Part 9
Né dans l'île de La Grenade, au sein du plus abject esclavage, et jeté avec d'autres esclaves comme lui sur les rivages de St.-Domingue, au milieu des événemens qui devaient arracher cette colonie au joug des Européens, ce noir audacieux parvint, à la tête de quelques insurgés de sa classe, à chasser les Anglais et les Espagnols de la partie de l'île que la France révolutionnaire disputait encore aux nègres qu'elle avait eu l'imprévoyance de soulever aux premiers cris de liberté.
Nommé général par le droit de révolte, sans avoir cherché d'abord d'autre gloire que celle de mourir pour sa nouvelle patrie, Christophe se tourna, après la victoire, du côté de Toussaint-Louverture, contre ces mêmes Français dont il n'avait un moment embrassé la cause, que pour soustraire son pays adoptif à la domination des Espagnols et des Anglais, les deux peuples ennemis qui, dans son esprit, devaient être les moins disposés à favoriser les idées de liberté que la révolution de 89 avait été réveiller jusques dans le sein des plus pauvres nègres.
Lors du débarquement du général Leclerc au cap Français, Christophe, resté le dernier et presque seul sur le lieu que nos soldats allaient attaquer, n'hésita pas à livrer aux flammes la ville qu'il n'avait pu défendre, et les premiers pas de notre armée ne rencontrèrent, sur cette terre fatale, que des ruines fumantes à la place où leurs regards charmés avaient vu s'élever une cité florissante, quelques minutes avant la descente. Poursuivi, traqué dans les mornes où il avait été chercher un refuge contre la vengeance des blancs, le général-nègre se soumit au vainqueur avec une apparence de résignation et de bonne foi qui lui valut, de la part de Leclerc, une confiance qu'il n'attendit plus que le moment de tromper et de trahir. Et en effet, à peine l'épidémie affreuse qui devait ensevelir toute notre armée dans le même linceul, eut-elle éclaté dans le camp des Français, que Christophe, acceptant, comme l'indice de la protection du ciel, le fléau qui allait lui servir d'auxiliaire, releva contre les alliés que la force lui avait imposés, l'étendard de cette indépendance pour laquelle il avait déjà combattu.
On sait le sort des quarante-huit mille hommes dont les ossemens blanchissent encore après quarante ans d'oubli, les champs funestes de la colonie que la belle expédition de Leclerc devait reconquérir à la France. Dessalines, le premier entre les généraux de l'insurrection, fut appelé à régner, après la mort de notre armée, sur le peuple d'anciens esclaves, que d'autres esclaves avaient si courageusement affranchis; et parodiste grotesque du grand acte d'usurpation de Napoléon, on vit bientôt le chef ambitieux, que les nègres vainqueurs s'étaient donné, faire son dix-huit brumaire à Haïti, comme Bonaparte avait fait le sien à Saint-Cloud. Mais moins heureux ou moins habile surtout que le César français, le César haïtien, proclamé empereur sous le nom de Jacques Ier, ne tarda pas à payer de sa tête l'extravagance de son ridicule plagiat. Christophe qui, jusqu'à la mort de Dessalines, n'avait recherché ni les honneurs dont on l'avait comblé, ni les grades même qu'il avait mérités sur les champs de bataille, se trouva appelé à remplacer l'usurpateur mulâtre, avec le simple titre de président et de généralissime provisoire. Mais soit que jusqu'à cette époque l'ambition qu'on ne lui soupçonnait pas eût réellement dormi dans son coeur, ou soit plutôt qu'il eût attendu avec dissimulation le moment favorable de la faire éclater, à peine se vit-il investi de l'autorité supérieure, qu'il voulut, comme son téméraire prédécesseur, s'emparer du pouvoir absolu. Péthion venait de se faire proclamer, au Port-au-Prince, président de la république. Christophe lui déclara la guerre. Rigaud, débarqué aux Cayes avec des projets d'invasion, veut en vain se jeter entre les deux compétiteurs, pour compliquer leurs embarras, et profiter pour lui-même de la difficulté nouvelle dans laquelle son agression doit les placer. Christophe marche à la fois sur Péthion et sur Rigaud, pour faire face tout seul aux deux ennemis qui lui disputent le pouvoir usurpé, qu'ils brûlent de lui ravir pour se le partager. Pendant plusieurs années, la malheureuse Haïti se trouva déchirée par les querelles sanglantes et les prétentions forcenées des hommes qu'elle avait placés à sa tête pour s'affranchir du joug européen et de l'esclavage que, plus d'une fois peut-être, l'anarchie lui apprit à regretter.
