental;

Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique, Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique.

La Conque

Par quels froids Océans, depuis combien d'hivers, --Qui le saura jamais, Conque frêle et nacrée!-- La houle sous-marine et les raz de marée T'ont-ils roulée au creux de leurs abîmes verts?

Aujourd'hui, sous le ciel, loin des reflux amers, Tu t'es fait un doux lit de l'arène dorée. Mais ton espoir et vain. Longue et désespérée, En toi gémit toujours la grande voix des mers.

Mon âme est devenue une prison sonore: Et comme en tes replis pleure et soupire encore La plainte du refrain de l'ancienne clameur;

Ainsi du plus profond de ce coeur trop plein d'Elle, Sourde, lente, insensible et pourtant éternelle, Gronde en moi l'orageuse et lointaine rumeur.

Le Lit

Qu'il soit encourtiné de brocart ou de serge, Triste comme une tombe ou joyeux comme un nid, C'est là que l'homme naît, se repose et s'unit, Enfant, époux, vieillard, aïeule, femme ou vierge.

Funèbre ou nuptial, que l'eau sainte l'asperge, Sous le noir crucifix ou le rameau bénit, C'est là que tout commence et là que tout finit, De la première aurore au feu du dernier cierge.

Humble, rustique et clos, ou fier du pavillon, Triomphalement peint d'or et de vermillon, Qu'il soit de chêne brut, de cyprès ou d'érable,

Heureux qui peut dormir sans peur et sans remords Dans le lit paternel, massif et vénérable, Où tous les siens sont nés aussi bien qu'ils sont morts.

La Mort de l'Aigle

Quand l'aigle a dépassé les neiges éternelles, À ses larges poumons il veut chercher plus d'air Et le soleil plus proche en un azur plus clair Pour échauffer l'éclat de ses mornes prunelles.

Il s'enlève. Il aspire un torrent d'étincelles. Toujours plus haut, enflant son vol tranquille et fier, Il plane sur l'orage et monte vers l'éclair Mais la foudre d'un coup a rompu ses deux ailes.

Avec un cri sinistre, il tournoie, emporté Par la trombe, et, crispé, buvant d'un trait sublime La flamme éparse, il plonge au fulgurant abîme.

Heureux qui pour la Gloire ou pour la Liberté, Dans l'orgueil de la force et l'ivresse du rêve, Meurt ainsi d'une mort éblouissante et brève!

Plus Ultra

L'homme a conquis la terre ardente des lions Et celle des venins et celle des reptiles, Et troublé l'Océan où cinglent les nautiles Du sillage doré des anciens galions.

Mais plus loin que la neige et que les tourbillons Du Ström et que l'horreur des Spitzbergs infertiles, Le Pôle bat d'un flot tiède et libre des îles Où nul marin n'a pu hisser ses pavillons.

Partons! je briserai l'infranchissable glace, Car dans mon corps hardi je porte une âme lasse Du facile renom des conquérants de l'or.

J'irai. Je veux monter au dernier promontoire, Et qu'une mer, pour tous silencieuse encor, Caresse mon orgueil d'un murmure de gloire.

La Vie des Morts

Au poète Armand Silvestre.

Lorsque la sombre croix sur nous sera plantée, La terre nous ayant tous deux ensevelis, Ton corps refleurira dans la neige des lys Et de ma chair naîtra la rose ensanglantée.

Et la divine Mort que tes vers ont chantée, En son vol noir chargé de silence et d'oublis, Nous fera par le ciel, bercés d'un lent roulis, Vers des astres nouveaux une route enchantée.

Et montant au soleil, en son vivant foyer Nos deux esprits iront se fondre et se noyer Dans la félicité des flammes éternelles;

Cependant que sacrant le poète et l'ami, La Gloire nous fera vivre à jamais parmi Les Ombres que la Lyre a faites fraternelles.

Au Tragédien E. Rossi

APRÈS UNE RÉCITATION DE DANTE

Ô Rossi, je t'ai vu, traînant le manteau noir, Briser le faible coeur de la triste Ophélie, Et, tigre exaspéré d'amour et de folie, Étrangler tes sanglots dans le fatal mouchoir.

J'ai vu Lear et Macbeth, et pleuré de te voir Baiser, suprême amant de l'antique Italie, Au tombeau nuptial Juliette pâlie. Pourtant tu fus plus grand et plus terrible, un soir.

Car j'ai goûté l'horreur et le plaisir sublimes, Pour la première fois, d'entendre les trois rimes Sonner par ta voix d'or leur fanfare de fer;

Et, rouge du reflet de l'infernale flamme, J'ai vu--j'en ai frémi jusques au fond de l'âme!-- Alighieri vivant dire un chant de l'Enfer.

