Les trophées

Chapter 2

Chapter 24,058 wordsPublic domain

Pars donc. Et si jamais, à l'heure où le jour tombe, Tu rencontres au pied d'un tertre ou d'une tombe Une femme au front blanc que voile un noir lambeau;

Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes; C'est ma mère, Étranger, qui sur un vain tombeau Embrasse une urne vide et l'emplit de ses larmes.

L'Esclave

Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets, Esclave--vois, mon corps en a gardé les signes-- Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes Où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets.

J'ai quitté l'île heureuse, hélas!... Ah! si jamais Vers Syracuse et les abeilles et les vignes Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes, Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais.

Reverrai-je ses yeux de sombre violette, Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir?

Sois pitoyable! Pars, va, cherche Cléariste Et dis-lui que je vis encor pour la revoir. Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.

Le Laboureur

Le semoir, la charrue, un joug, des socs luisants, La herse, l'aiguillon et la faulx acérée Qui fauchait en un jour les épis d'une airée, Et la fourche qui tend la gerbe aux paysans;

Ces outils familiers, aujourd'hui trop pesants, Le vieux Parmis les voue à l'immortelle Rhée Par qui le germe éclôt sous la terre sacrée. Pour lui, sa tâche est faite; il a quatre-vingts ans.

Près d'un siècle, au soleil, sans en être plus riche, Il a poussé le coutre au travers de la friche; Ayant vécu sans joie, il vieillit sans remords.

Mais il est las d'avoir tant peiné sur la glèbe Et songe que peut-être il faudra, chez les morts, Labourer des champs d'ombre arrosés par l'Érèbe.

À Hermès Criophore

Pour que le compagnon des Naïades se plaise À rendre la brebis agréable au bélier Et qu'il veuille par lui sans fin multiplier L'errant troupeau qui broute aux berges du Galèse;

Il faut lui faire fête et qu'il se sente à l'aise Sous le toit de roseaux du pâtre hospitalier; Le sacrifice est doux au Démon familier Sur la table de marbre ou sur un bloc de glaise.

Donc, honorons Hermès. Le subtil Immortel Préfère à la splendeur du temple et de l'autel La main pure immolant la victime impollue.

Ami, dressons un tertre aux bornes de ton pré Et qu'un vieux bouc, du sang de sa gorge velue, Fasse l'argile noire et le gazon pourpré.

La Jeune Morte

Qui que tu sois, Vivant, passe vite parmi L'herbe du tertre où gît ma cendre inconsolée; Ne foule point les fleurs de l'humble mausolée D'où j'écoute ramper le lierre et la fourmi.

Tu t'arrêtes? Un chant de colombe a gémi. Non! qu'elle ne soit pas sur ma tombe immolée! Si tu veux m'être cher, donne-lui la volée. La vie est si douce, ah! laisse-la vivre, ami.

Le sais-tu? sous le myrte enguirlandant la porte, Épouse et vierge, au seuil nuptial, je suis morte, Si proche et déjà loin de celui que j'aimais.

Mes yeux se sont fermés à la lumière heureuse, Et maintenant j'habite, hélas! et pour jamais, L'inexorable Érèbe et la Nuit Ténébreuse.

Regilla

Passant, ce marbre couvre Annia Regilla Du sang de Ganymède et d'Aphrodite née. Le noble Hérode aima cette fille d'Énée. Heureuse, jeune et belle, elle est morte. Plains-la.

Car l'Ombre dont le corps délicieux gît là, Chez le prince infernal de l'île Fortunée Compte les jours, les mois et la si longue année Depuis que loin des siens la Parque l'exila.

Hanté du souvenir de sa forme charmante, L'Époux désespéré se lamente et tourmente La pourpre sans sommeil du lit d'ivoire et d'or.

Il tarde. Il ne vient pas. Et l'âme de l'Amante, Anxieuse, espérant qu'il vienne, vole encor Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe.