Christophe, enfin, après quelques succès plus brillans que décisifs, croyant porter un coup fatal à la haine de ses ennemis, en s'élevant au-dessus d'eux, par le vain titre auquel il aspirait depuis long-temps, se fit déclarer roi du pays que ses armes n'avaient pu encore soumettre entièrement à sa puissance; et cet homme qui, né dans l'esclavage, s'était fait traîner, pour ainsi dire, de force, au grade de général, ne sut plus supporter, après s'être couronné roi de ses propres mains, l'idée de la résistance que ses projets insensés devaient rencontrer dans les masses qu'il avait naguère soulevées au cri de liberté. Une révolte militaire, provoquée par un de ses caprices, éclate dans un régiment auquel il a voulu imposer un colonel que les soldats ont déjà repoussé de leurs rangs. On annonce au roi que la mutinerie, qu'il a d'abord méprisée, a pris le caractère imposant d'une insurrection. Le roi, atterré par cette nouvelle inattendue, rentre dans son palais; il demande sa femme et ses enfans à qui il prodigue avec attendrissement les plus vives caresses; et à peine s'est-il arraché avec effort des bras de sa famille troublée, qu'on entend dans le cabinet où il est passé pour faire sa toilette, la détonation d'une arme à feu: les domestiques, accourus dans l'appartement où le roi venait de se renfermer, relevèrent le cadavre de leur maître, qui s'était suicidé en se tirant un coup de pistolet dans l'oreille. Dessalines mort assassiné, Péthion se laissant mourir de faim, par peur de son usurpation, et Christophe se tuant pour échapper au sort que ses sujets lui avaient préparé, ont livré à la révolution haïtienne, des pages aussi sanglantes que celles sur lesquelles nous lisons aujourd'hui l'histoire de la révolution française, et là aussi, selon la belle et terrible expression de Vergniaud, la révolution a fait comme Saturne, elle a dévoré ses enfans.
La tradition populaire a beaucoup exagéré au loin la cruauté de Christophe, bien plus heureux, en cela, que son prédécesseur Dessalines, dont les actes de férocité pourraient défier l'exagération des traditions les plus erronées. Mais cependant, malgré la justice que l'on est forcé d'accorder à la modération que fit admirer Christophe, en plusieurs circonstances où il aurait pu se montrer rigoureux sans s'exposer à être accusé de barbarie, on lui a attribué l'idée d'avoir fait enterrer vivant, pendant quelques instans, avec toutes les cérémonies de l'église, un jeune officier européen qui passait pour s'être associé à un complot de soulèvement des noirs du Cap contre l'autorité de leur tyrannique souverain.
Le mort vivant en fut quitte pour la peur, m'a-t-on assuré; mais cette peur pensa coûter la vie au malheureux inhumé que l'on avait seulement voulu effrayer par le simulacre des apprêts de ses funérailles. C'est ce trait, d'un nouveau genre de _gaie_ torture, que j'ai essayé de mettre en action dans les aventures toutes fictives du pirate José, sans prétendre aucunement, pour cela, garantir ou affirmer l'authenticité historique du fait dont je me suis emparé. Ce qu'il me suffira de faire remarquer, pour l'acquit de ma conscience de romancier, c'est que dans la conception de mon petit drame funéraire, la nature de l'attentat projeté par le coupable, justifie jusqu'à un certain point, la rigueur et la cruauté même du châtiment dont il m'a plu de surcharger la liste, déjà assez longue, des sévérités de Christophe.
