Les trophées

Chapter 3

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À la fusée, un Dieu païen, Faune ou Priape, Rit, engaîné d'un lierre à graines de corail; Et l'éclat du métal s'exalte sous l'émail Si clair, que l'estoc brille encor plus qu'il ne frappe.

Maître Antonio Perez de Las Cellas forgea Ce bâton pastoral pour le premier Borja, Comme s'il pressentait sa fameuse lignée;

Et ce glaive dit mieux qu'Arioste ou Sannazar, Par l'acier de sa lame et l'or de sa poignée, Le pontife Alexandre ou le prince César.

Médaille

Seigneur de Rimini, Vicaire et Podestà, Son profil d'épervier vit, s'accuse ou recule À la lueur d'airain d'un fauve crépuscule Dans l'orbe où Matteo de Pastis l'incrusta.

Or, de tous les tyrans qu'un peuple détesta, Nul, comte, marquis, duc, prince ou principicule, Qu'il ait nom Ezzelin, Can, Galéas, Hercule, Ne fut maître si fier que le Malatesta.

Celui-ci, le meilleur, ce Sigismond Pandolphe, Mit à sang la Romagne et la Marche et le Golfe, Bâtit un temple, fit l'amour et le chanta;

Et leurs femmes aussi sont rudes et sévères, Car sur le même bronze où sourit Isotta, L'Éléphant triomphal foule des primevères.

Suivant Pétrarque

Vous sortiez de l'église et, d'un geste pieux, Vos nobles mains faisaient l'aumône au populaire, Et sous le porche obscur votre beauté si claire Aux pauvres éblouis montrait tout l'or des cieux.

Et je vous saluai d'un salut gracieux, Très humble, comme il sied à qui ne veut déplaire, Quand, tirant votre mante et d'un air de colère Vous détournant de moi, vous couvrîtes vos yeux.

Mais Amour qui commande au coeur le plus rebelle Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle, La source de pitié me refusât merci;

Et vous fûtes si lente à ramener le voile, Que vos cils ombrageux palpitèrent ainsi Qu'un noir feuillage où filtre un long rayon d'étoiles.

Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard

Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil, A gravé plus d'un nom dans l'écorce qu'il ouvre, Et plus d'un coeur, sous l'or des hauts plafonds du Louvre, À l'éclair d'un sourire a tressailli d'orgueil.

Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil; Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre Et nul n'a disputé, sous l'herbe qui les couvre, Leur inerte poussière à l'oubli du cercueil.

Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre, Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre, --Les roses et les lys n'ont pas de lendemain--

Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire, N'eût tressé pour vos fronts, d'une immortelle main, Aux myrtes de l'Amour le laurier de la gloire.

La Belle Viole

À Henry Cros

_À vous troupe légère Qui d'aile passagère Par le monde volez..._ JOACHIM DU BELLAY.

Accoudée au balcon d'où l'on voit le chemin Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie, Sous un pâle rameau d'olive son front plie. La violette en fleur se fanera demain.

La viole que frôle encor sa frêle main Charme sa solitude et sa mélancolie, Et son rêve s'envole à celui qui l'oublie En foulant la poussière où gît l'orgueil Romain.

De celle qu'il nommait sa douceur Angevine, Sur la corde vibrante erre l'âme divine Quand l'angoisse d'amour étreint son coeur troublé;

Et sa voix livre aux vents qui l'emportent loin d'elle, Et le caresseront peut-être, l'infidèle, Cette chanson qu'il fit pour un vanneur de blé.

Épitaphe

_Suivant les vers de Henri III._

Ô passant, c'est ici que repose Hyacinthe Qui fut de son vivant seigneur de Maugiron; Il est mort--Dieu l'absolve et l'ait en son giron!-- Tombé sur le terrain, il gît en terre sainte.

Nul, ni même Quélus, n'a mieux, de perles ceinte, Porté la toque à plume ou la fraise à godron; Aussi vois-tu, sculpté par un nouveau Myron, Dans ce marbre funèbre un morceau de jacinthe.