Michel-Ange

Certe, il était hanté d'un tragique tourment, Alors qu'à la Sixtine et loin de Rome en fêtes, Solitaire, il peignait Sibylles et Prophètes Et, sur le sombre mur, le dernier Jugement.

Il écoutait en lui pleurer obstinément, Titan que son désir enchaîne aux plus hauts faîtes, La Patrie et l'Amour, la Gloire et leurs défaites; Il songeait que tout meurt et que le rêve ment.

Aussi ces lourds Géants, las de leur force exsangue, Ces Esclaves qu'étreint une infrangible gangue, Comme il les a tordus d'une étrange façon;

Et dans les marbres froids où bout son âme altière, Comme il a fait courir avec un grand frisson La colère d'un Dieu vaincu par la Matière!

Sur un Marbre brisé

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes; Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain La Vierge qui versait le lait pur et le vin Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes.

Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes Qui s'enroulent autour de ce débris divin, Ignorant s'il fut Pan, Faune, Hermès ou Silvain, À son front mutilé tordent leurs vertes cornes.

Vois. L'oblique rayon, le caressant encor, Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or; La vigne folle y rit comme une lèvre rouge;

Et, prestige mobile, un murmure du vent, Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge, De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant.

ROMANCERO

LE SERREMENT DE MAINS

Songeant à sa maison, grande parmi les grandes, Plus grande qu'Iñigo lui-même et qu'Abarca, Le vieux Diego Laynez ne goûte plus aux viandes.

Il ne dort plus, depuis qu'un sang honteux marqua La joue encore chaude où l'a frappé le Comte, Et que pour se venger la force lui manqua.

Il craint que ses amis ne lui demandent compte, Et ne veut pas, navré d'un vertueux ennui, Leur laisser respirer l'haleine de sa honte.

Alors il fit quérir et rangea devant lui Les quatre rejetons de sa royale branche, Sanche, Alfonse, Manrique et le plus jeune, Ruy.

Son coeur tremblant faisait trembler sa barbe blanche; Mais l'honneur roidissant ses vieux muscles glacés, Il serra fortement les mains de l'aîné, Sanche.

Celui-ci, stupéfait, s'écria:--C'est assez! Ah! vous me faites mal!--Et le second, Alfonse, Lui dit:--Qu'ai-je donc fait, père? Vous me blessez!--

Puis Manrique:--Seigneur, votre griffe s'enfonce Dans ma paume et me fait souffrir comme un damné! --Mais il ne daigna pas leur faire de réponse.

Sombre, désespérant en son coeur consterné D'entrer sur un bras fort son antique courage, Diego Laynez marcha vers Ruy, le dernier-né.

Il l'étreignit, tâtant et palpant avec rage Ces épaules, ces bras frêles, ces poignets blancs, Ces mains, faibles outils pour un si grand ouvrage.

Il les serra, suprême espoir, derniers élans! Entre ses doigts durcis par la guerre et le hâle. L'enfant ne baissa pas ses yeux étincelants.

Les yeux froids du vieillard flamboyaient. Ruy tout pâle, Sentant l'horrible étau broyer sa jeune chair, Voulut crier; sa voix s'étrangla dans un râle.

Il rugit:--Lâche-moi, lâche-moi, par l'enfer! Sinon, pour t'arracher le coeur avec le foie, Mes mains se feront marbre et mes dix ongles fer!--

Le Vieux tout transporté dit en pleurant de joie: --Fils de l'âme, ô mon sang, mon Rodrigue, que Dieu Te garde pour l'espoir que ta fureur m'octroie!--

Avec des cris de haine et des larmes de feu, Il dit alors sa joue insolemment frappée, Le nom de l'insulteur et l'instant et le lieu;

Et tirant du fourreau Tizona bien trempée, Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix, Il tendit à l'enfant la haute et lourde épée.

--Prends-là. Sache en user aussi bien que je fis. Que ton pied soit solide et que ta main soit prompte. Mon honneur est perdu. Rends-le moi. Va, mon fils.--

Une heure après, Ruy Diaz avait tué le Comte.

LA REVANCHE DE DIEGÔ LAYNEZ

Ce soir, seul au haut bout, car il n'a pas d'égaux, Diego Laynez, plus pâle aux lueurs de la cire, S'est assis pour souper avec ses hidalgos.

Ses fils, ses trois aînés, sont là; mais le vieux sire En son coeur angoissé songe au plus jeune. Hélas! Il n'est point revenu. Le Comte a dû l'occire.

Le vin rit dans l'argent des brocs; le coutelas Dégainé, l'écuyer, ayant troussé sa manche, Laisse échauffer le vin et refroidir les plats.