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[4] _Boucaniers, Flibustiers, Frères-la-Côte, Vieux-de-la-Cale._
On s'est long-temps ingénié à chercher l'ascendance philologique de la dénomination de _boucanier_, appliquée aux anciens flibustiers établis sur la côte de Saint-Domingue. La plupart des étymologistes n'ont pas hésité à faire dériver ce nom donné à de fort mauvais hommes, du mot _boucan_ qui, dans notre vieux langage français, exprimait l'idée d'un fort mauvais lieu. Le substantif _buccus_, que l'on fit découler au moyen-âge et en très basse latinité, du substantif très latin _bucculus_ (_jeune boeuf ou bouvier_), défraya pendant long-temps les érudits qui cherchaient à trouver, tant bien que mal, l'origine très embarrassante du mot _boucanier_. Un _boucan_ était un lieu de débauche: _faire du boucan_ se disait pour faire du tapage; or, comme les _boucaniers_ de Saint-Domingue, et de l'île de la Tortue, passaient pour avoir fréquenté long-temps en Europe les lieux de prostitution, et y avoir souvent fait, sans doute, beaucoup de tapage, rien n'avait été plus naturel que de gratifier du nom de _boucaniers_, ces faiseurs de boucan des lupanards de la métropole. On avait bien fait dériver déjà le mot _flibustiers_ du mot _flibuste_, dérivé lui-même du composé _free-booters_, _francs-pillards_, ou du double mot _fliboath_ bateau léger, petite barque propre à la contrebande! Pourquoi se serait-on plus gêné avec le mot _boucaniers_, si heureusement appliqué à ces hommes de mauvaise vie, dont la licence de moeurs devait rappeler si complètement la lasciveté et la grossièreté du _bouc_, antique emblème des appétits les plus impurs de la brute?
Trois ou quatre raisons lexigraphiques concouraient donc pour faire penser que _boucanier_ descendait en ligne directe et étymologique de _boucan_, lieu infâme, tapage infernal, etc. Mais plusieurs objections, cependant, pouvaient être opposées à la vraisemblance raisonnée de cette dérivation. Premièrement, les _boucaniers_ de Saint-Domingue, privés de femmes dans les commencemens de leur établissement, ne purent guère se montrer plus intempérans que les autres colons aussi débauchés qu'eux, et qui ne furent cependant jamais connus comme eux, sous le nom de _boucaniers_. Secondement, la vie très sobre que ces misérables aventuriers menaient par force dans les rochers, d'où ils s'élançaient pour piller, ça et là, quelques navires égarés sur leurs côtes, ne leur permettait guère de faire du _boucan_, et de fonder en quelque sorte, à force de tapage, l'étymologie de la dénomination sous laquelle ils furent connus depuis l'époque de leur réunion. Assez long-temps même les anciens habitans espagnols, perdus eux-mêmes de débauches et de molesse, ignorèrent le voisinage redoutable des flibustiers, tant l'existence de ces nouveaux émigrans était simple, solitaire et paisible jusque dans sa belliqueuse rudesse. Ensuite, pourquoi aurait-on été donner exclusivement le nom de _boucaniers_, _coureurs de mauvais lieux_, à ces hommes, la plupart marins, et venant vivre entre des rochers, dans le célibat et l'indigence, tandis que l'on ne pensait pas à appeler du même nom, les émigrans crapuleux qui partaient de France avec leurs concubines, pour aller se livrer à la paresse la plus honteuse, et à la débauche la plus effrénée, sur les rivages hospitaliers des Antilles?
Toutes les conjectures prouvent donc, jusqu'à la plus parfaite évidence, que c'est à d'autres racines que celles qu'offrent les noms _buccus_ et _boucan_, qu'il faut aller demander l'étymologie du mot _boucanier_; et ce qui achèverait de démontrer pour nous l'improbabilité de l'origine philologique que l'on a cru pouvoir assigner à ce substantif, c'est le cercle vicieux dans lequel sont tombés les étymologistes, en recherchant à deux époques différentes la généalogie équivoque de ce mot.
Lorsque l'existence des aventuriers de la côte de Saint-Domingue commença à être connue en France, on expliqua ainsi le nom burlesque qui les désignait: _boucanier_, qui fréquente les _boucans_, _qui va à la chasse des boeufs sauvages dans l'Amérique_!