Le Coureur

Tel que Delphes l'a vu quand, Thymos le suivant, Il volait par le stade aux clameurs de la foule, Tel Ladas court encor sur le socle qu'il foule D'un pied de bronze, svelte et plus vif que le vent.

Le bras tendu, l'oeil fixe et le torse en avant, Une sueur d'airain à son front perle et coule; On dirait que l'athlète a jailli hors du moule, Tandis que le sculpteur le fondait, tout vivant.

Il palpite, il frémit d'espérance et de fièvre, Son flanc halète, l'air qu'il fend manque à sa lèvre Et l'effort fait saillir ses muscles de métal;

L'irrésistible élan de la course l'entraîne Et passant par-dessus son propre piédestal, Vers la palme et le but il va fuir dans l'arène.

Le Cocher

Étranger, celui qui, debout au timon d'or, Maîtrise d'une main par leur quadruple rêne Ses chevaux noirs et tient de l'autre un fouet de frêne, Guide un quadrige mieux que le héros Castor.

Issu d'un père illustre et plus illustre encor... Mais vers la borne rouge où la course l'entraîne, Il part, semant déjà ses rivaux sur l'arène, Le Libyen hardi cher à l'Autocrator.

Dans le cirque ébloui, vers le but et la palme, Sept fois, triomphateur vertigineux et calme, Il a tourné. Salut, fils de Calchas le Bleu!

Et tu vas voir, si l'oeil d'un mortel peut suffire À cette apothéose où fuit un char de feu, La Victoire voler pour rejoindre Porphyre.

Sur L'Othrys

L'air fraîchit. Le soleil plonge au ciel radieux. Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste. Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste, Reste avec moi, cher hôte envoyé par les Dieux.

Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux Contempleront du seuil de ma cabane agreste, Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thymphreste, La riche Thessalie et les monts glorieux.

Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule, Le Callidrome sombre et l'OEta dont Hercule Fit son bûcher suprême et son premier autel

Et là-bas, à travers la lumineuse gaze, Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel, Se pose, et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase!

ROME ET LES BARBARES

Pour le Vaisseau de Virgile

Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger, Dioscures brillants, divins frères d'Hélène, Le poète latin qui veut, au ciel hellène, Voir les Cyclades d'or de l'azur émerger.

Que des souffles de l'air, de tous le plus léger, Que le doux Iapyx, redoublant son haleine, D'une brise embaumée enfle la voile pleine Et pousse le navire au rivage étranger.

À travers l'Archipel où le dauphin se joue, Guidez heureusement le chanteur de Mantoue; Prêtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon.

La moitié de mon âme est dans la nef fragile Qui, sur la mer sacrée où chantait Arion, Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile.

Villula

Oui, c'est au vieux Gallus qu'appartient l'héritage Que tu vois au penchant du coteau cisalpin; La maison tout entière est à l'abri d'un pin Et le chaume du toit couvre à peine un étage.

Il suffit pour qu'un hôte avec lui le partage. Il a sa vigne, un four à cuire plus d'un pain, Et dans son potager foisonne le lupin. C'est peu? Gallus n'a pas désiré davantage.

Son bois donne un fagot ou deux tous les hivers, Et de l'ombre, l'été, sous les feuillages verts; À l'automne on y prend quelque grive au passage.

C'est là que, satisfait de son destin borné, Gallus finit de vivre où jadis il est né. Va, tu sais à présent que Gallus est un sage.

La Flûte

Voici le soir. Au ciel passe un vol de pigeons. Rien ne vaut pour charmer une amoureuse fièvre, Ô chevrier, le son d'un pipeau sur la lèvre Qu'accompagne un bruit frais de source entre les joncs.

À l'ombre du platane où nous nous allongeons L'herbe est plus molle. Laisse, ami, l'errante chèvre, Sourde aux chevrotements du chevreau qu'elle sèvre, Escalader la roche et brouter les bourgeons.

Ma flûte, faite avec sept tiges de ciguë Inégales que joint un peu de cire, aiguë Ou grave, pleure, chante ou gémit à mon gré.