Après l'avoir baisé, fait tondre, et de sa main Mis au linceul, Henry voulut qu'à Saint-Germain Fût porté ce beau corps, hélas! inerte et blême;

Et jaloux qu'un tel deuil dure éternellement, Il lui fit en l'église ériger cet emblème, Des regrets d'Apollo triste et doux monument.

Vélin doré

Vieux maître relieur, l'or que tu ciselas Au dos du livre et dans l'épaisseur de la tranche, N'a plus, malgré les fers poussés d'une main franche, La rutilante ardeur de ses premiers éclats.

Les chiffres enlacés que liait l'entrelacs S'effacent chaque jour de la peau fine et blanche; À peine si mes yeux peuvent suivre la branche De lierre que tu fis serpenter sur les plats.

Mais cet ivoire souple et presque diaphane, Marguerite, Marie, ou peut-être Diane, De leurs doigts amoureux l'ont jadis caressé;

Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève Évoque, je ne sais par quel charme passé, L'âme de leur parfum et l'ombre de leur rêve.

La Dogaresse

Le palais est de marbre où, le long des portiques, Conversent des seigneurs que peignit Titien, Et les colliers massifs au poids du marc ancien Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiques.

Ils regardent au fond des lagunes antiques, De leurs yeux où reluit l'orgueil patricien, Sous le pavillon clair du ciel vénitien Étinceler l'azur des mers Adriatiques.

Et tandis que l'essaim brillant des Cavaliers Traîne la pourpre et l'or par les blancs escaliers Joyeusement baignés d'une lumière bleue,

Indolente et superbe, une Dame, à l'écart, Se tournant à demi dans un flot de brocart, Sourit au négrillon qui lui porte la queue.

Sur le Pont-Vieux

_Antonio di Sandro orefice._

Le vaillant Maître Orfèvre, à l'oeuvre dès matines, Faisait, de ses pinceaux d'où s'égouttait l'émail, Sur la paix niellée ou sur l'or du fermail Épanouir la fleur des devises latines.

Sur le Pont, au son clair des cloches argentines, La cape coudoyait le froc et le camail; Et le soleil montant en un ciel de vitrail Mettait un nimbe au front des belles Florentines.

Et prompts au rêve ardent qui les savait charmer, Les apprentis, pensifs, oubliaient de fermer Les mains des fiancés au chaton de la bague

Tandis que d'un burin trempé comme un stylet, Le jeune Cellini, sans rien voir, ciselait Le combat des Titans au pommeau d'une dague.

Le Vieil Orfèvre

Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise, Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril, J'ai serti le rubis, la perle et le béryl, Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.

Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise, J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril, Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril, Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.

J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer Et, pour le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer, Aventuré ma part de l'éternelle Vie.

Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir, Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie, Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.

L'Épée

Crois-moi, pieux enfant, suis l'antique chemin. L'épée aux quillons droits d'où part la branche torse, Au poing d'un gentilhomme ardent et plein de force Est un faix plus léger qu'un rituel romain.

Prends-la. L'Hercule d'or qui tiédit dans ta main, Aux doigts de tes aïeux ayant poli son torse, Gonfle plus fièrement, sous la splendide écorce, Les beaux muscles de fer de son corps surhumain.

Brandis-la! L'acier souple en bouquets d'étincelles Pétille. Elle est solide, et sa lame est de celles Qui font courir au coeur un orgueilleux frisson;

Car elle porte au creux de sa brillante gorge, Comme une noble Dame un joyau, le poinçon De Julian del Rey, le prince de la forge.

À Claudius Popelin

Dans le cadre de plomb des fragiles verrières, Les maîtres d'autrefois ont peint de hauts barons Et, de leurs doigts pieux tournant leurs chaperons, Ployé l'humble genou des bourgeois en prières.

D'autres sur le vélin jauni des bréviaires Enluminaient des Saints parmi de beaux fleurons, Ou laissaient rutiler, en traits souples et prompts, Les arabesques d'or au ventre des aiguières.