Car le maître et seigneur n'a pas dit: Que l'on tranche! Depuis que dans sa chaise il est venu s'asseoir, Deux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche.

Et le grave écuyer se tient près du dressoir, Devant la table vide et la foule béante, Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir.

Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante, Laynez ferme les yeux et baisse encore le front; Mais il voit son fils mort et sa honte vivante.

Il a perdu l'honneur, il a gardé l'affront; Et ses aïeux, de race irréprochable et forte, Au jour du Jugement le lui reprocheront.

L'outrage l'accompagne et le mépris l'escorte. De tout l'orgueil antique il ne reste plus rien. Hélas! hélas! Son fils est mort, sa gloire est morte!

--Seigneur, ouvre les yeux. C'est moi. Regarde bien. Cette table sans viande a trop piètre figure; Aujourd'hui j'ai chassé sans valet et sans chien;

J'ai forcé ce ragot; je t'en offre la hure!-- Ruy dit, et tend le chef livide et hérissé Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure.

Diego Laynez d'un bond sur ses pieds s'est dressé: --Est-ce toi, Comte infâme? Est-ce toi, tête exsangue, Avec ce rire fixe et cet oeil convulsé?

Oui, c'est bien toi! Tes dents mordent encore ta langue; Pour la dernière fois l'insolent a raillé, Et le glaive a tranché le fil de ta harangue!

Sous le col d'un seul coup par Tizona taillé, D'épais et noirs caillots pendent à chaque fibre; Le Vieux frotte sa joue avec le sang caillé.

D'une voix éclatante et dont la salle vibre, Il s'écrie:--Ô Rodrigue, ô mon fils, cher vainqueur, L'affront me fit esclave et ton bras me fait libre!

Et toi, visage affreux qui réjouis mon coeur, Ma main va donc, au gré de ma haine indomptable, Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancoeur!--

Et souffletant alors la tête épouvantable: --Vous avez vu, vous tous, il m'a rendu raison! Ruy, sieds-toi sur mon siège au haut bout de la table.

Car qui porte un tel chef est Chef de ma maison.--

LE TRIOMPHE DU CID

Les portes du palais s'ouvrirent toutes grandes, Et le roi Don Fernan sortit pour recevoir Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes.

Quittant cloître, métier, champ, taverne et lavoir, Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte; Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.

C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte, Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte.

Il revient de la guerre, et partout devant lui, Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre Le cavalier berbère en blasphémant a fui.

Il a tout pris, pillé, rasé, brûlé, de l'Èbre Jusques au Guadiana qui roule un sable d'or, Et de l'Algarbe en feu monte un long cri funèbre.

Il revient tout chargé de butin, plus encor De gloire, ramenant cinq rois de Morérie. Ses captifs l'ont nommé le Cid Campeador.

Tel Ruy Diaz, à travers le peuple qui s'écrie, La lance sur la cuisse, en triomphal arroi, Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie.

Donc, lorsque les huissiers annoncèrent: Le Roi! Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles Des tours et des clochers s'envolèrent d'effroi.

Et Don Fernan debout sous les portes vermeilles, Un instant, ébloui, s'arrêta sur le seuil Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.

Il s'avançait, chargé du glorieux accueil... Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde, Une femme apparut, pâle, en habits de deuil.

Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde, Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux, Sanglotante et pâmée, elle cria:--Regarde!

Reconnais-moi! Seigneur, j'embrasse tes genoux. Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige; Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous!

Je me plains hautement que le Roi me néglige Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier, La vengeance à laquelle un grand serment t'oblige.

Oui, certe, ô Roi, je suis lasse de larmoyer; La haine dans mon coeur bout et s'irrite et monte Et me prend à la gorge et me force à crier:

Vengeance, ô Roi, vengeance et justice plus prompte! Tire de l'assassin tout le sang qu'il me doit!-- Et le peuple disait:--C'est la fille du Comte.

Car d'un geste rigide elle montrait du doigt Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle, Lui dardait un regard étincelant et droit.

Et l'oeil sombre de l'homme et les yeux clairs de celle Qui l'accusait, alors se croisèrent ainsi Que deux fers d'où jaillit une double étincelle.

Don Fernan se taisait, fort perplexe et transi, Car l'un et l'autre droit que son esprit balance Pèse d'un poids égal qui le tient en souci.

Il hésite. Le peuple attendait en silence. Et le vieux Roi promène un regard incertain Sur cette foule où luit l'éclair des fers de lance.

Il voit les cavaliers qui gardent le butin, Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine, Rangés autour du Cid impassible et hautain.