Viens. Nous t'enseignerons l'art divin du Silène, Et tes soupirs d'amour, de ce tuyau sacré, S'envoleront parmi l'harmonieuse haleine.

À Sextius

Le ciel est clair. La barque a glissé sur les sables. Les vergers sont fleuris, et le givre argentin N'irise plus les prés au soleil du matin. Les boeufs et le bouvier désertent les étables.

Tout tenait. Mais la Mort et ses funèbres fables Nous pressent, et, pour toi, seul le jour est certain Où les dés renversés en un libre festin Ne t'assigneront plus la royauté des tables.

La vie, ô Sextius, est brève. Hâtons-nous De vivre. Déjà l'âge a rompu nos genoux. Il n'est pas de printemps au froid pays des Ombres.

Viens donc. Les bois sont verts, et voici la saison D'immoler à Faunus, en ses retraites sombres, Un bouc noir ou l'agnelle à la blanche toison.

HORTORUM DEUS

I

_Olim truncus eram ficulnus._ HORACE.

À Paul Arène.

N'approche pas! Va-t'en! Passe au large, Étranger! Insidieux pillard, tu voudrais, j'imagine, Dérober les raisins, l'olive ou l'aubergine Que le soleil mûrit à l'ombre du verger?

J'y veille. À coups de serpe, autrefois, un berger M'a taillé dans le tronc d'un dur figuier d'Égine; Ris du sculpteur, Passant, mais songe à l'origine De Priape, et qu'il peut rudement se venger.

Jadis, cher aux marins, sur un bec de galère Je me dressais, vermeil, joyeux de la colère Écumante ou du rire éblouissant des flots;

À présent, vil gardien de fruits et de salades, Contre les maraudeurs je défends cet enclos... Et je ne verrai plus les riantes Cyclades.

II

_Hujus nam domini colunt me_ _Deum que salutant._ CATULLE.

Respecte, ô Voyageur, si tu crains ma colère, Cet humble toit de joncs tressés et de glaïeul. Là, parmi ses enfants, vit un robuste aïeul; C'est le maître du clos et de la source claire.

Et c'est lui qui planta droit au milieu de l'aire Mon emblème équarri dans un coeur de tilleul: Il n'a point d'autres Dieux, aussi je garde seul Le verger qu'il cultive et fleurit pour me plaire.

Ce sont de pauvres gens, rustiques et dévots. Par eux, la violette et les sombres pavots Ornent ma gaine avec les verts épis de l'orge

Et toujours, deux fois l'an, l'agreste autel a bu, Sous le couteau sacré du colon qui l'égorge, Le sang d'un jeune bouc impudique et barbu.

III

_Ecce villicus_ _Venit..._ CATULLE.

Holà, maudits enfants! Gare au piège, à la trappe, Au chien! je ne veux plus, moi qui garde ce lieu, Qu'on vienne, sous couleur d'y quérir un caïeu D'ail, piller mes fruitiers et grappiller ma grappe.

D'ailleurs, là-bas, du fond des chaumes qu'il étrape, Le colon vous épie, et, s'il vient, par mon pieu! Vos reins sauront alors tout ce que pèse un Dieu De bois dur emmanché d'un bras d'homme qui frappe.

Vite, prenez la sente à gauche, suivez-la Jusqu'au bout de la haie où croît ce hêtre, et là Profitez de l'avis qu'on vous glisse à l'oreille.

Un négligent Priape habite au clos voisin; D'ici, vous pouvez voir les piliers de sa treille Où sous l'ombre du pampre a rougi le raisin.

IV

_Mihi corolla picta vere ponitur._ CATULLE.

Entre donc. Mes piliers sont fraîchement crépis, Et sous ma treille neuve où le soleil se glisse L'ombre est plus douce. L'air embaume la mélisse. Avril jonche la terre en fleur d'un frais tapis.

Les saisons tour à tour me parent: blonds épis Raisins mûrs, verte olive ou printanier calice Et le lait du matin caille encor sur l'éclisse, Que la chèvre me tend la mamelle et le pis.