Plus tard, lorsque nos faiseurs de dictionnaires apprirent que les _boucaniers_ se nourrissaient de la chair des animaux qu'ils faisaient griller et fumer sur une claie de bois, appelée en caraïbe _buscan_ ou _bucan_, ils nous firent connaître que le mot _boucanier_ était le nom que l'on donnait aux hommes qui mettaient à cuire sur des _boucans_, la chair des boeufs sauvages qu'ils tuaient à la chasse avec de longues carabines, qui, elles-mêmes, portaient le nom de _boucanières_.
C'était le mot cherché, expliqué par le mot trouvé, et le problème étymologique résolu par le terme connu de la proportion lexigraphique.
Les meilleurs dictionnaires n'en font presque jamais d'autres. Les dictionnaires ont bien été jusqu'à nous définir ainsi les mots _musique_ et _musicien_:--_Musique_, art du musicien,--_musicien_, homme qui fait de la musique. Ces deux mots, au reste, se définissaient l'un par l'autre.
Un vieux matelot, qui se servait devant moi de ce mot de _boucanier_, que je lui entendais prononcer avec surprise, m'expliqua plus naturellement que tous les vocabulaires que j'avais consultés jusques-là, la filiation de ce nom.
«Monsieur, me dit-il, avec toute l'ingénuité de son langage, vous n'êtes pas peut-être sans savoir que, lorsque anciennement les flibustiers de la côte Nord de Saint-Domingue et de l'île de la Tortue, se mirent à vouloir vivre d'eux-mêmes dans ces parages, ils commencèrent par tuer les chèvres, les boucs maigres et les cabris qu'il y avait pour toute nourriture dans le pays, en fait de viande. Ces petits boucs étant une fois tués, les flibustiers leur grillaient les gigots pour avoir à manger _du cuit_, et ils se _capelaient_ leur peau sur le dos, pour s'abriter contre la pluie et les maringouins. Leur nom, à ces grilleurs et mangeurs de boucs, est venu de là. On les appela des _boucaniers_, parce qu'ils allaient à la chasse des boucs, vous entendez bien. Ils _boucanaient_ leur viande, on les _boucana_ aussi, eux, en leur donnant le nom de guerre de _boucaniers_; et qui dit aujourd'hui _boucanier_, dit celui qui fait _boucaner_ de la viande quelconque, boeuf, ou bouc, mouton ou cabri. Pas une ombre d'autre raison de plus ou de moins que cela.»
--Mais pourquoi, demandai-je à mon érudit pratique, dit on _faire du boucan_, pour _causer du vacarme_, _faire du bruit_?
--Parce que, me répondit-il avec la plus grande confiance, que toutes les fois qu'on fait _boucaner_ de la viande sur un feu de branches de manguier ou de palétuvier, ça fait apparemment du boucan plus qu'un merlan de deux sous dans une poële à frire! ceci est clair comme de l'eau de roche.
--Et pourriez-vous m'apprendre, continuai-je, la raison pour laquelle l'on donne encore le nom de _frères-la-côte_ à de vieux marins, dont l'existence paraît ne pas toujours avoir été très catholique?
--Histoire de flibusterie encore que tout cela! voyez-vous? Les anciens _gouins_ (matelots) qui, comme moi et tant d'autres auraient pu le faire alors, étaient partis chercher à se garnir le ventre (à vivre) sur la côte Nord, avaient plus de bon appétit que de vivres, et plus de misère que de grabuge à rafler dans leur métier. La misère, ça vous communique de l'amitié pour ses semblables, et les misérables comme soi. Ils s'appelaient entre eux, _frères_, parce qu'ils ne faisaient sensément qu'une seule et même famille de _rafalés_. Aussi _boucaniers_, _flibustiers_, _frères-la-côte_ ou _vieux-de-la-cale_, tout ça ne faisait qu'un, et qui disait l'un disait l'autre; dans le temps passé, et aujourd'hui encore, un _frère-la-côte_, comme on se nomme souvent entre amis, est un petit restant de la vraisemblance des frères-la-côte de jadis, avec les _frères-la-côte_ d'aujourd'hui dans notre marine.