Aujourd'hui Claudius, leur fils et leur rival, Faisant revivre en lui ces ouvriers sublimes, A fixé son génie au solide métal;

C'est pourquoi j'ai voulu, sous l'émail de mes rimes, Faire autour de son front glorieux verdoyer, Pour les âges futurs, l'héroïque laurier.

Émail

Le four rougit; la plaque est prête. Prends ta lampe. Modèle le paillon qui s'irise ardemment, Et fixe avec le feu dans le sombre pigment La poudre étincelante où ton pinceau se trempe.

Dis, ceindras-tu de myrte ou de laurier la tempe Du penseur, du héros, du prince ou de l'amant? Par quel Dieu feras-tu, sur un noir firmament, Cabrer l'hydre écaillée ou le glauque hippocampe?

Non. Plutôt, en un orbe éclatant de saphir Inscris un fier profil de guerrière d'Ophir. Thalestris, Bradamante, Aude ou Penthésilée.

Et pour que sa beauté soit plus terrible encor, Casque ses blonds cheveux de quelque bête ailée Et fais bomber son sein sous la gorgone d'or.

Rêves d'Émail

Ce soir, au réduit sombre où pleure l'athanor, Le grand feu prisonnier de la brique rougie Exalte son ardeur et souffle sa magie Au cuivre que l'émail fait plus riche que l'or.

Et sous mes pinceaux naît, vit, court et prend l'essor Le peuple monstrueux de la mythologie, Les Centaures, Pan, Sphinx, la Chimère, l'Orgie Et, du sang de Gorgo, Pégase et Chrysaor.

Peindrai-je Achille en pleurs près de Penthésilée? Orphée ouvrant les bras vers l'épouse exilée Sur la porte infernale aux infrangibles gonds?

Hercule terrassant le dogue de l'Averne Ou la vierge qui tord au seuil de la caverne Son corps épouvanté que flairent les Dragons?

LES CONQUÉRANTS

Les Conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Jouvence

Juan Ponce de Leon, par le Diable tenté, Déjà très vieux et plein des antiques études, Voyant l'âge blanchir ses cheveux courts et rudes, Prit la mer pour chercher la Source de Santé.

Sur sa belle Armada, d'un vain songe hanté, Trois ans il explora les glauques solitudes, Lorsque enfin, déchirant le brouillard des Bermudes, La Floride apparut sous un ciel enchanté.

Et le Conquistador, bénissant sa folie, Vint planter son pennon d'une main affaiblie Dans la terre éclatante où s'ouvrait son tombeau.

Vieillard, tu fus heureux, et ta fortune est telle Que la Mort, malgré toi, fit ton rêve plus beau; La Gloire t'a donné la Jeunesse immortelle.

Le Tombeau du Conquérant

À l'ombre de la voûte en fleur des catalpas Et des tulipiers noirs qu'étoile un blanc pétale, Il ne repose point dans la terre fatale; La Floride conquise a manqué sous ses pas.

Un vil tombeau messied à de pareils trépas. Linceul du Conquérant de l'Inde Occidentale, Tout le Meschacébé par-dessus lui s'étale. Le Peau Rouge et l'ours gris ne le troubleront pas.

Il dort au lit profond creusé par les eaux vierges. Qu'importe un monument funéraire, des cierges, Le psaume et la chapelle ardente et l'ex-voto?

Puisque le vent du Nord, parmi les cyprières, Pleure et chante à jamais d'éternelles prières Sur le Grand Fleuve où gît Hernando de Soto.

Carolo Quinto imperante

Celui-là peut compter parmi les grands défunts, Car son bras a guidé la première carène À travers l'archipel des Jardins de la Reine Où la brise éternelle est faite de parfums.

Plus que les ans, la houle et ses âcres embruns, Les calmes de la mer embrasée et sereine Et l'amour et l'effroi de l'antique sirène Ont fait sa barbe blanche et blancs ses cheveux bruns.

Castille a triomphé par cet homme, et ses flottes Ont sous lui complété l'empire sans pareil Pour lequel ne pouvait se coucher le soleil;

C'est Bartolomé Ruiz, prince des vieux pilotes, Qui, sur l'écu royal qu'elle enrichit encor, Porte une ancre de sable à la gumène d'or.