Le maître de ce clos m'honore. J'en suis digne. Jamais grive ou larron ne marauda sa vigne Et nul n'est mieux gardé de tout le Champ Romain.

Les fils sont beaux, la femme est vertueuse, et l'homme, Chaque soir de marché, fait tinter dans sa main Les deniers d'argent clair qu'il rapporte de Rome.

V

_Rigetque dura barba juncta crystallo._ Diversorum Poctarum Lusus.

Quel froid! le givre brille aux derniers pampres verts; Je guette le soleil, car je sais l'heure exacte Où l'aurore rougit les neiges du Soracte. Le sort d'un Dieu champêtre est dur. L'homme est pervers.

Dans ce clos ruiné, seul, depuis vingt hivers Je me morfonds. Ma barbe est hirsute et compacte, Mon vermillon s'écaille et mon bois se rétracte Et se gerce, et j'ai peur d'être piqué des vers.

Que ne suis-je un Pénate ou même simple Lare Domestique, repeint, repu, toujours hilare, Gorgé de miel, de fruits ou ceint des fleurs d'avril!

Près des aïeux de cire, au fond du vestibule, Je vieillirais et les enfants, au jour viril, À mon col vénéré viendraient pendre leur bulle.

Le Tepidarium

La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis; Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre, Et le brasier de bronze illuminant la chambre Jette la flamme et l'ombre à leurs beaux fronts pâlis.

Aux coussins de byssus, dans la pourpre des lits, Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d'ambre Ou se soulève à peine ou s'allonge ou se cambre Le lin voluptueux dessine de longs plis.

Sentant à sa chair nue errer l'ardent effluve, Une femme d'Asie, au milieu de l'étuve, Tord ses bras énervés en un ennui serein;

Et le pâle troupeau des filles d'Ausonie S'enivre de la riche et sauvage harmonie Des noirs cheveux roulant sur un torse d'airain.

Tranquillus

_C. Plinii Secundi Epist. Lib. I, Ep. XXIV._

C'est dans ce doux pays qu'a vécu Suétone; Et de l'humble villa voisine de Tibur, Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur, Un arceau ruiné que le pampre festonne.

C'est là qu'il se plaisait à venir, chaque automne, Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur, Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mûr. Là sa vie a coulé tranquille et monotone.

Au milieu de la paix pastorale, c'est là Que l'ont hanté Néron, Claude, Caligula, Messaline rôdant sous la stole pourprée;

Et que, du fer d'un style à la pointe acérée Égratignant la cire impitoyable, il a Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée.

Lupercus

_M. Val. Martialis Lib. I, Epigr. CXVIII._

Lupercus, du plus loin qu'il me voit:--Cher poète, Ta nouvelle épigramme est du meilleur latin; Dis, veux-tu, j'enverrai chez toi demain matin, Me prêter les rouleaux de ton oeuvre complète?

--Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halète, Mes escaliers sont durs et mon logis lointain Ne demeures-tu pas auprès du Palatin? Atrectus, mon libraire, habite l'Argilète.

Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend Les volumes des morts et celui du vivant, Virgile et Silius, Pline, Térence ou Phèdre;

Là, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers, Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre, Martial est en vente au prix de cinq deniers.

La Trebbia

L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs. Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve Où l'escadron léger des Numides s'abreuve. Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.

Car malgré Scipion, les augures menteurs, La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve, Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve, A fait lever la hache et marcher les licteurs.

Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres, À l'horizon, brûlaient les villages Insubres; On entendait au loin barrir un éléphant.

Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche, Hannibal écoutait, pensif et triomphant, Le piétinement sourd des légions en marche.

Après Cannes

Un des consuls tué, l'autre fuit vers Linterne Ou Venuse. L'Aufide a débordé, trop plein De morts et d'armes. La foudre au Capitolin Tombe, le bronze sue et le ciel rouge est terne.