Ces explications du vieux marin, toutes contestables quelles fussent, me parurent valoir presque autant que celles que jusques-là j'avais trouvées dans les dictionnaires et les notices. Elles avaient du moins, sur celles-ci, l'avantage de la clarté et de la naïveté.
L'histoire vraie et simple des flibustiers, si étrangement défigurée par les plumes coquettes que nous avons vues se mêler de faire de la marine à l'eau de rose, s'est conservée pure et sauvage dans la tradition, pour ainsi dire flottante, des matelots: la voici toute brute, comme je l'ai trouvée dans cette tradition que j'ai si souvent consultée.
Il y a trois cents ans, environ, que quelques bandes de marins vinrent, conduits par les hasards de la mer, se réfugier dans les criques abandonnées de la partie nord et nord-ouest de Saint-Domingue, dégoûtés qu'ils étaient de faire, presque pour rien, le cabotage pénible et misérable des îles du vent. Une carabine, et deux ou trois chiens aussi farouches que leurs maîtres, composaient tout leur attirail de guerre et toute leur fortune domestique. Ils chassaient pour se nourrir et pour occuper le long désoeuvrement de leurs journées. La pêche prenait aussi une partie de leur temps. Ennuyés bientôt de cette vie de bêtes fauves, ils songèrent à employer contre les riches navires qu'ils voyaient passer à côté d'eux dans les débouquemens, les chaloupes dont ils ne s'étaient servis, jusques là, que pour pêcher le poisson que les mers transparentes des tropiques amenaient sur leurs côtes ignorées. Les premiers bâtimens abordés par ces terribles pirates, se rendirent à eux et devinrent bientôt sous leurs pieds, des corsaires assez forts pour livrer aux autres navires marchands, des combats réglés et meurtriers. Les équipages des bricks et des trois-mâts capturés, alléchés par l'appât du butin dont les vainqueurs leur offraient libéralement leur part, s'enrôlèrent volontairement sous le pavillon nouveau de ces heureux écumeurs de mer. L'association fortuite se grossit de tous les bandits que leur envoyaient le mécontentement, la banqueroute ou l'indigence. Les plus jeunes et les plus maladroits servaient de mousses; les plus intrépides ou les moins ignorans commandaient au dévouement absolu qu'exigeaient les intérêts de cette communauté d'hommes civilisés, redevenus sauvages par besoin, par peur ou par mépris des lois de la société à laquelle ils avaient dit un éternel et terrible adieu.
Leur audace leur assura des succès inouïs, et leurs succès redoublèrent leur témérité. Après avoir formé, du fruit de leurs rapines, une espèce de colonie de corsaires, assez semblable à celle d'Alger, ils osèrent attaquer la Côte-Ferme et rançonner des villes, comme auparavant ils avaient rançonné des navires. On les vit même s'aventurer jusque sur les côtes du Brésil et dans l'océan Pacifique, en doublant le point, alors si redouté, du cap Horn, pour aller porter la guerre dans des contrées inconnues, et échanger le fer de leurs armes contre l'or de Geraës et de Lima.
On a dit et répété que c'était en ramant trois mille lieues contre le vent, dans des barques légères, que les flibustiers réussirent à gagner les mers du Sud. Une telle erreur ne peut être tombée que sous la plume de gens qui ne connaissaient pas plus les vents et les mers dont ils parlaient, que les moeurs possibles des hommes dont ils se sont hasardés à écrire l'histoire. Les meilleurs bâtimens dont ces aventuriers, marins pour la plupart, s'étaient emparés, durent leur servir à côtoyer les rivages sur lesquels ils mouillaient pour poursuivre, en cabotant, leur route lointaine. Sobres et robustes, forts contre toutes les fatigues et toutes les privations, aguerris contre le climat de feu dont ils avaient bravé et pour ainsi dire déjà vaincu l'intempérie, ces hommes d'acier devaient, en se tenant unis, devenir l'effroi et les maîtres de tous les marins, trop peu expérimentés et trop amollis de l'Europe.