L'Ancêtre

_À Claudius Popelin._

La gloire a sillonné de ses illustres rides Le visage hardi de ce grand Cavalier Qui porte sur son front que nul n'a fait plier Le hâle de la guerre et des soleils torrides.

En tous lieux, Côte-Ferme, îles, sierras arides, Il a planté la croix, et, depuis l'escalier Des Andes, promené son pennon familier Jusqu'au golfe orageux qui blanchit les Florides.

Pour ses derniers neveux, Claudius, tes pinceaux, Sous l'armure de bronze aux splendides rinceaux, Font revivre l'aïeul fier et mélancolique;

Et ses yeux assombris semblent chercher encor Dans le ciel de l'émail ardent et métallique Les éblouissements de la Castille d'Or.

À un Fondateur de Ville

Las de poursuivre en vain l'Ophir insaisissable, Tu fondas, en un pli de ce golfe enchanté Où l'étendard royal par tes mains fut planté, Une Carthage neuve au pays de la Fable.

Tu voulais que ton nom ne fût point périssable, Et tu crus l'avoir bien pour toujours cimenté À ce mortier sanglant dont tu fis ta cité; Mais ton espoir, soldat, fut bâti sur le sable.

Carthagène étouffant sous le torride azur, Avec ses noirs palais voit s'écrouler ton mur Dans l'Océan fiévreux qui dévore sa grève;

Et seule, à ton cimier brille, ô Conquistador, Héraldique témoin des splendeurs de ton rêve, Une ville d'argent qu'ombrage un palmier d'or.

Au Même

Qu'ils aient vaincu l'Inca, l'Aztèque, les Hiaquis, Les Andes, la forêt, les pampas ou le fleuve, Les autres n'ont laissé pour vestige et pour preuve Qu'un nom, un titre vain de comte ou de marquis.

Toi, tu fondas, orgueil du sang dont je naquis, Dans la mer caraïbe une Carthage neuve, Et du Magdalena jusqu'au Darien qu'abreuve L'Atrato, le sol rouge à la croix fut conquis.

Assise sur ton île où l'Océan déferle, Malgré les siècles, l'homme et la foudre et les vents, Ta cité dresse au ciel ses forts et ses couvents;

Aussi tes derniers fils, sans trèfle, ache ni perle, Timbrent-ils leur écu d'un palmier ombrageant De son panache d'or une Ville d'argent.

À une Ville morte

_Cartagena de Indias_ _1532--1583--1697._

Morne Ville, jadis reine des Océans! Aujourd'hui le requin poursuit en paix les scombres Et le nuage errant allonge seul des ombres Sur ta rade où roulaient les galions géants.

Depuis Drake et l'assaut des Anglais mécréants, Tes murs désemparés croulent en noirs décombres Et, comme un glorieux collier de perles sombres, Des boulets de Pointis montrent les trous béants.

Entre le ciel qui brûle et la mer qui moutonne, Au somnolent soleil d'un midi monotone, Tu songes, ô Guerrière, aux vieux Conquistadors;

Et dans l'énervement des nuits chaudes et calmes, Berçant ta gloire éteinte, ô Cité, tu t'endors Sous les palmiers, au long frémissement des palmes.

L'ORIENT ET LES TROPIQUES

LA VISION DE KHEM

I

Midi. L'air brûle, et sous la terrible lumière Le vieux fleuve alangui roule des flots de plomb Du zénith aveuglant le jour tombe d'aplomb, Et l'implacable Phré couvre l'Égypte entière.

Les grands sphinx qui jamais n'ont baissé la paupière, Allongés sur leur flanc que baigne un sable blond, Poursuivent d'un regard mystérieux et long L'élan démesuré des aiguilles de pierre.

Seul, tachant d'un point noir le ciel blanc et serein, Au loin, tourne sans fin le vol des gypaëtes; La flamme immense endort les hommes et les bêtes.