En vain le Grand Pontife a fait un lectisterne Et consulté deux fois l'oracle sibyllin; D'un long sanglot l'aïeul, la veuve, l'orphelin Emplissent Rome en deuil que la terreur consterne.

Et chaque soir la foule allait aux aqueducs, Plèbe, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs Et tout ce que vomit Subure et l'ergastule;

Tous anxieux de voir surgir, au dos vermeil Des monts Sabins où luit l'oeil sanglant du soleil, Le Chef borgne monté sur l'éléphant Gétule.

À un Triomphateur

Fais sculpter sur ton arc, Imperator illustre, Des files de guerriers barbares, de vieux chefs Sous le joug, des tronçons d'armures et de nefs, Et la flotte captive et le rostre et l'aplustre.

Quel que tu sois, issu d'Ancus ou né d'un rustre, Tes noms, famille, honneurs et titres, longs ou brefs, Grave-les dans la frise et dans les bas-reliefs Profondément, de peur que l'avenir te frustre.

Déjà le Temps brandit l'arme fatale. As-tu L'espoir d'éterniser le bruit de ta vertu? Un vil lierre suffit à disjoindre un trophée;

Et seul, aux blocs épars des marbres triomphaux Où ta gloire en ruine est par l'herbe étouffée, Quelque faucheur Samnite ébréchera sa faulx.

ANTOINE ET CLÉOPÂTRE

Le Cydnus

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie, La trirème d'argent blanchit le fleuve noir Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir Avec des sons de flûte et des frissons de soie.

À la proue éclatante où l'épervier s'éploie, Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir, Cléopâtre debout en la splendeur du soir Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse, où l'attend le guerrier désarmé; Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé Ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets roses.

Et ses yeux n'ont pas vu, présage de son sort, Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses, Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Soir de Bataille

Le choc avait été très rude. Les tribuns Et les centurions, ralliant les cohortes, Humaient encor dans l'air où vibraient leurs voix fortes La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts, Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, Au loin, tourbillonner les archers de Phraortes; Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches, Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant.

Antoine et Cléopâtre

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse, L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend, Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse, Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant, Ployer et défaillir sur son coeur triomphant Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums, Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires;

Et sur elle courbé, l'ardent Imperator Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or Toute une mer immense où fuyaient des galères.

SONNETS ÉPIGRAPHIQUES

Le Voeu

ILIXONI DEO FAB. FESTA V. S. L. M.

ISCITTÔ DEO HVNNV VLOHOXIS FIL. V. S. L. M.

Jadis l'Ibère noir et le Gall au poil fauve Et le Garumne brun peint d'ocre et de carmin, Sur le marbre votif entaillé par leur main, Ont dit l'eau bienfaisante et sa vertu qui sauve.

Puis les Imperators, sous le Venasque chauve, Bâtirent la piscine et le therme romain, Et Fabia Festa, par ce même chemin, A cueilli pour les Dieux la verveine ou la mauve.

Aujourd'hui, comme aux jours d'Iscitt et d'Ilixon, Les sources m'ont chanté leur divine chanson; Le soufre fume encore à l'air pur des moraines.

C'est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les voeux, Tel qu'autrefois Hunnu, fils d'Ulohox, je veux Dresser l'autel barbare aux Nymphes Souterraines.

La Source

NYMPHIS AVG. SACRVM

L'autel gît sous la ronce et l'herbe enseveli; Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe D'un son plaintif emplit la solitaire combe. C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli.

L'inutile miroir que ne ride aucun pli À peine est effleuré par un vol de colombe Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe, Seule, y reflète encore un visage pâli.

De loin en loin, un pâtre errant s'y désaltère. Il boit, et sur la dalle antique du chemin Verse un peu d'eau resté dans le creux de sa main.

Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire, Et ses yeux n'ont pas vu sur le cippe romain Le vase libatoire auprès de la patère.

Le Dieu Hêtre

FAGÔ DEO.

Le Garumne a bâti sa rustique maison Sous un grand hêtre au tronc musculeux comme un torse Dont la sève d'un Dieu gonfle la blanche écorce. La forêt maternelle est tout son horizon.