Les richesses qu'ait avaient conquises, quand ils étaient encore avides et misérables, les divisèrent dès qu'ils furent repus d'excès et gorgés de jouissances. Le partage du butin rendit faibles ces hommes que la misère et la nécessité avaient rendus si long-temps forts, et leur désunion délivra d'eux, les voisins qui n'avaient pu réduire jusques là leur féroce et redoutable indigence. Ils cédèrent enfin Saint-Domingue au roi de France, et la plus belle possession coloniale que nous ayons jamais eue, fut un présent fait à la France par quelques bandits que, soixante ans plutôt, elle avait repoussés de son sein et qu'elle eût rougi de reconnaître pour ses enfans.
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[5] On ne peut s'imaginer toutes les ruses que les bâtimens de guerre et les corsaires ennemis mettaient en usage pour se tromper entr'eux ou pour inspirer aux navires marchands, dont ils voulaient s'emparer, une confiance qui leur permît de les approcher assez pour les faire tomber en leur pouvoir.
Lorsqu'il arrivait, par exemple, qu'un de nos corsaires, abusé par une erreur que les marins les plus expérimentés peuvent commettre à la mer, se prît à chasser une corvette ou une frégate anglaise, en croyant ne poursuivre qu'un gros bâtiment marchand, celle-ci, pour attirer plus sûrement son adversaire dans le piège vers lequel il courait lui-même, se gardait bien de revirer subitement de bord et d'orienter sur l'ennemi trompé, dont il lui importait de se laisser accoster. Pour profiter, en habile manoeuvrière, de la méprise de l'imprudent corsaire, on voyait la frégate ou la corvette ainsi poursuivie, s'efforcer d'imprimer à sa tournure et à sa marche l'apparence captieuse de l'allure lente et du lourd sillage d'un gros bâtiment marchand. Pour amoindrir la dimension imposante des voiles, on amenait un peu les perroquets et les huniers sur leurs drisses, en ayant soin de mal orienter leurs vergues, auxquelles on avait eu d'abord la précaution de ménager une obliquité favorable à la perspective qu'on espérait leur donner. Pour diminuer la vitesse du sillage qui n'aurait pas manqué de trahir le modeste _incognito_ que l'on voulait garder, on gouvernait mal, on faisait tantôt une embardée sur tribord, tantôt une embardée sur babord, maladresses combinées qui, en ralentissant la marche du navire, étaient merveilleusement propres à confirmer le corsaire dans cette idée qu'il ne pouvait y avoir qu'un trois-mâts du commerce qui fût capable de gouverner aussi pitoyablement. Souvent même, le navire chasseur attribuait à la peur de se voir bientôt _hâlé en dedans_, le désordre trop calculé qu'il remarquait, avec satisfaction, dans la manoeuvre du pauvre navire aux abois, serré de si près. Mais lorsque, en dépit de toutes ces précautions subreptices, le renard caché sous la peau de la pacifique brebis trouvait que son allure n'était pas encore assez déguisée, il ne manquait jamais d'avoir recours au moyen rétrograde dont le capitaine du brick hollandais _De Meermin_ fit usage contre les bintasses javanaises; c'est-à-dire qu'il vous envoyait par-dessus le bord toutes les bailles vides qu'il s'amusait ensuite à traîner péniblement derrière lui. Ce procédé, en absorbant une partie de la célérité ordinaire du bâtiment convoité, donnait au corsaire la dangereuse facilité de le gagner _main sur main_, et c'était ce qu'il pouvait advenir de plus fâcheux pour l'un et de plus heureux pour l'autre, car, dès que les deux jouteurs en étaient arrivés à une portée de canon, la corvette ou la frégate reprenait son rôle en hissant ses huniers et ses perroquets à tête de bois, en coupant les bosses de ses bailles vides, et le corsaire reprenait aussi le sien en se faisant chasser par le renard qu'il avait lui-même si gauchement accosté; et l'on peut croire que le beau rôle n'était pas toujours alors celui qu'avait repris le malheureux corsaire.