Portant l'étendard vert consacré dans Médine, Il voit les captifs pris au Miramamolin, Les cinq Émirs vêtus de soie incarnadine;

Et derrière eux, plus noirs sous leurs turbans de lin, Douze nègres, chacun menant un cheval barbe. Or, le bon prince était à la justice enclin:

--Il a vengé son père, il a conquis l'Algarbe; Elle, au nom de son père, inculpe son amant.-- Et Don Fernan pensif se caresse la barbe.

--Que faire, songe-t-il, en un tel jugement?-- Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes. Il la prit par la main et très courtoisement:

--Relève-toi, ma fille, et calme tes alarmes, Car sur le coeur d'un prince espagnol et chrétien Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.

Certes, Bivar m'est cher; c'est l'espoir, le soutien De Castille; et pourtant j'accorde ta requête, Il mourra si tu veux, ô Chimène, il est tien.

Dispose, il est à toi. Parle, la hache est prête!-- Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux. Elle ferma les yeux, elle baissa la tête.

Elle n'a pu braver ce front victorieux Qu'illumine l'ardeur du regard qui la dompte; Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux.

Elle n'est plus la fille orgueilleuse du Comte, Car elle sent rougir son visage enflammé Moins encor de courroux que d'amour et de honte.

--C'est sous un bras loyal par l'honneur même armé Que ton père a rendu son âme--que Dieu sauve! L'homme applaudit au coup que le prince a blâmé.

Car l'honneur de Laynez et de Laÿn le Chauve, Non moins pur que celui des rois dont je descends, Vaut l'orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.

Condamne, si tu peux... Pardonne, j'y consens. Que Gormaz et Laynez à leur antique souche, Voient par vous reverdir des rameaux florissants.

Parle, et je donne à Ruy, sur un mot de ta bouche, Belforado, Saldagne et Carrias del Castil.-- Mais Chimène gardait un silence farouche.

Fernan lui murmura:--Dis, ne te souvient-il, Ne te souvient-il plus de l'amour ancienne?-- Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.

Et la main de Chimène a frémi dans la sienne.

LES CONQUÉRANTS DE L'OR

I

Après que Balboa menant son bon cheval Par les bois non frayés, droit, d'amont en aval, Eut, sur l'autre versant des Cordillères hautes, Foulé le chaud limon des insalubres côtes De l'Isthme qui partage avec ses monts géants La glauque immensité des deux grands Océans, Et qu'il eut, s'y jetant tout armé de la berge, Planté son étendard dans l'écume encor vierge, Tous les aventuriers, dont l'esprit s'enflamma, Rêvaient, en arrivant au port de Panama, De retrouver, espoir cupide et magnifique, Aux rivages dorés de la mer Pacifique, El Dorado promis qui fuyait devant eux, Et, mêlant avec l'or des songes monstrueux, De forcer jusqu'au fond de ces torrides zones L'âpre virginité des rudes Amazones Que n'avait pu dompter la race des héros, De renverser des dieux à têtes de taureaux Et de vaincre, vrais fils de leur ancêtre Hercule, Les peuples de l'Aurore et ceux du Crépuscule.

Ils savaient que, bravant ces illustres périls, Ils atteindraient les bords où germent les béryls Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines, Du vaste écroulement des temples en ruines, La nécropole d'or des princes de Zenu; Et que, suivant toujours le chemin inconnu Des Indes, par-delà les îles des Épices Et la terre où bouillonne au fond des précipices Sur un lit d'argent fin la Source de Santé, Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté Jusqu'au zénith brûlé du feu des pierreries, Resplendir au soleil les vivantes féeries Des sierras d'émeraude et des pics de saphir Qui recèlent l'antique et fabuleux Ophir.

Et quand Vasco Nuñez eut payé de sa tête L'orgueil d'avoir tenté cette grande conquête, Poursuivant après lui ce mirage éclatant, Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant Le pennon de Castille écartelé d'Autriche, Pénétra jusqu'au fond des bois de Côte-Riche À travers la montagne horrible, ou navigua Le long des noirs récifs qui cernent Veragua, Et vers l'Est atteignit, malgré de grands naufrages, Les bords où l'Orénoque, enflé par les orages, Inondant de sa vase un immense horizon, Sous le fiévreux éclat d'un ciel lourd de poison, Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.

Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches, S'embarquèrent avec Pascual d'Andagoya Qui, poussant encor plus sa course, côtoya Le golfe où l'Océan Pacifique déferle, Mit le cap vers le Sud, doubla l'île de Perle, Et cingla devant lui toutes voiles dehors, Ayant ainsi, parmi les Conquérants d'alors, L'heur d'avoir le premier fendu les mers nouvelles Avec les éperons des lourdes caravelles.