Car l'homme libre y trouve, au gré de la saison, Les faînes, le bois, l'ombre et les bêtes qu'il force Avec l'arc ou l'épieu, le filet ou l'amorce, Pour en manger la chair et vêtir leur toison.

Longtemps il a vécu riche, heureux et sans maître, Et le soir, lorsqu'il rentre au logis, le vieux Hêtre De ses bras familiers semble lui faire accueil;

Et quand la Mort viendra courber sa tête franche, Ses petits-fils auront pour tailler son cercueil L'incorruptible coeur de la maîtresse branche.

Aux Montagnes Divines

GEMINVS SERVVS ET PRÔ SVIS CONSERVIS.

Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits, Moraines dont le vent, du Néthou jusqu'à Bègle, Arrache, brûle et tord le froment et le seigle, Cols abrupts, lacs, forêts pleines d'ombre et de nids!

Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis, Plutôt que de ployer sous la servile règle, Hantèrent avec l'ours, le loup, l'isard et l'aigle, Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis!

Ayant fui l'ergastule et le dur municipe, L'esclave Geminus a dédié ce cippe Aux Monts, gardiens sacrés de l'âpre liberté;

Et sur ces sommets clairs où le silence vibre, Dans l'air inviolable, immense et pur, jeté, Je crois entendre encor le cri d'un homme libre!

L'Exilée

MONTIBVS. GARRI DEO. SABINVLA. V. S. L. M.

Dans ce vallon sauvage où César t'exila, Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège, Penchant ton front qu'argente une précoce neige, Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.

Tu revois ta jeunesse et ta chère villa Et le Flamine rouge avec son blanc cortège; Et pour que le regret du sol Latin s'allège, Tu regardes le ciel, triste Sabinula.

Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires, Les aigles attardés qui regagnent leurs aires Emportent en leur vol tes rêves familiers;

Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme, Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.

LE MOYEN-ÂGE ET LA RENAISSANCE

Vitrail

Cette verrière a vu dames et hauts barons Étincelants d'azur, d'or, de flamme et de nacre, Incliner, sous la dextre auguste qui consacre, L'orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons;

Lorsqu'ils allaient, au bruit du cor ou des clairons, Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre, Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d'Acre, Partir pour la croisade ou le vol des hérons.

Aujourd'hui, les seigneurs auprès des châtelaines, Avec le lévrier à leurs longues poulaines, S'allongent aux carreaux de marbre blanc et noir;

Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe, Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir La rose du vitrail toujours épanouie.

Épiphanie

Donc Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages, Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux Et suivis d'un très long cortège de chameaux, S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.

De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages Aux pieds du fils de Dieu né pour guérir les maux Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux; Un page noir soutient leurs robes à ramages.

Sur le seuil de l'étable où veille Saint Joseph, Ils ôtent humblement la couronne du chef Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.

C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Cæsar, Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe, Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.

Le Huchier de Nazareth

Le bon maître huchier, pour finir un dressoir, Courbé sur l'établi depuis l'aurore ahane, Maniant tour à tour le rabot, le bédane Et la râpe grinçante ou le dur polissoir.

Aussi, non sans plaisir, a-t-il vu, vers le soir, S'allonger jusqu'au seuil l'ombre du grand platane Où madame la Vierge et sa mère Sainte Anne Et Monseigneur Jésus près de lui vont s'asseoir.

L'air est brûlant et pas une feuille ne bouge; Et saint Joseph, très las, a laissé choir la gouge En s'essuyant le front au coin du tablier;

Mais l'Apprenti divin qu'une gloire enveloppe Fait toujours, dans le fond obscur de l'atelier, Voler des copeaux d'or au fil de sa varlope.

L'Estoc

Au pommeau de l'épée on lit: Calixte Pape. La tiare, les clefs, la barque et le tramail Blasonnent, en reliefs d'un somptueux travail, Le Boeuf héréditaire armoyé sur la chappe.