Le sol ardent pétille, et l'Anubis d'airain Immobile au milieu de cette chaude joie Silencieusement vers le soleil aboie.

II

La lune sur le Nil, splendide et ronde, luit. Et voici que s'émeut la nécropole antique Où chaque roi, gardant la pose hiératique, Gît sous la bandelette et le funèbre enduit.

Tel qu'aux jours de Rhamsès, innombrable et sans bruit, Tout un peuple formant le cortège mystique, Multitude qu'absorbe un calme granitique, S'ordonne et se déploie et marche dans la nuit.

Se détachant des murs brodés d'hiéroglyphes, Ils suivent la Bari que portent les pontifes D'Ammon-Ra, le grand Dieu conducteur du soleil;

Et les sphinx, les béliers ceints du disque vermeil, Éblouis, d'un seul coup se dressant sur leurs griffes, S'éveillent en sursaut de l'éternel sommeil.

III

Et la foule grandit plus innombrable encor. Et le sombre hypogée où s'alignent les couches Est vide. Du milieu déserté des cartouches, Les éperviers sacrés ont repris leur essor.

Bêtes, peuples et rois, ils vont. L'uræus d'or S'enroule, étincelant, autour des fronts farouches; Mais le bitume épais scelle les maigres bouches. En tête, les grands dieux: Hor, Khnoum, Ptah, Neith, Hathor.

Puis tous ceux que conduit Toth Ibiocéphale, Vêtus de la schenti, coiffés du pschent, ornés Du lotus bleu. La pompe errante et triomphale

Ondule dans l'horreur des temples ruinés, Et la lune, éclatant au pavé froid des salles, Prolonge étrangement des ombres colossales.

Le Prisonnier

À Gérôme.

Là-bas, les muezzins ont cessé leurs clameurs. Le ciel vert, au couchant, de pourpre et d'or se frange; Le crocodile plonge et cherche un lit de fange, Et le grand fleuve endort ses dernières rumeurs.

Assis, jambes en croix, comme il sied aux fumeurs, Le Chef rêvait, bercé par le haschisch étrange, Tandis qu'avec effort faisant mouvoir la cange, Deux nègres se courbaient, nus, au banc des rameurs.

À l'arrière, joyeux et l'insulte à la bouche, Grattant l'aigre guzla qui rhythme un air farouche, Se penchait un Arnaute à l'oeil féroce et vil;

Car lié sur la barque et saignant sous l'entrave, Un vieux Scheikh regardait d'un air stupide et grave Les minarets pointus qui tremblaient dans le Nil.

Le Samouraï

D'un doigt distrait frôlant la sonore biva, À travers les bambous tressés en fine latte, Elle a vu, par la plage éblouissante et plate, S'avancer le vainqueur que son amour rêva.

C'est lui. Sabres au flanc, l'éventail haut, il va. La cordelière rouge et le gland écarlate Coupent l'armure sombre, et, sur l'épaule, éclate Le blason de Hizen ou de Tokungawa.

Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques, Sous le bronze, la soie et les brillantes laques, Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.

Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque, Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil Les deux antennes d'or qui tremblent à son casque.

Le Daïmio

Sous le noir fouet de guerre à quadruple pompon, L'étalon belliqueux en hennissant se cabre Et fait bruire, avec des cliquetis de sabre, La cuirasse de bronze aux lames du jupon.

Le Chef vêtu d'airain, de laque et de crépon, Ôtant le masque à poils de son visage glabre, Regarde le volcan sur un ciel de cinabre Dresser la neige où rit l'aurore du Nippon.

Mais il a vu, vers l'Est éclaboussé d'or, l'astre, Glorieux d'éclairer ce matin de désastre, Poindre, orbe éblouissant, au-dessus de la mer;

Et, pour couvrir ses yeux dont pas un cil ne bouge, Il ouvre d'un seul coup son éventail de fer Où dans le satin blanc se lève un Soleil rouge.

Fleurs de Feu

Bien des siècles depuis les siècles du Chaos, La flamme par torrents jaillit de ce cratère, Et le panache igné du volcan solitaire Flamba plus haut encor que les Chimborazos.

Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos. Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère; Le sol est immobile et le sang de la Terre, La lave, en se figeant, lui laissa le repos.

Pourtant, suprême effort de l'antique incendie, À l'orle de la gueule à jamais refroidie, Éclatant à travers les rocs pulvérisés,

Comme un coup de tonnerre au milieu du silence, Dans le poudroîment d'or du pollen qu'elle lance S'épanouit la fleur des cactus embrasés.

Fleur séculaire

Sur le roc calciné de la dernière rampe Où le flux volcanique autrefois s'est tari, La graine que le vent au haut Gualatieri Sema, germe, s'accroche et, frêle plante, rampe.

Elle grandit. En l'ombre où sa racine trempe, Son tronc, buvant la flamme obscure, s'est nourri; Et les soleils d'un siècle ont longuement mûri Le bouton colossal qui fait ployer sa hampe.

Enfin, dans l'air brûlant et qu'il embrase encor, Sous le pistil géant qu'il s'érige, il éclate, Et l'étamine lance au loin le pollen d'or;

Et le grand aloès à la fleur écarlate, Pour l'hymen ignoré qu'a rêvé son amour, Ayant vécu cent ans, n'a fleuri qu'un seul jour.

Le Récif de Corail

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore, Éclaire la forêt des coraux abyssins Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore, Mousse, algue chevelue, anémones, oursins, Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins, Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux, Un grand poisson navigue à travers les rameaux; Dans l'ombre transparente indolemment il rôde;

Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu, Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

LA NATURE ET LE RÊVE

Médaille antique

L'Etna mûrit toujours la pourpre et l'or du vin Dont l'Érigone antique enivra Théocrite; Mais celles dont la grâce en ses vers fut écrite, Le poète aujourd'hui les chercherait en vain.

Perdant la pureté de son profil divin, Tour à tour Aréthuse esclave et favorite A mêlé dans sa veine où le sang grec s'irrite La fureur sarrasine à l'orgueil angevin.

Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use. Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent;

Et seul le dur métal que l'amour fit docile Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent, L'immortelle beauté des vierges de Sicile.

Les Funérailles

Vers la Phocide illustre, aux temples que domine La rocheuse Pytho toujours ceinte d'éclairs, Quand les guerriers anciens descendaient aux enfers, La Grèce accompagnait leur image divine.

Et leurs Ombres, tandis que la nuit illumine L'Archipel radieux et les golfes déserts, Écoutaient, du sommet des promontoires clairs, Chanter sur leurs tombeaux la mer de Salamine.

Et moi je m'éteindrai, vieillard, en un long deuil; Mon corps sera cloué dans un étroit cercueil Et l'on paîra la terre et le prêtre et les cierges.

Et pourtant j'ai rêvé ce destin glorieux De tomber au soleil ainsi que les aïeux, Jeune encore et pleuré des héros et des vierges.

Vendange

Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes, Des voix claires sonnaient à l'air vibrant du soir Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir, Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes.

C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes, Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir, La Bacchanale vit la Crétoise s'asseoir Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes.

Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux, Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères;

Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor Du pampre ensanglanté des antiques mystères La noire chevelure et la crinière d'or.

La Sieste

Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude, Tout dort sous les grands bois accablés de soleil Où le feuillage épais tamise un jour pareil Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude.

Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil, De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude.

Vers la gaze de feu que trament les rayons Vole le frêle essaim des riches papillons Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves;

Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil, Et dans les mailles d'or de ce filet subtil, Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.

LA MER DE BRETAGNE

Un Peintre

À Emmanuel Lansyer.

Il a compris la race antique aux yeux pensifs Qui foule le sol dur de la terre bretonne, La lande rase, rose et grise et monotone Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.

Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs, Il a vu, par les soirs tempétueux d'automne, Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne; Sa lèvre s'est salée à l'embrun des récifs.

Il a peint l'Océan splendide, immense et triste, Où le nuage laisse un reflet d'améthyste, L'émeraude écumante et le calme saphir;